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15 septembre 1988

[Mgr Lefebvre - Fideliter] «Je poserai mes conditions a une reprise éventuelle des colloques avec Rome»

SOURCE - Mgr Lefebvre - Fideliter - septembre/octobre 1988

Nous n'avons pas la même façon de concevoir la réconciliation. Le cardinal Ratzinger la voit dans le sens de nous réduire, de nous ramener à Vatican II. Nous, nous la voyons comme un retour de Rome à la Tradition. On ne s'entend pas. C'est un dialogue de sourds. Je ne peux pas beaucoup parler d'avenir, car le mien est derrière moi. Mais si je vis encore un peu, et en supposant que d'ici a an certain temps Rome fasse un appel, qu'on veuille nous revoir, reprendre langue, à ce moment-là, c'est moi qui poserai les conditions.
 
Je n'accepterai plus d'être dans la situation où nous nous sommes trouvés lors des colloques. C'est fini. Je poserai la question au plan doctrinal : « Est-ce que vous êtes d'accord avec les grandes encycliques de tous les papes qui vous ont précédés ? Est-ce que vous êtes d'accord avec Quanta Cura de Pie IX, Immortale Dei, Libertas Praestantissimum de Léon XIII, Pascendi de Pie X, Quas Primas de Pie XI, Humani generis de Pie XII ?

Est-ce que vous êtes en pleine communion avec ces papes et avec leurs affirmations ? Est-ce que vous acceptez encore le serment antimoderniste ? Est-ce que vous êtes pour le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ ? Si vous n'acceptez pas la doctrine de vos prédécesseurs, il est inutile de parler. Tant que vous n'aurez pas accepté de reformer le Concile, en considérant la doctrine de ces papes qui vous ont précédé, il n'y a pas de dialogue possible. C'est inutile ».

Les positions seraient ainsi plus claires.
 
Ce n'est pas une petite chose qui nous oppose. II ne suffit pas qu'on nous dise : « Vous pouvez dire la messe ancienne, mais il faut accepter cela [le Concile] ». Non, ce n'est pas que cela (la messe) qui nous oppose, c'est la doctrine. C'est clair.

C'est ce qui est grave chez dom Gérard et c'est ce qui l'a perdu. Dom Gérard n'a toujours vu que la liturgie et la vie monastique. II ne voit pas clairement les problèmes théologiques du Concile, de la liberté religieuse. Il ne voit pas la malice de ces erreurs. Il n'a jamais été très soucieux de cela. Ce qui le touchait, c'était la réforme liturgique, la réforme des monastères bénédictins. Il est parti de Tournay en disant : " je ne peux pas accepter cela". Alors, il a reformé une communauté de moines avec la liturgie, dans la pensée bénédictine. Très bien, c'était magnifique. Mais je pense qu'il n'a pas suffisamment mesure que ces reformes qui l'avaient amené à quitter son monastère étaient la conséquence des erreurs qui sont dans le Concile. Pourvu qu'on lui accorde ce qu'il cherchait, cet esprit monastique et la liturgie traditionnelle, il a ce qu'il veut et le reste lui est indifférent. Mais il tombe dans un piège, car les autres n'ont rien cédé sur ces faux principes.

C'est dommage, car cela fait tout de même soixante moines, dont une vingtaine de prêtres et trente moniales. II y a presque une centaine de jeunes qui sont là, complètement désemparés et dont les familles sont inquiètes ou même divisées.
C'est désastreux.

+ Marcel LEFEBVRE

Mgr Lefebvre, « Je poserai mes conditions a une reprise éventuelle des colloques avec Rome » dans Fideliter n° 66 (septembre-octobre 1988), p. 12-14.

9 septembre 1988

[Xavier Renard - Le Monde] Catholiques " Missa pretexta "

SOURCE - Xavier Renard - Le Monde - 9 septembre 1988

Des signes multiples depuis vingt ans ont été ignorés et nous voici au schisme. Il y a là matière à réflexion, trop tard bien sûr comme chaque fois que l'aveuglement est volontaire.
     
En cette affaire il y a deux " camps " : le peuple des fidèles, avec ses droits, ses sensibilités, ses coutumes légitimes, d'une part, et, d'autre part, les clercs avec leur mentalité et leur pouvoir.
      
