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30 septembre 2000

[Philippe Maxence - La Nef] Fraternité Saint-Pierre : "Ramener la paix..." - Interview accordé par l'Abbé Devillers

Philippe Maxence - La Nef - Abbé Devillers - Septembre 2000

L'abbé Arnaud Devillers a été nommé par Rome Supérieur général de la Fraternité Saint-Pierre. Il était depuis 1991 le Supérieur du district d'Amérique du Nord. Il répond à nos questions sur la crise que traverse depuis un an la Fraternité Saint-Pierre.

La Nef : Pouvez-vous nous dire un mot sur la façon dont vous avez été nommé Supérieur général de la Fraternité Saint-Pierre ?
Abbé Arnaud Devillers : A peu près deux semaines avant notre chapitre général en juillet dernier, le cardinal Castrillon Hoyos, le nouveau président de la Commission pontificale Ecclesia Dei, m'a demandé de servir comme Supérieur général de la Fraternité. Ce n'était certes pas ce à quoi je m'attendais puisque j'avais prévu de poursuivre mes études de théologie à Rome. Cela faisait neuf ans que je présidais à l'implantation de la Fraternité aux Etats-Unis et au Canada. J'aspirais à un temps de repos, de prière, et de réflexion. J'étais d'ailleurs en vacances chez mes parents quand l'appel est venu de Rome.

Pourquoi donc ai-je accepté cette position difficile ? II y a depuis plus d'un an une crise grave au sein de la Fraternité, en particulier en France. Un esprit de division et de conflit a remplacé l'esprit de charité fraternelle qui devrait animer ses membres. Il ne s'agit pas ici de lancer la pierre à quiconque. Pour celui qui est familier avec la fondation de nouveaux ordres, il y a souvent une crise d'identité une dizaine d'années après leur fondation. Mon but est de ramener la paix au sein de la Fraternité comme le déclare le cardinal dans sa lettre au chapitre général de la Fraternité : "Sa première tache sera lie rendre la paix à votre Fraternité en travaillant à maintenir et même à renforcer sa spiritualité commune et fortifier son esprit de famille".

Cette intervention du Saint-Siège n'est pas quelque chose de tout à fait nouveau. En 1991, la Commission n'avait pas tenu compte de l'élection tenue au chapitre général et avait renommé l'abbé Bisig comme Supérieur général.

Je tiens à rendre hommage à l'abbé Josef Bisig, mon prédécesseur, qui, pendant les douze dernières années, s'est dépensé sans compter. Sous sa direction, la Fraternité est passée d'un petit groupe de prêtres animés d'une volonté de rester fidèles à l'Eglise à une des sociétés les plus dynamiques de notre temps. Il n'a pas hésité à voyager d'un continent à l'autre pour étendre l'apostolat de la Fraternité. C'est ainsi qu'en dépit de la crise qui a secoué la Fraternité ces derniers mois, nous avons pu étendre notre apostolat jusqu'en Australie où nous avons commencé une fondation dans l'archidiocèse de Melbourne. Deux prêtres et deux séminaristes travaillent cette première implantation sur ce continent.
La Nef : Que pensez-vous des fameuses Responsa du cardinal Médina publiées l'an dernier ?
Abbé Devillers : Ce document répondait à des questions précises au sujet des prêtres ayant reçu le privilège d'utiliser les anciens livres liturgiques du rit romain en usage en 1962. Un privilège n'enlève pas le droit général. Les prêtres ayant reçu ce privilège ne perdent pas pour autant l'usage du droit général. Le missel romain du pape Paul VI est aujourd'hui le rite normatif de l'Eglise latine. Un prêtre ayant reçu l'Indult peut-il être interdit de célébrer le rite normatif par un évêque ou son supérieur ? La réponse est négative. Ce document ne force aucun prêtre à célébrer ou concelébrer le nouveau rite ni ne permet à un évêque de forcer un membre de la Fraternité de célébrer la liturgie normative.

