21 février 2006

[Sam Gamegie - Le Forum Catholique] Mgr Fellay est-il dans une impasse?

SOURCE - Sam Gamegie - Le Forum Catholique - 20 février 2006

Dans un post précédent, je me demandais si Mgr Fellay souhaitait des « papiers » en référence au livre d’Huguette Pérol sur la FSSPX, Les sans papiers de l'Eglise. Depuis, de nouveaux éléments sont apparus. En voici l’analyse que l’on peut en faire.
Quelle est la politique de Mgr Fellay ?
Difficile en effet de saisir la logique du Supérieur général. Depuis le sermon de Flavigny et la double rencontre des quatre évêques de la FSSPX, la tendance est à l’absence d’un accord à court et moyen terme. On se rappellera les derniers mots sous forme de boutade de Mgr Fellay à un journaliste de l’AJIR, propos rapporté par DICI, sur la possibilité d’un accord « mais dans dix ans » alors que tout le monde interprétait cette conférence de presse exceptionnelle comme une première marche publique vers l’aboutissement des négociations et la réintégration de la FSSPX dans l’Eglise. Comment interpréter donc ce revirement ? Permettez moi plusieurs hypothèses :

-Rome est parfaitement au parfum de ce revirement et a pu même le calculer avec Mgr Fellay, histoire de ne pas affoler les troupes sur la rapidité des négociations alors que l’élection de juillet 2006 arrive à grand pas.

-Mgr Fellay a pu aussi vouloir montrer à Rome qu’il était en phase avec sa base et qu’il souhaitait placer la barre un peu plus haut dans les négociations, après avoir clôturé un pool de rencontres mensuelles depuis le 29 août.

-Enfin, Mgr Fellay a pu adopter seul une telle attitude de revirement en sachant très bien que les négociations aboutiront : reculer en quelque sorte pour mieux sauter. On a pu voir dans l’affaire de Bordeaux que quand il avait une idée en tête, il la menait dans sa logique jusqu’au bout et, au fond, toute la politique des sept derniers mois tend vers un accord avant la date fatidique de juillet 2006. Mais en agissant ainsi il aurait souhaité calmer son aile droite, à la limite du sédévacantisme, idée de plus en plus en vogue dans la FSSPX depuis l’élection de Benoît XVI.

Quoiqu’il en soit, beaucoup de questions restent en suspens : pourquoi avoir réuni les quatre évêques ? Pourquoi avoir fait parcourir 15000 km à Mgr Williamson pour lui dire : « Je suis victime des journalistes et d’Internet, il n’y a pas d’accord en vue » ? Pourquoi avoir fait venir des journalistes en majorité d’esprit gauchistes ou modernistes pour leur parler de l’état des négociations alors que précisément Mgr Fellay déclare dix jours plus tard à Flavigny qu’il n’y a que du vent et rien de concret?
Que peut faire Rome ?
Dans la négociation, on est au moins deux, sinon trois ; et en diplomatie, faites quelques chose ou ne faites rien, il y aura toujours des conséquences… C’est pourquoi il faudrait plutôt écrire, "Que va faire Rome ?" Car Rome va agir. Rome veut cet accord et, comme je le disais dans mon post précédent, je ne pense pas que les évêques français et la curie puissent s’y opposer. Seul Benoît XVI décide. Toutefois, si la FSSPX ne souhaite pas aboutir, on peut très bien imaginer une seconde condamnation, accusant la FSSPX de schisme de fait. En effet, après un refus de la Fraternité, on imagine mal Benoît XVI acceptant d’attendre des « jours meilleurs » et de reporter sine die sa bienveillance du moment. On imagine très mal que le pape tende à nouveau la main à une société religieuse qui n’attendrait qu’une chose : que Rome renie publiquement tout ou partie du Concile Vatican II. « Tout ou partie » car même dans sa critique du Concile la FSSPX n’est pas claire hormis la question de la Liberté religieuse (Cf les propos de Mgr Fellay : les fameux « 95% du Concile à garder » il y a deux ou trois ans et « Le Concile à rejeter dans sa globalité » il y a deux semaines ; « La liberté de la messe, préalable à toute avancée » en 2001 et la messe « une question secondaire » en 2006).
De son côté, nul doute que Benoît XVI souhaite mettre en avant la Tradition en la faisant participer à l'oeuvre apostolique, souci majeur en cette période de crise admise par tous, et ayant d'ailleurs provoqué l'élection du Cardinal Ratzinger. C’est pourquoi, le pape considère le cas de Campos et de Mgr Rifan comme un exemple et une voie à suivre. De fait et à ses yeux, sa politique à l’égard de la FSSPX doit aboutir. La main tendue de Rome ou bien la démarche de Mgr Fellay qui ont mené à la rencontre du 29 août place donc ce dernier dans une impasse : que Mgr Fellay refuse de poursuivre la négociation et il prend le risque d’une coupure nette avec Rome ; qu’il signe et il prend le risque au plus de briser l’unité des quatre évêques (Fort improbable à mon sens), au moins de pousser vers les marges l’aile la plus dure de la FSSPX.

Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si Mgr Rifan est venu en France faire la tournée des évêques et en profiter pour observer ce qu’il se passe à Bordeaux (WE dernier) alors que les abbés Laguerie et Héry n’ont même pas de celebret ; et au Centre Saint Paul (Demain soir)alors qu'un ralliement à l'image de celui de l'abbé Guelfucci est hors de propos pour l'abbé de Tanouarn. Cette visite de Mgr Rifan en tous les cas permet de considérer très sérieusement l’idée de création d’un séminaire tradi en France, annoncé le mois dernier dans Le Mascaret… L’avenir nous dira si Rome a un plan pour cet évêque qui fait des petits pour la tradition au Brésil.

[Suzanne Galy - sudouest.com] Une amorce de dialogue avec Rome

Suzanne Galy -  sudouest.com- 20 février 2006

SAINT-ELOI. - Les traditionalistes ont accueilli un évêque brésilien dont la venue a été approuvée par Rome
Une amorce de dialogue avec Rome - Suzanne Galy 
Ils ont prié plus nombreux encore qu'à l'accoutumée. L'église était comble et embaumée d'encens. Des enfants soignés, des jeunes pieux et concentrés, des maris endimanchés et des femmes voilées de dentelle noire : la messe en latin n'a jamais autant attiré de fidèles en l'église Saint-Eloi, confiait hier l'un d'entre eux.

Surtout lorsque germe sous la Grosse Cloche l'espoir d'une ère nouvelle : la fin du schisme entre Rome et les traditionalistes, qui ont rompu il y a quarante ans avec l'Eglise suite au Concile de Vatican 2. La venue en « ami », avec l'approbation de Rome, de l'évêque catholique brésilien Fernando Rifan, hier matin à Saint-Eloi, est-elle un signe de ce rapprochement ? Quoi qu'il en soit, il avait été reçu la veille par l'archevêque de Bordeaux, Mgr Ricard.

Au Brésil, Fernando Rifan défend la tradition romaine multiséculaire et dit la messe en latin. Hier, dans son sermon, il a mis en garde les fidèles de Saint-Eloi contre la tentation du « sectarisme fondamentaliste ». « Benoît XVI appelle à cette unité de l'Eglise, à la fois du côté des traditionnalistes mais aussi auprès des progressistes. Cela n'exclut en rien l'individualité », a expliqué l'évêque brésilien.

Sa conférence autour du thème « Tradition et communion », suivie par près de 150 personnes hier après-midi, se voulait elle aussi porteuse d'un message de rassemblement : « Le dialogue supplante les différences », déclarait-il avant de démarrer son propos.

Il y a quelques jours, le pape Benoît XVI a laissé présager une reconnaissance prochaine de la congrégation traditionnaliste Fraternité Saint-Pie X dont se réclamait l'église Saint-Eloi il y a encore deux ans.

« C'est un signe fort ». Les abbés Philippe Laguérie et Christophe Héry, qui occupent l'église bordelaise, ont rompu depuis avec leur hiérarchie en raison d'un différend sur le fonctionnement interne de la congrégation. Mais ils perçoivent dans le geste du pape et dans la venue de Mgr Rifan « un signe fort de changement dans l'attitude de diabolisation » des traditionnalistes par Rome, comme s'en félicite l'abbé Héry.

L'évêque brésilien apparaît aussi comme un intermédiaire possible entre Saint-Eloi et le Vatican. Mgr Rifan, de son côté, se défend d'apporter par sa présence à Bordeaux une reconnaissance officielle de Rome. « Ce n'est pas un engagement. Il s'agit juste de créer des ponts entre eux et l'Eglise », a-t-il répété.

Il y a quelques jours, le pape Benoît XVI a laissé présager une reconnaissance de la congrégation traditionaliste Fraternité Saint-Pie X.

[Abbé Régis de Cacqueray, fsspx] La duperie de Bordeaux

SOURCE - Abbé Régis de Cacqueray - 20 février 2006

La duperie de Bordeaux Après la conférence du supérieur de l’union apostolique Saint-Jean-Marie-Vianney, Monseigneur Fernando Rifan, à Bordeaux, ce dimanche 19 février 2006, qui osera faire encore accroire aux catholiques de la Tradition en France que l’évêque brésilien n’a pas rompu avec l’héritage de Monseigneur de Castro-Mayer ?

Aux côtés de Monsieur l’abbé Aulagnier et en présence des prêtres de l’église Saint-Eloi, il a clairement rendu publique sa nouvelle orientation, tout au long de son discours, et en particulier à propos de la nouvelle messe.

Non seulement l’évêque brésilien ne souscrit plus au manifeste de Campos qui énumérait les raisons graves pour lesquelles la nouvelle messe est équivoque, favorise l’hérésie et ne peut plaire à Dieu, mais il réprouve publiquement l’attitude d’un de ses séminaristes qui s’était abstenu d’aller à la messe plutôt que de se rendre à la nouvelle. Hier, il désignait le Novus Ordo Missae sous le nom de « messe de Luther », il affirme aujourd’hui que cette messe est catholique.

Je ne pense pas que les prêtres de Saint-Eloi, qui ont invité Monseigneur Rifan à prononcer cette conférence devant leurs fidèles (cf. le Mascaret de février 2006), ont le droit de s’étonner des propos de Monseigneur Rifan. Ils savent bien que le 8 septembre 2004, à l’occasion du centenaire du couronnement de Nossa Senhora Apparecida, l’administrateur de l’union apostolique Saint-Jean-Marie-Vianney était présent parmi les évêques qui concélébraient. Les photographies nombreuses et même la cassette vidéo de cette cérémonie le montrent appliqué à prononcer les paroles et à accomplir les gestes de la concélébration jusqu’à la communion qui se faisait, pour les évêques, par intinction de l’hostie dans le calice.

La défense scandaleuse de l’évêque de Campos a consisté à dire qu’il avait simulé le rite. Outre le caractère odieux d’une telle duplicité, pourquoi s’obstiner à ne pas concélébrer le nouveau rite si son orthodoxie a été admise ?

De tous les prêtres, anciens membres de la Fraternité Saint-Pie X, qui se trouvaient présents à cette conférence, aucun ne pensera à dire qu’il s’agit là de questions secondaires, de disputes puériles sur les mots. Ils ont tous posé des choix vigoureux pour ne célébrer que l’ancienne messe, rejetant catégoriquement l’hypothèse de célébrer la nouvelle, et tous ont toujours tenu jusqu’ici que mieux vaut dire à la maison les prières de la messe de saint Pie V, lorsqu’on ne peut assister à celle-ci à proximité, plutôt que de se rendre à la nouvelle.

Je puis moi-même témoigner qu’eux, comme tous les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, considéraient la question comme vitale dans la crise.

