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2 novembre 2009

[Claire Thomas - Monde&Vie] Rome-FSSPX, Les conditions de l’Accord

SOURCE - Claire Thomas - Monde&Vie n°818 - 2 novembre 2009

Pour la première fois, les émissaires envoyés à Rome par Mgr Fellay pour la Fraternité Saint- Pie X, peuvent entrevoir la solution d’un conflit de 40 ans. Ni purement juridique, ni exclusivement doctrinale, mais les deux à la fois, les deux « en parallèle » comme dit Mgr Fellay : la solution est à portée de main. Encore faut-il vouloir la mettre en œuvre.

Ça y est : la première réunion entre Rome et la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X a eu lieu lundi 26 octobre, au Palais du Saint-Office, derrière Saint-Pierre de Rome. C’est le temps de se souvenir de la formule d’Aristote (un reliquat de mes études de philosophie), qui affirme avec force que « le commencement est plus que la moitié du tout ». Un vrai premier pas, cela signifie une avancée colossale vers des accords, non pas seulement pratiques mais fondamentaux, c’est-à-dire à la fois doctrinaux et juridiques entre les deux partis.

Oh ! L’accord n’est pas signé. Mais, sauf accident, la marche vers l’accord, avec des réunions bimestrielles et un suivi internet, est inexorable. Cela dit, le rythme de ces rencontres ne laisse pas augurer un dénouement rapide. « Bimestrielles » annonce la salle de presse du Vatican, ces rencontres se succèderont au rythme de quelques- unes par an. La nouvelle rencontre est fixée début janvier. Rien ne presse donc !

De plus, le programme annoncé est titanesque. « On examinera en particulier les questions relatives au concept de Tradition, au missel de Paul VI, à l'interprétation du Concile Vatican II, en continuité avec la Tradition doctrinale catholique, aux thèmes de l'unité de l'Eglise et des principes catholiques de l'œcuménisme, du rapport entre le christianisme et les religions non chrétiennes et de la liberté religieuse ». Rien que ça !

Chacun des thèmes énoncés ici est un chausse-trappe dans lequel les négociations amorcées peuvent s’engloutir. Que le lecteur se rassure, je ne vais pas l’emmener dans chacune des questions énoncées, ce n’est pas ici le lieu d’une telle promenade.

Mais je voudrais m’arrêter à la première des questions énoncées, le sens de l’expression « tradition vivante » pour montrer l’ambiguïté sur laquelle reposent de telles discussions. Ce thème ne vous rappelle rien ? Il en a été question pour la première fois dans le Motu proprio Ecclesia Dei afflicta, pour étayer doctrinalement la condamnation de Mgr Lefebvre après le sacre des quatre évêques en 1988.

Depuis la publication de ce document, le Vatican se réfère facilement à « l’hypothèse » de « tradition vivante », telle qu’elle a été théorisée – comme une « hypothèse », c’est son propre mot – par le cardinal Newman à la fin du XIXe siècle. Dans cette perspective, il existerait une véritable évolution du dogme, qui serait due à la puissance du sentiment religieux chez les fidèles. La longue démonstration que l’on peut lire encore aujourd’hui dans le Traité du développement du dogme, est trop acrobatique et trop marquée par son époque pour être reprise purement et simplement par Rome. Exem­ple : le dogme de l’Immaculée conception (proclamé du vivant de Newman justement) est une méditation, non nécessaire mais ecclésialement garantie, sur les paroles de l’Ange à Marie : « Salut, comblée de grâce ». On voit tout de suite la faiblesse d’une telle théorie qui se retourne contre ce qu’elle voudrait prouver, à savoir le droit de l’Eglise à enseigner à chaque époque une manducation particulière de la Parole. Peut-on opposer le dogme de la Tradition vivante aux certitudes tranquilles des traditionalistes, qui estiment, eux, qu’ils « gardent le dépôt » comme disait saint Paul à Timothée. Rome aura d’autant plus de mal à dogmatiser à partir des positions de Newman que jusqu’à maintenant, il n’y a pas un texte du magistère authentique, pas même dans Vatican II, pour nous dire clairement ce qu’il faut entendre par « tradition vivante ».

Devant une question aussi délicate, aussi peu précise dans le patrimoine intellectuel et spirituel de l’Eglise, que peut-on faire ? Accepter de ne pas tomber d’accord, à la lettre, sur tous les points énoncés, dont certains sont de pure théologie.

Examiner les questions paisiblement, en s’en tenant, de part et d’autre, à ce qui a été dogmatisé. Mettre en lumière les différences (c’est le mot employé par Mgr Fellay dans le quotidien argentin la Nacion, le 23 octobre). Ne pas chercher à tout prix une identité de vue, dans des matières importantes mais encore facultatives. Mais s’assurer clairement d’une communauté de perspectives.
Restera alors la question de « l’intégration » de la Fraternité Saint-Pie X dans l’Eglise. L’enjeu des discussions doctrinales pourrait bien être, pour Rome, le suivant : peut-on vraiment confier à Mgr Fellay un ordinariat des traditionalistes, comme on vient de créer cinq ordinariats dans le monde pour les anglicans de la Traditionnal anglican community ? L’avantage de l’ordinariat sur toutes les autres solutions envisagées, que ce soit l’administration apostolique ou la prélature personnelle, est évidemment de réaliser une indépendance totale de la structure, qui n’aura de compte à rendre qu’à Rome même.

Peut-on ressusciter l’exemption de certains religieux, de certains prêtres et donc de certains fidèles par rapport aux évêques locaux ?

Plutôt que d’apporter des solutions doctrinales à des problèmes extrêmement ardus comme je viens de le montrer, la longue résistance de la FSSPX pourrait bien permettre à moyen terme une « intégration » ecclésiale qui se réaliserait indépendamment des évêques locaux sous la forme d’un ordinariat.

Du pain sur la planche. Une confiance réciproque à tisser. Une volonté à mettre en œuvre. Dans un entretien tout récemment envoyé au Brésil, Mgr Fellay affirme avec force : « La seule chose que je peux dire, c’est que Rome veut établir pour nous quelque chose qui convienne à la Fraternité Saint-Pie X » Mais il ajoute : « Une solution canonique devra être définitive ». Pas d’improvisation, pas de demi-mesure. On peut dire qu’aujourd’hui chacun se trouve au pied du mur.

Claire Thomas