Plusieurs interprétations de ces documents virent le jour. Certains pensaient que le prêtre qui rejoignait ou était ordonné pour la Fraternité renonçait automatiquement à son droit de dire la messe de Paul VI. D'autres voulaient introduire une loi interdisant la célébration de la nouvelle messe au sein de la Fraternité d'une manière ou d'une autre. Je ne peux ici que répondre brièvement. La Nef a fait paraître un article du Père Basile, osb, qui expliquait bien la question. De toute façon, il ne faut pas oublier que les prêtres de la Fraternité ne célèbrent pas l'ancien rite parce qu'ils sont forcés ou obligés de le faire mais parce qu'ils aiment et vénèrent cette liturgie, pour sa précision théologique ainsi que sa spiritualité. La mission que l'Eglise leur a confiée est précisément d'être à la disposition des évêques pour servir les fidèles attachés à ce rite.
La Nef : La Commission Ecclesia Dei a t-elle profité de ce chapitre général pour changer la spécificité propre de la Fraternité Saint-Pierre ?
Abbé Devillers : Au contraire, le cardinal insiste bien sur cette spécificité qu'il prend bien soin de situer dans un contexte ecclésial. Les prêtres de la Fraternité ont reçu le privilège d'offrir le Saint Sacrifice de la Messe et d'administrer les autres sacrements selon le rite antérieur, "cette vénérable forme de la liturgie romaine". C'est "la contribution caractéristique de votre institut à l'œuvre commune de l'Eglise". La Fraternité contribue ainsi selon sa spécificité propre "à cette nouvelle évangélisation à laquelle le Saint-Père nous appelle tous". En particulier, "votre charge est de le faire (maintenir le Sacré) en célébrant cette vénérable forme de la liturgie romaine".
La Nef : Vos prêtres pourront-ils être forcés de célébrer et de concélébrer la nouvelle liturgie ou même de devenir bi-rituels ?
Abbé Devillers : Les prêtres de la Fraternité ont reçu "le privilège de célébrer selon les livres liturgiques de 1962" et ils peuvent le faire exclusivement. En tant que prêtres de rite latin, les prêtres de la Fraternité conservent le droit de célébrer les Saints Mystères selon le Missel Romain actuel mais "il est clair qu'aucun prêtre n'est forcé de faire usage de ce droit". De plus, ils ne pourraient pas le faire dans le cadre de leur apostolat habituel mais seulement "dans des cas spéciaux, qui ne seront pas fréquents" tels que la concélébration avec l'évêque du lieu, signe de communion hiérarchique.
La Nef : Les statuts de la Fraternité Saint-Pierre ont-ils été modifiés ?
Abbé Devillers : La Commission Ecclesia Dei, avec l'aide de la Congrégation des Instituts de Vie consacrée et des Sociétés de Vie apostolique, avait demandé une précision plus grande dans certaines questions de nos statuts en particulier sur le fonctionnement interne de la Fraternité, par exemple les compétences du Supérieur général, de son conseil, des Supérieurs de District et de séminaire, et nous devions également introduire une législation sur les provinces qui devront remplacer éventuellement certains districts lorsqu'ils auront atteint une taille suffisante. En ce qui concerne la nature et la mission de la Fraternité, rien n'a changé.
La Nef : Vous héritez d'une situation de tension au sein de ta Fraternité Saint-Pierre ? Pensez-vous qu'il soit possible aujourd'hui de ta surmonter ?
Abbé Devillers : Je n'aurai pas accepté la mission du cardinal si je n'avais pas la certitude qu'il est possible de ramener la paix et l'harmonie. Je crois trop en la mission de la Fraternité pour ne pas essayer. J'ai reçu tant de témoignages de fidèles qui sont si reconnaissants que la Fraternité Saint-Pierre ait une paroisse ou un apostolat proche de chez eux. En Amérique du Nord, où j'étais supérieur, nous travaillons maintenant dans vingt-cinq diocèses. Nous avons dû plusieurs fois au cours des six dernières années refuser ou retarder une fondation dans un nouveau diocèse. Nous y avons une trentaine d'apostolats. Pourquoi pas la même croissance en France ? Le besoin est le même. Maintenant que Rome a parlé et que les choses sont plus claires, nous devons, prêtres et laïcs travailler dans le même sens au lieu de gaspiller notre énergie à nous combattre.
La Nef : Est-il possible de dépasser les clivages, non seulement entre les prêtres de la Fraternité, mais aussi chez les laïcs ?
Abbé Devillers : Bien sûr ! Cela prendra du temps pour guérir les blessures et les cicatriser, sans aucun doute. L'enjeu en vaut la peine. Il y a déjà trop de divisions chez les catholiques attachés à la Messe traditionnelle. Il y a trop d'énergie gâchée. Il y a tant à faire pour que la Messe classique soit disponible pour tous ceux qui désirent y assister. Si chacun y met de la bonne volonté, je pense que nous pourrons non seulement pardonner mais aussi oublier les offenses commises. Les fidèles n'attendent que cela. Si les prêtres ne vivent pas la charité fraternelle, comment leur apostolat pourrait-il être vraiment fructueux ? Pour résoudre les disputes matrimoniales, il faut commencer par faire que les conjoints prennent le temps de s'écouter et de comprendre les griefs de l'autre. Les querelles naissent souvent d'un manque de communication.

Je comprends que les laïcs puissent s'inquiéter lorsqu'ils entendent toutes sortes d'histoires mais il faut qu'ils vérifient les faits avant de réagir. Il est si facile de s'indigner lorsqu'un fait est raconté en dehors de son contexte. Il y a certaines personnes qui prennent plaisir à tout envenimer en faisant croire certaines choses pour provoquer une réaction affective qu'ils pourront à nouveau utiliser. Lorsqu'on entend une chose qui semble être scandaleuse, il faut toujours vérifier les faits, tout d'abord avec la personne intéressée, puis, s'il le faut, avec son supérieur hiérarchique.
La Nef : Pouvez-vous définir les grandes lignes qui guideront votre supériorat ?
Abbé Devillers : C'est encore difficile car je voudrais parler à tous nos prêtres et séminaristes avant de constituer un programme d'action. Cependant je peux dire dès maintenant que mon premier objectif est de ramener la paix parmi les prêtres pour que tous travaillent dans la même direction pour la même mission. La Fraternité n'a encore que 12 ans d'âge, un âge auquel on se chamaille beaucoup ! Elle n'a pas encore la maturité des ordres plus anciens. Au cours des six prochaines années, il lui faut atteindre la maturité nécessaire pour atteindre sa majorité.

Avec la croissance impressionnante des dernières années, il y a des changements d'organisation qui s'imposent. Un de mes objectifs est d'étoffer la maison généralice. Le Supérieur général ne peut pas tout faire. Non seulement le secrétaire général et l'économe général mais également les assistants doivent l'épauler au jour le jour dans sa tâche. Ils devront donc vivre sous le même toit et participer ensemble à la gestion de la Fraternité. Ils l'aideront à promouvoir plus de communication et de charité fraternelle entre les membres.
La Nef : Après le succès que vous avez connu aux Etats-Unis, comment voyez-vous l'implantation de la Fraternité Saint-Pierre en Europe et en France ?
Abbé Devillers : Notre implantation en Amérique du Nord a commencé trois ans plus tard que celle de l'Europe mais c'est, aujourd'hui, notre district le plus important avec la moitié de nos apostolats au monde. Depuis le début, nous avons pris soin de travailler en bonne intelligence avec l'évêque du lieu et de collaborer avec les autres prêtres du diocèse. Si nous sommes attentifs à bien leur expliquer notre mission, ils comprennent très bien que nous leur sommes complémentaires. Les fidèles trouvent dans nos paroisses et communautés un havre de paix et une réponse à leurs besoins spirituels.