Pourquoi lui ont-ils alors donné la parole ? Pourquoi le Centre Saint-Paul s’apprête-t-il à la lui redonner ce mardi 21 février à Paris ? Pourquoi aucun prêtre présent à Bordeaux n’a-t-il exprimé son désaccord sur un point aussi fondamental du combat ? L’on me dira qu’ils ne pouvaient s’opposer publiquement à l’évêque de Campos… Mais je ne reçois pas l’objection. Monseigneur Lefebvre n’a pas craint d’accuser le Concile à la face de deux mille évêques. Ils avaient le devoir de marquer leur opposition immédiate, nette, franche ! Et puisqu’ils ne l’ont pas fait, ce devoir se présente plus impérieusement encore à leur conscience pour que la confusion ne s’installe pas aussi sur ce point-là dans les esprits de ceux qui étaient présents.

Sinon, la ritournelle trop tristement connue comptera un couplet de plus avec le déportement d’une nouvelle portion de catholiques vers le biritualisme. La Fraternité Saint-Pie X serait pourtant tellement plus forte dans ses demandes si ceux qui profitent de la piste qu’elle a tracée ne montraient une telle propension, les uns après les autres, à oublier les raisons du combat. Le modèle de Campos ? C’est un leurre, nous n’en voulons pas.

Abbé Régis de Cacqueray +
Supérieur du District de France

Lundi 20 février 2006

20 février 2006

[Yves Chiron - Aletheia] Saint-Siège/Fraternité Saint Pie X: Vers une réconciliation? - (Traduction d'un article de Tommaso Debenedetti)

SOURCE - Yves Chiron - Aletheia n°89 - 19 février 2006

L’information religieuse en France, est, en général, d’une grande pauvreté quand il s’agit des décisions et actes du Saint-Siège. Très peu de journaux ont un correspondant permanent au Vatican et la plupart des journaux se contentent de recopier les dépêches des agences de presse ou d’y puiser la matière de leurs commentaires. Les publications “ traditionalistes ”, pour beaucoup d’entre elles, ne sont guère mieux au fait de l’actualité vaticane. Dans le dossier actuel qui les intéresse au premier chef en ce moment – la réconciliation possible entre la Fraternité Saint-Pie X et la “ libéralisation ” de la messe selon le rite ancien –, aucune information nouvelle ou inédite ne transparaît. Trop souvent, les publications traditionalistes se recopient les unes les autres, ou, pour diverses raisons, elles n’osent divulguer les informations en leur possession. 

Aletheia a été la première, en France, à faire état de la rencontre du 15 novembre dernier entre le cardinal Castrillon Hoyos et Mgr Fellay. Depuis, cette rencontre a été évoquée (non sans erreurs) et commentée par divers organes français ; mais déjà d’autres événements s’étaient produits qui ont ajouté au dossier.

La presse italienne, catholique ou non, est, beaucoup mieux au fait des questions vaticanes. En France, on ne compte guère que deux ou trois authentiques vaticanistes, en Italie, ils sont bien plus nombreux. Le journaliste Andrea Tornielli, du Giornale, ou l’historien Sandro Magister, de l’Espresso, sont parmi les informateurs les plus au fait des événements, et les plus indépendants. La connivence ou l’hostilité systématique ne font pas un bon vaticaniste.

Par exemple, la récente nomination de Mgr Fitzgerald comme nonce apostolique en Egypte et délégué auprès de la Ligue arabe a été interprétée, par certains milieux commentateurs français, comme une “ mise à l’écart ” de celui qui était, depuis 2002, Président du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux. Il faudrait voir dans cette nomination ; le signe que Benoît XVI était en désaccord avec celui qui avait présidé à tant d’initiatives, contestées, en matière de dialogue avec les religions non-chrétiennes. Or, on peut considérer tout au contraire que Benoît XVI, en procédant à cette nomination, a voulu placer, dans un poste avancé du dialogue avec les musulmans, un prélat avec lequel il est en consonance doctrinale (cf. le livre d’entretiens entre Mgr Fitzgerald et Anne Laurent, recensé dans Aletheia le 1er janvier dernier).

Autre événement à l’interprétation délicate : la réunion des différents chefs des dicastères de la Curie, le 13 février dernier, autour de Benoît XVI a réuni, pour évoquer la question de la réconciliation du Saint-Siège avec la Fraternité Saint-Pie X. Plutôt que de commenter l’événement, je préfère offrir au lecteur la traduction de l’article, bien informé et intéressant, qui est paru il y a deux jours dans le quotidien italien l’Indipendente.

LEFEBVRISTES : VERS LA FIN DU SCHISME - par Tommaso Debenedetti

Le schisme entre l’Eglise de Rome et les traditionalistes héritiers de Mgr Lefebvre est en voie d’être résolu. L’information, désormais donnée pour certaines même si elle n’est pas encore officielle, est venue de la réunion des trente chefs de dicastère que le pape Benoît XVI a organisée, à huis clos, l’autre jour au Vatican. Un seul thème était à l’ordre du jour : la possibilité de révoquer l’excommunication qui a frappé quatre évêques en 1988 suite à leur consécration par Mgr Lefebvre, et la possibilité de leur consentir, et aux fidèles qui les suivent, l’usage du Missel en vigueur avant la réforme voulue par Paul VI à la suite du concile Vatican II.

La convocation de la réunion était déjà en elle-même un fait très nouveau, peut-être le premier exemple de cette “ collégialité ” dans le gouvernement de l’Eglise que Ratzinger a défini, depuis un certain temps déjà, comme une des lignes directrices de son pontificat. Les chefs de dicastère, en fait, ont été appelés à évaluer, avec le Pape, les voies les plus rapides, et juridiquement les plus valides, pour arriver à ce que Benoît XVI veut de toutes ses forces : c’est-à-dire la fin de toute dissension avec la Fraternité Saint-Pie X (c’est le nom officiel de l’organisation qui regroupe les disciples de Mgr Lefebvre, soit 4 évêques, quelque 500 prêtes et des centaines de milliers de fidèles sur les cinq continents). En réalité, Ratzinger n’avait pas vraiment besoin de cette consultation : c’était déjà lui qui, sous le pontificat de Jean-Paul II, s’occupa pendant plus de dix ans de cette délicate question. Il est connu, de fait, que Wojtyla a souffert énormément de devoir infliger cette excommunication et de signer la naissance du seul schisme de l’ère contemporaine, et il avait demandé à son ami théologien, fort de son incomparable connaissance doctrinale, de tout faire pour que la division cesse.

Benoît XVI, qui une fois élu Pape a tout de suite décidé de rouvrir le dossier pour le résoudre en un temps bref, a voulu en fait s’assurer d’un ample consensus et de conseils juridiques et techniques pour prendre la décision qu’il avait depuis toujours considérée comme une absolue priorité. Dans la réunion de lundi, le Souverain Pontife a exposé les résultats de la rencontre qu’il a eue le 29 août dernier à Castel Gandolfo avec les responsables de la Fraternité Saint-Pie X, et il a demandé aux chefs de dicastère d’exposer leur jugement sur le sujet et de faire les suggestions adaptées : un document sera élaboré et sera présenté au Pape au cours d’une autre réunion, déjà fixée au 23 mars, document qui – selon les informations que nous avons recueillies – signera non seulement la révocation de l’excommunication, mais la véritable fin du schisme. Une réconciliation, néanmoins, qui devra avoir l’indispensable accord des lefebvristes, lesquels, au moins jusqu’à ces derniers mois, refusaient complètement la demande du Vatican d’accepter le Concile. Selon des sources très proches du Pape, Benoît XVI aurait voulu cette consultation des chefs de dicastère pour manifester que le choix de cette réconciliation n’était pas seulement un acte personnel mais comme un geste solennel de réconciliation accompli par l’Eglise catholique en son entier dans sa plus ample et représentative acception.

Il semble que Ratzinger a étudié attentivement avec les prélats les plus directement concernés par le dialogue avec les lefebvristes, c’est-à-dire le cardinal Arinze responsable de la liturgie et Castrillon Hoyos préposé au Clergé et aux rapports avec les lefebvristes, les modalités pour réussir à récupérer les schismatiques avec une formule qui trouve leur assentiment. “ Le Saint Père ”, confirme un de ses collaborateurs, “ est déterminé à trouver une solution dans des délais très brefs, solution dont on est prés de trouver le point d’appui juridique qui convienne, naturellement sans porter atteinte aux principes fondamentaux de l’Eglise, de son histoire et des dispositions auxquelles aujourd’hui elle se tient. ”

Un compromis, donc ? “ Dans une telle matière ”, répond le collaborateur du Pape, “ il n’existe pas de compromis, au moins dans le sens courent et facilement équivoque du terme, mais il existe des médiations fructueuses, surtout quand, entre les deux parties, la volonté d’arriver est intense. ” À la question si le 23 mars est la date juste, il a été répondu : “ Pour nous, oui ”.

Personne, au Vatican, ne le dit clairement, mais la rumeur, récurrente, semble fondée selon laquelle Benoît XVI lui-même maintient personnellement, au moins avec une certaine fréquence, des contacts directs avec la Fraternité Saint-Pie X. On parle de contacts téléphoniques répétés et très discrets entre Ratzinger et l’évêque lefebvriste Fellay, contacts par lesquels aurait mûri chez les traditionalistes une disponibilité bien supérieure à celle exprimée dans les communiqués officiels.

Justement les résultats désormais encourageants de tels contacts auraient conduit Ratzinger à la convocation des deux réunions de lundi et du 23 mars et l’auraient incité à en faire l’annonce à l’extérieur, choses qui auraient été évitées s’il n’y avait pas eu un climat d’optimisme motivé. Beaucoup de temps semble avoir passé depuis fin août lorsque, commentant la rencontre entre le pape et l’évêque lefebvriste, un important prélat disait : “ Le dialogue est engagé, et il aura les résultats espérés, mais il faudra des années. ”  Au contraire, grâce à l’action personnelle de Benoît XVI, il aura fallu – et tout le laisse croire – peu de mois. Une nouvelle confirmation de l’extraordinaire méthode de travail de ce Souverain Pontife, qui refuse les grandes initiatives médiatiques, mais qui, opérant avec ténacité et intelligence, arrive à des résultats surprenants, qui laissent une marque dans l’histoire de l’Eglise et étonnent le monde. 

Article paru dans L’Indipendente le vendredi 17 février 2006 (traduit par nos soins)

[Yves Chiron - Aletheia] Benoît XVI et la "réforme de la réforme" - Lettre du Cardinal Ratzinger au Dr Barth

SOURCE - Yves Chiron - Aletheia n°89 - 19 février 2006

Il est bien connu que le cardinal Ratzinger s’était prononcé pour une réforme de la réforme liturgique, pour un “ nouvel élan ” liturgique qui ne soit pas, comme après le concile Vatican II, une “ dévastation ”, la mise en œuvre d’une “ liturgie fabriquée ” mais un “ processus vivant de croissance ”. Convaincu que “ la crise de l’Eglise que nous vivons aujourd’hui repose largement sur la désintégration de la liturgie ”, le cardinal Ratzinger en appelait, dans un autre livre, à “ un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du concile Vatican II ”.

Les traditionalistes qui croient que Benoît XVI pourrait être le Pape qui restaurera, dans toute l’Eglise, la messe traditionnelle, se trompent. Benoît XVI, sans mépriser l’ancien rite, est déterminé, sans doute, à favoriser plus largement son usage. Mais aussi, il estime, en historien et en théologien, que l’évolution de la liturgie, multiséculaire, doit se poursuivre, dans le sens d’une rectification du rite nouveau, et même par l’intégration de l’ancien et du nouveau.
 
