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4 août 2005

[Lettre de Paix Liturgique 92] "Impressions d’un simple fidèle de Nanterre"

La Lettre de Paix Liturgique 92 - Numéro 42 - 4 août 2005

► Nous avons le plaisir de vous faire connaître « les impressions d’un simple fidèle de Nanterre », un article de monsieur Jean Madiran, qui réagit aux propos étonnants publiés dans l’édition du 22 juillet du journal La Croix :
La messe à Nanterre

Une « messe tridentine » est autorisée à Nanterre, annonçait La Croix en fin de semaine (22 juillet), précisant : « Après un an de réflexion, l’évêque de Nanterre autorise une célébration hebdomadaire selon le rite de saint Pie V dans une paroisse de son diocèse. »
Il n’est pas le premier. Mais c’est un nouveau petit progrès de la messe traditionnelle, et claironné.

Impressions d’un simple fidèle de Nanterre

La MESSE CATHOLIQUE TRADITIONNELLE, LATINE ET GRÉGORIENNE SELON LE MISSEL ROMAIN DE SAINT PIE V était épiscopalement interdite dans le diocèse depuis 1970, elle l’est encore, elle cessera de l’être tout à fait (je ne dis pas qu’elle cessera tout à fait de l’être) à partir du premier dimanche de l’Avent, le 27 novembre. Les catholiques qui voulaient demeurer fidèles à la messe traditionnelle étaient (et sont jusqu’au 27 novembre) liturgiquement exilés par l’évêque : il leur disait et répétait qu’ils n’avaient qu’à aller à la messe dans un autre diocèse. On risque maintenant de vérifier qu’il en va pour les proscrits religieux comme pour les proscrits politiques. Pour qu’ils reviennent, il ne suffit pas toujours que la proscription soit levée.

L’évêque de Nanterre a donc décidé d’appliquer, dit-il, Ecclesia Dei. Il me semble me souvenir que ce document pontifical était intitulé Ecclesia Dei afflicta. Il est de 1988. Pour le mettre en application dix-sept ans plus tard, l’évêque de Nanterre a eu besoin d’une année de réflexion. Il n’a pas péché par précipitation.

La messe traditionnelle sera célébrée en l’église Sainte-Marie-des-Fontenelles de Nanterre. L’évêque ne paraît pas avoir souhaité la célébrer lui-même. Il a prévu pour cela quatre prêtres, et un cinquième, le curé doyen de Saint-Cloud, est nommé vicaire épiscopal chargé de l’application d’Ecclesia Dei. Tous les cinq disent qu’ils n’ont « jamais célébré selon le rite de saint Pie V » sans qu’on distingue s’ils le déclarent sur le ton de l’aveu repentant ou bien de la vantardise matamore. Ils auront donc un gros retard à rattraper pour arriver à célébrer et chanter en grégorien la grand-messe et les vêpres, cela ne s’improvise pas. Il est vrai toutefois que l’évêque les a débarrassés des vêpres, les « tradis » n’y auront pas droit, l’évêque stipule que sa décision « ne concerne que la messe et seulement la messe ». Dans le texte même d’Ecclesia Dei afflicta, le Pape demandait aux évêques d’en faire une application qui soit « généreuse ». Nanterre a précautionneusement choisi d’en faire une application circonspecte.

Quels que soient les sentiments que l’on ait à l’égard des liturgies nouvelles inventées sous le règne de Paul VI, et même s’ils sont d’une admiration sans réserve, il reste le point probablement essentiel, et qui finalement s’impose peu à peu comme indiscutable : l’interdiction de la messe traditionnelle ne tient pas, elle n’est ni légitime ni licite. La placer sous le régime de l’autorisation préalable ne tient pas davantage, c’est un affront au rite romain millénaire et à toute l’Eglise latine dans laquelle elle a droit de cité. Il ne sera jamais convenable pour un évêque de l’admettre chichement, avec condescendance et mépris, comme si elle était concédée par lassitude à des débiles et des retardataires.

Ce n’est pas que je prête forcément une telle attitude à l’évêque de Nanterre. Mais la présentation (peut-être tendancieuse ?) qu’en fait La Croix (N.D.L.R. : dans son article en date du 22 juillet 2005) inspire à un simple fidèle liturgiquement exilé du diocèse les impressions, vives et nettes, que je viens de dire.

JEAN MADIRAN
Les réactions de Paix liturgique :

Après avoir remercié monsieur Madiran pour la clarté de son article, nous revenons sur quelques points qui nous paraissent essentiels…

Il est temps qu’une réconciliation globale, large, généreuse et véritable se mette en oeuvre dans le diocèse de Nanterre ainsi que dans de nombreux diocèses de France où la liturgie traditionnelle, dont le Cardinal Castrillon Hoyos rappelait pourtant en mai 2003 le droit de citoyenneté, continue hélas, de faire l’objet de nombreux obstacles.

Trop souvent les prêtres qui la célèbrent et les fidèles qui s’en nourrissent sont traités comme des catholiques de seconde catégorie ou dans les meilleurs des cas, comme des « bêtes curieuses » qu’il est parfois permis de « tolérer » à condition qu’on ne les entende pas…

Or, une paix ne peut être sincère qu’avec la reconnaissance de la richesse de l’autre. Elle ne peut être globale que si l’on accepte enfin de considérer le charisme propre des familles attachées à la liturgie traditionnelle de l’Eglise comme une chance et une richesse pour le diocèse et non comme un problème à gérer, un virus dangereux à isoler…

Après ces douloureuses vingt dernières années d’exclusion dans le diocèse de Nanterre, toutes ces familles souhaitent être aimées comme elles sont et bénéficier du même traitement que tout autre catholique du diocèse.

Des bruits de sacristies nous disent que certaines personnes mal intentionnées souhaiteraient faire de Sainte-Marie-des-Fontenelles la « réserve indienne » du diocèse dont tout développement sera de toute façon mécaniquement empêché. Preuve en serait la lecture hyperrestrictive que le diocèse souhaiterait donner au Motu Proprio Ecclesia Dei, en ne donnant qu’une seule petite église pour le grand diocèse de Nanterre et en faisant tourner les prêtres pour éviter qu’un seul puisse vraiment s’investir dans la régularité avec cette communauté et ainsi freiner tout développement. Un prêtre ami du diocèse nous confiait même récemment que même le choix du calendrier irait dans ce sens. Selon lui commencer la messe le premier dimanche de l’Avent permettrait quelques jours seulement après le début de cette messe de casser la dynamique de lancement avec les départs des familles entre Noël et le jour de l’an, cette messe étant alors trop récente pour que les familles y aient pris leurs habitudes. De même, les grandes vacances d’été arrivant six mois après, une deuxième grande cassure viendrait perturber le rythme. Au final, la première année dont notre évêque a décidé qu’elle serait « ad experimentum » serait fortement hachée et tout cela ne serait pas sans conséquence sur le lancement de Sainte-Marie-des-Fontenelles et « l’évaluation de fin d’année ».

Ces bruits nous semblent trop précoces pour être accrédités et nous espérons que ces personnes, probablement rendues prudentes par toutes ces années d’apartheid liturgique, pourront réviser leur jugement dans quelques mois.

L’identité des quatre prêtres nommés aux côtés du père Yvon Aybram n’étant pas encore connue, il nous paraît imprudent et déplacé de remettre en cause leur bonne volonté à célébrer dignement la liturgie de 1962 demain à Nanterre, même si, dit-on, aucun d’eux ne savait la célébrer il y a encore quelques semaines. S’il est possible d’être surpris d’apprendre que l’on va chercher des prêtres qui ne savent pas célébrer la liturgie traditionnelle alors que nous connaissons tant de prêtres du diocèse qui, aimant profondément cette liturgie, la célèbrent déjà occasionnellement en privé, il nous semble prématuré et exagéré d’y voir une manoeuvre frauduleuse.

Nous souhaitons ardemment qu’une solution soit rapidement trouvée pour la zone sud du diocèse qui est trop éloignée de Nanterre pour bénéficier de la messe à Sainte-Marie-des-Fontenelles. La mise en place de cette deuxième église concomitamment à celle de Nanterre serait une belle preuve de volonté diocésaine d’appréhender la question dans sa globalité.

A l’heure actuelle, nous ne pouvons que renouveler nos voeux de paix et d’unité diocésaine retrouvée. Nous croyons que cette paix ne peut passer que par le dialogue honnête et l’incorporation véritable des familles attachées à la liturgie traditionnelle de l’Eglise à la vie du diocèse. Cette incorporation ne peut passer que par la recherche de solutions honnêtes et globales.

[SIGNATURES, puis PRESENTATION DE "PAIX LITURGIQUE 92"]

[Aletheia n°78] - Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

Aletheia n°78 - 4 août 2005

Le centenaire de Balthasar - par Yves Chiron

suivi d’un texte inédit

Hans Urs von Balthasar (1905-1988) est un des plus grands théologiens du XXe siècle. Le centenaire de sa naissance a été marqué par de nombreux colloques, en France et à l’étranger. D’autres manifestations sont prévues en ce mois d’août. Outre son œuvre immense – plus de cent ouvrages –, il a été, en 1975, un des fondateurs de la revue internationale Communio, revue créée pour faire contrepoint à l’autre grande revue internationale de théologie, Concilium, dont le progressisme et le néo-modernisme séduisaient un vaste public de clercs.

Balthasar, suisse de langue germanique, né le 12 août 1905 à Lucerne, entré chez les Jésuites, en 1929, fut ordonné prêtre en 1936. Ses premiers travaux théologiques ont porté sur les Pères de l’Eglise (Grégoire de Nysse et Maxime le Confesseur), en même temps qu’il restera un lecteur attentif de la littérature française, traduisant en allemand Claudel et Péguy et consacrant un volumineux essai à Bernanos.

Pendant la guerre, à Bâle, il fit la rencontre décisive d’Adrienne von Speyr (1902-1967). Adrienne était une protestante, qui avait connu des expériences spirituelles exceptionnelles. Balthasar allait devenir son directeur spirituel et l’amener au catholicisme (à la Toussaint 1940). Commença alors pour elle une vie mystique dont Balthasar allait être le témoin privilégié : visions, stigmatisation. Adrienne reçut aussi la mission de fonder une communauté séculière, la Communauté Saint-Jean. Des éditions (Johannes Verlag) virent le jour pour publier d’abord les écrits d’Adrienne von Speyr. En 1950, Balthasar quitta, non sans déchirement, la Compagnie de Jésus pour se consacrer à la Communauté, aux éditions et à ses propres travaux.

À partir de 1960, il jeta les bases de sa grande œuvre, une “ Trilogie ” consacrée au Beau (Æsthetik); au Bien (Theodramatik) et au Vrai (Theologik) ; dix-sept volumes au total. Pendant le concile Vatican II, Balthasar ne figura pas au nombre des experts (periti) qui eurent une si grande influence auprès de certains évêques ou Commissions. Puis, dans les années post-conciliaires, il apparut comme trop peu engagé, trop critique envers certaines évolutions de l’Eglise. Face à la crise de l’Eglise, les réponses de Balthasar allèrent toujours à l’essentiel. En témoignent Cordula ou l’épreuve décisive (1966), Retour au Centre (1969), Le Complexe antiromain (1974).

Sa grande trilogie peina à trouver un éditeur en France. Parus de 1961 à 1987 en langue allemande, les dix-sept volumes qui la composent ne furent traduits que très lentement et tardivement en français : d’abord chez Aubier-Montaigne pour la première partie (sous le titre La Gloire et la Croix), puis chez Lethielleux pour la deuxième, enfin, auprès de Culture et Vérité, en Belgique, pour la troisième.

Pourtant cette œuvre a fait son chemin, en France et dans l’Eglise. Trente ans après sa fondation, la revue balthasarienne Communio existe toujours, diffusée désormais en quinze langues. Par rapport à un Congar, à un Rahner, à un Chenu, dont l’œuvre et la pensée (et aussi l’action pour certains) ont joué un rôle essentiel durant le concile Vatican II, l’œuvre de Balthasar a connu une diffusion et une influence plus tardives mais profondes. De nombreux évêques et prêtres ont été profondément marqués par les écrits de Balthasar ; on citera, par exemple, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, auteur de Théologie et sainteté. Introduction à Hans Urs von Balthasar (CERP/Parole et Silence, 1999).

Le cardinal Lustiger, lui aussi, a reconnu sa dette immense envers Balthasar : “ Ce devait être à l’automne 1965. Le premier tome de La Gloire et la Croix venait de paraître en français. Dans mon équipe d’aumôniers d’étudiants, nous l’avons travaillé pendant plusieurs mois. Ce fut pour nous un éblouissement et une vraie délivrance ”[1]. Ailleurs, il a été plus explicite : l’Eglise de France, dans l’après-Concile, écrit-il, “ semblait un bateau échoué ; échoué contre des récifs ou contre des bancs de sable et incapable de s’en dégager. La parution de l’œuvre de Balthasar a été comme un courant puissant qui remet le bateau en pleine mer. L’Eglise semblait échouée, enlisée dans les sables du monde, ou plutôt de la ”modernité” comme on dit. Pour décrire cette réalité complexe, j’ajoute un autre mot inscrit dans l’histoire de la pensée chrétienne : le ”modernisme”, et une troisième expression empruntée à Charlie Chaplin, ”les temps modernes””[2].

Les écrits de Balthasar s’inscrivaient à contretemps dans la crise terrible que connaissait l’Eglise de France. Il faut n’avoir jamais lu un livre de Balthasar pour définir sa pensée comme un “ modernisme soft ” (a. Bourmaud).

En guise de modeste contribution au centenaire de sa naissance, je publie un article qu’il avait bien voulu écrire pour une revue que j’allais publier. C’était en 1981. J’avais vingt ans. Avec l’enthousiasme de la jeunesse, qui est proportionnelle à ses ignorances, je décidais de lancer, seul, une “ revue chrétienne de culture ”. Le titre en était celui d’un livre majeur de Balthasar, Intégration. La revue prétendait récapituler et discerner, selon une ligne directrice définie par Balthasar : “ La moisson du monde sera engrangée, mais non par l’humanité elle-même : elle le sera par le Christ qui, seul, met tout le royaume aux pieds de son Père. C’est lui l’intégration ”.