Je dois avouer que lorsque j'ai commencé ma mission en Amérique en 1991, j'étais plutôt pessimiste. Après avoir exprimé mon pessimisme à un saint prêtre (de rit byzantin), il m'a conseillé de commencer une neuvaine perpétuelle à l'Immaculée Conception (Patronne principale de l'Amérique) et à saint Michel. Il m'a expliqué qu'à chaque fois qu'il s'est trouvé dans une situation difficile, il a toujours prié ces deux saints et il a toujours été exaucé. J'ai demandé à nos amis de dire chaque jour les prières que Léon XIII avait demandé de dire après la Messe pour le succès de notre apostolat et l'effet ne s'est pas fait attendre... Je crois que les Français pourraient faire de même, Marie étant également patronne de la France sous le vocable de l'Assomption et la France ayant été de plus consacrée à l'archange saint Michel. Une des tactiques du démon est de semer la zizanie pour faire échouer les entreprises les plus admirables. Avec l'aide de l'Immaculée Conception et de saint Michel, nous pourrons surmonter nos divisions pour remplir notre mission pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.

Propos recueillis par Philippe Maxence - La Nef n°108 - Septembre 2000 (B.P 73 - 78490 MONFORT L'AMAURY)

15 septembre 2000

[Abbé Arnaud Sélégny, fsspx - Cahiers Saint Raphael] « Dire la vérité aux malades ? »

Abbé Abbé Sélégny, fsspx - Cahiers Saint Raphael n°60 – septembre 2000

Dans une réponse plus que célèbre, un homme politique a donné la formule que reprendront tous les sceptiques de tous les temps: « Mais qu'est-ce que la vérité? » Cette parole prend un relief plus tragique et plus formidable encore par le fait que la question qu'elle contient a été posée à la Vérité elle-même, la Vérité incarnée: « Je suis la voie, la vérité et la vie. » Question lancinante pour l'être humain livré à lui-même, à ses passions, à ses erreurs, à ses préjugés, à la pression de l'opinion, de religions erronées, de cultures qui n'en sont pas, de média qui sont au service d'un système d'asservissement généralisé... Cette question est celle de toutes les générations, depuis que notre intelligence a été enténébrée par l'ignorance, blessure consécutive à la faute originelle.

Cette lancinante recherche est encore compliquée par un fait indéniable: beaucoup sont persuadés d'être dans la vérité, qui sont en réalité dans l'erreur. Comme le dit justement Sacha Guitry: « Ce qui probablement fausse tout dans la vie c'est qu'on est convaincu qu'on dit la vérité parce qu'on dit ce qu'on pense! » Mais précisément, la sincérité ne remplace ni la vérité ni l'erreur. Aujourd'hui, elle est devenue une valeur absolue, alors qu'elle est relative à son contenu qui doit renvoyer à quelque chose d'objectivement vrai, sous peine de sombrer dans la subjectivité la plus complète: ce qu'accomplit allègrement notre génération. Si l'on examine un peu attentivement les raisonnements qui sous-tendent les demandes de lois amorales, elles reviennent toujours à cela: une sincérité qui s'est prise pour la vérité elle-même.

De plus, pour accepter la vérité, il faut l'aimer, la désirer, la rechercher sans cesse. Il faut espérer entrer en sa possession, avoir la certitude qu'elle existe, car proclamer l'absence de vérité est une pétition de principe qui refuse l'existence d'une intelligence, de lois à comprendre et à découvrir, et enfin, est un refus de la logique elle-même. En effet, dire qu'il n'y pas de vérité, c'est affirmer qu'il y en a au moins une : le fait qu'il n'y en ait pas! Mais dans cette quête, l'intelligence doit être aidée par la volonté: l'amour de la vérité aide plus que tout à sa conquête.

Il est un moment de la vie où cette vérité, même si elle a été négligée ou repoussée, nous rattrape, en quelque sorte. Devant la mort il n'y a plus de feinte ou de faux-fuyant; cette réalité s'impose avec une telle puissance et une telle évidence, son universalité sans faille étant si indéniable -car tous ont à l'affronter- que l'on ne peut davantage croire à l'absence de ce qui devrait faire la vie de l'homme: la connaissance de la vérité. Cette intrusion, surtout lorsqu'elle se fait insidieusement par une porte dérobée, à l'occasion de symptômes inquiétants, d'examens inquisitoriaux dans tous les recoins de notre corps, de traitements pénibles et éprouvants, est ressentie douloureusement et ne peut généralement se faire dans une claire lumière. Il lui faut une acclimatation progressive qui respecte certaines étapes, certains processus. Elle ne peut d'ailleurs souvent aujourd'hui -et de plus en plus- s'épanouir et révéler toute la force, la beauté, la grandeur qu'elle tient en réserve pour ceux qui veulent bien l'accueillir.

Il devient de plus en plus vrai que « la vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé » (Guilloux Louis, Journal). Et pourtant, il faut bien la dire cette vérité! Il faut bien la révéler à celui qui gît misérablement dans l'erreur ou le mensonge, il faut bien qu'elle puisse se découvrir au grand jour, sans quoi il en est fait de notre conscience, de notre métier, de toute civilisation même. Notre morale chrétienne s'élève avec véhémence contre toute pensée qui viserait à diminuer la possession de la vérité de quelque manière que ce fût. Nous ne pouvons prétendre à la posséder toute entière: toujours nous serons à la recherche d'un plénitude plus grande, d'une lumière plus forte. Mais il n'en demeure pas moins que le chrétien peut être convaincu qu'il possède une vérité certaine sur Dieu, le salut et les choses de ce monde, en tant qu'elles sont en rapport avec Dieu. Par ailleurs, la lumière « qui éclaire tout homme venant en ce monde » nous donne également de posséder, par la science humaine, des certitudes qui, soumises à des certitudes plus hautes, nous aident puissamment à nous réjouir de la possession de la vérité et à diriger notre vie droitement.