À titre documentaire, je reproduis ici une lettre importante qu’il a adressée au Professeur Heinz-Lothar Barth, professeur de philologie grecque et latine à l’Université de Bonn, le 23 juin 2003. Les pensées exprimées par le cardinal Ratzinger, il y a près de trois ans, peuvent certainement éclairer les actes celui qui est devenu Benoît XVI :

Très cher Docteur Barth,

Je vous remercie de votre lettre du 6 avril, à laquelle je n’ai pu trouver le temps de répondre que maintenant. Vous me demandez de m’engager pour l’autorisation plus étendue du rite romain ancien. Vous savez déjà qu’une telle demande auprès de moi ne tombe pas dans les oreilles d’un sourd, mon engagement dans cette affaire est maintenant connu par tout le monde.
Est-ce que le Saint Siège à propos du rite ancien “l’autorisera de nouveau dans le monde entier et sans restriction” - comme vous le souhaitez et comme la rumeur s’en répand ? On ne peut pas répondre à cette question de manière absolue. Trop forte est encore chez beaucoup de catholiques - endoctrinés depuis des années – l’aversion pour la liturgie traditionnelle, qu’ils qualifient de manière méprisante de “pré conciliaire”, et aussi, d’un autre côté, beaucoup d’évêques montreraient une opposition déterminée à une autorisation générale.
La situation est différente si on n’envisage qu’une autorisation limitée; car la demande de la liturgie ancienne est limitée. Je sais que sa valeur ne dépend naturellement pas de la demande, mais la question du nombre des prêtres des et laïcs intéressés a cependant une certaine importance. Une telle mesure ne peut être réalisée que progressivement aujourd’hui, une trentaine d’années après la réforme liturgique du Pape Paul VI. Maintenant il faut avancer pas à pas, chaque nouvelle précipitation ne produira pas de bons résultats.

Mais je crois que dans l’avenir l’Eglise romaine devra avoir à nouveau un seul rite ; l’existence de deux rites officiels est dans la pratique difficilement “gérable” pour les évêques et les prêtres. Le rite romain de l’avenir devrait être un seul rite, célébré en latin ou en langue populaire, mais entièrement fondé dans la tradition du rite ancien; il pourrait intégrer quelques nouveaux éléments, qui ont fait leurs preuves, comme de nouvelles Fêtes, quelques nouvelles Préfaces dans la messe, un Lectionnaire élargi – un plus grand choix qu’avant, mais pas trop - une Oratio fidelium, c’est-à-dire une litanie de prières d’intercession après l’Oremus de l’Offertoire, où jadis il avait sa place.

Très estimé Dr Barth, si vous vous engagez ainsi pour la question liturgique, vous ne serez pas seul et vous préparez “l’opinion publique de l’église” à des mesures éventuelles en faveur d’un usage plus large des manuels liturgiques anciens. Mais on doit être prudent en n’éveillant pas des espoirs trop forts, des attentes trop grandes auprès des fidèles attachés à la Tradition.

Je profite de cette occasion pour vous remercier de votre engagement appréciable en faveur de la liturgie de l’Eglise romaine, par vos livres et vos conférences, même si je souhaiterais ici et là plus d’amour et de compréhension pour le Magistère du Pape et des évêques. Que la graine, que vous semez, grandisse et porte beaucoup de fruits pour une vie renouvelée de l’Eglise, dont “la source et le sommet”, son véritable cœur, est et doit rester la liturgie.

Je vous donne volontiers la bénédiction demandée et je reste de tout cœur

Vôtre Josef Cardinal Ratzinger 
Lettre publiée sur le site allemand de Wolfang Lindemann, traduction revue par nos soins.

18 février 2006

[Aletheia n°89] Saint-Siège/Fraternité Saint-Pie X: vers une réconciliation? - et autres textes

Aletheia n°89 - 19 février 2006

Saint-Siège/Fraternité Saint-Pie X: vers une réconciliation?

L’information religieuse en France, est, en général, d’une grande pauvreté quand il s’agit des décisions et actes du Saint-Siège. Très peu de journaux ont un correspondant permanent au Vatican et la plupart des journaux se contentent de recopier les dépêches des agences de presse ou d’y puiser la matière de leurs commentaires. Les publications “ traditionalistes ”, pour beaucoup d’entre elles, ne sont guère mieux au fait de l’actualité vaticane. Dans le dossier actuel qui les intéresse au premier chef en ce moment – la réconciliation possible entre la Fraternité Saint-Pie X et la “ libéralisation ” de la messe selon le rite ancien –, aucune information nouvelle ou inédite ne transparaît. Trop souvent, les publications traditionalistes se recopient les unes les autres, ou, pour diverses raisons, elles n’osent divulguer les informations en leur possession.

Aletheia a été la première, en France, à faire état de la rencontre du 15 novembre dernier entre le cardinal Castrillon Hoyos et Mgr Fellay. Depuis, cette rencontre a été évoquée (non sans erreurs) et commentée par divers organes français ; mais déjà d’autres événements s’étaient produits qui ont ajouté au dossier.

La presse italienne, catholique ou non, est, beaucoup mieux au fait des questions vaticanes. En France, on ne compte guère que deux ou trois authentiques vaticanistes[1], en Italie, ils sont bien plus nombreux. Le journaliste Andrea Tornielli, du Giornale, ou l’historien Sandro Magister, de l’Espresso, sont parmi les informateurs les plus au fait des événements, et les plus indépendants. La connivence ou l’hostilité systématique ne font pas un bon vaticaniste.

Par exemple, la récente nomination de Mgr Fitzgerald comme nonce apostolique en Egypte et délégué auprès de la Ligue arabe a été interprétée, par certains milieux commentateurs français, comme une “ mise à l’écart ” de celui qui était, depuis 2002, Président du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux. Il faudrait voir dans cette nomination ; le signe que Benoît XVI était en désaccord avec celui qui avait présidé à tant d’initiatives, contestées, en matière de dialogue avec les religions non-chrétiennes. Or, on peut considérer tout au contraire que Benoît XVI, en procédant à cette nomination, a voulu placer, dans un poste avancé du dialogue avec les musulmans, un prélat avec lequel il est en consonance doctrinale (cf. le livre d’entretiens entre Mgr Fitzgerald et Anne Laurent, recensé dans Aletheia le 1er janvier dernier).

Autre événement à l’interprétation délicate : la réunion des différents chefs des dicastères de la Curie, le 13 février dernier, autour de Benoît XVI a réuni, pour évoquer la question de la réconciliation du Saint-Siège avec la Fraternité Saint-Pie X. Plutôt que de commenter l’événement, je préfère offrir au lecteur la traduction de l’article, bien informé et intéressant, qui est paru il y a deux jours dans le quotidien italien l’Indipendente.

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LEFEBVRISTES : VERS LA FIN DU SCHISME - par Tommaso Debenedetti

Le schisme entre l’Eglise de Rome et les traditionalistes héritiers de Mgr Lefebvre est en voie d’être résolu. L’information, désormais donnée pour certaines même si elle n’est pas encore officielle, est venue de la réunion des trente chefs de dicastère que le pape Benoît XVI a organisée, à huis clos, l’autre jour au Vatican. Un seul thème était à l’ordre du jour : la possibilité de révoquer l’excommunication qui a frappé quatre évêques en 1988 suite à leur consécration par Mgr Lefebvre, et la possibilité de leur consentir, et aux fidèles qui les suivent, l’usage du Missel en vigueur avant la réforme voulue par Paul VI à la suite du concile Vatican II.

La convocation de la réunion était déjà en elle-même un fait très nouveau, peut-être le premier exemple de cette “ collégialité ” dans le gouvernement de l’Eglise que Ratzinger a défini, depuis un certain temps déjà, comme une des lignes directrices de son pontificat. Les chefs de dicastère, en fait, ont été appelés à évaluer, avec le Pape, les voies les plus rapides, et juridiquement les plus valides, pour arriver à ce que Benoît XVI veut de toutes ses forces : c’est-à-dire la fin de toute dissension avec la Fraternité Saint-Pie X (c’est le nom officiel de l’organisation qui regroupe les disciples de Mgr Lefebvre, soit 4 évêques, quelque 500 prêtes et des centaines de milliers de fidèles sur les cinq continents). En réalité, Ratzinger n’avait pas vraiment besoin de cette consultation : c’était déjà lui qui, sous le pontificat de Jean-Paul II, s’occupa pendant plus de dix ans de cette délicate question. Il est connu, de fait, que Wojtyla a souffert énormément de devoir infliger cette excommunication et de signer la naissance du seul schisme de l’ère contemporaine[2], et il avait demandé à son ami théologien, fort de son incomparable connaissance doctrinale, de tout faire pour que la division cesse.

Benoît XVI, qui une fois élu Pape a tout de suite décidé de rouvrir le dossier pour le résoudre en un temps bref, a voulu en fait s’assurer d’un ample consensus et de conseils juridiques et techniques pour prendre la décision qu’il avait depuis toujours considérée comme une absolue priorité. Dans la réunion de lundi, le Souverain Pontife a exposé les résultats de la rencontre qu’il a eue le 29 août dernier à Castel Gandolfo avec les responsables de la Fraternité Saint-Pie X, et il a demandé aux chefs de dicastère d’exposer leur jugement sur le sujet et de faire les suggestions adaptées : un document sera élaboré et sera présenté au Pape au cours d’une autre réunion, déjà fixée au 23 mars, document qui – selon les informations que nous avons recueillies – signera non seulement la révocation de l’excommunication, mais la véritable fin du schisme. Une réconciliation, néanmoins, qui devra avoir l’indispensable accord des lefebvristes, lesquels, au moins jusqu’à ces derniers mois, refusaient complètement la demande du Vatican d’accepter le Concile. Selon des sources très proches du Pape, Benoît XVI aurait voulu cette consultation des chefs de dicastère pour manifester que le choix de cette réconciliation n’était pas seulement un acte personnel mais comme un geste solennel de réconciliation accompli par l’Eglise catholique en son entier dans sa plus ample et représentative acception.

Il semble que Ratzinger a étudié attentivement avec les prélats les plus directement concernés par le dialogue avec les lefebvristes, c’est-à-dire le cardinal Arinze responsable de la liturgie et Castrillon Hoyos préposé au Clergé et aux rapports avec les lefebvristes, les modalités pour réussir à récupérer les schismatiques avec une formule qui trouve leur assentiment. “ Le Saint Père ”, confirme un de ses collaborateurs, “ est déterminé à trouver une solution dans des délais très brefs, solution dont on est prés de trouver le point d’appui juridique qui convienne, naturellement sans porter atteinte aux principes fondamentaux de l’Eglise, de son histoire et des dispositions auxquelles aujourd’hui elle se tient. ”

Un compromis, donc ? “ Dans une telle matière ”, répond le collaborateur du Pape, “ il n’existe pas de compromis, au moins dans le sens courent et facilement équivoque du terme, mais il existe des médiations fructueuses, surtout quand, entre les deux parties, la volonté d’arriver est intense. ” À la question si le 23 mars est la date juste, il a été répondu : “ Pour nous, oui ”.

Personne, au Vatican, ne le dit clairement, mais la rumeur, récurrente, semble fondée selon laquelle Benoît XVI lui-même maintient personnellement, au moins avec une certaine fréquence, des contacts directs avec la Fraternité Saint-Pie X. On parle de contacts téléphoniques répétés et très discrets entre Ratzinger et l’évêque lefebvriste Fellay, contacts par lesquels aurait mûri chez les traditionalistes une disponibilité bien supérieure à celle exprimée dans les communiqués officiels.