Je souhaitais que le premier numéro de cette revue s’ouvre par un article de Balthasar. J’osais écrire au grand théologien, à Bâle. Il me répondit, quasiment par retour de courrier, par un article inédit de quatre pages, en allemand. Un “ petit rien ”, me disait-il avec modestie, auquel il me chargeait de donner “ un vêtement français convenable ”. Non sans une collaboration indispensable et précieuse, le texte fut traduit et ouvrit le numéro 1 d’Intégration qui parut en janvier 1982. Malgré la qualité des auteurs qui acceptèrent d’y voir publier leurs textes, la revue, mal réalisée techniquement, trop pauvre, eut peu d’abonnés et ne parut que pendant une année (six numéros). Pour le sixième et dernier numéro, Balthasar autorisa la publication d’une conférence qu’il avait donnée à Paris quelque temps auparavant.

C’est l’article, quasiment inédit de janvier 1982, que je publie ici, dans une traduction légèrement révisée.


Le chemin nous connait - par Hans Urs von Balthasar

Il est vraisemblable que parmi les personnes qui s’interrogent sur la relation entre la nature et la culture et le Royaume de Dieu, peu prennent suffisamment au sérieux les paroles de l’hymne aux Colossiens : “ En Lui ont été créées toutes choses dans les cieux et sur la terre […] Toutes choses ont été créées par Lui et pour Lui […] car il a plu [à Dieu] de faire habiter en Lui toute la Plénitude et par Lui de se réconcilier toutes choses. ” (Col. 1, 16, 19 et 20). Car toujours nous nous représentons les choses naturelles, de quelque manière, sorties d’abord de Dieu, avec leur sens propre, et seulement, dans un second temps, dirigées malgré elles vers un but surnaturel. Mais il ne peut en être ainsi, si – d’après le début de l’Epître aux Ephésiens – la glorification de son Fils par la création fut la première pensée de Dieu. Bien plus, les choses doivent séparément posséder dès le début la brûlure du signe et de la marque qui donne à leur existence leur vocation ultime.

Pour l’homme, c’est tout à fait évident, d’après les leçons de saint Thomas d’Aquin (qui ne fait que récapituler et élucider le point de vue des grands théologiens) : l’homme est ouvert sur un accomplissement qui le dépasse et, poursuit saint Thomas, ne pourra trouver sa plénitude favorable qu’à travers Dieu (comme un homme ne peut devenir fécond que par une femme, et inversement). Si ce paradoxe définit la nature de l’homme, comment cela ne serait-il pas perceptible dans toutes ses réalisations intellectuelles mais aussi dans la gigantesque infrastructure de la nature qui le porte mais qui, sans lui, n’a pas de sens réel ? Car dans la nature l’homme n’est pas une énigme et, à la vérité, n’est pas principiel car il ne peut s’accomplir en Dieu sans le cosmos (comme plusieurs théologiens médiévaux le pensaient).

Doit-on dire par là que toutes les productions culturelles de l’humanité apportent par elles-mêmes une contribution à l’édification du Royaume de Dieu ? Cela personne ne veut et ne peut l’affirmer à la vue de la bombe atomique, mais aussi simplement de l’automobile ou de l’avion. La manifestation du Fils de Dieu sur terre n’advint en aucune manière comme le signe d’un accomplissement triomphal et d’un rassemblement immédiat des fragments éclatés de l’homme, mais bien plutôt dans la contradiction d’une sorte de discrétion, de bassesse qui a apporté la confusion chez tous : Païens, Juifs, Chrétiens. Enfin, Jésus lui-même, après chaque tentative, a averti de ne pas essayer de localiser le Royaume “ ici et là ”.

Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que l’homme est placé comme lutteur pour la maîtrise des forces cosmiques, avec le devoir de s’affirmer en elles, avec elles et contre elles, à travers des échecs sans fin et des catastrophes ; par quoi sa victoire apparente, son avance dans la domination des puissances contient un problème très important : chaque nouvelle rationalisation en vue d’une nouvelle liberté plus grande doit-elle nécessairement être une perte de liberté ? Chaque dédain de la mort individuelle pour une supposée avancée dans la cause de l’espèce marque de l’empreinte absolue de la mort l’espèce elle-même. Aussi, au plan temporel, tout ceci n’est pas plus évident qu’une gigantomachie – comme dit Platon – qui, en dépit des performances très hautes et “ immortelles ”, ne parvient pas au-dessus de l’inutilité, de la précarité et de la mortalité.

Les penseurs antiques avaient cessé la lutte là-dessus car ils étaient prêts à abandonner sans arrière-pensée toutes les œuvres culturelles de l’humanité à un feu sans fin, après quoi on pourrait recommencer tout le processus ; les Allemands avec leur Muspilli ne pensaient pas autrement, et Nietzsche a exalté une nouvelle fois ce point de vue. Les chrétiens pourraient dire, au regard des efforts cosmiques de l’humanité, qu’ils sont plantés depuis le début dans le feu de justice de Dieu quand ils lisent : “ Quant aux cieux et à la terre de maintenant, la même parole les tient en réserve pour le feu […] les cieux passeront dans un sifflement, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre et les œuvres qu’elle contient seront mises à jour ” (II Pierre 3, 7 et 10). Paul reprend cette image du feu de justice et dit que chacun en particulier devra le traverser, avec son œuvre de vie, et que le feu devra prouver si elle est construite “ avec du bois, du foin, de la paille ” ou avec un matériau solide (I Cor. 3, 12 sq) : ces propos peuvent être étendus aussi à l’ensemble de la production culturelle de l’humanité.

Et ici nous retrouvons la première idée : le feu fait la preuve si une œuvre a été bâtie “ sur le fondement du Christ ” ou sur une autre base, et ce fondement ne peut être autre que le premier, celui par lequel l’homme est empreint du sens de la Parole de Dieu.

L’homme, avec seulement les bégaiements du monde, s’efforce de prononcer pleinement la Parole. Charles Péguy a décrit dans Eve l’immense mouvement de l’histoire du monde et de toute la culture hors de la Parole centrale, et il n’a pas conçu cette marche comme triomphale puisque, pour lui, le but en était la crèche, dans laquelle se trouvait un mot volé de chaque langue.

Assurément, il n’a guère vu de claire justice dans cet endroit où la Parole muette épargnait les mots tonitruants de l’humanité. Peut-être que d’un coup le plus petit est devenu le plus grand : “ En vérité, je vous dis que cette veuve qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor. Car tous, c’est de leur abondance qu’ils ont mis, mais elle, c’est de sa privation : tout ce qu’elle avait, elle l’a mis, tout son bien ” (Mc 12, 43-44).

Ainsi nous sommes appelés à faire un continuel discernement des esprits. Discernement de la direction où une œuvre s’engage consciemment ou inconsciemment. Un tel discernement est difficile parce que, pour beaucoup, la bonne direction qui semble avoir été prise n’est finalement que la recherche de sa propre glorification au lieu de l’accomplissement de la Parole, et parce que, pour d’autres, ce qui semble être un détournement de la bonne direction n’indique finalement et seulement (humblement !) que l’incapacité de l’homme qui s’efforce de trouver le but avec ses propres forces et de l’atteindre complètement. Aussi face à ces cas négatifs, il faut encore et toujours distinguer : s’agit-il d’une mise en valeur ou d’un obscurcissement de la vérité ? Est-ce que, par exemple, l’image de “ l’homme révolté ” est-elle seulement l’expression de sa temporalité insoluble, de sa situation gigantomachique (et aussi de sa vérité), ou alors un refus titanesque, à travers lequel la “ situation de révolte ”, objective, se laisse chevaucher par quelque chose d’autre ?

Le discernement est difficile. Le Nouveau Testament lui-même, d’une part avertit et même recommande, pour nous diriger, de laisser à Dieu seul le jugement (I Cor. 4, 3-5) ; mais d’autre part, cependant, nous blâme de ne pas savoir lire les signes des temps qui nous sont donnés dès ce monde – et qui sont montrés par le Christ et son existence – (Matt. 16, 4). Nous sommes livrés à ce dilemme : il nous a été donné assez de sensorium pour que nous connaissions la direction, pour nous, pour l’humanité et pour son œuvre ; cependant pas suffisamment pour que, chemin faisant, nous tombions dans un jugement définitif. Nous sommes viatores, des errants, et nous devons savoir si nous avons un CHEMIN sous les pieds ou si nous n’en avons pas.

Septembre 1981

NOTES

[1] Communio XIV, 2 – mars-avril 1989, p. 12.

[2] Communio XXX,2 – mars-avril 2005, p. 13-14.

27 juillet 2005

[Louis-Hubert Rémy] "Mgr Fellay succombera-t-il à la tentation anti-apostolique ?"

Louis-Hubert Rémy - Tiré du Courrier d'Information - 27 juillet 2005

On nous rapporte que, devant les prieurs réunis à Flavigny, Mgr Fellay vient de déclarer que :

1) le meneur de jeu de la crise que connaît la FSSPX est l'abbé Barthe, directeur de la revue Catholica. Mais sans doute y a-t-il derrière lui d'autres meneurs de jeu.

2) La manoeuvre de l'abbé Barthe est de grande ampleur, car elle s'étend à la Fraternité Saint Pierre et à l'institut du Christ Roi :
- Fraternité Saint Pierre : déjà quatre prieurs de villes importantes (dont Lyon) ont quitté leur fraternité pour le rejoindre et ils attendent le ralliement d'une quinzaine de confrères au total
- Institut du Christ Roi : quatre prêtres devraient rejoindre l'abbé Barthe.
3) L'actuel supérieur de la Fraternité Saint Pierre, l'abbé Devillers, conscient qu'il ne sera pas réélu à la tête de sa fraternité a acheté aux Etats-unis un séminaire, avec la bénédiction de Rome, pour en faire son point de chute (preuve de la volonté de Rome de semer la division à la Fraternité Saint Pierre).

Voila qui rejoint les analyses que nous avons fait paraître dès la publication de la Barthaulagnier’s connection à l’automne dernier et jusqu’à celle de l’Anglicampos très récemment.

Ainsi l’abbé radicalement orthodoxe Barthe voit exposé en pleine lumière son zèle caché à faire triompher la « réforme de la réforme » inspirée des laboratoires de Cambridge et des projets de l’abbé Ratzinger, comme celui-ci le confia à Robert Moynihan, directeur d’Inside the Vatican. Catherine de Cambridge, que d’aucun commencent à surnommer Cathy, inspirerait-elle la revue Cathylica de l’abbé Barthe ? Cette ‘participation’ eucharistique qui est le leitmotiv des théologiens anglicans de Radical Orthodoxy, et que Cathy établit dans la perspective du Graal (*), aurait-elle fait de l’abbé Barthe le barde du Graal eucharistique, clé de la « réforme de la réforme » ?
(*) Thomas d’Aquin et la quête eucharistique Catherine Pickstock, 1999, éditions Ad Solem (2001), voir les chapitres ‘La résurrection du signe’ et ‘Ite, missa est’, pages 67 à 77
Mgr Fellay prépare la FSSPX à un ralliement-apostasie avec la secte conciliaire avant la fin 2005 face à l’accord que l’abbé Ratzinger va lui proposer (propos tenus par Mgr Fellay aux prieurs réunis il y a 3 semaines à Flavigny).

Selon nos informations, entre le 15 août et le 4 septembre, Mgr Fellay va rencontrer, en Allemagne, l’abbé Ratzinger qui lui proposera cet accord précisant les conditions de son apostasie-ralliement et de celui de la FSSPX.

L’abbé Schmidberger, déjà recommandé par l’abbé Ratzinger à Mgr Lefebvre lors de leurs discussions, vient de quitter le séminaire de Zaitzkofen pour aller se réinstaller à Menzingen, au moment où une phase cruciale de préparation des abbés et des fidèles au ralliement-apostasie commence.

L’interruption de la succession apostolique de rite latin depuis la promulgation de Pontificalis Romani par Giovanni Baptista Montini le 18 juin 1968, et par voie de conséquence, l’anglicanisation de la secte conciliaire, semble laisser Mgr Fellay de marbre. Les murs, les écoles et le confort des prieurés et des chapelles semblent passer allègrement avant la défense de la Foi et de la succession apostolique de l’Eglise, condition de son apostolicité. Sous prétexte de protéger les écoles, les familles, et les vocations, la simonie des temps modernes que représente ce confort du réseau des chapelles est redevenu l’ornière des clercs qui ne travaillent pas et n’étudient pas l’ennemi et ses plans comme Mgr Fellay.

« Au diable l’apostolicité de l’Eglise ! » telle risque de devenir au fil des renonciations, des compromis et des aveuglements, la devise du successeur de Mgr Lefebvre.

En 2005, se trouvera-t-il parmi les 4 évêques un confesseur de la FOI ? Un successeur des apôtres qui ne se moquera pas de la succession apostolique que lui a transmise ontologiquement Mgr Lefebvre le 29 juin 1988 ?

« Le Fils de l’Homme, lorsqu’il reviendra, trouvera-t-il encore la Foi sur la terre ? »

21 juillet 2005

[Pierre Schmidt - La Croix] "Une messe tridentine à Nanterre - Après un an de réflexion, l'évêque de Nanterre, Mgr Gérard Daucourt, autorise une célébration hebdomadaire selon le rite de saint Pie V dans une paroisse de son diocèse"

Pierre Schmidt - La Croix - 21 juillet 2005

Après un an de réflexion et de consultations diverses – l’Assemblée des prêtres, le Conseil presbytéral et le Conseil épiscopal –, Mgr Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, a finalement pris la décision de «permettre la célébration d’une messe dominicale selon l’ancienne forme du rite romain» dans son diocèse. Il explique sa décision dans le dernier bulletin diocésain (numéro de juillet), Église des Hauts-de-Seine.

Cette messe selon le rite de saint Pie V sera donc célébrée à partir du 1er dimanche de l’Avent (27 novembre 2005) à l’église Sainte-Marie des Fontenelles à Nanterre. L’heure n’a pas encore été arrêtée. Dans le bulletin diocésain, l’évêque de Nanterre souligne que ce choix a été fait «au nom de la charité pastorale à laquelle le pape invitait» et «conformément aux termes de la lettre Ecclesia Dei et des précisions données par les instances romaines en charge de son application».

Évêque de Nanterre depuis trois ans, Mgr Gérard Daucourt avait, jusqu’à présent, refusé de donner suite aux revendications exprimées par des promoteurs de la liturgie tridentine, notamment les membres de l’association «Pour la paix liturgique sur le diocèse de Nanterre». Une association qui agissait par voie de tracts, de courriers et d’interventions publiques, notamment lors de la venue à Neuilly, en janvier dernier, du cardinal Walter Kasper. Le président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens s’était alors fait traiter d’«hérétique» (lire La Croix du 19 janvier).