Puisque nous sommes tenus à la vérité, la question qui se pose à nous, qui se pose presque quotidiennement, est de savoir comment nous allons délivrer cette vérité captive et la transmettre à nos contemporains, pour la part qui nous revient. Car, selon l'adage, « Toute vérité n'est pas bonne à dire ». Nous devons parler, dans le contexte difficile de la mort qui s'approche, à un sujet fragilisé par ce qu'il devine; et non seulement cela, mais à un sujet qui souvent a perdu la notion même de vérité. Que produira cette parole? Comment faire pour qu'elle soit porteuse de vie -et de vie éternelle- autant qu'il est en nous? Comment aborder ce rivage qui nous est pour une part inconnu, car nous n'avons pas fait l'expérience de la mort?

« Le langage de la vérité est simple », disait Sénèque. Cette réflexion nous doit être un bon guide. Il nous faut fuir le mensonge, la dissimulation, les vérités obliques: nous avons envers le malade un devoir de vérité que rien ne peut abolir, car rien ne doit s'interposer entre lui et la réalité qui doit mettre un point final à son existence, le plongeant dans la dimension de l'éternité. De quel droit pourrait-on s'ériger en juge de ces derniers instants pour en décider et en faire ce que nous pensons, ce que la famille veut ou ce que l'opinion dominante exige plus ou moins? Si ce langage simple est difficile -nous sommes des êtres si compliqués- il ne nous est pas moins impérieusement dicté. Cette simplicité peut avoir un impact étonnant, tant sur le patient que sur le médecin obligé de sortir de lui-même pour être vrai. Dans le face à face d'un condamné et de celui qui lui annonce la peine, il n'y a dé place que pour la compassion ou pour la cruauté de l'indifférence. Voilà pourquoi le médecin n'aime pas à accomplir cette besogne: elle exige trop de sincérité vis-à-vis de soi-même. Voilà aussi pourquoi l'on peut trouver des médecins prêts à l'euthanasie : cela leur évite d'avoir à affronter la vérité nue de l'homme face à la mort.

Mais « il ne suffit point de montrer la vérité, il faut la peindre aimable », comme le dit si agréablement Fénelon. Nous avons dit les obstacles que la vérité a toujours rencontrés, et qu'elle rencontre spécialement aujourd'hui ; et nous avons également dit que l'acceptation de la vérité passait par le désir de la connaître et de la posséder. C'est pourquoi il faut qu'elle soit attirante à celui qui la cherche. Il faut qu'elle se montre plus désirable que les mirages qui la masquent habituellement. Il y a là une difficulté qui ne sera surmontée que par un cœur où la charité sera venue mettre une touche surnaturelle. Nul ne peut aimer la mort. Dieu ne l'avait point voulue, qui a créé Adam immortel par un don particulier. Elle gardera toujours un aspect détestable, même volontairement acceptée. Mais ce à quoi elle conduit est infiniment aimable si nous savons nous y disposer; et la vérité de cette connaissance peut atténuer et même faire disparaître l'angoisse qui s'empare naturellement de l'homme placé dans ces circonstances. Il n'y a donc pas de recettes -la charité n'a pas de recettes- mais il y a le Cœur de Dieu à révéler à celui qui est aimé de lui.

Bien sûr, cette charité saura adapter la vérité à l'intelligence, à la volonté, au cœur de celui à qui elle s'adresse. Il faut du discernement, car la vérité peut être douloureuse, comme une pleine lumière peut blesser les yeux après les ténèbres. De plus, il faut s'assurer d'être bien compris, ce qui n'est pas toujours aisé. Un auteur disait que « s'il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la ». C'est ici que la prudence doit faire son entrée. S'il est vrai que nous avons un devoir de vérité, il est tempéré par le principe que l'on ne doit pas nuire, et la vérité peut être nocive dans une âme mal ou peu préparée à la recevoir. Il y a une pédagogie à entreprendre pour cette intelligence qui ne peut absorber une nourriture trop solide; un soutien à assurer à cette volonté trop faible pour comprendre le sens d'une destinée. Mais le devoir reste clair. Notre espérance de voir cette âme s'approcher de son Dieu dans les meilleures conditions doit rester entière, nous entraînant à guetter les signes qui permettraient de donner davantage.

Sur la Croix, le Christ ne subit pas sa mort. Certes, il subit des tourments qui sont suffisants pour faire perdre la vie, mais Il a proclamé: « Ma vie, personne ne me l'ôte, mais c'est moi qui la donne. J'ai le pouvoir de la déposer et de la reprendre. » Aussi, comprenons bien que c'est de manière pleinement volontaire, par un effet de sa puissance, que son âme se sépare de son corps, sans toutefois que l'une et l'autre ne soit séparé de la divinité. Le Christ, proprement, se donne la mort. Il offre un sacrifice parfait de sa vie à son Père, pour le salut de l'humanité. Et ce geste est accompli en pleine liberté tout autant qu'en pleine obéissance, deux termes qui ne sont nullement contradictoires. Nous n'avons pas cette puissance, nous n'avons pas ce choix souverain, mais c'est pour nous donner la liberté de mourir, d'accepter en union avec la sienne la mort qui est notre sort inéluctable que le Christ a choisi de mourir Lui-même. C'est à cette liberté, c'est à cette vérité que nous sommes appelés dans cet instant suprême; c'est à cette vérité et à cette liberté que nous devons essayer de préparer, avec nos pauvres moyens, ces malades que la Providence divine a remis entre nos mains.