Commençons par les seconds. Il semble que seule la France ait eu des clercs de combat capables de mener leur croisade au nom du concile - leur concile, - nouvelle Bible de type genevois par l'utilisation faite ; excluant toute discussion, n'ayant qu'une interprétation - la leur - et donc chacun la sienne ! En dépit des nombreux textes de l'épiscopat réglementant la mise en œuvre catholique des réformes conciliaires. Tout cela s'exprimant dans un nouveau ritualisme (parfois douteux) et un nouveau sacramentaire excluant dans certains cas jusqu'à la délivrance des sacrements ; chaque clerc en la matière était un prophète inspiré. Bref l'Eglise catholique monolithique et uniforme est devenue un compromis permanent entre une Réforme à très libre interprétation et l'auberge espagnole. Obéissance vertu première du lien sacerdotal n'exista plus, libre expérience devint le dogme.
      
Parmi les clercs, il faut parler des évêques. La belle invention de ce temps fut la collégialité - nivellement par la moyenne (mediocrus) - bâillonnement des empêcheurs d'innover peut-être, prime donnée aux indécis sans doute ; tranquillité assurée dans une période difficile, alors qu'il aurait fallu des hommes de caractère. L'Apocalypse parle de ceux qui ne sont ni chauds ni froids... Quand un curé parisien fit, vers 1968, sur la TV nationale, un acte de " foi " en la non-divinité du Christ, il ne se passa rien; il resta curé cum cura animarum. Scandale pour les petits...
     
Parlons maintenant du peuple fidèle.
      
Il a subi. Même si autour des clercs avant-gardistes des petits groupes ont toujours fait illusion, le peuple, c'est-à-dire les humbles, les petits pour lesquels le Christ est justement venu, cette nouvelle démocratie (?) ecclésiastique ne l'a jamais consulté. L'arbitraire fut total, tout fut imposé en matière de changements et d'innovations par des petites chapelles et leurs gourous. Tout fut noyauté par et dans des " équipes " avec les méthodes les plus insidieuses du terrorisme intellectuel.
      
Il fallait réformer. Il fallait purifier. J'ai vu la montée des catharismes paroissiaux ! Mais la sensibilité du peuple de Dieu dans tout ça ? L'éducation, qui revient au magistère, n'a rien à voir avec cette violence. A tous ces nervis prompts à épurer la foi du charbonnier, il manquait le sentire cum ecclesia qui permet de faire cheminer le troupeau en le faisant vivre et en le servant selon ses vrais besoins. Le volcanique Paul savait aussi bien donner le lait spirituel aux faibles que porter le fer de la vérité chez ceux qui s'égaraient. Nous n'avons eu ni l'un ni l'autre.
      
Il n'est question que de s'ouvrir à l'autre, aux autres. Plus ils sont divers, étranges, lointains, voire bizarres, mieux c'est ! Et cela évite surtout de voir et d'entendre le peuple qui est là, avec lui aussi sa sensibilité culturelle, issue elle aussi d'une tradition respectable, véhiculant elle aussi ses vraies valeurs ! Et cela évite de lui donner ses droits dont le concile est plein justement à propos de liturgie et qui ont été précisés par de nombreux textes de la conférence épiscopale ; ce que chaque clerc utilise ou non à sa convenance, comme si le ministre était le maître et non plus le dépositaire d'une charge, un serviteur.
      
Dans notre confession catholique le signe, comme chez les orthodoxes, fait partie de la manifestation divine. L'incarnation est LE signe et le sacrement est présence divine. Nos clercs n'ont pas cherché ce qu'un ethnologue respectueux aurait fait - savoir quel était notre code de signes " actifs " et " passifs "; ceux que l'on pouvait supprimer sans risque et ceux qui servaient de lien avec le divin.
      
La liturgie est faite pour le peuple, et le concile dit bien que nul en particulier n'en dispose. C'est dans sa liturgie que s'exprime la foi du peuple, car notre religion est une religion d'incarnation, notre nature humaine a besoin de signes, nous ne sommes pas des Cathares. Et cependant ce support millénaire nous a été enlevé, pis : a été prohibé (je parle du rite latin, je ne veux pas entrer dans une querelle trop connue).
     
Alors que tout est réformable, l'ancienne liturgie a été honteusement chassée par ses serviteurs, mais la belle pédagogie que voilà : au nom de quoi et de l'avis de qui ? pour mettre quoi à la place ? Des expériences dont le droit canon excommuniait leurs auteurs au motif qu'ils faisaient tort au peuple en ne lui donnant pas exactement ce que l'Eglise (mater et magistra) avait approuvé et reconnu comme usage légitime et qu'elle seule pouvait changer. Une culture religieuse authentique a été piétinée. Il fallait éduquer et non jeter l'anathème ! Le résultat est connu; privée de ses supports (réformables encore une fois), toute foi s'écroule. La foi des humbles n'était pas méprisable même si l'on croyait voir dans le latin - entre autres - de la magie, quand il n'y avait pour eux que du mystère, une tradition respectée et aussi de la beauté, ce qui n'interdit pas de prier, au contraire.
     