Justement les résultats désormais encourageants de tels contacts auraient conduit Ratzinger à la convocation des deux réunions de lundi et du 23 mars et l’auraient incité à en faire l’annonce à l’extérieur, choses qui auraient été évitées s’il n’y avait pas eu un climat d’optimisme motivé. Beaucoup de temps semble avoir passé depuis fin août lorsque, commentant la rencontre entre le pape et l’évêque lefebvriste, un important prélat disait : “ Le dialogue est engagé, et il aura les résultats espérés, mais il faudra des années. ” Au contraire, grâce à l’action personnelle de Benoît XVI, il aura fallu – et tout le laisse croire – peu de mois. Une nouvelle confirmation de l’extraordinaire méthode de travail de ce Souverain Pontife, qui refuse les grandes initiatives médiatiques, mais qui, opérant avec ténacité et intelligence, arrive à des résultats surprenants, qui laissent une marque dans l’histoire de l’Eglise et étonnent le monde.

Article paru dans L’Indipendente le vendredi 17 février 2006

(traduit par nos soins)

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Benoît XVI et la “ réforme de la réforme ”

Il est bien connu que le cardinal Ratzinger s’était prononcé pour une réforme de la réforme liturgique, pour un “ nouvel élan ” liturgique qui ne soit pas, comme après le concile Vatican II, une “ dévastation ”, la mise en œuvre d’une “ liturgie fabriquée ” mais un “ processus vivant de croissance ”[3]. Convaincu que “ la crise de l’Eglise que nous vivons aujourd’hui repose largement sur la désintégration de la liturgie ”, le cardinal Ratzinger en appelait, dans un autre livre, à “ un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du concile Vatican II ”[4].

Les traditionalistes qui croient que Benoît XVI pourrait être le Pape qui restaurera, dans toute l’Eglise, la messe traditionnelle, se trompent. Benoît XVI, sans mépriser l’ancien rite, est déterminé, sans doute, à favoriser plus largement son usage. Mais aussi, il estime, en historien et en théologien, que l’évolution de la liturgie, multiséculaire, doit se poursuivre, dans le sens d’une rectification du rite nouveau, et même par l’intégration de l’ancien et du nouveau.

À titre documentaire, je reproduis ici une lettre importante qu’il a adressée au Professeur Heinz-Lothar Barth, professeur de philologie grecque et latine à l’Université de Bonn, le 23 juin 2003. Les pensées exprimées par le cardinal Ratzinger, il y a près de trois ans, peuvent certainement éclairer les actes celui qui est devenu Benoît XVI :

Très cher Docteur Barth,

Je vous remercie de votre lettre du 6 avril, à laquelle je n’ai pu trouver le temps de répondre que maintenant. Vous me demandez de m’engager pour l’autorisation plus étendue du rite romain ancien. Vous savez déjà qu’une telle demande auprès de moi ne tombe pas dans les oreilles d’un sourd, mon engagement dans cette affaire est maintenant connu par tout le monde.

Est-ce que le Saint Siège à propos du rite ancien “l’autorisera de nouveau dans le monde entier et sans restriction” - comme vous le souhaitez et comme la rumeur s’en répand ? On ne peut pas répondre à cette question de manière absolue. Trop forte est encore chez beaucoup de catholiques - endoctrinés depuis des années – l’aversion pour la liturgie traditionnelle, qu’ils qualifient de manière méprisante de “pré conciliaire”, et aussi, d’un autre côté, beaucoup d’évêques montreraient une opposition déterminée à une autorisation générale.

La situation est différente si on n’envisage qu’une autorisation limitée; car la demande de la liturgie ancienne est limitée. Je sais que sa valeur ne dépend naturellement pas de la demande, mais la question du nombre des prêtres des et laïcs intéressés a cependant une certaine importance. Une telle mesure ne peut être réalisée que progressivement aujourd’hui, une trentaine d’années après la réforme liturgique du Pape Paul VI. Maintenant il faut avancer pas à pas, chaque nouvelle précipitation ne produira pas de bons résultats.

Mais je crois que dans l’avenir l’Eglise romaine devra avoir à nouveau un seul rite ; l’existence de deux rites officiels est dans la pratique difficilement “gérable” pour les évêques et les prêtres. Le rite romain de l’avenir devrait être un seul rite, célébré en latin ou en langue populaire, mais entièrement fondé dans la tradition du rite ancien; il pourrait intégrer quelques nouveaux éléments, qui ont fait leurs preuves, comme de nouvelles Fêtes, quelques nouvelles Préfaces dans la messe, un Lectionnaire élargi – un plus grand choix qu’avant, mais pas trop - une Oratio fidelium, c’est-à-dire une litanie de prières d’intercession après l’Oremus de l’Offertoire, où jadis il avait sa place.

Très estimé Dr Barth, si vous vous engagez ainsi pour la question liturgique, vous ne serez pas seul et vous préparez “l’opinion publique de l’église” à des mesures éventuelles en faveur d’un usage plus large des manuels liturgiques anciens. Mais on doit être prudent en n’éveillant pas des espoirs trop forts, des attentes trop grandes auprès des fidèles attachés à la Tradition.

Je profite de cette occasion pour vous remercier de votre engagement appréciable en faveur de la liturgie de l’Eglise romaine, par vos livres et vos conférences, même si je souhaiterais ici et là plus d’amour et de compréhension pour le Magistère du Pape et des évêques. Que la graine, que vous semez, grandisse et porte beaucoup de fruits pour une vie renouvelée de l’Eglise, dont “la source et le sommet”, son véritable cœur, est et doit rester la liturgie.

Je vous donne volontiers la bénédiction demandée et je reste de tout cœur

Vôtre

Josef Cardinal Ratzinger

Lettre publiée sur le site allemand de Wolfang Lindemann, traduction revue par nos soins.

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NOTES

[1] Les informations, analyses et commentaires du vaticanista (“ vaticaniste ” ou “ vaticanologue ”) sont le fruit d’une connaissance solide des questions religieuses, d’une familiarité avec le fonctionnement du Saint-Siège et d’un réseau d’information suffisamment étendu dans les milieux de la Curie.

[2] On pourrait en ajouter un autre : le schisme chinois, depuis le pontificat de Pie XII ; schisme en voie d’être résolu lui aussi, mais par une méthode différente (Y.C.).

[3] Ces expressions se trouvent dans sa présentation du livre de Mgr Gamber, La réforme liturgique en question, Editions Sainte-Madeleine, 1992, p. 6-8.

[4] Joseph Ratzinger, Ma Vie. Souvenirs, Fayard, 1998, p. 135.




17 février 2006

[Jean Madiran - Présent] Rome et la messe - Pas la « générosité », mais la justice ! - La difficulté

SOURCE - Jean Madiran - Présent - 16 et 17 février 2006

Rome et la messe (I)

Pas la « générosité », mais la justice ! Faisant état d’« indiscrétions » (mais jusqu’ici non confirmées), les gros médias baratinent cette semaine, en des termes systématiquement déplaisants, à propos de Benoît XVI consultant lundi les chefs des dicastères composant la Curie romaine : il les aurait interrogés sur la FSSPX et sur l’opportunité de lever l’excommunication de ses quatre évêques. Sécularisées comme elles le sont, la presse et l’opinion publique sous-estiment beaucoup la question de la messe.

Pour le quotidien prétendument de référence, « au jeu de la surenchère les lefebvristes seront toujours gagnants ». La supposée « surenchère » consiste à dire : « L’ancienne messe, nous ne la demandons pas pour nous, mais pour tous. » Ils ne sont pas les seuls à la demander pour tous. Et ce n’est pas un « jeu ».

Il est blessant, et même odieux, de lire dans La Croix (c’est moi qui souligne) : « Le Synode sur l’Eucharistie, en octobre dernier, a amplement montré qu’il n’était pas question d’accepter une réhabilitation solennelle de la messe dans ce rite [tridentin]. »
Réhabilitation ?
La « messe dans le rite tridentin » n’a jamais été condamnée. Elle a été interdite sans condamnation.
La semaine dernière, à propos de Cristina Campo, nous avons relevé sans autrement y insister que La Croix parlait de « l’abandon par Vatican II du latin et du grégorien ». Insistons donc : c’est une catégorique contrevérité. Vatican II, dans sa constitution liturgique, ordonne au contraire de conserver le latin et le grégorien. C’est « l’esprit du concile », – cet esprit trompeur que Benoît XVI a radicalement récusé, – qui a décrété un tel « abandon », ou pour mieux dire : une telle interdiction. Désormais, avec le rejet officiel de « l’esprit du concile », l’interdiction a perdu son apparence de justification.

Selon les mêmes « indiscrétions », plusieurs cardinaux bienveillants auraient, lundi, « exprimé le souhait d’une plus grande générosité pour les fidèles attachés à la messe en latin ». Sans doute faut-il accepter humblement les miettes de générosité supplémentaires qui pourraient encore tomber de la table à l’intention des réserves indiennes où les « fidèles attachés » sont tenus à l’écart de la vie diocésaine.

Mais c’est d’abord la messe traditionnelle qui est ainsi injustement abaissée. Elle est humiliée par l’interdiction de fait qu’elle subit encore dans un grand nombre de diocèses. Et dans d’autres diocèses, elle est offensée par l’injuste régime d’autorisation préalable auquel elle demeure soumise. Non seulement cette humiliation doit cesser (et tôt ou tard, forcément, elle cessera), mais encore la messe romaine doit retrouver dans les diocèses la primauté d’honneur qui lui revient de plein droit (et que forcément, tôt ou tard, elle retrouvera).

Ce que plusieurs cardinaux bienveillants semblent rechercher, c’est une sorte de compromis par lequel, pour être autorisé à célébrer la messe traditionnelle, le prêtre catholique devrait célébrer aussi la messe de l’« esprit du concile », la messe de Paul VI, et surtout la « concélébrer » avec des prêtres qui ignorent ou méprisent le rite tridentin. D’ailleurs un compromis de ce genre existe déjà en fait dans plusieurs endroits. En échange de la permission de la messe traditionnelle, ce compromis exige des prêtres qui en jouissent de consentir à quelques concélébrations exceptionnelles, – lesquelles bien sûr auront tendance à devenir peu à peu des concélébrations habituelles.

Une telle exigence se comprend fort bien dans la perspective d’une contrepartie pour la concession faite d’autre part à une sensibilité traditionnelle. Mais cette perspective n’est pas conforme à la réalité. Concernant LA MESSE CATHOLIQUE TRADITIONNELLE, LATINE ET GRÉGORIENNE SELON LE MISSEL ROMAIN DE SAINT PIE V, il ne s’agit pas de satisfaire plus ou moins généreusement un attachement sentimental (d’ailleurs légitime). Rome est en présence d’une objection de conscience à la messe de Paul VI, une objection de conscience fondée non point sur une préférence subjective, mais sur la considération des graves malfaçons de cette messe nouvelle. Comme l’a souligné l’abbé Claude Barthe, le Bref examen critique du nouvel Ordo Missae est toujours « en attente de réponse ».

Et les objections qui y sont soulevées ne plaident pas en faveur d’une sensibilité particulière ; elles en appellent à la foi de l’Eglise.

JEAN MADIRAN - PRESENT n°6026 - 16 février 2006

Rome et la messe (II) - La difficulté

Le saint-siège est terriblement embarrassé depuis une trentaine ou une quarantaine d’années par la révolution permanente installée dans la liturgie catholique, et en particulier par la question de la messe.