Inutile de dire que nous devons compter avant tout sur la grâce divine, et donc sur la prière. Dieu veut se servir de nous pour secourir notre prochain dans ses dimensions naturelle et surnaturelle, mais Il veut également que nous le Lui demandions. Que ne peut-elle pas, cette prière? Bien des situations qui pourraient paraître humainement perdues sont mystérieusement sauvées par la puissance divine. Que l'on songe à cette veuve dont le mari s'était suicidé en se jetant à l'eau, une pierre au cou. Traînant sa tristesse, elle vint à Ars où le saint Curé lui révéla, sans même qu'elle eût songé à le lui demander, que son mari s'était converti entre le pont et l'eau. Mystérieuse puissance d'une prière aimante.

Prions pour que notre parole soit toujours une parole de vérité, et afin qu'elle soit toujours reçue comme telle. Mais cette grâce ne peut être obtenue que dans la fidélité scrupuleuse à cette Vérité suprême qui s'est incarnée pour nous soulager de nos maux. C'est par cette fidélité que nous pourrons obtenir celle de nos patients.

Abbé Arnaud Sélégny +

5 septembre 2000

[Aletheia n°3] La double béatification

Aletheia n°3 - 5 septembre 2000

1. Les raisons d’une double béatification

Si l’on se réfère à l’Annuario Pontificio qui, en tête de chacun de ses volumes, publie la liste chronologique de tous les Souverains Pontifes, 78 papes ont été canonisés et 8 ont été béatifiés. La béatification de Pie IX et de Jean XXIII, le 3 septembre dernier,vient donc porter à 10 le nombre des papes béatifiés. Un pape sur trois qu’a comptés l’Eglise a donc, à ce jour, été canonisé ou béatifié.
La béatification de Pie IX et de Jean XXIII a ceci de particulier qu’elle intervient le même jour. C’est la première fois que deux papes sont béatifiés en même temps. Il ne s’agit pas là, on s’en doute, d’un hasard du calendrier. Guillaume Goubert, dans la Croix (31.8.2000), croit avoir découvert une des “clés romaines de la double béatification” : on a dû “relancer la béatification de Pie IX afin d’éviter une trop grande personnalisation de Jean XXIII”.
Selon nos sources d’information, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Jean-Paul II voulait béatifier un pape dans cette année du Jubilé pour honorer aussi, à côté des martyrs et des autres saints, un successeur de saint Pierre. La cause de Pie IX était, de loin, la plus avancée puisque le décret sur l’héroïcité des vertus était promulgué depuis 1985. A cette époque, les oppositions à une future béatification avaient été vives, quoique assez feutrées. Jean-Paul II crut nécessaire, en 1987, d’instituer une commission spéciale chargée de se prononcer sur l’ “opportunité” de cette béatification. Deux des sept membres de cette commission jugèrent la béatification inopportune (le père Giacomo Martina, jésuite, et le chanoine Roger Aubert, tous deux éminemment historiens de Pie IX). Pendant plusieurs années, Jean-Paul II sembla donc se ranger à l’avis de cette minorité.
Quand et pourquoi a-t-il changé s’est-il finalement résolu à passer outre à ces avis négatifs ? Quelques hypothèses peuvent être avancées. En tout cas, c’est bien la béatification de Pie IX qui a été décidée la première en vue du Jubilé. C’est alors que certains cardinaux progressistes ont fait part, avec insistance, de leur crainte de voir la béatification du pape du Syllabus mal comprise et de la nécessité de la contre-balancer par celle de Jean XXIII.
La cause de celui-ci fut donc accélérée. Cela apparaît clairement si l’on examine la chronologie de la procédure (dates relevées dans les deux dernières éditions de l’Index ac Status Causarum, 1988 et 1999) :
- ouverture du procès ordinaire le 21 décembre 1974 ;
- décret sur la validité des procès le 6 mai 1988 ;
- nomination d’un rapporteur en 1990 ;
- dépôt de la “Positio super Virtutibus” le 15 juillet 1997.
Quand la Congrégation des Causes des Saints a publié sa dernière édition de l’Index ac Status Causarum, en novembre 1999, aucune étape nouvelle n’avait été franchie. Elles le furent à un rythme accéléré. Le 20 décembre 1999, fut promulgué le “Decretum super virtutibus”. Ce qui signifie que les pièces du procès de béatification ont été examinées en un an et demi, soit une procédure menée dans un temps record, même si on la compare à celle des causes proches qui ont abouti rapidement (celle de Mgr Escriva de Balaguer, le fondateur de l’Opus Dei, mort en 1975 et béatifié en 1992 et celle de Padre Pio, mort en 1968 et béatifié en 1999).
S’il y a eu accélération de la cause de Jean XXIII, il est évident que cela n’a été possible que parce que Jean-Paul II l’a voulue ou, du moins, l’a acceptée. C’est, peut-être, une des clefs du pontificat que cette double béatification pontificale. Il serait réducteur, et presque injurieux pour l’ardeur apostolique qui anime Jean-Paul II, que de réduire cette double béatification, apparemment contradictoire, à un délicat exercice d’équilibre ou d’y voir l’illustration d’une habile politique pontificale.
Dès les premières années de son pontificat, Jean-Paul II a voulu faire “retour au centre” (selon l’expression du théologien Hans Urs von Balthasar, que Jean-Paul II, justement, a créé cardinal) ; le “retour au centre” étant entendu comme un retour au Christ. “Nous proposons le repli, écrivait Balthasar, le retour au centre. Non par résignation, mais pour regagner l’origine. Nous avons échoué sur les bancs de sable du rationalisme ; faisons marche arrière pour toucher le rocher abrupt du mystère”1 . Le “centre” c’est aussi, dans cette vision théologique, la volonté de ne pas opposer et de dépasser par le haut Dans l’homélie qu’il a prononcée lors de la cérémonie de béatification du 3 septembre, Jean-Paul II a exalté l’un et l’autre de ses prédécesseurs.
De Pie IX, à propos duquel il a remarqué, très justement, “il fut très aimé, mais aussi haï et calomnié”, le pape a loué l’”adhésion inconditionnelle au dépôt immuable de la vérité révélée”. De Jean XXIII, il a loué “la simplicité de son âme, conjuguée à une ample expérience des hommes et des choses !”. Et aussi, il a souligné l’aspect novateur, la rupture pourrait-on dire, qu’il a introduite : “La vague de nouveauté qu’il a apportée ne concernait certes pas la doctrine, mais plutôt la manière de l’exposer.”