Mgr Daucourt tient clairement à préciser une «nouvelle fois», qu’il «désapprouve totalement les méthodes que certains groupes ou personnes ont cru devoir utiliser depuis de trop nombreux mois. Dans l’Église, un désaccord avec l’évêque ne saurait s’exprimer par une campagne d’opinion déclenchée pour faire pression sur lui et par des procédés déloyaux et blessants, dont des épisodes douloureux ont pu être l’illustration lamentable». Voilà pour le passé.
«On verra qui est là et à quoi cette demande correspond»
Pour le futur, Mgr Daucourt est aussi très clair dans ses intentions. Il ne s’agit pas de confier une paroisse à une société de prêtres de sensibilité traditionnelle, comme cela est le cas dans d’autres diocèses. «Les célébrations et autres activités» de la paroisse d’accueil – qui comprend une autre église, Saint-Joseph de Fontenelles, où se déroule d’ailleurs l’essentiel des activités – restent donc «évidemment inchangées», précise l’évêque.

«Nous appliquons Ecclesia Dei, qui ne concerne que la messe, et seulement à la messe», explique le P. Yvon Aybram, curé-doyen de Saint-Cloud, qui sera nommé le 1er septembre vicaire épiscopal chargé de l’application d’Ecclesia Dei, et donc de ce dossier.

En outre, lui et les quatre autres prêtres diocésains, nommés par Mgr Daucourt pour célébrer à tour de rôle, n’ont «jamais célébré selon le rite de saint Pie V, même si on a servi ces messes-là comme enfants de chœur», précise le P. Aybram. Enfin, ces mesures ont été prises «ad experimentum, pour la durée d’une année au terme de laquelle une évaluation sera faite», précise l’évêque de Nanterre.

«Les enjeux de cette expérience sont simples, poursuit le P. Aybram. Il s’agit de répondre à certaines sensibilités exprimées ces derniers mois, et d’avoir une meilleure idée de la population intéressée par cette messe… On verra qui est là et à quoi cette demande correspond réellement dans le diocèse. Car pour l’instant, nous n’avons que de vagues impressions.»

À la rentrée sera choisi l’horaire de cette messe, en accord avec le futur nouveau curé de la paroisse d’accueil, le P. Philippe Bedin, prêtre diocésain, qui doit arriver en septembre, et qui ne célébrera pas de messe tridentine. Lui, il devra assurer la messe habituelle fixée – actuellement – en fin de matinée.

Pierre SCHMIDT

16 juillet 2005

[Mgr Fellay - DICI] «Parce que Dieu ne change pas»

Mgr Fellay - DICI - 16 juillet 2005

DICI : Lors de l’élection de Benoît XVI, vous avez fait paraître un communiqué dans lequel vous parliez d’une « lueur d’espoir ». Qu’entendiez-vous par ces mots ?
Mgr Bernard Fellay : Notre espérance repose avant tout sur les promesses de Jésus-Christ. Il est vrai que les choses ne vont pas bien dans l’Eglise : c’est une tragédie. Mais face à cette situation dramatique, il y a la promesse de N.S. que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre l’Eglise ». Notre espérance se fonde sur cette certitude et son application concrète.

La solution toute simple à cette crise pourrait être la venue d’un nouveau pape qui rétablirait l’ordre des choses. D’où une secrète attente, et un ensemble d’indices qui pourraient l’encourager.

Par exemple au chemin de croix du Vendredi saint, le cardinal Ratzinger a dressé un tableau de l’Eglise assez réaliste : « Le bateau est en train de couler ». Il est également celui qui a le plus parlé contre la nouvelle messe et fait un plaidoyer pour l’ancienne. De plus, il faut reconnaître que Benoît XVI a été élu dans un mouvement de réaction. Il y a une certaine attente au niveau de la hiérarchie face à l’état désastreux de l’Eglise. On peut réellement penser qu’il a été élu en opposition au progressisme : il bénéficiait au 4ème tour de plus de 100 voix. Les progressistes ont perçu cette élection comme une défaite. Tout cela nous donne un peu d’espérance. Sans aucun doute le cardinal Ratzinger sait que l’Eglise est dans une situation terrible. Et n’oublions pas qu’il connaît le 3ème secret de Fatima.

Cependant, il n’est pas facile de parler du futur. Un regard sur l’avenir est quelque chose de délicat, sachant que lorsque l’on parle d’un homme, on parle de liberté, de contingences… c’est donc une probabilité. On ne peut aller plus loin.

Néanmoins un regard vers le futur se fonde aussi sur le passé. Et nous connaissons assez bien le cardinal Ratzinger. Ce que nous pouvions penser du cardinal, nous pourrions aussi le penser de Benoît XVI, en particulier de sa position hégélienne sur l’évolution de l’histoire et son développement. Tout en reconnaissant qu’il a les grâces d’état et une assistance particulière de l’Esprit Saint.
DICI : Trois mois après l’élection, cette lueur d’espoir s’est-elle accrue ou éteinte ?

Mgr Bernard Fellay : Il ne faut pas le cacher, dès le départ il y a un problème qui menace d’éteindre la lueur : Benoît XVI reste attaché au concile. C’est son œuvre, c’est son enfant. Il est arrivé au concile comme le plus jeune expert, avec celui qui deviendra plus tard le cardinal Medina.

En 1985, le cardinal Ratzinger a fait un constat sur le concile : selon lui, c’est une mauvaise compréhension du concile qui a porté ces mauvais fruits. Pour nous, notre position sur le concile est qu’il s’y trouve des erreurs, des ambiguïtés qui conduisent à bien d’autres erreurs qui sont pires. Il y a là un esprit qui n’est pas catholique.

Alors, Rome essaie de trouver une formule « buvable » ; il s’agit de voir le concile à la lumière de la Tradition. Mais quelle Tradition ? En 1988, il était reproché à Mgr Lefebvre d’avoir une notion incomplète de la Tradition, un concept fixiste : le « passé ». Alors que la Tradition « se ferait aujourd’hui », - expression on ne peut plus ambiguë. Tout est pourtant si bien résumé dans l’adage traditionnel « nihil novi, nisi quod traditum est» (rien de nouveau, rien qui n’ait été transmis). Et c’est la même chose pour la messe : on nous propose d’accepter que la nouvelle messe est valide, si elle est célébrée avec l’intention de faire le sacrifice de N.S. Mais ce n’est pas là le problème que pose en premier la nouvelle messe. Même valide, elle est un poison, un poison lent contre la foi, à cause principalement des omissions sur l’essentiel : le sacrifice expiatoire, la présence réelle et le rôle du prêtre. Ainsi elle ne nourrit plus la foi comme il faudrait, et elle conduit surtout par omission à l’erreur et à l’hérésie protestante. Malheureusement, malgré tous les problèmes actuels, aujourd’hui patents, Rome n’arrive pas à se dégager du concile et des réformes conciliaires.

Plus particulièrement, il faut reconnaître que depuis son accession au souverain pontificat Benoît XVI a une idée – qui sera une idée-clé de son pontificat – c’est la réunification des orthodoxes. On réduit sensiblement l’œcuménisme, il est vrai. Mais ce concept d’unité avec les « frères séparés » ne sera « ni une absorption, ni une fusion ». Alors qu’est-ce que ce concept d’unité pour les autorités romaines ? « Ce ne sera pas une agglomération d’Eglises » dit le cardinal Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens . En tout cas cela ne peut pas être les deux à la fois, sous peine de contradiction : absorption-fusion et agglomération. Le pape Jean-Paul II disait que tous les chrétiens ont la même foi et le cardinal Kasper affirme que « pour avoir la même foi, il n’est pas nécessaire d’avoir le même credo ». Cette fameuse question de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? », on vit sans plus se la poser. On vit en se disant que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». L’homme moderne vit sans se préoccuper de la vérité, ni de ce qui est bien.

Benoît XVI est au milieu de cardinaux comme le cardinal Kasper. Qu’est-ce qu’il va pouvoir faire ? Qu’est-ce qu’il va vouloir faire ? La nomination de Mgr Levada, archevêque de San Francisco, à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi laisse présager un désastre.
DICI : Malgré cela conservez-vous encore une lueur d’espoir ?
Mgr Bernard Fellay : Si l’on peut dire qu’avant son accession au souverain pontificat l’Eglise était en chute libre, Benoît XVI ouvrira un parachute, et il y aura un certain coup de frein. Un coup de frein qui pourra être plus ou moins important selon que le parachute sera plus ou moins vaste. Mais la direction reste la même. Faut-il espérer plus que ce coup de frein? Les promesses de N.S. valent pour toujours. Et le Bon Dieu se sert de tout pour faire avancer son Eglise là où il veut.

Permettez-moi de vous donner un avis personnel : si Benoît XVI est mis au pied du mur, dans une situation de crise, face à une réaction très violente des progressistes, ou bien devant une crise politique, des persécutions, je pense - en observant comment il a agi et réagi jusqu’ici - qu’il fera le bon choix.

Voici quelques faits :
- A sa nomination à l’évêché de Munich, en 1977, alors qu’il n’a été jusqu’à présent que professeur de théologie, il rentre dans le concret et il est obligé d’interdire à un de ses amis d’occuper la chaire de théologie de la faculté. Ce qui va lui valoir l’opposition de ses anciens amis.
- En France, en 1983, il rappelle que le catéchisme est le catéchisme romain c’est-à-dire celui du concile de Trente. Et il affrontera l’ire des évêques de France.
- On sait que le cardinal Ratzinger était opposé à la rencontre interreligieuse d’Assise, en 1986, et qu’il n’y est pas allé. La seconde fois, en 2002, toujours opposé, il a été contraint de s’y rendre. Et il donnera plusieurs fois sa démission comme préfet de la Congrégation de la foi à cause de désaccords avec le pape, notamment sur Assise.
- La Charte de Cologne, en 1989, signée par 500 théologiens contre le magistère romain, rassemblait la grande majorité des forces intellectuelles catholiques de l’époque. Ils manifestaient ouvertement leur hostilité à Rome et au magistère. Le cardinal produisit alors des écrits sur la nouvelle théologie. Dans une description très fine et réaliste, il faisait apparaître l’étendue de la gravité. Malheureusement les remèdes proposés étaient très en deçà du diagnostic, quasiment nuls.

Maintenant que le cardinal Ratzinger est pape, on peut s’attendre à ce que, devant la gravité de la situation, Rome porte un regard sur tous ceux qui sont attachés à l’ancienne messe. Deux lignes se dessinent : l’une, qui veut soutenir la Fraternité Saint-Pie X, l’autre qui se propose de renforcer Ecclesia Dei et de grignoter la Fraternité. Il semble que cette dernière ait prévalu. Il y aura certainement deux niveaux d’action. L’on verra un renforcement donnant plus de poids au soutien de ceux qui veulent l’ancienne messe. Il y aura également un renforcement au niveau des groupes Ecclesia Dei. Mais jusqu’ici, nous constatons que finalement tout tourne à notre profit et à celui de la Tradition ; tout compte fait, le Bon Dieu se sert de la Fraternité Saint-Pierre comme tremplin pour la Fraternité Saint Pie X. Dans ce sens, on ne peut que se réjouir de toute ouverture en faveur de l’ancienne messe.
DICI : Si vous étiez reçu par le pape, que lui demanderiez-vous ?
Mgr Bernard Fellay : Je lui demanderais la liberté de la messe pour tous et dans le monde entier. Dans notre situation personnelle, il s’agira également de rétracter ce décret d’excommunication relatif aux sacres. Ce sont les deux préalables que nous ne pouvons dissocier d’une discussion doctrinale ultérieure. On sait bien que tout ne se limite pas à la messe, mais il faut commencer par du concret ; il faut commencer par un début. Ce serait une brèche très profonde et efficace dans le système progressiste ; cela amènerait graduellement un changement d’atmosphère et d’esprit dans l’Eglise.

Un chef de dicastère à Rome, en voyant nos processions lors de l’Année Sainte, en 2000, s’est exclamé : « Mais ils sont catholiques, nous sommes obligés de faire quelque chose pour eux ». Il y a encore des évêques, des cardinaux qui sont catholiques, mais le mal est tellement répandu que Rome n’ose plus prendre le bistouri.

On voit bien que l’Eglise passe par le même état que N.S. sur la croix. Je me demande si la 3ème partie du message de Fatima ne concerne pas une mort apparente de l’Eglise. C’est une situation inouïe que nous vivons, mais la grâce du Bon Dieu est encore puissante. Nous pouvons vivre chrétiennement. On peut encore montrer que la religion catholique existe, et qu’on peut encore en vivre. Et cet exemple vivant de la Tradition compte beaucoup dans nos relations avec Rome.

Car Ecône n’est pas contre Rome, comme le disent les journalistes. Nous partageons avec le pape Benoît XVI le même constat sur la situation dramatique de l’Eglise. Et comment ne pas être d’accord sur ce constat lorsqu’on voit la chute des vocations : à Dublin en Irlande, l’an dernier, il n’y aurait eu aucune entrée de séminaristes ! Chez les jésuites il y a un an ou deux, on a compté seulement sept professions perpétuelles pour toute la congrégation ! Mais Rome ne remonte pas à la cause des effets que tout le monde constate, parce que cela équivaudrait à une remise en cause du concile. Il faut que Rome retrouve sa Tradition. Bien sûr, ce n’est pas nous qui convertissons, c’est Dieu ; mais nous pouvons apporter notre petite pierre à la restauration, nous devons faire tout ce que nous pouvons. Il faut faire comprendre que la Tradition n’est pas un état archéologique : c’est l’état normal de l’Eglise aujourd’hui encore.

Nous pouvons également présenter aux autorités ecclésiastiques des études théologiques sur le concile. Cela demande du temps. Après, il y a tout un travail à faire auprès des évêques, des prêtres. Il y a beaucoup de fidèles qui sont prêts à reprendre, beaucoup plus que l’on ne croit. Pour les prêtres, c’est plus difficile. Ceux qui ont l’âge du concile, ceux qui ont tout lâché et se sont lancés dans cette aventure, n’arrivent plus à revenir. Les plus jeunes sont beaucoup plus ouverts.
DICI : Vous demandez la liberté pour la messe traditionnelle, quelle solution cette messe peut-elle apporter à la crise présente ?
Mgr Bernard Fellay : Nous demandons la libéralisation de l’ancienne messe et nous ne pouvons que nous réjouir de toute ouverture en ce sens. Pourquoi ? Parce que l’ancienne messe requiert la foi, demande toute la foi et donne toute la foi. Lorsqu’on dit l’ancienne, on ne veut plus redire la nouvelle.