La messe vernaculaire actuellement en usage dans l’ensemble des diocèses est cette « messe nouvelle » promulguée par le pape Paul VI le 3 avril 1969, son entrée en vigueur étant fixée au 30 novembre de la même année. Elle a été l’oeuvre du courant religieux qui s’est dénommé lui-même « l’esprit du concile », cet esprit trompeur désavoué par Benoît XVI (22 décembre 2005). Paul VI en personne, par actions et par omissions, fut un propagateur de « l’esprit du concile » : il ne fut pas que cela, mais cela il le fut souvent. Il le fut pour la messe. Le concile Vatican II avait décrété, dans sa constitution liturgique (numéro 36) que l’on devait « conserver le latin dans les rites » de l’Eglise latine. Par la magie de « l’esprit du concile », cela devenait au contraire, dans la bouche de Paul VI :

« La langue principale de la messe ne sera plus le latin, mais la langue parlée » (discours du 26 novembre 1969). Vatican II avait proclamé (numéro 116) : « L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine. » Par la même magie, dans le même discours, Paul VI disait le contraire : « Nous perdons [avec la nouvelle messe] une grande partie du chant grégorien. »

Dès son élection en 1978 au souverain pontificat, Jean-Paul II s’était préoccupé de la situation de la messe, bien qu’il fût connu pour n’avoir pas la liturgie dans ses priorités. Il avait, à ce sujet notamment, reçu en audience Mgr Marcel Lefebvre. En 1980, il lançait auprès des évêques une enquête sur « l’étendue de la résistance à l’instauration du rite nouveau ».

Les évêques répondirent en substance qu’ils ne rencontraient aucune résistance (ce qui d’ailleurs était vrai en ce sens qu’ils refusaient de rencontrer les personnalités et les groupes militant pour la messe traditionnelle). En faveur de celle-ci, quatre ans plus tard, Jean-Paul II conférait « aux évêques diocésains la faculté d’user d’un indult autorisant (...) à célébrer la messe en utilisant le missel romain selon l’édition de 1962 ». On sait avec quelle parcimonieuse cruauté la plupart des évêques usèrent de cette faculté.

C’est pourquoi Jean-Paul II revient encore sur la question en 1986, mais on ne le saura, et sans écho médiatique, qu’une dizaine d’années plus tard, par le témoignage du cardinal Stickler et celui d’Eric de Saventhem, président international d’Una Voce. En 1986 donc, Jean-Paul II nomme une commission de neuf cardinaux pour examiner si la messe traditionnelle est vraiment interdite (comme on le prétend dans l’épiscopat).

La réponse est : —Non, elle n’a jamais été interdite. Et la commission suggère diverses dispositions, dont celle-ci : — Qu’à toutes les messes célébrées en latin, le célébrant ait librement le choix entre le rite ancien et le rite nouveau.

Le public n’en a été pleinement informé qu’en 2005, par les pages 59 à 77 du livre de l’abbé Paul Aulagnier : La bataille de la messe.

Mais les évêques ont tout bloqué en 1986, et le Pape s’est senti contraint d’attendre des temps meilleurs.
« Jamais interdite », LA MESSE CATHOLIQUE TRADITIONNELLE, LATINE ET GRÉGORIENNE SELON LE MISSEL ROMAIN DE SAINT PIE V ? Pour que cela soit clairement vrai, il faut préciser (mais on est loin de le faire toujours) : jamais interdite valablement. Et ajouter pourquoi elle ne pourrait pas l’être.
Mais en fait, et par abus de pouvoir, elle a bien été interdite par les actions et omissions de « l’esprit du concile » du pape Paul VI. Et par la déclaration qu’il en a faite au nom de son « Autorité suprême » dans son discours consistorial du 24 mai 1976.
 
Là se trouve la difficulté qui paralyse le saint-siège.
 
Difficulté beaucoup plus grande que celle provenant des pressions épiscopales. Plus grande aussi que la réticence de plusieurs cardinaux qui ont du mal à expliquer pourquoi ils avaient si vite et si totalement abandonné la messe de leur ordination. Ces cardinaux et ces évêques passeront, ils sont en train.
Mais on ne voit pas comment régler le problème de la messe sans récuser Paul VI. Même si elle reste implicite, la récusation sera grave, et forcément évidente. Quand il s’agit d’un pape vivant, la piété suggère le manteau de Noé (encore qu’il puisse exister des exceptions légitimes). Après son décès, aujourd’hui plus d’un quart de siècle, le manteau de Noé lui-même commence à devenir transparent. 

JEAN MADIRAN - PRESENT n°6027 - 17 février 2006

16 février 2006

[Abbé François-Marie Chautard - Le Chardonnet] Un discours important de Benoît XVI

Abbé François-Marie Chautard - Le Chardonnet – février 2006

Le 22 décembre dernier, le pape s'est adressé aux membres de la Curie en leur faisant un bilan de l'année écoulée. Il s'est exprimé tout particulièrement sur le Concile, sujet qu'il n'avait jamais abordé depuis son élection avec autant de précision; quand on sait l'importance que le Saint-Père accorde au Concile qu' il entend " appliquer avec force " (1) et les difficultés que ce Concile apporte dans nos " rapports " avec Rome, on pressent l'intérêt d'un tel texte. Pour le pape, la question est de savoir s'il faut interpréter le Concile comme s'inscrivant ou non dans la Tradition. Benoît XVI conçoit deux interprétations ou " deux herméneutiques contraires [qui] se sont trouvées confrontées et sont entrées en conflit ": " L'herméneutique de la discontinuité et de la rupture [...] entre Eglise préconciliaire et Eglise post-conciliaire " et " l'herméneutique de la réforme, du renouveau dans la continuité"

DENONCIATION DES PROGRESSISTES EXTREMISTES

Commençant par la première interprétation, le souverain pontife la décrit comme ayant " engendré la confusion " et ayant" souvent pu compter sur la sympathie des mass média, et également d'une partie de la théologie moderne ". Cette conception attachée à avancer toujours davantage dans le progressisme " risque de finir par une rupture entre Eglise conciliaire et Eglise post-conciliaire ". Passant ensuite â la seconde interprétation du Concile, celle de la continuité dans la Tradition, il mentionne avec un optimisme très mesuré les fruits du Concile bien interprété: " la bonne semence (c'est une semence, non un arbre) même si elle se développe lentement (sic) croît malgré tout (sic). "

UNE ADAPTATION DE L'EGLISE AU MONDE MODERNE ET NON UN ABANDON DES PRINCIPES ?

Puis, il réaffirme qu'il faut voir le Concile à cette lumière, c'est-à-dire comme parfaitement conforme à la Tradition de l'Eglise, quoique les apparences puissent faire penser le contraire. L'ancien cardinal Ratzinger revient par là sur une idée qui lui est chère (2) depuis bien des années, à savoir que les textes des papes du XIXe siècle et du concile Vatican II sont différents, non pas parce que les principes ont changé, mais parce que les circonstances, elles, ont changé. Autrement dit, les papes de l'avant-Concile et le Concile ont des messages qui semblent différents, non pas parce qu'ils ont changé de doctrine, mais parce qu'ils s'adaptent à des époques différentes; c'est en un mot la continuité dans les principes mais la nouveauté dans l'application. Et là, Benoît XVI donne plusieurs exemples (" la relation entre foi et sciences modernes... rapport entre foi chrétienne et religions du monde ") mais ne développe véritablement que la question du " rapport entre Eglise et État moderne " et de la liberté religieuse. Pour lui, la liberté condamnée par les papes du XIXe siècle était la liberté vue comme " l'incapacité de l'homme à trouver la vérité " tandis que la liberté promue par Vatican II est une liberté de conviction, à savoir que les autres religions ne doivent pas être interdites et que la religion catholique ne doit pas être une religion d'État afin que l'homme puisse découvrir la vérité par pure conviction sans être influencé par quelque pression que ce soit. Il n'y a donc pas de contradiction entre l'avant-concile et le Concile.

L'EVOLUTION ET NON UNE SIMPLE ADAPTATION DE LA DOCTRINE

Là, évidemment, nous ne pouvons qu'être surpris en songeant que le pape veut nous persuader que ce que le pape Grégoire XVI a appelé un " délire " (la liberté religieuse dans " Mirari Vos "), est dans la droite ligne de la Tradition. Il est intéressant de constater, quoi qu'en dise le Saint-Père, cette évolution de principes, qui est rappelons-le, l'une des caractéristiques principales du progressisme et du modernisme. Ce ne sont pas de simples aspects accidentels qui ont changé avec le Concile, mais bien des vérités essentielles, intemporelles qui ont été abandonnées. Et la suite nous en donne une nouvelle preuve.

DES PAROLES INDIGNES D'UN PAPE

Pour prouver ses propos, le Saint-Père donne un exemple, celui des martyrs. Pour lui, les martyrs sont morts pour affirmer la liberté religieuse! : " l'Eglise antique... tandis qu'elle priait pour les empereurs, a en revanche toujours refusé de les adorer, et à travers cela a rejeté clairement la religion d'État. les martyrs de l'Eglise primitive sont morts... également pour leur liberté de conscience et pour leur liberté de professer leur foi, une profession qui ne peut être imposée par aucun État. "!!! comment ne pas être indignés devant de telles paroles sorties de la bouche du successeur de saint Pierre? comment ne pas penser aux paroles fortes de Mgr Lefebvre: " ils L'ont découronné, ils ne veulent plus de la royauté sociale du Christ. "? De plus, si on suit le raisonnement du pape, on voit mal l'Eglise primitive des martyrs, ayant subi des persécutions pendant trois siècles par refus d'une religion d'Etat, s'acclimater si facilement de l'édit de Milan (313) qui préparait l'union du trône et de l'autel, précisément la religion d'État! De même, si l'on suivait les paroles du Saint-Père, on ne comprendrait plus la canonisation de tant de saints rois ayant appliqué cette notion de religion d'État, les saints Louis, Edouard, Wenceslas, Canut, Henri, etc. " Appeler au secours de la liberté religieuse, c'est-à-dire au secours du refus de reconnaître la royauté sociale de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, les martyrs chrétiens qui sont morts précisément pour le " Seigneur Jésus ", c'est dénaturer toute l'histoire, toute la doctrine catholique et toute la réalité. On ne peut, sur un fondement aussi faux, construire une " herméneutique de la réforme " de quelque valeur que ce soit. (3) " Il est donc clair que malgré ses paroles et ses bonnes intentions louables, le souverain pontife non seulement ne nous convainc pas tant du Concile que du Magistère actuel dans la Tradition multiséculaire de l'Eglise, mais il nous persuade du contraire.

NOTES

1. Sermon programme du lendemain de son élection.
2. Le cardinal Ratzinger donnait déjà en 1986 les éléments de ce qu'il expose ici; il parlait alors " d'une véritable crise qui doit être soignée et guérie ", il dénonçait " un prétendu esprit du concile [progressiste) qui est un nanti-esprit" ", voyait dans le concile l'expression la plus pure de la Tradition : " défendre aujourd'hui la vraie Tradition de l'Eglise signifie défendre le concile" concile qui est, disait-il déjà à l'époque " une révision des rapports entre l'Eglise et le monde. Car il y a des valeurs qui, si même elles sont nées hors de l'Eglise, peuvent une fois examinées et amendées, trouver leur place dans sa vision. " cf. pour les références, l'article " Ratzinger converti? " de Fideliter no 51 de 1986, pp.34-46
3. Communiqué du District de France du 21/02/0S, (disponible sur laportelatine.com)

15 février 2006

[Hervé Yannou - Le Figaro] La Curie romaine étudie le retour des lefebvristes

Hervé Yannou - Le Figaro - 14 février 2006

CATHOLICISME. Benoît XVI a réuni hier son premier «conseil des ministres» pour étudier la réintégration des intégristes schismatiques. BENOÎT XVI voudrait se réconcilier rapidement avec les lefebvristes, mais pas à n'importe quel prix. Hier, il a réuni le premier «conseil des ministres» de son règne pour discuter de plusieurs dossiers épineux, la réforme de la curie, les nominations et surtout la délicate stratégie à adopter pour le retour des intégristes dans le giron de Rome.

