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15 mai 2000

[Abbé Christian Bouchacourt, fsspx - Le Chardonnet] Le Prud'homme

SOURCE - Abbé Christian Bouchacourt, fsspx - Le Chardonnet - mai 2000

Un jour, on vint trouver saint Thomas d'Aquin pour requérir ses sages conseils sur trois hommes pressentis pour occuper un poste de prieur. L'un était pieux, l'autre savant et le troisième prudent. Le saint répondit sans hésiter : "Que celui qui est pieux prie pour la communauté, que le savant enseigne et confiez la charge à l'homme prudent". On appelle cette vertu "cardinale" au sens où elle est un des gonds autour duquel tourne toute la vie morale de l'homme et du chrétien. Elle est sans aucun doute une des vertus la plus déformée, la plus oubliée et la moins partagée. L'agir humain, la société civile et religieuse pâtissent cruellement de cet état de fait.

Si vous ouvrez Le Petit Robert vous trouverez la définition suivante concernant la prudence : " attitude d'esprit de celui qui réfléchissant à la portée et aux conséquences de ses actes, prend ses dispositions pour éviter des erreurs, des malheurs possibles, s'abstient de tout ce qu'il croit être source de dommage". Le sens donné à cette vertu est purement négatif alors qu'en réalité la prudence est une vertu positive, principe d'action et d'ordre tel que le catéchisme la définit : " la prudence est une vertu morale qui nous fait décider d'une manière juste ce qui convient de faire dans chaque cas particulier ". Elle nous fait réfléchir en vue de l'action, elle prévoit afin de pourvoir, elle guide le choix, puis commande l'agir. Saint Thomas d'Aquin souligne que cette vertu est la plus nécessaire à la vie de l'homme ; aucune autre vertu ne peut exister sans elle ; Elle est tout spécialement l'apanage du chef.

La prudence, on le comprendra bien, ne peut s'exercer sans une certaine docilité ; en ce sens elle portera à demander les lumières d'autrui. C'est ainsi que l'on peut mieux comprendre la sentence du livre des Proverbes : " ne prends pas appui sur ta prudence ". Il faut ajouter que cette vertu mettra un ordre dans les priorités, à savoir que le bien particulier devra s'effacer devant le bien commun. Dans la société, l'absence de prudence, conduit à l'anarchie, c'est-à-dire à la dictature des égoïsmes particuliers.

Vous voudrez bien me pardonner d'insister lourdement sur cette vertu mais c'est parce qu'elle fait cruellement défaut aujourd'hui, tout spécialement chez les hommes. Aujourd'hui la prudence est synonyme d'attentisme, d'inaction et prétexte à l'indécision... Qu'ils m'agacent ces jeunes fiancés incapables de se décider pour leur mariage et qui, sous prétexte d'une fausse prudence, font souffrir leur bien-aimée : " Ah ! vous comprenez, je ne gagne pas encore assez... les temps sont durs.. les événement sont proches.. il y atellement d'échecs autour de moi, et puis je ne suis pas certain de faire le bon choix, etc... etc... ". Leur indécision ruine leur avenir et cause la souffrance de bien des jeunes filles ; elle est la cause de nombreuses chutes. L’absence de cette vertu a tué la magnanimité et l'audace. Toute décision est insurmontable parce que l'on méprise les conseils des anciens et que l'on doute de l'aide divine ; c'est le triomphe de l'égoïsme frileux. L'homme d'aujourd'hui voudrait absolument qu'il n'y ait aucun risque dans les décisions qu'il doit prendre, or cela est impossible. Les assurances aux contrats multiples sont venues pallier à l'inexistence de la prudence. Cette vertu doit s'exercer dans notre vie quotidienne, en famille et sur les lieux de travail.

Les sacres de 1988 sont le fruit d'une prudence toute chrétienne. Mgr Lefèbvre a épuisé tous les moyens légitimes pour les éviter mais voyant la mauvaise foi de Rome il a décidé, pour sauver le sacerdoce, de sacrer quatre évêques pour le bien des âmes et celui de l'Église. La prudence l'a poussé à cette action de survie.

L'absence de cette vertu chez un chef fait le malheur de la société dont il a la charge. L'autorité déliée de sa relation avec le bien commun conduit aux pires excès. Le dictateur utilisera tous les moyens en son pouvoir : son autorité, la propagande pour instaurer une dictature infernale tandis que le démagogue flattera le peuple, l'asservira à ses passions pour anesthésier toute réaction dans le but unique de se maintenir lui-même au pouvoir. Qui ne se souvient de ce slogan électoral : "Mettons l'imagination au pouvoir". Napoléon, maître en la matière, l'avait fort bien compris lorsqu'il écrivit "On mènera alors la populace par l'imagination comme par lebout du nez". L'attentisme ou la précipitation dans les décisions manifestent l'absence de toute prudence.

Le concile Vatican Il et le cortège des réformes qui l'accompagne sont le fruit de l'imprudence des pasteurs. Comme le disait le Père Congar: " Ils ont fait la Révolution d'Octobre dans l'Église ". Cette révolution, qui est par essence une rupture avec la pratique et l'enseignement de l'Église, cause la ruine des âmes, arrête l'élan missionnaire et met l'Église sous le boisseau.

Pour acquérir la prudence il faut prier, méditer, développer la crainte de Dieu, la connaissance de soi-même, fréquenter des hommes sages et consulter de bons ouvrages. Je terminerai par ces mots de Marcel De Corte "La résurrection de l'Église, gardienne des mœurs et sacrement de salut pour l'homme, est liée à la résurrection de la prudence ". Il nous faut des hommes prudents, il nous faut des prud'hommes...