Cette messe demande tout le reste. C’est le cœur de l’Eglise. Elle régénère tout le Corps. Comme le cœur propulse dans tout le corps humain le sang, source de vie, ainsi dans le Corps mystique, la grâce, source de vie, est répandue par la messe à travers le canal des sacrements. Si la pompe s’arrête, la vie s’arrête. Aussi l’Eglise a besoin de cette pompe surnaturelle qu’est la messe. Tout le sens catholique, toute la vie catholique passent, grâce à elle, dans toute l’Eglise. C’est d’ailleurs à cause de ce même principe que la nouvelle messe, défaillante, cause tant de dégâts. Le nouvel Ordo Missae, c’est une sorte de cœur qui flanche, parfois même jusqu’à l’infarctus.

Cette liberté de la messe traditionnelle est-elle impossible à accorder ? Un exemple peut montrer que non. Ainsi, le cardinal Ratzinger et le cardinal Arinze, préfet de la Congrégation pour le Culte divin, sont allés voir le pape Jean-Paul II pour faire placer à un poste-clé un évêque convaincu que l’Eglise ne sortira pas de cette crise sans le retour à l’ancienne messe, et tout aussi persuadé que le prêtre ne peut pas trouver son identité dans la nouvelle messe.

Un autre fait : le cardinal Castillon Hoyos, préfet de la Congrégation du Clergé et président de la Commission Ecclesia Dei, a déclaré en conférence à Münster : « La nouvelle messe a été reconnue par le pape. C’est infaillible. Elle est donc bonne ». Cependant il a avoué en privé: « C’est vrai qu’il manque quelque chose à cette nouvelle messe ». Or, le mal c’est précisément la privation d’un bien, ce « quelque chose » qui manque cruellement à la nouvelle messe.

Rome se rend bien compte qu’il y a là une injustice. Elle sait parfaitement qu’on ne peut pas interdire cette messe. En disant Rome, je pense à la Curie, à Jean-Paul II et à Benoît XVI. Le cardinal Medina, ancien préfet de la Congrégation pour le Culte divin, reconnaît publiquement qu’il n’y a pas de texte qui interdise l’ancienne messe.

Il est tout à fait possible que la libéralisation se fasse sous ce pontificat. Mais il y a une forte opposition de la part des diocèses.
DICI : On entend parfois cette objection : Avec la liberté pour la messe traditionnelle, les fidèles s’en retourneront dans leurs paroisses, et que deviendra la Fraternité Saint Pie X ?
Mgr Bernard Fellay : Le cardinal Ratzinger travaillait au renforcement d’Ecclesia Dei ; cela peut se traduire aujourd’hui par l’érection d’entités plus ou moins exemptes de l’autorité des évêques. J’estime alors que notre situation sera plus difficile que sous Jean-Paul II, car beaucoup pourront être trompés.

Nous, nous demandons toute la foi, tous les sacrements, toute la discipline catholique. Et pas la messe en liberté surveillée : la messe de Saint Pie V avec une prédication conciliaire. Pourquoi ? Là aussi des faits :
- Regardez la Fraternité Saint-Pierre. Ici on leur laisse tout juste dire la messe, là un peu plus. Ailleurs, interdiction de donner les autres sacrements. En Allemagne, tout au plus un quart d’heure pour confesser avant la messe. En Suisse, le catéchisme est interdit. Un évêque américain refuse d’accorder la messe à un groupe de 250 fidèles bien qu’ils soient parfaitement en règle aux yeux de Rome.

- « Mais voyez Campos ! », me direz-vous. La réalité, c’est que les autorités romaines ont choisi Mgr Rifan qui était disposé à dire la nouvelle messe. « Je ne le fais pas, a-t-il dit à Rome, parce que cela causerait trop de trouble parmi mes fidèles ». Pour sa part, le cardinal Cottier, le théologien du pape, déclarait à propos du statut accordé à Mgr Rifan: « Il y a une dynamique qui s’engage, qui va le conduire à la nouvelle messe »

L’Eglise dont le cardinal Ratzinger a reconnu qu’elle prenait « l’eau de toutes parts » a besoin de se tourner vers sa Tradition oubliée. Nous en vivons et en jouissons pleinement. Nous donnons la preuve que la Tradition n’est pas dépassée, mais au contraire adaptée au temps présent, parce qu’elle est universelle, parce qu’elle se situe dans la ligne ininterrompue des principes éternels. Et parce que Dieu ne change pas.

[Sophie de Ravinel - Le Figaro] JMJ - Les traditionalistes invités pour le première fois

Sophie de Ravinel - Le Figaro - 16 juillet 2005

Pour la première fois dans l’histoire des JMJ, le rite romain d’avant Vatican II, dit de Saint Pie V, sera officiellement autorisé à Cologne. Une décision prise avant le décès de Jean-Paul II. Trois cardinaux et onze évêques - dont le président de la Conférence épiscopale de France, Mgr Jean- Pierre Ricard - participeront aux activités spirituelles proposées par le mouvement Juventutem de la Fraternité Saint-Pierre. L’abbé Armand de Malleray, initiateur du projet et secrétaire général de la Fraternité, affirme avoir vaincu deux réticences. La première vient des milieux traditionalistes, « généralement hostiles à cet événement qu’ils considèrent « peu recommandable » du fait que les jeunes n’ont pas la réputation de bien s’y tenir et que la sainte communion est souvent mal distribuée ». La seconde réticence viendrait des courants libéraux. « Pour eux, les jeunes « tradi » n’ont rien à faire aux JMJ, car ils n’ont rien à faire dans l’Eglise… »

L’abbé souhaite démontrer le contraire, encouragé par la « bienveillance » de Benoît XVI pour les catholiques traditionalistes. De leur côté, les organisateurs, qui observent de près cette première expérience d’intégration, ont précisé à Juventutem l’importance de participer à l’ensemble des activités communes, qu’il s’agisse des célébrations liturgiques ou des catéchèses. Plus de mille jeunes dont six cents Français se retrouveront à Düsseldorf. L’accent sera mis sur la musique. Une messe en mémoire de Jean-Paul II composée par le Britannique orthodoxe John Tavener sera proposée en première mondiale le vendredi 19 août. Le cardinal Francis Arinze, préfet de la Congrégation pour le culte divin, célébrera les Vêpres le même jour. Mgr Ricard proposera un enseignement aux jeunes traditionalistes qui espèrent, par ailleurs, la venue de Mel Gibson sur leur paroisse d’adoption…

13 juillet 2005

[Mgr Fellay - Nouvelles de Chrétienté] Conférence de Mgr Bernard Fellay, à Bruxelles, le 13 juin 2005

SOURCE - Mgr Bernard Fellay - Nouvelles de Chrétienté, n°94 - 13 juin 2005

Chers fidèles,

Il est bien sûr tout à fait normal qu’à l’avènement d’un nouveau pape, vous vous posiez la question : « Alors, qu’est-ce qui va se passer ? ». Et cette question, emplie d’espérance, se fonde avant tout sur la promesse de Notre Seigneur : « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre l’Eglise ». Cela nous le savons tous, nous le croyons tous. Reste l’application concrète.

Je n’ai pas besoin, je pense, de vous dire que les choses ne vont pas bien dans l’Eglise, que c’est même une tragédie, une catastrophe incommensurable.

J’irai plus loin : il me semble que les théologiens du début du XXème siècle nous auraient considérés comme des hérétiques s’ils avaient entendu ce que nous disons et qui n’est pas une théorie personnelle, mais la simple description de la situation présente.

Je veux dire par là que les théologiens considéraient naguère comme impossible, inconcevable ce qui se passe dans les faits aujourd’hui.

Souvenez-vous des paroles de Saint Pie X dans sa première encyclique, décrivant la situation de son époque, il dit qu’ «on peut avec raison se poser la question de savoir si le Fils de perdition n’est pas déjà arrivé ». Qu’est-ce qu’il dirait aujourd’hui ?

Nous percevons, d’un côté, une crise terrible dans l’Eglise et, de l’autre côté, nous croyons à la promesse de Notre Seigneur. Nous savons que le plus fort, c’est Notre Seigneur, c’est le Bon Dieu. Alors, nous mettons en marche nos méninges et nous essayons de réfléchir : comment cela pourrait-il se passer ? comment Notre Seigneur pourrait-il rétablir la situation ? Et il y a une solution toute simple : un nouveau pape. Un bon pape ; et voilà, tout va être rétabli ! D’où cette attente secrète et même inconsciente : voilà, c’est lui !

Il y a un nouveau pape, donc c’est lui ! C’est lui qui doit rétablir les choses, puisque les choses vont mal, puisque Notre Seigneur a promis qu’on ne pouvait pas aller trop loin et qu’il fallait une reprise en main. Donc c’est lui ! D’ailleurs quantité d’indices nous soutiennent dans cette perspective. Par exemple, le Vendredi Saint, juste avant le décès de Jean Paul II, le cardinal Ratzinger dans son chemin de Croix a fait une description de l’Eglise très réaliste. Il a dit que le bateau était en train de couler. Ce qui est bien sûr dramatique quand on pense à la promesse de Notre Seigneur que le bateau ne coulera pas, - et l’on entend le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi nous dire que le bateau coule ! Il a eu plusieurs expressions de ce genre-là. Il a également critiqué la nouvelle messe, plusieurs fois ces dernières années. Il a même écrit un livre à ce sujet. Cela semble bien aller dans le bon sens. 
Le candidat des conservateurs au conclave
Et puis, on peut le dire, ce n’est pas une supputation, Benoît XVI a été élu en opposition au progressisme. Nous avons quelques renseignements sur la façon dont s’est déroulé le conclave. Vous savez tous que les cardinaux prêtent le serment de garder secret tout ce qui va se passer au conclave. Aussi ne me demandez pas comment cela se fait qu’on sait, mais on sait qu’il y a une cinquantaine de cardinaux qui ont donné leurs voix au cardinal Ratzinger, que le cardinal Martini en avait une vingtaine, que le cardinal Bergoglio de Buenos Aires en avait aussi une vingtaine. Le cardinal Sodano en a eu quatre tout le temps du conclave. Bien sûr, le cardinal Martini n’est pas un conservateur. C’était manifestement, au premier tour de scrutin, le chef de . le des progressistes. Avec lui, il y a un groupe d’au moins trois cardinaux qui constituent le fer de lance du progressisme pendant le conclave : vous avez le cardinal d’Ecosse, le cardinal McCormack et le cardinal Danneels.

Et de l’autre côté, vous avez aussi un groupe d’à-peu-près quatre ou cinq cardinaux. Là celui qui, semble-t-il, a le plus travaillé à l’élection du cardinal Ratzinger c’est le cardinal Lopez Trujillo, colombien, avec le cardinal Castrillon, lui aussi colombien, et le cardinal Herranz, espagnol. On dit aussi que le cardinal Medina a œuvré en faveur de cette élection.

Très rapidement, en voyant le peu de voix qu’il avait, le cardinal Martini s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas jouer tout seul, et il a donc fait reporter ses voix sur le cardinal de Buenos Aires, c’est ainsi qu’au deuxième tour, le cardinal Ratzinger a un peu plus de cinquante voix, et qu’un certain nombre de voix se portent sur le cardinal Bergoglio. Ce sont les deux noms qui viennent en tête.

À ce moment-là, le cardinal de Buenos Aires prend peur, - le mot est peut-être un peu fort. Il se rend compte qu’il peut être élu, et qu’il n’est pas prêt pour une telle charge.

Il se désiste. Si bien qu’au troisième tour, comme il n’y a plus qu’un candidat, à très peu de voix près, on dit à trois voix près, le cardinal Ratzinger est presque élu. Immédiatement, le soir même, on fait un quatrième tour, et cette fois-ci il est élu avec plus de cent voix. C’était un désastre pour les progressistes qui se mettaient la tête entre les mains. Tout cela nous donne de l’espérance. Cela va donc du bon côté, puisque les progressistes ont été battus. Et si l’on fait le tour des cardinaux, certainement le cardinal Ratzinger compte parmi l’un des meilleurs de ceux qui étaient là.

Alors, tout va bien ? Ce n’est pas facile de parler du futur ! Dieu seul annonce l’avenir. Pour nous, un regard sur le futur est quelque chose de toujours bien délicat. On peut essayer d’envisager ce qui est probable, tout en sachant que lorsqu’on parle d’hommes, on parle de liberté, de contingences. Et si je vous dis : « cela va se passer comme ça », en même temps je suis obligé d’introduire la possibilité que cela ne se passe pas du tout comme cela. C’est une certaine probabilité, on ne peut pas aller plus loin.

Sur quoi fonder cette probabilité, ce regard sur l’avenir du ponticat ? En s’appuyant sur notre connaissance du passé ! Nous connaissons assez bien le cardinal Ratzinger et nous pensons que du cardinal Ratzinger au pape Benoît XVI il n’y a pas beaucoup de différence de personnalité, ni de traits de caractère. Donc, ce que nous pouvions penser du cardinal Ratzinger nous pouvons aussi le penser de Benoît XVI. C’est vrai qu’il a des grâces d’état, c’est vrai qu’il bénéficie d’une assistance particulière du Saint Esprit en tant que vicaire du Christ, chef de l’Eglise, néanmoins sa manière de réagir aux problèmes, sa façon de les traiter sera, au moins au plan humain, à peu près du même genre que lorsqu’il était cardinal. 
Une formation non thomiste
Alors, que voyons-nous dans l’homme qui est maintenant Benoît XVI ? Que voyons-nous dans sa formation ? Commençons par le théologien. C’est un professeur d’université, et dans sa biographie, lui-même va nous dire qu’il n’est pas thomiste. Et même qu’il n’aime pas Saint Thomas, au moins dans la manière dont on l’enseignait au séminaire. Il faut donc en conclure qu’il n’est pas un philosophe, ni un théologien doté de cette armature intellectuelle que procure le thomisme.

Si on pense que Léon XIII disait que chaque article de la Somme théologique de Saint Thomas est un miracle, et qu’il a. rmait qu’une seule année au contact de St Thomas donnait plus que plusieurs années d’études sur les Pères de l’Eglise… Si on pense que Saint Pie X dans son encyclique Pascendi fait retirer tous les titres de docteur, dans l’Eglise, à ceux qui n’ont pas eu une formation philosophique scolastique… vous vous rendez bien compte : tous les docteurs en théologie, en droit canon qui n’ont pas fait de philosophie scolastique se voient retirer leur titre de docteur, dans l’encyclique Pascendi ! Imaginez cela aujourd’hui, il n’y aurait plus beaucoup de docteurs dans l’Eglise ! Ainsi donc le professeur Ratzinger n’est pas thomiste. On verra plus loin dans ses écrits, et même dans sa manière de faire, qu’il y a quelque chose d’hégélien, très fortement hégélien : un élément évolutionniste, un regard nouveau sur la vérité.