Deux propositions seraient à l'étude : la «libéralisation» de la messe tridentine et la levée de l'excommunication des quatre évêques de la Fraternité Saint Pie X, ordonnés en 1988 par Mgr Marcel Lefebvre. Les cardinaux et archevêques à la tête de l'administration centrale de l'Eglise n'ont présenté aucune conclusion au Pape. Il leur laisse le temps de la réflexion et les a reconvoqués pour la fin du mois de mars.

Les princes de l'Eglise auraient donc écouté deux de leurs collègues. Le cardinal Francis Arinze, «gardien de l'orthodoxie» des rites et de la liturgie, se serait prononcé pour plus de «générosité» dans la possibilité de célébrer la messe préconciliaire, sans remettre en cause l'autorité épiscopale en la matière. Le cardinal Arinze a déjà affirmé à plusieurs reprises que Benoît XVI voulait lutter contre les «abus» liturgiques, ce qui ne signifie pas brader la messe issue du concile Vatican II.
Levée de l'excommunication
Quant au cardinal Dario Castrillon Hoyos, directement en charge du dossier des lefebvristes, il aurait abordé la question de la levée de l'excommunication. Plutôt que de parler de schisme, le cardinal, qui reçoit régulièrement et discrètement des responsables de la Fraternité Saint Pie X, parle désormais d'«attitude schismatique».

Le Vatican appâte les adeptes de Mgr Lefebvre. Le prix à payer pour la levée de l'excommunication pourrait être très élevé. Les évêques intégristes, qui ne se considèrent pas schismatiques, devraient en faire personnellement la démarche, reconnaître l'autorité du Pape et l'enseignement du concile VaticanII. Une véritable «apostasie». C'est pourtant ce que coûte le privilège d'un statut particulier, synonyme d'autonomie disciplinaire, qui permettrait à la Fraternité Saint Pie X de rentrer dans le rang la tête haute. Sur ce dossier, Benoît XVI veut consulter ses collaborateurs, aux positions contrastées. Mais en définitive, il décidera seul.

[Henri Tincq - Le Monde] Benoît XVI pourrait lever l'excommunication des évêques du schisme traditionaliste

Henri Tincq - Le Monde - 14 février 2006

C'est la première fois que Benoît XVI réunissait les chefs de dicastères (ministères) de la Curie, pratique tombée en désuétude à la fin du pontificat de Jean Paul II. A l'ordre du jour, lundi 13 février, figurait un dossier sensible, celui de la réintégration des catholiques traditionalistes, héritiers de Marcel Lefebvre (1905-1991), évêque français rebelle du concile Vatican II, excommunié le 29 juin 1988, ainsi que les quatre évêques qu'il avait consacrés - sans l'accord du pape - le jour même.

Aucun communiqué n'a suivi ce "conseil des ministres". Mais selon des indiscrétions, la levée des excommunications, prononcées contre les quatre évêques de la Fraternité Saint Pie X, serait en bonne voie. Benoît XVI a exprimé le souhait de régler rapidement ce schisme dont Paul VI, ni Jean Paul II n'avaient pu venir à bout. Les intégristes sont plusieurs milliers en France, en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, conduits par 463 prêtres (dont 130 en France).

Dès le 29 août 2005, le nouveau pape avait accepté de rencontrer à Castelgandolfo Mgr Bernard Fellay, supérieur de la Fraternité. Depuis, le Vatican a mis les bouchées doubles sous l'influence du cardinal colombien Dario Castrillon Hoyos, préfet de la congrégation du clergé, chargé de ce dossier, avocat actif d'une levée des excommunications. Le 15 décembre, Mgr Fellay était à nouveau reçu au Vatican et confiait à des journalistes français qu'il était surpris par la volonté d'en finir de ses interlocuteurs : "Ce sont les discussions les plus fructueuses que nous avons eues jusqu'ici".
Plus grande "générosité"
La levée des excommunications serait une première étape vers le règlement, pleine de chausse-trapes : les traditionalistes n'ont jamais reconnu ces excommunications et ne sont pas prêts à l'acte d'humilité qui consiste à demander au pape leur levée. Et pour le Vatican, la levée des excommunications ne signifie pas la reconnaissance des ordinations épiscopales "invalides" de 1988. Toutefois, le discours change. Le cardinal Castrillon ne parle plus de "schisme", mais de simple "attitude schismatique".

L'étape suivante portera sur l'obtention, pour les lefebvristes, d'un statut d'autonomie disciplinaire, appelé "administration apostolique". Mais ce statut particulier suppose que les traditionalistes acceptent de se soumettre à l'autorité du pape, ce qui est loin d'être acquis, tant ils restent hostiles aux réformes de Vatican II et divisés sur les compromis à trouver. Au cours de la réunion de lundi autour de Benoît XVI, des cardinaux ont exprimé le souhait d'une plus grande "générosité" pour les fidèles attachés à la messe en latin. Mais au jeu de la surenchère, les lefebvristes seront toujours gagnants : "L'ancienne messe, nous ne la demandons pas pour nous, mais pour tous", disent-ils.

Plus grave, l'autre contentieux restant porte sur la liberté de religion, le dialogue avec le judaïsme, l'islam et les autres confessions chrétiennes. Les traditionalistes ont pris bonne note du discours prononcé le 22 décembre 2005 par le pape, reconnaissant que la liberté de religion - contre laquelle ils militent - ne signifie pas la "canonisation du relativisme" et que le concile ne doit pas être interprété dans une logique de "rupture" (le point de vue progressiste), mais de "continuité" avec la tradition de l'Eglise. De là à approuver la visite de Benoît XVI à la synagogue de Cologne (bientôt celle de Rome) ou la réconciliation avec les protestants et les orthodoxes - l'une des priorités du nouveau pontificat -, il y a un fossé que les schismatiques n'ont pas encore franchi.

Henri Tincq

[Sophie de Ravinel - Le Figaro] La Fraternité Saint Pie X se méfie de la main tendue - Mgr Bernard Fellay hésite à écrire au Pape, comme on le lui suggère.

Sophie de Ravinel - Le Figaro - 14 février 2006

Le supérieur de la Fraternité Saint Pie X est entré dans la dernière passe, étroite et hérissée d'écueils, qui pourrait le mener vers la normalisation avec Rome. Mgr Bernard Fellay n'ignore pas que la main tendue par Benoît XVI doit être saisie d'une manière ou d'une autre, mais il souhaite prendre le temps et soigner la manière pour ne pas brader leur combat destiné à «remettre Rome sur le droit chemin». Sa réélection en juillet prochain en dépend. Le 2 février, au cours d'une célébration de prise de soutane à Flavigny, Mgr Fellay avait vivement démenti les rumeurs d'un projet d'«administration apostolique» destiné aux adeptes du rite antéconciliaire. «C'est du vent !», avait-il assuré à des ouailles indécises. Quelques semaines plus tôt, il décrivait pourtant à la presse sa dernière entrevue de décembre avec le cardinal Hoyos, chargé du dossier à Rome. «Les discussions sont longues, mais elles sont probablement les plus fructueuses de celles que nous avons eues jusqu'ici», avait-t-il confié. Quant à l'administration apostolique, une «étape transitoire», il s'est dit «presque sûr qu'on nous l'accordera».
Pressions en interne
Après avoir échangé à Flavigny avec les supérieurs dominicains, capucins ou bénédictins appartenant à la même obédience, Mgr Fellay étudierait à présent la situation avec les autres évêques consacrés par Mgr Lefebvre.
 
Le cardinal Castrillon leur a suggéré de prendre eux-mêmes l'initiative d'écrire au Pape pour demander une levée de l'excommunication. «Nous avons toujours refusé de reconnaître la validité de ces excommunications, nous ne pouvons donc pas demander qu'on enlève quelque chose qui n'existe pas», répond Mgr Fellay, cependant disposé à demander le retrait du décret d'excommunication, «cet épouvantail» destiné «à limiter le bien que l'on pourrait faire».
 
Certains, parmi les prêtres et les fidèles proches de la Fraternité Saint Pie X, sont déterminés à pousser à la réconciliation. C'est le cas de l'abbé parisien Guillaume de Tanouärn, qui entretient des relations houleuses avec Saint-Nicolas-du-Chardonnet, dont il a été mis à la porte, en particulier avec le curé de la paroisse lefebvriste, l'abbé Xavier Beauvais. Vigoureusement opposé à Rome, ce dernier a pris la tête d'une sorte de «front du refus» qui, tout en étant minoritaire, exerce une forte pression sur Mgr Fellay. Le 21 février prochain à Paris, l'abbé de Tanouärn organise, «avec les encouragements du Vatican», une conférence en compagnie de Mgr Fernando Rifan, supérieur d'une administration apostolique du diocèse de Campos au Brésil, réconcilié avec Rome depuis le début 2002...

[Canonicus - Le Courrier de Rome] L’injuste suppression d’Écône

SOURCE - Canonicus - Le Courrier de Rome n°286 - février 2006

La ferme protestation de Mgr Lefebvre contre l’injuste suppression du Séminaire d’Écône
Dans son homélie de Venise, Mgr Lefebvre résumait l’affaire, alors relativement récente, de la suppression de la Fraternité fondée par lui : « Je vais à Rome cinq ou six fois par an pour supplier les cardinaux, le Pape lui-même, de revenir à la Tradition, pour redonner à l’Église sa vie catholique [...]. Ma Fraternité, en effet, a été reconnue officiellement il y a dix ans par Rome et par l’évêque de Fribourg, en Suisse, dans le diocèse duquel elle a été fondée. Ensuite, des évêques progressistes et modernistes ont vu dans mes séminaires un danger pour leurs théories ; ils se sont fâchés contre moi et ils se sont dits : il faut détruire ces séminaires, il faut en finir avec Écône et avec l’œuvre de Mgr Lefebvre, parce qu’ils sont dangereux pour notre plan progressiste révolutionnaire. Ils se sont adressés à Rome sur le même ton, et Rome a cédé.

Mais, comme je l’ai dit à Sa Sainteté Jean-Paul II, la suppression a été faite d’une façon contraire au Droit Canon : même les soviets ne prononcent pas des jugements comme ceux prononcés à Rome par les cardinaux sur mon œuvre. Les soviets ont un tribunal, une espèce de tribunal pour condamner quelqu’un, mais moi, je n’ai même pas eu un tribunal, rien. Un beau jour est arrivée une lettre [le 6 mai 1975, de l'Ordinaire du lieu, S.E. Mgr Mamie, archevêque de Fribourg, en Suisse] pour me dire que le séminaire devait être fermé »[1].
La suppression du séminaire d’Écône doit être tenue pour invalide à tous les NIVEAUX
Il y a trente ans, dans cette même revue, qui venait d’être fondée depuis peu par don Francesco Putti, complètement indépendante (alors comme aujourd’hui) de la FSSPX, un article détaillé révélait les différentes et graves irrégularités de la procédure mise en œuvre pour frapper la Fraternité, procédure invalidée à la racine par l’absence de « motifs graves ». Ces motifs graves n’ont jamais pu être définis, puisqu’ils n’existent pas : ce sont les « désordres moraux » ou les « déviations doctrinales » requis par le droit canon pour une mesure coercitive d’une telle gravité. « La fermeture d’un séminaire où étaient formés quelque cent élèves [ce qui était reconnu par les organes compétents eux-mêmes] – écrivions-nous – ne pouvait pas être décrétée pour une déclaration de son supérieur [Mgr Lefebvre], désapprouvée par l’Autorité ecclésiastique, la désapprobation eût-elle été fondée et juste [le 21 novembre 1974, Mgr Lefebvre, qui avait déjà déclaré officiellement en 1971 son refus du Novus Ordo Missœ, indigné par les déclarations hétérodoxes faites à ses séminaristes par deux visiteurs apostoliques (11-13 nov. 1974), avait pris publiquement position contre les infiltrations « néomodernistes » dans l'Église officielle - et cela comportait une critique implicite du Pontife alors régnant, S.S. Paul VI - en proclamant son immuable fidélité à l'enseignement du Concile de Trente], [...]. Il est arrivé de nombreuses fois que des supérieurs soient destitués pour une déclaration inacceptable ou pour un acte grave de désobéissance au Souverain Pontife, mais jamais les séminaires, les instituts n’ont été fermés pour un tel motif [...]. Et si l’on a parfois constaté que les idées soutenues par le fondateur ou le supérieur exerçaient une influence néfaste sur la formation des élèves, on y a remédié par la nomination d’un visiteur permanent »[2].