2. La béatification de Pie IX dans la presse italienne
La béatification de Pie IX a été l’objet de controverses qui ont été grandissantes. Le Monde a été, sans doute, le journal qui, le premier et de manière la plus répétée, a dénoncé cette béatification. Dès le 13 mars 2000, le professeur Jean Delumeau, professeur honoraire au Collège de France, honoré jadis du Grand Prix Catholique de Littérature pour ses travaux historiques, avait envoyé, par l’intermédiaire du journal, une sorte de sommation au Vatican : “Si le Vatican béatifie Pie IX, il lui faut, pour rester crédible, accompagner cette “ promotion ” d’une mise au point doctrinale. L’Eglise romaine doit préciser qu’elle désavoue la condamnation par Pie IX de la liberté de conscience”.
Puis, le 22 août, dans l’éditorial, non signé, du journal, étaient dénoncées “L’illusion des JMJ” et, en même temps, la béatification du “pape le plus réactionnaire de l’histoire”, “auteur d’une répression féroce contre les patriotes italiens et du Syllabus”. Avant la béatification encore, le 25 août, en première page, Henri Tincq, revenant sur l’affaire Mortara, jugeait : “La béatification de Pie IX, archétype du pape antilibéral, prévue le 3 septembre au Vatican, soulève déjà l’indignation de la communauté juive italienne. Elle est contradictoire avec l’esprit de repentance développé par Jean-Paul II. A Rome, ses avocats mettent en avant la dévotion de Pie IX, sa piété mariale et sa fidélité à un message chrétien qui doit résister à l’esprit du siècle. Mais la rigidité de ce pape, père du dogme de l’ “ l’infaillibilité ” pontificale, est-elle une vertu chrétienne ?”
En Italie, la veille de la béatification, un seul journal mettait le portrait de Pie IX à la une, c’était le quotidien communiste Il Manifesto (2.9.2000). La belle photographie occupait près de la moitié de la page mais elle était agrémentée d’un refus en forme de jeu de mots : “Pio no”. Non au “pontife de l’absolutisme et de l’antisémitisme, le pape-roi des décapitations en place publique”. Et le journal communiste publiait intégralement, en sa deuxième page, la prise de position de la revue de théologie Concilium - revue publiée en plusieurs langues - , contre un pape qui a imposé à l’Eglise “un système paternaliste”, qui “a cherché à empêcher de nombreux théologiens la sincère recherche de la vérité” et contre un pape “connu pour ses actions antisémites”.
A contrario, ce même jour, le quotidien catholique Avvenire s’attachait à montrer “il volto nascosto di papa Mastai”. Les analyses du postulateur de la cause de Pie IX, Mgr Gherardini, étaient rapportées fidèlement. Mgr Gherardini a estimé que le pontificat de Pie IX a été placé “sous le signe de la fidélité à la tradition de l’Eglise contre la séduction du temps”. Il a aussi , à la suite de nombreux historiens, démontré l’erreur historique d’opposer un pape libéral (celui de l’élection, en 1846) au pape réactionnaire que Pie IX serait devenu après la révolution de 1848 : “Il suffit de voir comment l’encyclique Qui pluribus, publiée en 1846, contient en germe toute la thématique du Syllabus de 1864”.
La Nazione de ce même 2 septembre croyait utile, et intelligent, dans un éditorial signé Arrigo Petacco, d’ironiser sur l’élection de Pie IX. Et ce, en ressortant des ragots sans fondements historiques. Avant de devenir séminariste, le futur Pie IX aurait été “un playboy de province” (sic) et “il se murmurait qu’il avait fait partie de la Charbonnerie”. La Charbonnerie ayant été étroitement liée à la franc-maçonnerie, c’est l’ancienne rumeur, sans aucun fondement historique, qui réapparaît opportunément pour jeter davantage de trouble sur une béatification contestée2 .
Le quotidien Il Tempo du 2 septembre, lui, face à une pleine page consacrée à Jean XXIII, consacrait une pleine page à Pie IX pour redécouvrir “un pontificat trop longtemps ignoré”. Et de souligner les aspects modernes et réformateurs de son pontificat.
Le jour de la béatification, le 3 septembre, le communiste Il Manifesto a fustigé, en première page, “La garde noire de Pie IX” : le terme visait la messe à la mémoire de Pie IX célébrée la veille, comme chaque année, en la Basilique Saint-Laurent. Tandis que dans Avvenire, l’historien Andrea Riccardi saluait la double béatification du jour comme “la grandeur de tenir ensemble les extrêmes”.
Dans le grand hebdomadaire Famiglia Cristiana , daté du 3 septembre, un autre historien, Maurilio Guasco, spécialiste du modernisme, racontait en deux pages “La véritable histoire de Pie IX”. Il concluait son évocation de la vie et du pontificat de Pie IX en estimant que c’est “la sainteté intérieure” de Pie IX qui est offerte en modèle aux fidèles mais que le futur bienheureux peut “avoir commis des erreurs dans la façon de lire les temps dans lesquels il lui est donné de vivre”.
Il Giornale de ce même jour rapportait, en première page, les jugements de Giovanni Spadolini sur Pie IX. Spadolini, mort en 1994, fut membre du Parti Républicain Italien, plusieurs fois ministre et chef du gouvernement italien. Il était aussi un historien éminent du Risorgimento (le long processus de l’unification italienne qui a abouti à la disparition des Etats Pontificaux). Le journal révélait qu’au milieu des années 80, Giovanni Spadolini fut contacté en secret, par celui qui était alors le postulateur de la cause de Pie IX, Mgr Piolanti. Celui-ci voulait savoir comment serait considérée par les historiens du Risorgimento une éventuelle béatification de Pie IX. La réponse de Spadolini fut d’une grande honnêteté intellectuelle. Il estimait que “l’historiographie laïque, sérieuse” n’aurait “rien à craindre de la béatification de Mastai Ferretti”. Spadolini portait aussi ce jugement historique sur Pie IX :
“Dans l’esprit de Pie IX, un des papes les moins politiques que l’Eglise a eus dans les temps modernes, la préoccupation religieuse prévalait de loin sur les considérations diplomatiques .. Son souci principal était de fortifier la foi catholique, de sauvegarder l’intégrité du magistère pontifical des pièges et des menaces des courants révisionnistes hérétiques et libéraux...”.
Le journal révèle aussi que Spadolini a eu un entretien sur Pie IX avec Jean-Paul II. Sans avoir encore tous les éléments qui permettent de retracer l’histoire complète de la béatification de Pie IX, on peut penser que ce jugement d’un historien républicain sur Pie IX a pu amener Jean-Paul II à considérer que finalement sa béatification n’était pas aussi “inopportune” que certains le disaient.
On signalera encore un livre que Giulio Andreotti, l’ancien ministre et chef de gouvernement démocrate-chrétien, vient de publier : Sotto il segno di Pio IX (éditions Rizzoli, Milan, août 2000, 146 pages). Cet ouvrage, de circonstance, n’apprend, au long de la plupart de ses courts chapitres, rien de nouveau sur le nouveau bienheureux et son pontificat. En revanche, le premier et le dernier chapitres sont de très opportunes réponses à certaines accusations portées contre Pie IX.
Pie IX aurait fait exécuter des “patriotes” italiens : l’accusation, que l’on trouve dans une certaine presse italienne, a été reprise en France. Giulio Andreotti rétablit les faits : deux terroristes, seulement, furent exécutés, Giuseppe Monti et Gaetano Tognetti, coupables d’avoir placé une bombe dans une caserne proche du Vatican. L’attentat causa la mort de 35 soldats et d’une femme qui passait par là avec son enfant. Pie IX ne crut pas devoir accorder la grâce à ces assassins fussent-ils animés de sentiments “patriotiques”.
Quant à l’antisémitisme supposé de Pie IX, avant d’expliquer clairement l’affaire Mortara, Andreotti rappelle avec précision, pages 140 à 143, les actes et décisions du pape en faveur des Juifs de Rome.