La théologie et la philosophie pérennes, classiques, voient dans la vérité quelque chose qui se situe tout à fait au-dessus du temps. En effet, la vérité est liée à l’être, et l’être est au-dessus du temps. Ce qui est est, c’est tout ! Dieu a donné comme définition de lui-même : « Je suis celui qui suis », en référence immédiate à l’être ; et l’on sait bien que Dieu est immuable. Il y a donc quelque chose d’immuable, d’inchangé dans tout ce qui regarde l’essence des choses. Le premier homme, Adam, était tout aussi homme que nous. Et, ce qui au temps d’Adam était bon ou mauvais, reste aujourd’hui bon ou mauvais. Ce qui à son époque était vertu, est aujourd’hui vertu. Ce qui à son époque était péché, défaut, reste aujourd’hui péché, défaut. La neige était blanche comme elle l’est aujourd’hui, le ciel par beau temps était bleu comme il l’est aujourd’hui. Dès que l’on regarde l’essence des choses, on se situe hors du temps.

Une perspective comme celle du professeur, du théologien, du cardinal Ratzinger est une perspective nouvelle. C’est un regard nouveau qui admet un mouvement, une évolution de la vérité. Je donnerai quelques exemples pour illustrer mon propos.

Lors de la rencontre en 1987 entre Mgr Lefebvre et le cardinal Ratzinger, notre fondateur insiste sur la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il insiste et montre cette lutte autour de ce qu’on appelle depuis le concile, la liberté religieuse.

Mgr Lefebvre : C’est en opposition à Quanta Cura de Pie IX.
Cal Ratzinger : Mais, Excellence, nous ne sommes plus au temps de Quanta Cura.Mgr Lefebvre : Alors, j’attends demain, parce que demain nous ne serons plus au temps de Vatican II !

D’ailleurs, entre parenthèses, un cardinal m’a dit un jour que Gaudium et Spes était dépassé…

Un autre exemple de cette idée selon laquelle la vérité évolue. Il se trouve dans l’explication que la Congrégation pour la doctrine de la foi a donné au moment où on essayait de justifier Rosmini. Vous savez que le pape Jean Paul II voulait béatifier Rosmini, ou au moins ouvrir le chemin de la béatification de Rosmini. Déjà Paul VI avait établi une commission pour étudier son procès de béatification. Le problème de Rosmini c’est qu’il était condamné par l’Eglise. Ainsi, vous avez une première commission sous Paul VI qui dit : Non ce n’est pas possible, il a été condamné ! Mais Jean Paul II qui voudrait bien voir ce procès de béatification commencer, crée une nouvelle commission… mais qui dit comme la première. Alors, on va empêcher qu’elle donne un jugement définitif ; cela va rester dans les tiroirs. Et on va essayer de s’en sortir autrement. On va faire faire un décret par la Congrégation pour la doctrine de la foi qui tentera d’expliquer quelque chose d’un peu difficile à accepter. On nous dit ainsi que la condamnation de Rosmini, si on la regarde avec les yeux du thomisme en vigueur au moment où il a été condamné par l’Eglise, alors cette condamnation vaut tout à fait. Mais aujourd’hui c’est autrement, si on regarde les thèses de Rosmini, avec les yeux de Rosmini, sa doctrine est admissible. C’est une approche de la vérité totalement subjective ! Rosmini a parlé, son œuvre a été comprise. L’Eglise l’a comprise et a dit que ce qui était compréhensible était condamnable. Mais, un peu plus tard, on nous dit que ce n’est pas comme cela qu’il fallait le comprendre, il fallait rentrer dans la tête de Rosmini pour comprendre sa vision des choses.

C’est la fin de la vérité. Notez le bien, c’est la fin de la vérité objective ; et c’est très, très grave. Cela vous montre qui est le cardinal Ratzinger, au moins au niveau de sa formation théologique. Je dis qu’elle est hégélienne à cause d’un autre aspect. A côté de l’élément évolutionniste, vous avez la fameuse trilogie thèse-antithèse-synthèse. C’est très frappant lorsqu’on considère, cette fois-ci, non plus les vérités spéculatives, - ces vérités sur lesquelles on réfléchit mais qui n’ont pas une application directement pratique -, mais bien lorsqu’on considère une mise en pratique selon le cardinal Ratzinger.

Cette perspective dynamique thèse-antithèse-synthèse veut expliquer les évènements de l’histoire par une rencontre conflictuelle qui se termine par un nouvel état, supposé meilleur que les précédents, mais qui est le fruit de cette rencontre, de ce conflit entre la thèse et l’antithèse. En voici une application tout à fait concrète par le préfet de la Congrégation de la foi.

La première fois que le cardinal Ratzinger visite le séminaire de la Fraternité Saint-Pierre à Wigratzbad, il leur dit ceci : « Il faut que vous gardiez l’ancienne messe pour faire contrepoids à la nouvelle messe ». Vous voyez l’antithèse. Il faut conserver une sorte d’équilibre. Actuellement, on vire à gauche, donc il faut mettre plus de poids sur la droite. Il faut un contrepoids. « Et après, dit-il, on va faire une nouvelle Nouvelle Messe ». Donc quand ce contrepoids aura neutralisé la tendance progressiste, car cela se neutralise plus ou moins, alors on va faire une nouvelle Nouvelle Messe. Plusieurs fois, le cardinal Ratzinger, se livrera à cette application pratique dans une perspective dialectique, hégélienne. 
Expert au concile Vatican II aux côtés des progressistes 
Notre première impression sur le professeur Ratzinger est renforcée par l’observation de son attitude et de ses relations lors du concile et de l’après-concile. Au concile, il entre comme expert, c’est-à-dire comme théologien du cardinal de Munich. Il y arrive comme le plus jeune expert du concile. Son compagnon de jeunesse, l’abbé Medina, est aujourd’hui cardinal. Ils sont tous les deux de 1927. C’étaient les participants les plus jeunes au concile, non pas évêques mais théologiens experts aidant un des pères du concile.

Ses amis au concile sont Karl Rahner, Henri de Lubac, Hans Urs von Balthasar. Ce sont de grands noms du concile, je ne veux pas dire qu’ils ont fait de grandes choses, mais qu’ils ont causé de grands bouleversements. Ils ont eu une influence très impressionnante sur le concile. De Rahner, on disait pendant le concile : « Rahner locutus est, causa finita est », il a parlé, l’affaire est réglée. Toutefois, assez rapidement après le concile, Ratzinger qui n’est pas encore cardinal va se distancer de Rahner et se rapprocher d’Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar. Avec eux, il va fonder le mouvement Communio, qui est une réunion de théologiens, avec une publication intitulée elle aussi Communio. C’est encore progressiste, mais cela ne va pas aussi loin que Rahner. D’ailleurs le progressisme du concile, avec les années, passe de plus en plus aujourd’hui pour du conservatisme, alors que ces théologiens n’ont en rien changé. Urs von Balthasar, une année avant sa mort, en 1987, reçoit le prix Paul VI. A cette occasion, il déclare : « S’il y a un enfer, personne ne s’y trouve, car la seule chose qu’il y a en enfer c’est le péché, pas les pécheurs ». Et il a manqué de peu le chapeau de cardinal, il est mort juste avant… En revanche, Henri de Lubac, son ami, a été créé cardinal. De Lubac est célèbre pour avoir été condamné en 1950 à cause de son livre Le surnaturel, où il nie précisément le surnaturel. Il y établit un rapport entre la nature et la grâce tel que la nature a droit à la grâce. Ce n’est donc plus quelque chose de gratuit. Il a soi-disant corrigé un peu sa thèse, on peut vraiment en discuter.

Et, c’est cette ligne théologique du concile qui est celle de celui qui deviendra bientôt le cardinal Ratzinger. D’ailleurs, en 1985, quand il se lamentera sur l’état des choses dans l’Eglise, il ne l’attribuera pas au concile. Selon lui, ce n’est pas l’esprit du concile qui a produit ces mauvais fruits, c’est un mauvais esprit du concile, une mauvaise interprétation qui a produit ces mauvais fruits.
De Munich à Rome 
Il y a un événement très intéressant et qui va être, je pense, déterminant sur un relatif changement d’attitude de la part du cardinal Ratzinger. C’est sa nomination à l’évêché de Munich. Jusqu’à ce jour il est professeur, à ce moment-là il rentre, si on peut dire, dans la lice du concret. Il doit gouverner un diocèse. Et, dans le concret, les idées abstraites prennent une autre dimension. Tout à coup on se rend compte que certaines théories qu’on  pouvait très facilement tenir dans l’abstrait, dès lors qu’on essaie de les appliquer concrètement, ça ne marche plus ! En particulier, sur les questions d’obéissance et d’exercice du pouvoir dans l’Eglise, on voit très bien que si ces intellectuels cherchaient à les mettre en pratique, ils ne seraient pas obéis. Il est remarquable de constater que même les progressistes, lorsqu’ils ont à gouverner, aiment être obéis… Ils n’aiment guère à ce moment-là la contradiction. Cela les fait revenir, au moins dans leur gouvernement, à des méthodes assez traditionnelles.

À Munich, Ratzinger va même être obligé d’interdire à l’un de ses amis d’occuper une chaire à la Faculté de théologie catholique de l’Université. Cela va lui valoir l’opposition sévère de ses anciens amis. Je pense que cela lui a servi de leçon. C’est un premier retour, un changement d’attitude jusqu’à un certain point… qui donnera de lui une certaine image de conservateur, image certaine sur quelques points.

Lorsqu’il arrive à Rome, en 1982, il est dans cette attitude changée qui est en réalité un mélange assez difficile à décrire, et encore plus difficile à concevoir. D’un côté, on voit un homme qui a la foi. Comme croyant, il décrit la foi de ses parents lorsqu’il était enfant : comme elle était belle cette foi ! On voit qu’il l’a toujours, qu’il aime la foi catholique. C’est le croyant, mais lorsqu’on regarde le théologien, c’est autre chose. Il aime beaucoup certaines idées modernes. Ainsi il explique dans sa biographie que lorsqu’il a présenté sa 2ème thèse de doctorat, elle a été refusée pour cause de modernisme. Mais il s’est rendu compte que cette thèse avait deux parties, l’une était barrée de rouge dans tous les sens, tandis que l’autre qui était plus historique, se tenait à peu près. Il a représenté cette partie-là. C’est ainsi qu’il a obtenu son 2ème doctorat en théologie.

L’année d’après, en 1983, il adoptera plusieurs positions opposées à la ligne générale. Alors qu’il est préfet pour la Doctrine de la foi, il donnera en France deux conférences où il rappelle aux évêques et aux fidèles français que la base du catéchisme, de tout catéchisme, doit être le catéchisme romain. C’est-à-dire le catéchisme du concile de Trente. Et cette observation faite deux fois, lui attirera l’ire de l’épiscopat français. Pas seulement la colère, mais aussi une contre-attaque. Et l’on verra ainsi dans la Documentation Catholique une rétractation du cardinal… dont on dit qu’il ne l’a jamais écrite. On dit aussi qu’à ce moment-là il aurait donné sa démission au pape. Premier revers. Ce qu’il avait rappelé était très juste, mais cela ne passait pas.

Un autre fait : Assise. On sait que le cardinal Ratzinger n’était pas d’accord. A la première rencontre interreligieuse de 1986, il n’est pas allé. A la deuxième, en 2002, il était toujours aussi contre, mais on l’a obligé à aller. Et il s’y est rendu. On dit qu’au premier Assise, il aurait de nouveau donné sa démission. - Personnellement j’ai entendu quatre fois dire que le cardinal Ratzinger avait donné sa démission. Le cardinal Medina, lorsqu’il est passé au Barroux récemment, a déclaré qu’il l’avait donnée deux fois. Il doit y avoir quelque chose de vrai. Il a donné plusieurs fois sa démission comme préfet de la Congrégation de la Foi, à cause de son désaccord avec le pape et en particulier sur Assise.

Il a aussi réprimandé, condamné quelques théologiens, pas très nombreux mais quand même quelques-uns. Ce qui ne se faisait plus sous Paul VI. C’est à porter à son crédit.

Je vous livre ainsi, en forme de mosaïque, quelques aspects de sa personnalité en essayant de procéder chronologiquement, afin de mieux cerner cette personnalité et d’essayer de voir comment il va réagir là où il est aujourd’hui. 
Un diagnostic juste, mais pas de remèdes efficaces 
En 1989, il y a la fameuse charte de Cologne de cinq cents théologiens, surtout germanophones. Ils avaient signé une déclaration de protestation contre le magistère romain, parce que selon eux ce magistère entravait la liberté des théologiens. C’était une première vague, suivie par d’autres. Les Français ont aussi manifesté leur opposition. Il faut se rendre compte de l’impact de la charte de Cologne qui donna le branle à toute cette contestation : cinq cents théologiens c’est-à-dire cinq cents professeurs d’universités, de facultés de théologie, de séminaires, autrement dit la grande majorité des forces intellectuelles catholiques du moment qui proteste contre Rome et contre le magistère.

En réponse, le cardinal Ratzinger publie une petite étude sur cette théologie moderne. – Là, il faut le reconnaître honnêtement, le cardinal Ratzinger lorsqu’il s’agit de faire une analyse, est remarquable de finesse. Il fait attention à toutes les nuances pour décrire le plus objectivement la situation qu’il analyse et, en général, on ne peut être que d’accord avec ce qu’il affirme.

Sur cette théologie moderne il indiquait trois points. La première caractéristique est la disparition de l’idée de création, remplacée par l’évolution. Le problème de cette disparition c’est que si ce monde n’a pas été créé, on n’a plus de créateur. Et partant, on n’aura bientôt plus de Dieu.

Deuxième point, lorsqu’on parle de Jésus-Christ on ne parle plus du Fils de Dieu, puisqu’au premier point on avait constaté qu’il n’existait pas. Alors, qu’est-ce qu’il reste pour Notre-Seigneur ? Il reste un surhomme, un révolutionnaire qui a mal fini, puisqu’il est mort sur une croix.

Dernier point, c’est la disparition de l’eschatologie, c’est-à-dire des fins dernières, ce qui se passe après la mort : le ciel, le purgatoire, l’enfer. Le cardinal, d’une façon très intéressante, montre que pour cette théologie il n’y a plus d’enfer, le purgatoire on n’en parle pas, mais il n’y a pas non plus de ciel. S’il n’y a pas de Dieu, pas de Dieu personnel, pourquoi inventer un ciel ? Le ciel, ce sera demain, ici-bas. Ce sera un futur.