L’article s’arrêtait aussi sur la question de la compétence de l’Ordinaire dans ce cas. Il rappelait que, d’après le Code de droit canonique (CIC) alors en vigueur, celui de 1917, l’évêque local ou Ordinaire ne peut pas « supprimer tout ce que lui-même ou ses prédécesseurs ont institué ou approuvé » : pour la suppression des « congrégations religieuses de droit diocésain », c’est-à-dire érigées légitimement par l’évêque dans son diocèse, seul le Saint Siège est compétent (can. 493, CIC). Un éventuel décret épiscopal de suppression nécessitait donc, pour être valide, une autorisation expresse, spécifique, du Saint Siège (du Pape, à travers la Congrégation compétente). C’est le Saint Siège qui devait « être mis en mouvement ». Mais cette « mise en mouvement » eut lieu de façon tellement irrégulière, qu’elle ne peut que nous amener à la conclusion que toute la procédure doit être tenue pour invalide, ce qui invalide à la racine la décision même de suppression[3].

La question de la compétence constituait naturellement l’argument clé du recours présenté par Mgr Lefebvre au Tribunal de la Signature Apostolique, et déclaré irrecevable par ce dernier. Mgr Lefebvre arguait de l’invalidité intrinsèque de la décision et donc de sa nullité radicale, à tous les niveaux, à cause de l’incompétence aussi bien de l’Ordinaire local pour la prononcer que de la « commission cardinalice » pour juger l’appelant en matière de foi. Mgr Lefebvre s’appuyait sur le fait que l’Ordinaire n’avait jamais reçu aucune autorisation valide du Saint Siège, c’est-à-dire conférée dans les formes requises par le droit.
La vraie nature juridique de la FSSPX


Sur le point capital de l’incompétence de Mgr Mamie, qu’il nous soit permis de faire quelques considérations. La FSSPX, comme il ressortait de ses statuts et de son activité, était une société sacerdotale de vie commune sans vœux [publics], à l’exemple des sociétés des Missions Étrangères (chap. I, 1 des statuts), dont la fin était la formation sacerdotale selon les principes traditionnels de l’Église, principes qui impliquaient, entre autres, le maintien de la sainte Messe tridentine (chap. II, 2-3 des Statuts). Ces « sociétés », dans le droit canon alors en vigueur (CIC, 1917), étaient considérées comme des congrégations (religiones) au sens large, par rapport aux congrégations « au sens strict », comme les ordres, dont les membres avaient une communauté de vie et professaient publiquement les trois vœux de chasteté, pauvreté et obéissance. Ces vœux pouvaient être solennels (ils rendaient ipso iure invalide un acte accompli en leur violation), ou simples (ils rendaient illicite mais non invalide ce même acte)[4].

L’existence de vie en commun sans vœux se déroulait « à l’imitation de celle des congrégations, sans en avoir les obligations strictes, et pour des buts semblables, c’est-à-dire viser à une plus grande perfection spirituelle et également accomplir des œuvres de charité chrétienne ou exercer un apostolat religieux ou social. Plus précisément, elles sont proches des congrégations religieuses, avec lesquelles elles se confondent parfois extérieurement. Le code reconnaît leur existence, dans la mesure où les membres (sodales) de ces sociétés – qui peuvent être aussi bien masculins que féminins – vivent en commun, sous le gouvernement de supérieurs et selon leurs propres constitutions, dûment approuvées, mais sans prononcer les trois vœux publics habituels. Ces sociétés, comme le dit expressément le code, ne sont pas exactement des congrégations, et leurs membres ne peuvent pas précisément être qualifiés de religieux ; toutefois elles se répartissent, comme les congrégations, en sociétés cléricales et en sociétés laïques [quand elles ne se composent pas majoritairement de prêtres], et en sociétés de droit pontifical et de droit diocésain. Elles sont soumises, quant à leur érection et à leur suppression, aux règles en vigueur pour les congrégations, ainsi qu’en général, par analogie, et dans la mesure du possible, aux règles du droit commun relatives à ces dernières [...]. Les dénominations spécifiques que ces sociétés ont coutume de prendre en pratique (oratoires, retraites, béguinages, conservatoires, sociétés pieuses, etc.) ne sont pas soumises à des règles précises »[5].

Dans la pratique, la terminologie était plutôt souple. Mais ce qui importe, au regard de notre discours, c’est la discipline alors en vigueur pour l’érection et la suppression (ce dernier événement étant plutôt rare) des sociétés en question, qui était en substance celle des congrégations. Les religiones se partageaient (ex. can. 488 3°) en congrégations de droit pontifical, si elles avaient obtenu l’approbation ou au moins le décret d’approbation du Saint Siège, et en congrégations de droit diocésain si, érigées par l’évêque, elles n’avaient pas encore obtenu le décret d’approbation[6]. Le c. 492, § 2 du CIC établissait par ailleurs qu’une congrégation de droit diocésain, même si elle était « répartie sur plusieurs diocèses », demeurait de droit diocésain, c’est-à-dire soumise à l’évêque du diocèse, tant qu’elle n’avait pas reçu « l’approbation pontificale ou le décret d’approbation ». Toutefois, « une fois fondée légitimement », sa suppression était réservée au Saint Siège : supprimi nequit nisi a Sancta Sede (c. 493). De cette façon, le droit canon introduisait des limites au pouvoir de l’évêque à la juridiction duquel la congrégation était soumise[7]. Cette règle a joué un rôle fondamental dans l’affaire de la suppression de la Fraternité, étant donné que la discipline de l’érection et de la suppression des congrégations était expressément étendue par le c. 674 aux sociétés de vie en commun sans vœux, appelées elles aussi congrégations, dans la terminologie élastique de l’époque.

La FSSPX avait été régulièrement constituée par le prédécesseur de Mgr Mamie, S.E. Mgr Charrière, qui en approuva formellement les statuts le 1er novembre 1970. Par conséquent, la Fraternité ayant été régulièrement constituée selon le droit, Mgr Mamie ne pouvait la supprimer qu’avec une autorisation expresse du Pape, une sorte de délégation de pouvoir. Mais il n’apparaît pas qu’une telle autorisation ait jamais été donnée. Il n’apparaît pas non plus que le pontife alors régnant, S.S. Paul VI, ait approuvé dans sa forme spécifique toute la procédure, irrégulière à bien des égards, qui aboutit à la lettre de suppression de la FSSPX. Cette approbation, qui doit être formelle, expresse, aurait régularisé toute éventuelle irrégularité et tout abus, à moins que n’aient été violées la loi naturelle ou la loi divine. Et en effet, le Tribunal de la Signature Apostolique déclara irrecevable le recours de Mgr Lefebvre, avançant précisément l’argument de l’approbation spécifique par le Pape de la mesure contestée, alléguant donc un fait dont l’existence n’a jamais été prouvée.
Société de vie en commun, ou pia unio?
Le fait est que quand Mgr Charrière, « toutes les prescriptions canoniques étant observées », accorda son autorisation, il érigea la FSSPX « au titre de Pia Unio », et non au titre de « société sacerdotale de vie commune sans vœux » (vulgo, « congrégation », comme il résulte de l’art. 1 des statuts)[8]. Alors, peut-être Mgr Mamie avait-il raison ?

En effet, pour la suppression d’une « pia unio » non érigée par le Saint Siège et agissant dans le diocèse, c’est l’Ordinaire local qui était compétent, sans nécessité d’une autorisation pontificale ad hoc, avec toujours une possibilité de recours auprès du Tribunal de la Signature Apostolique.
Mais qu’est-ce qu’une pieuse union ?
Les instituts dont nous parlons ici appartiennent désormais à l’histoire du droit canon, puisque le nouveau CIC, celui de 1983, en a partiellement modifié la discipline, tout en innovant aussi dans la terminologie. Il n’est donc pas facile de s’en faire une idée précise aujourd’hui. Les pieuses unions, comme les tiers ordres séculiers, les confréries, étaient des associations traditionnellement constituées de fidèles laïcs, auxquelles pouvaient évidemment aussi participer des clercs et des religieux. Les fidèles qui les composaient, n’étant pas liés par des vœux ni par « le lien organique et durable avec l’association » (c’est-à-dire la vie en commun), vivaient dans le siècle « en vaquant à leurs occupations normales », tout en se proposant d’accomplir des « œuvres spéciales » de piété et de charité dans un but surnaturel. Un exemple célèbre de pia unio est donné par les Congrégations mariales, qui, malgré leur nom, étaient des associations de laïcs qui se proposaient d’accomplir un apostolat, en répandant particulièrement le culte de la très sainte Vierge (par exemple avec les Filles de Marie)[9].

La FSSPX devait-elle être considérée comme une « pia unio », au même titre que les Filles de Marie? Certainement pas. Sa nature juridique intrinsèque, comme nous l’avons déjà vu, était celle d’une société de vie commune sans vœux, comparable aux congrégations au sens strict. Comment expliquer, alors, qu’elle soit née avec l’étiquette de « pia unio »? Le terme ne doit pas être compris dans un sens générique, mais technique. Son emploi montre l’adoption de ce qui devait être une pratique affermie des évêques. Comme il devait toujours y avoir une période d’essai (renouvelable) de quelques années, en général six, avant d’arriver à l’approbatio définitive, on commençait par ériger « au titre de pia unio » la société qui allait par la suite se transformer en congrégation. Lorsque ce titre ne correspondait pas à la nature et à l’activité effective de l’entité, c’est-à-dire d’une entité qui, née en tant que « pia unio » effective (composée majoritairement de clercs, en l’occurrence), allait ensuite se transformer en société de vie commune sans vœux, alors on était en présence d’une fiction légale, qui présentait l’avantage de permettre à l’Ordinaire une approche la plus prudente possible de la nouvelle réalité ecclésiale et une plus grande liberté d’action à l’égard du Saint Siège, étant donné que l’érection d’une entité au titre de « pia unio » n’était pas liée à un nihil obstat préalable du Saint Siège, obligatoire en revanche pour les congrégations (c. 492 § 1) : « Episcopi [...] condere possunt Congregationes religiosas; sed eas ne condant neve condi sinant, inconsulta Sede Apostolica ». Dans le cas de la « pia unio » fictive, si d’aventure on décidait de la supprimer, qu’allait-on supprimer : la « pia unio » formelle (et alors la compétence de l’Ordinaire était indiscutable)[10] ou la société concrète de vie commune sans vœux? Nous sommes de ceux qui pensent que, dans certains cas, l’organisation juridique concrète doit prévaloir sur l’organisation juridique formelle, surtout quand elle est purement formelle. Et nous sommes convaincus que cette façon de sentir est conforme à l’esprit du droit canon. C’est l’entité dans sa réalité institutionnelle concrète, c’est ce qu’elle est selon ses statuts, confirmés par le comportement effectivement adopté, c’est cette entité que l’autorité décide à un certain moment de supprimer. La réponse à la question ci-dessus nous semble donc évidente. La FSSPX a agi depuis le début de son existence comme congrégation à tous points de vue, il n’y a pas eu de période préliminaire pendant laquelle ses membres auraient vécu sans pratiquer la vie en commun, sans observer l’obligation de conformer chacune de leurs actions quotidiennes aux prescriptions des statuts.
Deux confirmations de notre thèse
Le fait que la FSSPX a toujours été considérée comme une société de vie commune sans vœux est également prouvé, à notre avis, par deux autres faits. Entre 1971 et 1975, le Saint Siège autorisa trois prêtres extérieurs à la Fraternité à y être incardinés canoniquement[11]. Cela démontre que la Fraternité était considérée comme une congrégation, et non comme une pia unio. En outre, dans le protocole d’accord signé par le Saint Siège et la Fraternité le 5 mai 1988, et auquel, comme chacun sait, il ne fut donné aucune suite, on affirmait au sujet des « questions juridiques » à régler : « En tenant compte du fait que la Fraternité [...] a été conçue depuis 18 ans comme une société de vie en commun [...] la forme canonique la plus adaptée [à son encadrement selon le nouveau Code] est celle d’une Société de vie apostolique »[12]. On constate donc ici que son érection « au titre de pia unio » est oubliée, car sans signification pour la détermination de la nature juridique spécifique de la Fraternité.