3. Jean XXIII, une béatification contestée
Au lendemain de la mort de Jean XXIII, Jean Madiran publiait un très bel éditorial dans Itinéraires (n° 75, juillet-août 1963, p. 3-12). Intitulé “Jean XXIII, le Pape de l’Agonie”, l’éditorial soulignait les grandes vertus de piété, naturelle et surnaturelle, du pape défunt. Jean Madiran écrivait notamment :
“Le Pape Jean XXIII donnait l’exemple simple et spontané de la vertu la plus oubliée par le monde moderne, la piété. Il manifestait une grande piété naturelle envers ses parents, le village de son enfance, le diocèse de sa jeunesse, ses maîtres et ses supérieurs d’autrefois. Il manifestait une grande piété surnaturelle s’exprimant par les prières et les dévotions les plus traditionnelles. Le langage usé d’un monde vieilli n’emploie plus guère les mots de “ piété ” et de “ bonté ” qu’avec un accent péjoratif ou ironique. Le Pape Jean XXIII leur a rendu une vie nouvelle. Le monde contemporain n’a probablement pas bien compris ce que disait et ce que voulait ce Pape, mais le monde entier sentit qu’il était un pape pieux et bon, et c’est pourquoi Jean XXIII fit une impression si grande sur ceux qui le virent prier et sur ceux qui le virent sourire.”
Cette présentation de Jean XXIII n’a pas perdu de sa valeur et si les médias ont évoqué à satiété la “bonté” de Jean XXIII, bien peu ont mis en valeur sa piété. Jean Madiran, dans l’éditorial cité, rappelait que le pape avait publié, en 1961, une Lettre apostolique sur la récitation et la méditation du Rosaire. Mais Jean Madiran a été attentif à d’autres aspects de la personnalité de Jean XXIII. En une autre occasion, faisant une “Intéressante révélation concernant Jean XXIII” (Itinéraires, n° 247, novembre 1980, p. 152-155), il citait le “mot terrible” de l’abbé Berto sur Jean XXIII :
- C’est un sceptique.
Et il le commentait ainsi :
“Un sceptique, oui ; mais non point, pour autant, impartial entre les doctrines, ou indifférent devant elles. Comme tous les sceptiques de tempérament, il inclinait activement du côté des anti-dogmatiques ; des modernistes ; des sillonistes.”
La piété, indéniable, de Jean XXIII suffit-elle donc à en faire un bienheureux ? Les vertus examinées dans un procès de béatification sont les vertus cardinales de foi, d’espérance et de charité (envers Dieu et envers le prochain) et les vertus cardinales de prudence, de justice, de tempérance et de force. Peut-on dire que Jean XXIII a pratiqué toutes ces vertus “in gradu heroico” ? Et aussi, Jean XXIII n’a-t-il eu aucune responsabilité dans la crise qui a ravagé l’Eglise ? Même s’il est vrai qu’elle avait commencé avant son pontificat .
Ces questions, ou cette contestation d’une béatification qui, rappelons-le, n’est pas un acte infaillible du Magistère, ont été apportées par certains :
• Bien avant que la béatification de Jean XXIII ne soit annoncée, ni même envisagée, l’abbé Francesco Ricossa, directeur de l’Institut Mater Boni Consilii, avait commencé la publication d’une longue série d’articles, très critiques, intitulée “Le Pape du Concile”. La position ecclésiologique de l’Institut Mater Boni Consilii s’appuie sur les thèses soutenues jadis par le père Guérard des Lauriers : en considérant la grave situation que connaît l’Eglise, les fidèles sont en droit d’estimer que le Saint-Siège est “formellement vacant” et qu’il est légitime de consacrer des évêques sans mandat pontifical.
Sans partager ces thèses de l’Institut, on lira avec profit la série d’articles publiée par l’abbé Ricossa dans la revue de son Institut, Sodalitium (Località Carbignano 36, 10020 Verrua Savoia, Italie). La revue a une édition italienne et une édition française, qui est envoyée gratuitement à ceux qui en font la demande. A partir du n° 22 de l’édition française (nov.-déc. 1990), vingt-deux articles sont parus et la série n’est pas terminée. On y trouve une grande richesse d’information historique même si on peut ne pas être d’accord avec certaines analyses. Il est à souhaiter que ces articles soient réunis un jour en volume.
• C’est en prévision, cette fois, de la béatification de Jean XXIII que l’abbé Simoulin, supérieur du district italien de la Fraternité Saint-Pie X, a publié un épais dossier de contestation intitulé : “Il
“ papa buono ” : un buon papa ?”. Ce dossier, d’une cinquantaine de pages, fait l’objet d’un numéro spécial de la revue La Tradizione Cattolica (Priorato Madonna di Loreto, Via Mavoncello 25, 47828 Rimini, Italie). Dans une étude plus doctrinale qu’historique, avec de nombreuses citations de textes de Jean XXIII mis en opposition avec les actes magistériels de ses prédécesseurs, l’abbé Simoulin met en cause quatre “sophismes” du “bon pape Jean” : instaurer “un nouvel ordre des rapports humains”, “chercher ce qui unit et mettre de côté ce qui divise”, “il faut se mettre à jour [ le fameux aggiornamento ] et exprimer la doctrine dans les formules de la pensée moderne” et “il convient d’user de miséricorde plutôt que de sévérité et condamner”.
Pour ceux qui ne lisent pas l’italien, signalons que l’abbé Simoulin a publié un résumé de son étude dans la revue Fideliter 3 (n° 136, juillet-août 2000, p. 46-51) : “La bonté du pape Jean ?”.
• La revue Certitudes 4 , dans son numéro 3, publie elle aussi un dossier pour contester cette béatification. On y trouve d’abord un longue étude, d’ordre historique, intitulée “Jean XXIII, regard critique sur une béatification” (p. 6 à 42), étude qui considère toute la vie d’Angelo Roncalli devenu Jean XXIII. Puis l’abbé de Tanoüarn publie une étude doctrinale du discours d’ouverture du concile Vatican II, Gaudet Mater Ecclesiae, un discours de rupture.