Chaque Eglise et ses trésors spirituels et matériels, le chant grégorien et le latin faisaient partie des nôtres. Le beau était au service de la foi, au nom de quoi cela nous a-t-il été enlevé et en a-t-on privé nos enfants ? Notre chant religieux millénaire est devenu un objet de culture pour intellectuels athées ! De nouveaux barbares ont coupé les formes de la foi de leurs références culturelles et ils s'étonnent d'une déchristianisation ! Ils ont eux mêmes supprimé les signes extérieurs pour s'y reconnaître !
     
Le peuple chrétien a été violenté, le troupeau s'est dispersé, et dans la cathédrale Notre-Dame de Paris la liturgie de Saint Pie V a déroulé ses fastes quelques instants début juillet; pourquoi ? Ou les clercs avaient raison et c'est un simulacre condescendant, ou ils avaient tort et c'est, au mieux, une messe pour le temps de nécessité, au pis une messe pour implorer un pardon !
     
A une époque j'appelais cela la missa pretexta car les prêtres y " vendaient " toujours autre chose que l'action de grâces à Dieu pour son Christ mort et ressuscité. Aujourd'hui cela m'afflige tout autant car le mal vient de l'intérieur et que tout royaume divisé contre lui-même périra. Certes l'Eglise en a vu d'autres mais cette fois une rupture se produit à la suite d'une sorte de persécution interne. Aucun dogme n'est en cause. Des fidèles ne trouvant pas leur dû se sont regroupés par nécessité. A qui la faute ? Aux serviteurs infidèles ou à ceux qui attendent justice ? Je ne vois pour ma part pas très bien où est la matière à schisme.
     
Je sais les objections que l'on me fera : tout ce mouvement de fidèles attachés à une certaine tradition n'est qu'un ramassis de vieux nostalgiques au mieux, ou d'extrême droite au pis. Fumée que de tels arguments ! Il y a de tout chez les uns et chez les autres, chaque groupe a ses excités ! Je trouve bien pernicieux que les luttes politiques infiltrent l'Eglise et fassent de la religion un prétexte à message tendancieux. La religion ne peut être neutre parce qu'elle engage tout l'homme mais elle doit être charitable et non sectaire "Supportez-vous les uns les autres" disait Paul. Et quelle charité active s'est déployée depuis vingt ans pour garder leur place à ceux que l'on met dehors aujourd'hui ? Rien à part quelques messes en latin pour tout Paris (et qu'en était-il en province...), tout le reste fut une exclusion permanente.
     
Nous connaissons tous quantité d' " exemples " édifiants qui ont coupé le peuple chrétien de ses racines religieuses, mais, hormis l'abandon absolu du latin, le plus grave certainement fut cette désobéissance continue, baptisée du nom d'expérience, de recherche : vaccinations théologiques détruisant ou reprenant les dogmes, nouveau catéchisme, nouvelles liturgies, discipline traditionnelle disparue, morale relative devenue nouvelle norme, sacrements " réactualisés "; sans parler de cette langue de bois qui " fait Eglise, pose problème, interpelle, fait question " et montre autant d'orthodoxie envers la langue française qu'envers la foi ! Même quand les changements s'imposaient et que l'Eglise réglementait légitimement en la matière, il y eut toujours cette désobéissance pernicieuse lors de l'application. De pédagogie point ; de l'outrance, des coups de force trop souvent, hélas !
     
Alors pour beaucoup il fallait ou subir ou constater que l'on n'était plus chez soi.
     
Ils reviendront, mais cette fois avec les mêmes honneurs que l'on prodigue aux orthodoxes et aux anglicans, en leur reconnaissant - enfin - le droit à la tradition latine et romaine qu'ils réclamaient. Ce sera piquant...
     
Pour terminer, j'observe que cette querelle est française. Le gallicanisme du clergé français a réussi à chasser l'ultramontanisme de la tradition romaine, mais pour la première fois c'est Rome qui a donné raison à l'Eglise gallicane ! Rome n'est plus dans Rome... A qui en appeler ?
     
Xavier RENARD
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Xavier Renard se présente comme un " catholique de base à qui l'on n'a jamais rien demandé et qui est bien content d'avoir pu enfin le dire ! "