Vous comprenez bien qu’après une telle description on attend des conclusions. Si je vous demandais : « Alors, qu’est-ce qu’on fait de cette nouvelle théologie ? » Je crois que vous trouveriez vite des solutions assez radicales : la poubelle, l’aspirateur, le bûcher, l’excommunication… On n’en parle plus, on met cela dehors, et c’est fini. Eh bien ! le cardinal préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi qui se pose la question de ce qu’il faut faire, nous donne la réponse suivante : Ces théologiens, il faut essayer de les comprendre ! Une telle conclusion vous laisse comme une impression de pétard mouillé. Vous attendiez une explosion, et puis rien !

On trouvera la solution de cette énigme dans une petite phrase dite cette année, avant de devenir pape, à un ami prêtre : « Vous, vous êtes un combattant, moi je suis un penseur ». Cela révèle beaucoup de choses, je pense même que c’est un trait marquant de sa personnalité.

Dans son livre sur la liturgie, tout récent, il fournit de nouveau un bel argumentaire contre l’autel face au peuple. Quand on lit cela, on ne peut être que satisfait. Les arguments sont bons. Ce pauvre autel face au peuple, il n’en reste plus grand chose à la fin de la démonstration ! Vient alors la question de ce que l’on va faire. Le cardinal Ratzinger se pose la question. Et encore une fois il esquive : Non, on ne va pas revenir à l’ancien autel. Pourquoi ? Parce que cela coûterait trop cher, cela causerait trop de tumulte, trop de trouble. - La solution : on mettra une croix au milieu de l’autel, et ce sera l’Orient mystique.

On reste sur sa faim, mais c’est pourtant bien la réponse qu’il donne. Pourquoi cela ? On peut bien sûr se dire qu’il n’est pas pape lorsqu’il écrit ce livre. Mais, au fond, il y a un problème, un vrai décalage entre l’analyse et la remontée aux causes. On voit que la conclusion est sans proportion, que cela ne correspond pas à la description qu’il fait de la situation. Est-ce parce qu’il a reçu trop de coups, parce qu’il estime qu’il n’est pas libre, qu’il ne peut pas faire comme il voudrait ? C’est une interprétation très bénigne. On pourra voir si elle est fondée, maintenant qu’il est au sommet de l’Eglise.

Au sujet de la messe, le cardinal Ratzinger a fait un plaidoyer pour l’ancienne messe. C’est net et clair. Il est même un des rares à en avoir parlé. Le cardinal Stickler l’a fait d’une manière plus ponctuelle. Mais consacrer un livre, il n’y en a pas beaucoup d’autres qui l’ont fait. Je pense que celui qui, dans l’Eglise officielle, parmi les cardinaux, a le plus parlé contre la nouvelle messe, en donnant des arguments en faveur de l’ancienne, c’est bien le cardinal Ratzinger. Mais allons un petit peu plus loin, et voyons jusqu’où va cette défense de la liturgie traditionnelle. L’année passée, à l’un de nos fidèles qui lui demandait la liberté de la messe pour tous, il écrivait : On ne pourra pas donner la liberté de la messe, parce que les fidèles sont vaccinés contre elle.

Cela ne passera pas. - C’est pourquoi sa solution consisterait à faire une nouvelle messe : une nouvelle nouvelle messe basée sur l’ancienne. Voilà ce qu’il proposait l’an dernier, en tant que cardinal. La nouvelle messe telle qu’elle est maintenant, ne va pas, l’ancienne non plus. Donc on va « bricoler » une sorte de mixte nouveau-ancien, ancien-nouveau.
Le cardinal Ratzinger et la Fraternité Saint Pie X
Et maintenant, concrètement par rapport à la Tradition, par rapport à nous, la Fraternité Saint Pie X ? Je pense que le cardinal Ratzinger est celui qui nous connaît le mieux, celui qui nous a suivis depuis le début.
C’est lui qui, en 1982, reprend le dossier du cardinal Seper et qui va ainsi avoir des rapports - officiels et officieux - avec Mgr Lefebvre, avec la Fraternité. C’est lui qui préside à la rédaction de l’accord de 1988, avant les sacres. Mais auparavant il y aura eu deux ou trois tentatives étranges. Des séminaristes qui nous avaient quittés du fait des opérations de grignotage menées par Rome. Nous sommes ainsi obligés de renvoyer neuf séminaristes d’Ecône. Neuf séminaristes qui se présentent à Rome, et on fonde pour eux un séminaire, Mater Ecclesiae si je me souviens bien, soi-disant traditionnel. On leur promet la lune, et cela tourne court assez vite. Un de ceux-là même qui avaient participé à cette triste épopée, écrivait à Mgr Lefebvre, juste avant les sacres, pour expliquer combien notre fondateur avait raison.

C’est le cardinal Ratzinger, qui va pratiquement fonder la Fraternité Saint Pierre. Pour ceux qui ne le savent pas, elle est fondée par Rome directement contre la Fraternité Saint Pie X. Dans le rapport du cardinal Gagnon, ou du moins dans ses estimations, il était dit qu’au moment des sacres, il y aurait entre 60 % et 80 % des prêtres et des fidèles qui quitteraient Mgr Lefebvre. D’où la tactique du coup de marteau sur Mgr Lefebvre : l’excommunication. Et puis on ouvre en grand les portes à tous ceux qui n’ont pas été ainsi écrasés, pour qu’ils entrent dans la Fraternité Saint Pierre. Cette œuvre a été conçue contre nous, et c’est encore ainsi aujourd’hui. Dans les diocèses, les évêques voient rouge lorsqu’arrive notre Fraternité, et ils essaient de nous neutraliser en faisant venir la Fraternité Saint Pierre. Parfois ils le disent carrément : « Non, on ne vous donne rien, sauf si la Fraternité Saint Pie X s’établit chez nous. Alors là, oui, on ouvrira une chapelle Saint Pierre ».

Il y a deux ans le cardinal Castrillon Hoyos voulait se débarrasser du secrétaire d’Ecclesia Dei, Mgr Perl. Mais Mgr Perl a trouvé un défenseur, un protecteur qui s’est opposé à son éviction d’Ecclesia Dei. C’était le cardinal Ratzinger.

Dans ces circonstances, quel est le point de vue du cardinal Ratzinger sur la Fraternité ? Je pense qu’il est frustré de ce que les accords de 1988 n’aient pas abouti. Et puis, il est vrai que nous n’avons pas hésité à l’attaquer de tous les côtés. Ce n’est pas agréable, et je comprends qu’il n’ait pas trop aimé.

Mais ne considérons que le passé récent. Là encore on peut observer d’étranges mélanges. Quelques faits.

L’année dernière, un groupe de cardinaux conservateurs s’est réuni avec l’idée de faire quelque chose pour la Tradition. C’est nouveau, mais il est vrai qu’ils savent parfaitement que cela ne va pas bien dans l’Eglise. Face à cette perspective désastreuse, Rome porte les yeux sur les traditionalistes au sens large, tous ceux qui sont attachés à l’ancienne messe, pas seulement la Fraternité Saint Pie X. Et ces cardinaux de se réunir donc pour voir ce que l’on peut faire en faveur de la Tradition. Deux lignes sont apparues. Pour l’une, il fallait soutenir la Fraternité Saint Pie X qui est la colonne vertébrale de toute cette Tradition – et nous savons quel cardinal a défendu cette thèse. Pour l’autre, en revanche, il fallait renforcer Saint Pierre, Ecclesia Dei, tout en grignotant notre Fraternité, là aussi nous savons quels cardinaux favorisaient cette thèse.

Cette année, deux cardinaux vont voir le pape Jean-Paul II, dont le cardinal Ratzinger. Ils vont voir le Saint Père pour lui demander de nommer secrétaire de la Congrégation de la liturgie un évêque qui est convaincu que l’Eglise ne sortira pas de cette crise sans revenir à l’ancienne messe. Un évêque qui dit que le prêtre ne peut pas trouver son identité dans la nouvelle messe. Sa position est connue à Rome. Et, c’est cet évêque qui est proposé comme secrétaire de la Congrégation de la liturgie. Un bon point pour le cardinal Ratzinger. Mais l’évêque en question n’a pas été nommé, parce que le secrétaire du pape avait déjà promis le poste à quelqu’un d’autre. C’est ainsi que les choses se passent dans l’Eglise !

Un autre exemple de ces mélanges troublants. Le cardinal Medina a expliqué qu’il avait fait des efforts, lors de publication de la 3ème édition typique de la nouvelle messe, pour y inclure en annexe rien moins que l’ancienne messe. - Il est remarquable de voir où en est arrivé le cardinal Medina, lorsqu’on sait qu’autrefois il voulait faire mettre dans l’édition typique la condamnation et l’interdiction de l’ancienne messe. Et c’est la secrétairerie d’Etat qui le lui a défendu. Maintenant il veut y introduire l’ancienne messe. Et cette fois-ci ce ne sera pas la secrétairerie d’Etat qui va l’en empêcher. Ni une secrétairerie, ni une congrégation. Ce sera un homme, le cérémoniaire du pape qui fait une telle scène à Jean-Paul II qu’il a fallu renoncer. Voyez comment se fait l’histoire de l’Eglise. 
Benoît XVI et Vatican II
Et Benoît XVI maintenant ? Il est élu manifestement dans un mouvement de réaction. Dans les quelques jours qui ont précédé le conclave, il a invité les cardinaux à parler librement. Pour la première fois ils ont parlé entre eux sérieusement des graves problèmes de l’Eglise. Entre eux, ils se sont dit avec fermeté que cela n’allait pas. Et l’on peut bien penser que cette vision de la tragédie de l’Eglise a poussé certains cardinaux à élire Benoît XVI. Il y a une attente de la part de l’Eglise, de la part même de la hiérarchie, devant le désastre de l’Eglise.

Regardez les effectifs des vocations, ce n’est pas glorieux ! Un diocèse comme Dublin est capable de connaître une année sans aucune vocation sacerdotale. On est tombé bien bas. Il y a quelques années, dans tous les noviciats d’Irlande, il y avait 150 novices pour la relève de 32 000 religieuses. C’est encore plus frappant pour les frères. Pour remplacer 10 000 frères, dans tous les noviciats de toutes les congrégations d’Irlande, il y avait 5 novices. Les jésuites, l’année passée ou l’année d’avant, pour tout l’ordre, n’ont eu que sept professions perpétuelles ; un ordre qui comptait il y a 20 ans 32 000 membres. Ils doivent être aujourd’hui à peu près 25 000. Vous pensez bien que ces chiffres tout le monde est capable de les comprendre.

Le cardinal Castrillon parlait un jour de l’état des universités romaines. A son interlocuteur qui lui disait : « Les universités pontificales à Rome sont truffées d’hérétiques », il a renchéri : « Oui, c’est terrible, j’espère que le nouveau préfet aura assez de force pour y mettre de l’ordre ». Et deux ans plus tard le préfet de la Congrégation du clergé déclare : « On ne peut rien faire ». Voilà comment dans la curie romaine on parle des universités pontificales : Nous ne pouvons rien faire !

Il est certain que le cardinal Ratzinger, maintenant le pape Benoît XVI, se rend compte de l’état lamentable de l’Eglise. Il sait que l’Eglise est dans une situation terrible. Et aussi il connaît, lui, le 3ème secret de Fatima.

Alors que faut-il attendre ? Il faut le dire : il y a un problème qui vient assombrir notre espérance. Et ce problème est que Benoît XVI reste attaché au concile. C’est son œuvre, c’est son enfant. Il reconnaît bien sûr des évolutions qui ne sont pas acceptables, - ce qui veut dire qu’il y en a quand même une qui est acceptable.

Pour nous, notre position sur le concile est très simple : il y a là des erreurs, des ambiguïtés qui ouvrent sur d’autres erreurs pires encore. Ce qui a inspiré ce texte, ce qui le rend inassimilable, c’est un esprit qui n’est pas catholique. Voilà notre position sur le concile. Evidemment vous pouvez y trouver des éléments qui sont vrais. Mais l’ensemble est inassimilable. Et c’est pour cela que nous refusons, en regardant l’ensemble, de signer une déclaration sur le concile dans laquelle, d’une manière ou d’une autre, nous laisserions penser que nous adhérons à ce concile.
Pour prendre une image de la vie domestique, nous nous disputons avec Rome, disant les uns aux autres : « C’est de la soupe », « Non, ce n’est pas de la soupe ». « Si ». « Non ». Pour finir, Rome nous dit : « Vous ne la boirez pas cette soupe, mais enfin il faut quand même dire que c’est une soupe ». Et nous répondons : « Nous savons bien que c’est une soupe, mais elle est empoisonnée ». Alors on ne peut plus l’appeler soupe, on doit l’appeler poison. Et si on l’appelle soupe, on trompe les gens parce qu’ils vont croire qu’on peut la boire.

Le problème n’est pas de savoir si c’est une soupe ou pas, c’est de savoir si elle est un poison ou non. Si elle va nous faire du bien ou nous tuer. Voilà le problème. Et devant ce problème-là il ne sert à rien de se disputer pour savoir si c’est une soupe ou pas une soupe. Elle fait du mal donc on ne veut pas la boire.

Rome essaie alors de trouver une formule qui soit « buvable » : « Le concile à la lumière de la Tradition ». Mais dans le contexte où cette formule est employée, elle ne nous convient pas. Car qu’est-ce que cela veut dire : « J’accepte le concile à la lumière de la Tradition » ? Qu’est-ce que cela veut dire, quand on nous accuse, nous, d’avoir une fausse idée de la Tradition ? Dans le texte même de l’excommunication de Mgr Lefebvre, il est dit qu’il a commis une faute en sacrant des évêques, parce qu’il avait une notion incomplète de la Tradition. Et on nous proposerait de signer une déclaration comme quoi nous acceptons le concile à la lumière de la Tradition !

De même au sujet de la messe, les formules qui nous sont proposées par Rome sont justes, mais hors contexte seulement. Ainsi, on nous demande maintenant de reconnaître que la nouvelle messe est valide, si elle célébrée avec l’intention d’accomplir le sacrifice de N.S., ce qui est encore plus précis que ce que demande la théologie où il n’est question que de célébrer avec l’intention de faire ce que veut l’Eglise. Cette phrase en soi est acceptable, mais c’est comme mon image de la soupe. La nouvelle messe même valide est empoisonnée. C’est pour cela qu’on ne la boit pas. C’est pour cela qu’on vous dit : N’y allez pas !
Pourquoi cette incompréhension entre les autorités romaines et nous ? Parce qu’elles n’arrivent pas à se dégager du concile. Du concile et des réformes.