4. Des livres sur Jean XXIII
Si les ouvrages consacrés à Pie IX sont peu nombreux en français, en revanche, de nombreux ouvrages de Jean XXIII ou consacrés à Jean XXIII sont parus. Je n’en signalerai que trois :
- Peter Hebblethwaite, Jean XXIII, le pape du Concile, Bayard éditions, 608 pages, 170 F. C’est la réimpression, sans changement, d’un ouvrage paru en 1988 aux éditions du Centurion. L’ouvrage est assez anticonformiste quoique empli d’admirations pour Jean XXIII. La bibliographie est très ample et approfondie. L’auteur souligne notamment, pour plusieurs discours ou documents du pontificaux, l’écart entre la version officielle, promulguée, et la version primitive, réellement prononcée par Jean XXIII et parue dans la presse. On “corrigeait” le pape, dans un sens traditionnel.
- Paul Dreyfus, Jean XXIII, Le Sarment/Fayard, 486 pages, 140 F. Là aussi, il s’agit d’une réédition. L’ouvrage était paru aux éditions Fayard en 1979. La nouveauté réside dans la préface de huit pages que Mgr Capovilla, ancien secrétaire particulier de Jean XXII, a donnée pour cette réédition. Mgr Capovilla aura beaucoup fait pour la cause du nouveau bienheureux mais on peut se demander s’il n’en a pas fait “trop”. Par exemple, l’édition du Journal de l’âme qu’il a établie en 1964 et qui a aussitôt été traduite en plusieurs langues (aux éditions du Cerf pour la traduction française), est une édition expurgée, tronquée, sans que cela apparaisse clairement. C’est depuis qu’une édition critique est parue en Italie qu’une comparaison a pu être faite.
- Mario Benigni et Goffredo Zanchi, Le Bon Pape Jean, Albin Michel, 382 pages, 145 F. Il s’agit de la traduction d’un ouvrage italien, adaptation devrait-on dire puisque la plupart des nombreuses notes de l’édition italienne et certains passages ont été supprimés. Mgr Mario Benigni, décédé le 12 mai dernier, était le vice-postulateur de la cause de béatification de Jean XXIII. Pour achever son travail, il fit appel à Goffredo Zanchi. C’est la “biographie officielle” de la postulation qui est ainsi publiée.
- enfin, on signalera que l’article, célèbre, du père Rouquette s.j., “Le Mystère Roncalli”, publié en juillet 1963 dans la revue Etudes 5 , a été réimprimé dans la même revue (numéro de juillet-août 2000, p. 109-123). Le père Robert Rouquette y présentait la “personnalité extrêmement riche, multiple par là même et parfois déconcertante” de Jean XXIII. L’article vaut d’être lu ou relu. Nonce à Paris, où le père Rouquette l’a bien connu, beaucoup croyaient qu’il “penchait vers l’intégrisme”. “Nous n’avons rien compris alors” reconnaîtra le père Rouquette.