Ces affirmations ont été, à l’époque, signées par le cardinal Ratzinger. Cela signifie que le Saint Siège n’avait aucune objection à l’affirmation que la Fraternité « avait été conçue pendant 18 ans [et donc depuis sa constitution] comme société de vie en commun [sans vœux publics] ». Le régime juridique que le protocole d’accord prévoyait pour elle, en conformité avec la discipline du nouveau CIC, était celui de la « société de vie apostolique ». Or ces societates vitœ apotolicœ sont précisément, mutatis mutandis, les héritières directes, comme l’on sait, des societates in communi viventium sine votibus du code précédent : « Dans le CIC de 1917 aussi (c. 673-681), ces sociétés [de vie apostolique] avaient reçu un traitement du législateur, également sous la dénomination de sociétés de vie en commun sans vœux. Il y a donc, chez le législateur d’hier et d’aujourd’hui, une volonté évidente de les exclure de la catégorie des religieux au sens strict [...]. Toutefois, cela n’empêche pas qu’elles soient considérées [par le code lui-même] comme semblables aux instituts de vie consacrée [c'est la nouvelle dénomination des religions] soit parce qu’elles ont une vie commune, soit parce qu’elles professent des vœux religieux, soit parce qu’elles observent les constitutions [leurs statuts][13].

Puisque la FSSPX était une societas de vie en commun sans vœux, son intégration dans la forme juridique de la societas vitœ apostolicœ du nouveau code constituait une sorte de débouché naturel, débouché contre lequel personne n’avait la moindre objection. Du protocole d’accord du 5 mai 1988, on peut donc retirer, à notre avis, une indéniable confirmation post factum de la vraie nature juridique de la Fraternité, qui n’est pas et n’a jamais été celle de la pia unio. Les « pieuses unions » ont disparu du nouveau code, en tant que catégorie autonome. Elles sont comprises dans les prescriptions générales du c. 304 sur les « consociationibus christifidelium », c’est-à-dire sur les « associations » de fidèles, publiques ou privées, « quelle que soit leur appellation ». Des anciennes associations de fidèles, seuls les Tiers Ordres ont été maintenus comme forme autonome, au c. 303.
Le sens authentiquement religieux de la « croisade » invoquée par Mgr lefebvre
On le sait, Mgr Lefebvre ne plia pas devant l’injustice qu’on lui faisait subir, il refusa de fermer son séminaire (aujourd’hui encore bien vivant et florissant), et il procéda aux ordinations épiscopales prévues pour le 29 juin 1975. Il fut, pour cela, suspendu a divinis. Quelle valeur doit-on accorder à cette « suspense » ? Nous pensons n’offenser personne en affirmant qu’elle doit être considérée comme contestable, en raison d’une absence de prémisses légitimes, car prononcée sur la base d’un acte qui constituait un abus de pouvoir de la part de l’autorité, et qu’elle est de toute façon invalide. En effet, la « désobéissance » de Mgr Lefebvre, dans la mesure où elle avait été provoquée par l’état de nécessité dans lequel il s’était trouvé soudainement et injustement, soit ne pouvait pas constituer un motif d’accusation (car le c. 2205 § 2 admettait la situation de « nécessité » parmi celles qui supprimaient l’imputabilité même du « délit » éventuellement commis), soit devait être punie (dans l’esprit du code de droit canon, qui tenait en particulier au principe de juste proportion entre peine et délit – c. 2218 § 1) par une sanction moins sévère. Cette « désobéissance », en effet, aurait très bien pu se voir appliquer les prescriptions du § 3 de ce même canon, qui énumérait certains types d’actes accomplis en état de nécessité, lesquels ne supprimaient pas l’imputabilité mais l’atténuaient. Parmi ces actes se trouvaient justement les actes accomplis « in contemptum ecclesiasticae auctoritatis », auxquels pouvait être assimilé un comportement considéré comme désobéissant (cf. c. 2331 § 1).

Mais ce qui est arrivé par la suite à Mgr Lefebvre fut encore pire, nous le savons, avec l’excommunication de 1988 qui lui infligeait l’étiquette de « schismatique » parce qu’il avait consacré quatre évêques comme ses successeurs pour conduire la FSSPX, n’observant pas la volonté du Pontife alors régnant, qui l’avait invité à surseoir, à continuer les négociations en cours depuis quelque temps avec le Saint Siège au sujet du choix de son ou ses successeurs. Sur la question de l’excommunication et du « schisme » supposé de Mgr Lefebvre, notre revue s’est déjà prononcée dans deux études ad hoc, parues il y a quelques années (Les consécrations épiscopales de S.E. Mgr Lefebvre nécessaires malgré le « non » du Pape. Étude théologique, par Hirpinus (1999); Une excommunication invalide – un schisme inexistant. Réflexions dix ans après les sacres d’Écône. Étude canonique, par Causidicus, 1999). Il nous semble donc inutile de revenir sur le sujet. Nous sommes de ceux qui pensent que Mgr Lefebvre a toujours agi avec la plus grande bonne foi. Nous sommes certains, et tout son comportement le démontre, qu’il a pris sa décision convaincu de se trouver en état de nécessité, à cause des réticences et des ambiguïtés qui se prolongeaient du côté du Vatican, au sujet des modalités et de la date du choix des successeurs (un exposé détaillé et impartial des événements qui ont conduit au sacre des quatre évêques d’Écône est proposé par Bernard Tissier de Mallerais, op. cit., pp. 557-595).

Excommunication invalide, donc, parce qu’exclue expressément par le CIC de 1983 en tant que punition s’appliquant à une désobéissance motivée par une telle conviction, et schisme inexistant, car les faits démontrent que jamais Mgr Lefebvre n’a voulu instituer une Église parallèle, pas plus que les quatre évêques qu’il a consacrés. La FSSPX doit toujours être considérée comme membre à part entière de l’Église militante, dont personne ne peut être exclu par des mesures invalides.

La « croisade » à laquelle Mgr Lefebvre invitait les catholiques n’était donc pas celle d’un prêtre rebelle à l’enseignement de l’Église, accusé carrément de schisme !

Canonicus
[1] Homélie de Venise, cit. Le séminaire devait être fermé immédiatement.

[2] Voir Si Si No No, 1 (1975), n°9 (il s’agit de la version italienne du périodique – ndr) : Au sujet de la fermeture du Séminaire d’Écône de la Fraternité Saint Pie X : Illégalité d’un procès – iniquité d’une décision, pp. 4-5, par Ulpianus. Il s’agissait de Mgr Arturio de Iorio, juge au tribunal de la Rota. La lettre par laquelle on supprimait le séminaire avec effet immédiat, en retirant l’autorisation d’existence à la FSSPX, avait été précédée par une convocation informelle à Rome de Mgr Lefebvre face à trois cardinaux pour un simple « échange d’idées », face à une commission informelle (illégale pour diverses raisons, comme le démontrait l’article, si constituée et agissant en tant que tribunal) qui lui avait durement reproché sa déclaration du 21 novembre 1974, en l’accusant de « vouloir faire l’Athanase » (l’évêque qui avait commencé pratiquement seul la lutte contre l’hérésie arienne, au IVe siècle, injustement excommunié par deux fois). La lettre de Mgr Mamie faisait référence à l’autorité de cette « commission cardinalice » pour justifier son action, déclarant agir « en plein accord » avec le Saint Siège, déclaration qui ne démontre pas, en tant que telle, l’existence d’une autorisation spécifique (qui n’a jamais été donnée), conférée dans les formes requises par le droit canon.

[3] Si Si No No, cit.

[4] Ces détails sur l’institution de la société de vie commune sans vœux proviennent principalement de : A. Bertola, La Constitution de l’Église, cours de droit canon, Turin, 1958, éd. revue et augmentée; Eichmann-Mörsdorf, Lehrbuch des Kirchenrechts [Manuel de droit canon], 1964, 11e édition, München, Paderborn, Wien, vol. I, 2e et 3e parties.

[5] Bertola, op. cit., pp. 240-1.

[6] Op. cit., p. 212.

[7] Eichmann-Mörsdorf, cit., p.493.

[8] Statuts de la Fraternité des Apôtres de Jésus et de Marie ou (selon le titre public) de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X.

[9] Pour plus de détails sur l’institution de la pia unio, voir : v. Del Giudice, Notions de droit canon, Giuffré, Milan, 1970.

[10] Sur ce point : Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre. Une vie, Clovis 2002, p, 508. S.E. Mgr Tissier de Mallerais, dans cet ouvrage fondamental pour la compréhension de la figure de Mgr Lefebvre, considère comme juridiquement (mais non moralement) légitime la suppression de la FSSPX par Mgr Mamie :

« Le 25 avril, en effet, le cardinal Tabera [l'un des membres de la "commission cardinalice" dont nous avons déjà parlé] assure Mgr Mamie qu’il « possède l’autorité nécessaire pour retirer les actes et concessions » de son prédécesseur. C’est bien exact, hélas! La Fraternité, n’ayant pas même reçu le Nihil obstat de Rome, n’est pas devenue société de droit diocésain, mais en est restée au stade préliminaire de pia unio. L’évêque peut donc la dissoudre (cf. canon 492, § 1-2, et 493) pour une raison grave. Raison grave, la « déclaration » [du 21 novembre 1974, déjà citée] l’est devant les hommes en place, même si elle ne l’est pas devant Dieu ».

Voir aussi pp.459-460, où l’on révèle que le recours à la formule de la « pia unio » fut suggéré par des cardinaux amis de Mgr Lefebvre. Ainsi, ajoutons-nous, on évitait de devoir dépendre de l’autorisation préalable du Saint Siège (non requise pour les pieuses unions – c. 708 : sufficit Ordinarii approbatio), au sein duquel Mgr Lefebvre avait des ennemis puissants. Mais l’érection « au titre de pia unio » ne transformait pas la FSSPX en une pia unio, elle ne la faisait pas être quelque chose de différent de ce qu’elle était, elle se limitait à lui coller une étiquette ne correspondant pas au contenu, pour des raisons de prudence et d’opportunité parfaitement compréhensibles, imposées par la situation à quelqu’un qui, dans la Hiérarchie, face à la grave crise dans laquelle se trouvaient les séminaires investis par les « réformes » promues par Vatican II, se préoccupait d’en faire naître un qui soit fidèle à l’enseignement traditionnel.

[11] A Rome and Écône Handbook, Q 2.

[12] Texte dans Cor Unum, n°30, juin 1988, p. 31.

[13] Commentaire du CIC de 1983, par Mgr Pio Vito Pinto, 1985.

Sì Sì No No, Année XXXIX, n°286 Mensuel – Nouvelle Série Février 2006