On sent très bien qu’elles ont comme une gêne vis-à-vis de nous. Elles reconnaissent que ce que nous faisons est catholique. Le cardinal Castrillon nous l’affirme : « Vous n’êtes ni hérétiques ni schismatiques ». Le problème n’est donc pas de notre côté. L’attitude de Rome à notre égard peut se résumer ainsi : On vous laisse faire, car ce que vous faites est bon ; mais on voudrait que vous disiez aussi que ce que nous faisons est bon. - Et cela nous ne le pouvons pas.

Parallèlement, on sent bien une volonté de nous culpabiliser : Vous avez mal fait. Vous avez accompli des sacres contre la volonté du pape. Cela ne peut pas se faire. Vous dites que le concile est mauvais, que la messe est mauvaise. Ce n’est pas possible. Cela a été reconnu par le pape. C’est infaillible. Comme le disait le même cardinal Castrillon lors d’une conférence à Münster : « La nouvelle messe a été reconnue par le pape. C’est infaillible. C’est bon ». Au cours d’une discussion, le préfet de la Congrégation du Clergé m’a dit : « Le pape et moi-même, nous aimons la nouvelle messe. Nous pensons qu’elle est plus apostolique. C’est vrai qu’il manque quelque chose, il faut compenser par une catéchèse adéquate. » J’ai alors repris la définition du mal de Saint Thomas d’Aquin : « Le mal, c’est la privation d’un bien dû. C’est quelque chose qui doit être là, et qui n’est pas là. Or, vous-même, Eminence, vous reconnaissez qu’il manque quelque chose à cette nouvelle messe. Donc vous reconnaissez qu’elle est mauvaise ». Je n’ai pas eu de réponse du cardinal.

Il faudrait dire que non pas l’Eglise, mais des hommes d’Eglise se sont trompés. Or les autorités romaines ne veulent pas entrer dans cette logique-là. Et comme elles ne veulent pas prendre le problème où il se trouve, elles ne peuvent pas prendre les mesures qu’il faut pour sortir de cette crise. Voilà le malheur !
La réunification avec les orthodoxes
Si vous regardez notre nouveau pape, vous voyez que les débuts de son pontificat ne laissent pas beaucoup de place à l’espérance. Dans son sermon de prise de possession de la chaire de Saint Pierre, au Latran, il a parlé de l’évêque de Rome. Le Latran, c’est l’église de l’évêque de Rome. Il y a bien parlé de la potestas docendi. Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas parlé du pouvoir d’enseigner. Mais lorsqu’il s’agit de parler de la primauté, non seulement du pouvoir d’enseigner, mais aussi de régir, de gouverner, cette primauté, pour lui, revient à une « primauté de l’amour ». Et sous ce mot-là, Dieu sait tout ce qu’on peut mettre.

Benoît XVI a une idée. Il a même annoncé que ce serait une des idées-clés de son ponti. cat. Sur cette idée, il va concentrer toute son énergie et toute l’énergie de l’Eglise, c’est la réuni. cation des orthodoxes. C’est bien. Ce sont les plus proches. Ainsi on réduit sensiblement le champ de l’œcuménisme. On ne parlera plus trop du dialogue interreligieux comme à Assise. Oui, mais… l’idée, qui était déjà celle du cardinal Ratzinger, est que pour faire cette réuni. cation - puisque les orthodoxes n’acceptent pas la primauté de Pierre -il faut revenir à la conception que l’on avait du pape lorsque l’on était tous d’accord. Autrement dit revenir au concept que l’on avait du pape au premier millénaire. C’est une idée fortement ancrée chez le cardinal Ratzinger, qui maintenant s’exprime chez Benoît XVI.

A Bari, lors du Congrès eucharistique, il a dit très clairement qu’un des objectifs de son pontificat était la réunion avec les orthodoxes. Si c’était selon la conception catholique, on n’aurait rien à dire. Mais le problème c’est que les autorités romaines ont actuellement un concept d’unité que j’aimerais bien comprendre. Jean-Paul II disait que ce ne serait « ni une absorption, ni une fusion ». Qu’est-ce que cela peut être l’unité sans absorption ni fusion de deux êtres qui sont pour l’instant séparés ?

Le cardinal Kasper est plus explicite : « Ce ne sera pas une agglomération d’Eglises », parce que c’est une conception trop politique, trop administrative. Mais on se demande toujours ce que cela pourra être. Comme dans cette expression « unité dans la diversité » ; unité cela veut dire un, diversité cela veut plusieurs, alors « l’un dans le plusieurs » ?

C’est une formule très à la mode dans le Nouvel Age, et peut-être aussi dans l’Europe d’aujourd’hui, mais au bout du compte c’est ou l’un ou l’autre, mais pas les deux. Ce ne peut pas être les deux à la fois, ou alors il faut dire que les triangles sont carrés.

C’est d’ailleurs une image que j’utilise souvent pour expliquer l’œcuménisme d’aujourd’hui : En admettant que chaque dénomination ou confession chrétienne est une forme géométrique, comment va-t-on parvenir à ramener à l’unité toutes ces formes géométriques, chacune restant ce qu’elle est bien sûr, car c’est cela la diversité ! Eh bien ! ce n’est pas si compliqué. Il suffit que chaque forme géométrique admette qu’elle est un cercle. Evidemment cela revient à suspendre le principe de non-contradiction. C’est là le problème. Mais si on arrive à le résoudre, c’est bon.

Et c’est bien ce qui se passe avec l’œcuménisme. On veut nous faire croire que les carrés sont des triangles ou des losanges, et que toutes ces figures sont des cercles. On nous dit ainsi : Nous avons tous la même foi. C’est ce qu’a affirmé Jean-Paul II : « Tous les chrétiens ont la même foi ». Nous savons bien que ce n’est pas vrai ! Le cardinal Kasper explique que, pour avoir la même foi, il n’est pas nécessaire d’avoir le même credo. En clair, il suffit de savoir arrondir les angles !
L’enjeu fondamental : la vérité
Ce faux œcuménisme nous permet de toucher du doigt la gravité de la situation. Ce n’est pas une simple question de rubrique liturgique - trois coups d’encensoir de plus ou de moins – ; ici on touche à la question de la vérité. « Qu’est-ce que la vérité ? », cette fameuse question de Pilate, aujourd’hui on ne se la pose même plus. On vit sans même se la poser. On s’en moque. L’unité, ce sera « tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil ». Et, puis tant pis pour la vérité. On en est là. Ni la vérité, ni la question du bien ne sont un problème pour l’homme moderne.

Combien d’évêques, combien de prêtres qui ne croient plus, qui ne croient pas que Notre-Seigneur est Dieu. Pour preuve je ne citerai que le cas du cardinal Kasper qui a fait un livre intitulé Jésus, le Christ, dans lequel il nous dit que quand on aime quelqu’un on a tendance à exagérer. Et c’est pour cela qu’il y a tellement de miracles dans l’Evangile. Les évangélistes qui aimaient Jésus, ont exagéré le nombre de ses miracles ! Et Kasper de prendre sa paire de ciseaux pour enlever à peu près tout. Il laisse bien quelques guérisons parce qu’aujourd’hui aussi on en voit, donc cela pouvait bien se produire du temps du Christ. Il ose même affirmer qu’il n’a jamais été dit que Notre Seigneur est le Fils de Dieu. Mais si on lui objecte l’interrogatoire de Caïphe : « Je t’adjure, au nom de Dieu, dis-nous si tu es le Fils de Dieu », et la réponse de Jésus : « Je le suis », Kasper rétorque : Vous comprenez, à ce moment-là, Jésus était sous pression ! Il est cardinal aujourd’hui, et il n’a pas la foi !

Combien de cardinaux qui n’ont pas la foi ? Benoît XVI est au milieu d’eux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Qu’est-ce qu’il peut faire ? Qu’est-ce qu’il veut faire ? 
Que peut-on espérer ?
Dans l’état présent de l’Eglise, comment envisager le pontificat à venir de Benoît XVI ? Pour résumer en une image, je dirais que si l’on considère le pontificat de Jean-Paul II comme une chute libre, il faudra probablement voir celui de Benoît XVI comme une chute en parachute. Le problème est de savoir la taille du parachute. Cela ira dans la même direction, mais moins vite. Il y aura un coup de frein, je pense. Quelle en sera l’efficacité ? Vous savez, quand vous allez vite, vous mettez les freins, mais on ne sait pas trop ce qui se passe avec la voiture. Normalement cela ralentit. Mais parfois, cela part sur le côté… Et puis, cela dépend de la grandeur du parachute. S’il est petit, on ne verra pratiquement pas de différence. S’il est assez grand, cela peut assez bien ralentir.

Je crois que Benoît XVI essaiera de freiner. Est-ce qu’il faut espérer plus ? Oui, bien sûr qu’il faut espérer plus, mais pas des hommes. Encore une fois, notre espérance est en Dieu. Les promesses de Notre Seigneur valent pour toujours ; elles valaient sous Jean-Paul II, elles valent sous Benoît XVI. Et, le Bon Dieu se sert de tout pour faire avancer son Eglise là où Il veut.

Maintenant un avis personnel, je pense que si - et ce n’est pas du tout à exclure -, si Benoît XVI se trouve dans une situation de crise, s’il est mis au pied du mur, par exemple, par une réaction violente, menaçante de la part des progressistes, ou bien en raison d’une crise politique, par des persécutions, je pense que s’il est placé dans de telles circonstances, le pape fera le bon choix. Je le crois au vu des réactions qui ont été les siennes jusqu’à présent.

Cela veut dire que l’Eglise est souffrante bien sûr, mais que les souffrances sont salvatrices. Sans doute on ne souhaite jamais la persécution, pas plus qu’on ne souhaite se casser une jambe. Mais si cette fracture vous permet de sauver votre vie, alors on n’hésite plus, n’est-ce pas ? Je ne dis pas que c’est ce qui va certainement se passer. Mais je crois qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur la situation du monde, ni sur celle de l’Eglise. Les lois qui sont votées de par le monde aujourd’hui rendent, lentement mais sûrement, la vie catholique impossible. C’est à dire que tôt ou tard le chrétien sera dans l’obligation de dire : Non, je ne peux pas ! Et que fait un Etat quand on lui dit non ? Il vous met en prison. Aujourd’hui on met en prison des personnes qui disent non à l’avortement, ou qui ne font que réciter le chapelet à cinquante ou cent mètres d’un endroit où l’on pratique des avortements. Et cela dans un pays aussi libéral que les Etats-Unis. Alors vous voyez, ce n’est pas difficile d’aller en prison pour la bonne cause aujourd’hui.

Il faut être prêt. Il faut se préparer. Vous allez me demander comment est-ce que l’on se prépare. C’est tout simple. Jésus-Christ nous a donné une règle pour se préparer aux grandes épreuves. C’est une règle d’or, et pourtant extrêmement simple : la fidélité aux petites choses. Il y a un autre terme : le devoir d’état. La fidélité aux petites choses, c’est ce qui nous garantit la fidélité aux grandes. C’est Notre-Seigneur lui-même qui l’a dit.
Conserver des relations avec Rome
Qu’est-ce que nous demandons à Rome ? Tout simplement, nous voulons être et rester catholiques. On ne peut pas demander moins : Que l’Eglise soit catholique, que notre mère l’Eglise soit une, sainte catholique et apostolique. Nous ne demandons rien de plus, rien de moins. Nous demandons toute la foi, tous les sacrements, toute la discipline. Voilà notre but. Quels sont nos moyens ? Bien sûr, ce n’est pas à nous à convertir Rome. En revanche, nous pouvons y collaborer, y coopérer. Et nous devons faire tout ce que nous pouvons. Et dans ce tout ce que nous pouvons il y a d’abord le devoir de garder des relations avec Rome. Il ne faut pas couper, c’est une erreur que de s’écarter du pape, de la curie et des évêques, pour finir par dire : Il n’y a plus que nous.

Si vous avez besoin d’une preuve, sachez que ceux qui commencent ainsi,  finissent toujours par se donner un pape, leur pape. Aujourd’hui il y en a une quinzaine ! L’un d’entre eux m’a écrit. Il se fait appeler Pierre II. Et il m’a demandé la permission de conserver le Saint-Sacrement dans son garage ! Voilà où on en arrive ! Il y en a un autre, Pie XIII, un capucin qui s’est dit : « Maintenant que je suis pape, il me faut des cardinaux ». Et il a nommé cardinal un Australien. Quelques jours après, il l’a sacré évêque alors qu’il n’était lui qu’un simple père capucin ! Et trois jours après, il s’est fait sacré évêque par celui qu’il venait de sacrer évêque ! C’est ridicule. C’est affligeant. Ce sont de fausses solutions qui ne mènent à rien. Des évêques partout ! Un évêque dans chaque garage ! Et puis des papes ! Cela ne va pas.

On voit très bien que dans l’Eglise officielle, aujourd’hui encore, il y a des âmes, il y a des prêtres, des évêques qui ne se montrent pas trop, mais qui sont sans aucun doute catholiques. Sans l’ombre d’un doute. En revanche on peut dire qu’il n’y a plus que nous, fidèles à la Tradition, qui gardons l’ensemble de la doctrine en vie, et qu’il y a malheureusement beaucoup de catholiques qui ne le sont plus. C’est bien cela qui fait toute la difficulté.

Dans un cancer, si vous avez une tumeur qui est bien délimitée, on peut essayer de vous l’enlever. Si vous avez un cancer généralisé, si la maladie est partout, on n’essaie même plus d’enlever. Car on ne sait plus ce qu’il faut laisser et ce qu’il faut enlever. Les médecins sont impuissants. C’est bien là l’état de l’Eglise. Il s’agit d’un cancer généralisé à tel point qu’on ne peut même plus prendre le bistouri pour ôter les tumeurs. Autrefois, il y avait ici un prêtre hérétique, là un évêque hérétique, on les faisait sauter, et c’était réglé. Aujourd’hui, le mal est tellement répandu que même Rome n’ose plus prendre le bistouri. Ne me demandez pas comment c’est possible. Cela fait partie du mystère de l’Eglise. On peut voir là une association entre le Corps mystique et les souffrances du Christ sur la croix. On voit bien que l’Eglise passe par le même état que son fondateur, celui d’une Passion inouïe. Est-ce que cela peut aller jusqu’à la mort comme pour Notre Seigneur ? Est-ce qu’il y aura une mort apparente, comme une disparition de l’Eglise ? Je me demande si la partie publiée du 3è secret de Fatima ne concerne pas cette Passion. Il y est question, à la fin, d’un massacre : une procession qui suit le pape, avec les évêques, les religieux, les fidèles de toutes conditions, et ils sont tous tués. Cette vision se termine sur des anges qui présentent ce sang à Dieu, et ce sang va retomber en grâces sur ceux qui restent. C’est comme s’il y avait une disparition apparente de l’Eglise. Cette interprétation n’est pas exactement celle qui a été donnée à Rome, mais je ne fais que vous décrire la vision purement et simplement.
Le devoir de témoigner
C’est bien une situation inouïe que celle que nous vivons. Néanmoins, vous voyez vous-mêmes qu’avec du courage, des efforts, des larmes et des peines, on arrive encore à vivre en chrétien aujourd’hui. On y parvient parce que la grâce du Bon Dieu est encore effective. La preuve : cette petite Fraternité qui continue de pousser, là, au milieu de tout.

Le témoignage, voilà notre tâche très simple. Nous sommes dans ce monde et ceux qui sont autour de nous le voient bien. Vous ne vous rendez pas compte de l’effet que produisent ces familles catholiques avec des enfants qui se tiennent à peu près comme il faut. Vous ne vous rendez pas compte combien cela impressionne les gens qui sont autour de nous. Un petit fait à ce sujet : c’est une sœur, une religieuse enseignante italienne. Elle vient aux ordinations à Ecône. A la fin de la messe, elle est en pleurs, bouleversée. Pourquoi ? Elle a vu une quantité de petits enfants, une ribambelle dans toute cette foule, sous un soleil écrasant, et ils sont restés sages comme des images pendant cinq heures. Elle nous dit : « Moi, je n’arrive pas à les garder dix minutes. Et là c’est toute une foule d’enfants qui sont sages ». Elle a été marquée. Elle a quitté sa congrégation pour nous rejoindre.

C’est ce qui s’est produit également lors de notre pèlerinage à Rome. Nous avons donné tout simplement l’exemple de la vie catholique. On n’a rien fait d’extraordinaire. On était là. On a prié à genoux le chapelet, à peu près une heure. Mais cela ne se voit plus. Autrefois c’était parfaitement normal. C’est cela qui les marque. Des choses aussi simples que cela. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Cela les oblige à réfléchir, y compris les théologiens et les évêques. Un chef de dicastère à Rome, lorsqu’il a vu ces processions, a dit : « Mais ils sont catholiques, nous devons faire quelque chose pour eux ». Comme s’il tombait du ciel ! - Parce que, vous le savez, nous sommes franchement diabolisés par tous les journaux.

On peut encore faire beaucoup. Bien sûr, c’est avec les croix que nous avançons, mais nous devons montrer que la religion catholique existe, qu’elle est possible dans ce monde, et qu’on peut progresser ainsi.
Eclairer les évêques et les prêtres
Notre tâche est justement de maintenir ce minimum de relations pour pouvoir faire passer ce message par l’exemple. C’est pourquoi il ne faut pas tout couper. Il faut convertir. Encore une fois, ce n’est pas nous qui convertissons, c’est le Bon Dieu. Mais nous pouvons apporter notre petite pierre. Nous profitons ainsi de ces relations pour fournir à Rome des études théologiques qui montrent qu’il y a réellement de sérieux problèmes dans les textes du concile, et après le concile. C’est un travail de longue haleine… avant que les autorités romaines ne consentent à y réfléchir, à en parler ! Mais on ne perd rien à dire la vérité, même quand elle fait mal.

Il y a aussi tout un travail auprès des évêques et des prêtres. Cela les agace, vous imaginez bien. Et puis tout d’un coup, il y a un évêque français qui vous dit : « Je suis très content que vous visitiez mes prêtres. Ils en ont besoin. Continuez ! ». Un autre, toujours en France : « L’Eglise a besoin de vous. Mais je vous en supplie, restez tels que vous êtes. Ne changez pas ! ». Parallèlement, on continue à ramasser des coups de la part des autres évêques, et on les ramasse bien volontiers si cela peut les aider à voir clair, un jour. Ceux qui commencent à comprendre ne sont pas trop courageux. Ils savent bien que s’ils ouvraient la bouche on leur couperait la tête. Certains nous disent même : « Priez pour moi parce que je dois parler ».

Je crois que Rome se trompe sur l’état de l’Eglise. Les progressistes font beaucoup de bruit. Ils sont un certain nombre, mais il y a encore des fidèles qui sont tout prêts à reprendre l’ancienne messe. Il faut certainement les préparer, mais il y en a beaucoup plus qu’on croit.

Les prêtres, c’est plus difficile. Notre expérience montre qu’il y a une certaine catégorie qui ne veut plus rien entendre. C’est la catégorie des 60-75 ans, ceux qui ont l’âge du concile, qui ont dû tout lâcher de ce qu’il y avait avant. Ils se sont lancés dans ces nouveautés, aujourd’hui ils n’arrivent plus à revenir. C’est impressionnant. Cela fait mal. C’est la tranche d’âge la plus touchée. Les plus anciens, au dessus de 75 ans, n’ont pas de problème, pour la plupart. Les plus jeunes d’une manière tout à fait étonnante sont très ouverts. Ils ne savent rien, c’est vrai. Mais ils sont néanmoins ouverts.

Ainsi, ce vicaire qui vient me voir en disant : « Ecoutez, quand je visite les fidèles, ils me disent pourquoi avez-vous changé l’Eglise. Pourquoi vous avez changé la messe ? Nous voulons l’autre, l’ancienne ». Et ce prêtre d’avouer : « Moi, je voudrais bien, mais je ne la connais pas. Je ne l’ai jamais vue. J’ai 28 ans. Quand j’essaie de demander aux prêtres anciens, je me fais rabrouer. Est-ce que vous voulez m’enseigner l’ancienne messe ? L’Eglise d’avant, c’était comment ? Je sais depuis Vatican II, mais avant je ne sais pas ».

Autre exemple édifiant. C’est un garçon qui va à la nouvelle messe. Un beau jour, il apprend qu’il y a des martyrs qui sont morts pour la messe. Et il se dit : « Non cela n’est pas possible ». Il a été travaillé par ce fait historique, car, à ses yeux, on ne pouvait pas mourir pour la messe ; ce n’était pas possible. Jusqu’au moment où il a appris qu’il y en avait une autre. Cela l’a intéressé. Il a cherché et il nous a trouvés. Il est maintenant séminariste.

Il faut savoir que dans les séminaires modernes des groupes de candidats au sacerdoce se réunissent la nuit pour étudier St Thomas. Pour recevoir le contrepoison de ce qu’ils ont appris pendant la journée. Il nous arrive même de recevoir des appels téléphoniques de séminaristes qui nous interrogent : « Notre professeur d’Ecriture sainte nous a dit qu’il y avait trois Isaïe. Cela me semble un peu bizarre. Que dit l’Eglise ? » C’était en Autriche. Même demande d’un séminariste en Australie.

Vous avez dans cette nouvelle génération de prêtres quelque chose de très étonnant qui laisse pantois les responsables des vocations dans les séminaires modernes. Tout d’un coup ils se rendent compte qu’il y a dans leurs séminaires des mouvements souterrains de séminaristes qui veulent être conservateurs. Bien sûr quand on le découvre, on les met dehors. Car c’est un péché aujourd’hui que d’être conservateur.

Alors, vous comprenez pourquoi on est obligé de dire que cela ne va plus. Nous avons le devoir de dire à Rome : Nous ne voulons pas de compromis, d’accords à moitié. Non, nous voulons être catholiques, un point c’est tout. Et nous n’attendons rien de moins de Rome.

Le cardinal Castrillon me disait, en 2004, parlant de nous : « Je suis découragé ». Mais, moi, je ne suis pas découragé du tout. On voit bien que le Bon Dieu travaille. Bien sûr on ne peut pas dire que le renouveau de l’Eglise est réalisé, mais c’est comme ces toutes petites pousses vertes au milieu du désert. On en voit une ici, une là, et l’on sait bien lorsqu’on voit cela au milieu du désert, que le Bon Dieu fera qu’il y ait un jour de l’herbe verte partout.
Vers un renforcement de la Commission Ecclesia Dei ?
Dans la situation présente, que va-t-il se passer pour nous ? D’après les informations dont nous disposons, le cardinal Ratzinger déjà l’an passé - et il n’était pas seul - travaillait au renforcement d’Ecclesia Dei. On peut bien penser que maintenant pape, il poursuivra ce travail de renforcement d’Ecclesia Dei. Il donnera plus de poids à cette commission, il y mettra plus de personnel. Par là même, il soutiendra plus encore ceux qui veulent l’ancienne messe. Mais cela restera circonscrit aux sociétés reconnues par Ecclesia Dei : Saint Pierre, Christ-Roi, etc… Paradoxalement tout cela nous aide, car le Bon Dieu se sert de la Fraternité Saint Pierre comme d’un tremplin vers la Fraternité Saint Pie X.

Au final, le bilan de l’indult est bien celui-là. Rome a fait un faux calcul. En ouvrant les portes, les autorités pensaient qu’elles amèneraient les fidèles à la nouvelle messe. En fait, c’est le contraire qui se passe, en sorte qu’on ne peut que se réjouir de toute ouverture en faveur de l’ancienne messe.

Pourquoi cette liberté favorise-t-elle un mouvement dans ce sens-là et pas dans l’autre ? Parce que l’ancienne messe, en tant que telle, a une puissance extraordinaire. Elle exige la foi et elle donne la foi. Et quand on a goûté à la foi traditionnelle, on en veut toutes les implications. Il y a des prêtres qui ont dit la nouvelle messe et qui ont redit l’ancienne, une, deux, trois fois. Et ils ont déclaré : « Plus jamais la nouvelle ». A contrario, je connais un prêtre qui n’ose pas redire l’ancienne, parce qu’il reconnaît qu’après il ne pourra plus redire la nouvelle. On a envie de lui dire : « Allez, courage ! »

Cette messe nourrit. C’est vraiment le cœur de l’Eglise. Le cœur qui envoie le sang dans tout le corps. Et le sang apporte la vie, l’oxygène, la respiration. Le cœur est la pompe de notre corps, et la pompe surnaturelle de l’Eglise, celle qui apporte la vie à tout le Corps mystique, c’est la messe. En alimentant la pompe on régénère tout le corps. C’est pour cela que nous demandons la liberté de la messe. On sait bien que tout ne se limite pas à cela, qu’il y a bien des hérésies à combattre. Mais il faut commencer quelque part. Et d’abord par du concret.

Il faut pour l’instant changer de climat, commencer par faire dire aux autorités, dans les faits, que la Tradition n’est pas une curiosité archéologique, préhistorique. C’est l’état normal. C’est même le seul état normal de l’Eglise. - Evidemment cela ne se fera pas en un jour.

Rome travaillera donc à ce renforcement des communautés Ecclesia Dei. On peut penser qu’ils nous ignoreront. Aussi, pendant un temps, notre situation pourra être plus difficile que sous Jean-Paul II, parce que beaucoup seront trompés qui se diront : « Voilà c’est fait, c’est bon, tout est gagné ». Alors que ce n’est pas encore gagné.

Le renforcement d’Ecclesia Dei se traduira probablement, à un certain moment, par la création d’entités plus ou moins exemptes de la juridiction des évêques diocésains. Les autorités romaines seront obligées d’accorder une certaine exemption malgré une violente opposition des évêques. Pour l’heure, elles évitent d’aller contre cette opposition, mais elles se rendent bien compte que cette situation est injuste. Elles savent que les fidèles qui veulent l’ancienne messe, y ont droit. Oui, Rome sait parfaitement que cette messe ne peut pas être interdite. Et l’un ou l’autre des cardinaux commence à le dire. Parmi eux, l’ancien préfet de la Congrégation de la liturgie, le cardinal Medina qui a déclaré : « J’ai fait des recherches. Et il n’y a pas de texte qui interdise l’ancienne messe ». Or dire qu’elle n’est pas interdite, revient à reconnaître qu’elle est permise.

Rome le sait, - par Rome, j’entends la curie, Jean-Paul II et maintenant Benoît XVI - ; ils savent que la messe tridentine n’a jamais été interdite et qu’on ne peut pas l’interdire, qu’il n’y a aucun argument juridique ou théologique qui permette l’interdiction de cette messe. Ils le savent, et donc un jour cette injustice faite à l’Eglise et à la messe ancienne va disparaître. Prions pour que cela arrive le plus vite possible. Prions pour que cela se passe sous ce pontificat, car il est tout à fait possible que cela se produise sous ce pontificat.

Tout ce que l’on peut faire en faveur de la Tradition est bénéfique. Quel est le bilan depuis les sacres jusqu’à maintenant ? Aux Etats-Unis - ce sont les chiffres officiels de la messe à indult -, 150 000 fidèles peuvent avoir la messe tridentine. Et ces fidèles, s’il n’y avait pas eu les sacres, ne l’auraient pas aujourd’hui. 
La victoire après la bataille
Pour conclure, quelles sont nos dispositions actuelles ? L’espoir, et un espoir certain. Pourquoi certain ? Parce ce qu’il ne se fonde pas sur un homme mais sur le Bon Dieu qui est fidèle à ses promesses. Et qui, néanmoins, veut utiliser ses créatures.

Prions précisément pour que la grâce du Bon Dieu soit tellement forte qu’elle surmonte toutes les défaillances de ceux qui ont des charges dans l’Eglise. Dieu peut le faire et peut-être même qu’Il a lié l’obtention de cette grâce à nos prières et à nos sacrifices. Car il y a une étonnante solidarité dans le Corps Mystique. Gardons-nous de l’oublier.

Au lieu de vitupérer contre ces pauvres évêques ou ces prêtres qui ont des vies scandaleuses, prions pour eux. Ainsi on leur fait beaucoup plus de bien, beaucoup plus de bien à l’Eglise que quand on les insulte. On demande au Bon Dieu de faire descendre sa grâce sur eux.

Je crois à la Sainte Vierge. Fatima, ce n’est pas fin ! Nous sommes à l’époque de la Sainte Vierge. Je suis persuadé, en voyant tout ce qui se passe depuis le XIXème siècle, que nous vivons l’époque de la Sainte Vierge. A la fin mon Cœur immaculé triomphera.

Mais ce qui précède le triomphe, c’est la bataille. La victoire vient à la fin de la bataille. Pas avant. Comme la résurrection vient après la mort. Aujourd’hui on ne veut prêcher que Jésus ressuscité. Mais avant de ressusciter, Il est mort.

Souvenons-nous que la victoire vient après la bataille. Et n’oublions pas que maintenant nous sommes en plein dans la bataille. Demandons à la Sainte Vierge d’être bien sous son manteau, sous sa protection, dans son armée pour contribuer à cette victoire en mettant toutes nos énergies dans la bataille présente.

Courage ! On continue de se battre. Ce n’est pas fini. La victoire sera le triomphe du Cœur immaculé.