19 juin 2018

[Côme de Prévigny - Renaissance Catholique] Les élections dans les communautés traditionnelles

SOURCE - Côme de Prévigny - Renaissance Catholique - mai-juillet 2018

Le monde traditionnel s’apprête à vivre une année de changements. Deux communautés de prêtres, non des moindres, vont réunir cet été leurs instances en chapitre général pour élire leurs supérieurs respectifs et pour donner des directives qui auront des impacts sur les années futures.
   
La Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, fondée en 1970 et qui atteindra bientôt son cinquantenaire, vivra le quatrième chapitre électif de son histoire.

La Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, dont les fondateurs sont issus de l’œuvre créée par Mgr Lefebvre, était née dans la difficulté, traversant une grave crise en 2000. Elle devrait, à l’occasion de cette session, se garantir les cadres pour pérenniser son expansion au profit des âmes.

La Fraternité Saint-Pie X n’a connu que peu de changements malgré sa longévité. L’abbé Franz Schmidberger avait été désigné en 1982 par l’ancien archevêque de Dakar et Mgr Bernard Fellay, choisi pour devenir évêque par le premier, est supérieur général depuis vingt-quatre ans. La désignation d’un tel responsable religieux revêt une importance immense dans la mesure où il se trouve à la tête de plus de six cents prêtres, sans compter les séminaristes, les frères et les oblates, qu’il conduit d’une certaine façon tout un mouvement constitué de communautés amies qui lui ont accordé leur confiance et qu’il se trouve depuis plus de quarante ans le garant des relations complexes avec le Saint-Siège, lesquelles rejaillissent sur le traditionalisme en général et, dans une certaine mesure, sur le catholicisme universel.
Quel chemin suivre ?
L’œuvre suivra-t-elle le chemin indiqué par ses très fidèles soutiens ? Au cours des deux années passées, les dominicaines enseignantes de Brignoles et de Fanjeaux ont reconduit dans leurs fonctions leurs supérieures générales respectives. À l’inverse, les sœurs de la Fraternité Saint-Pie X viennent de remettre les deux cents religieuses sous l’autorité d’un gouvernement rajeuni. En soi, les quarante et un capitulants qui se réuniront au séminaire d’Écône peuvent choisir parmi tous les prêtres membres. Ils ont la possibilité assez traditionnelle de désigner un confrère jeune. En effet, l’abbé Schmidberger et Mgr Fellay avaient tous deux trente-six ans au moment de leurs élections en 1982 et 1994. À l’inverse, le fondateur parvenait à conduire avec efficacité les relations romaines à plus de quatre-vingts ans. C’est dire si le choix reste assez ouvert.

La Fraternité Saint-Pierre est presque deux fois plus jeune, mais le renouvellement de son supérieur général et des trois assistants (la Fraternité Saint-Pie X n’en n’a que deux) se fait tous les six ans, contre douze au sein de l’œuvre d’Écône. De ce fait, elle n’a compté comme elle que trois supérieurs généraux, l’un ayant été réélu dans les deux cas. Les abbés Josef Bisig et Arnaud Devillers, premiers supérieurs de la Fraternité Saint-Pierre étaient d’anciens membres allemand et français de la Fraternité Saint-Pie X et, en 2006, ils furent remplacés par l’abbé John Berg, américain d’origine, âgé de trente-six ans, dont l’élection mit définitivement fin à la crise qui avait séparé les premières années tenants du biritualisme et partisans de l’exclusivité du missel traditionnel. Pour des raisons constitutionnelles et malgré une grande expansion au cours de son supériorat, le supérieur sortant ne pourra cependant pas être chargé d’un troisième mandat, à moins de modifier les statuts, plaçant l’œuvre de près de trois cents prêtres dans une relative ouverture quant à la désignation de son supérieur. La règle de longévité ne s’applique pas à la Fraternité Saint-Pie X. En soi, Mgr Fellay peut être réélu pour douze ans, l’amenant à trente-six ans de supériorat. Les autres communautés de prêtres constituant le monde traditionnel choisiront leurs supérieurs plus tard, en fonction de leurs calendriers propres. Ce sera l’an prochain pour l’Institut du Bon Pasteur ou la Fraternité de la Transfiguration de Mérigny, dans deux ans pour l’Institut du Christ-Roi.
Les supérieurs sont élus
Comme c’est d’usage dans l’Église, les supérieurs de ces communautés sont élus par leurs subalternes. Cependant tous ne participent pas au chapitre général. Seuls les supérieurs des principales charges sont membres de cette petite assemblée. Sont ajoutés en général des membres élus en interne. C’est le cas à la Fraternité Saint-Pierre. Mais ce n’est pas le cas à la Fraternité Saint-Pie X. En effet, en rédigeant les statuts, Mgr Lefebvre avait trouvé très déplaisant qu’une forme d’esprit démocratique puisse s’installer dans les œuvres, craignant le poids des réseaux de communication, et surtout redoutant l’émergence de groupes de pression comme il avait pu le constater chez les deux mille Pères du Saint-Esprit dont il fut le supérieur général de 1962 à 1968. C’est pour cette raison qu’un quart du collège électoral au sein de la Fraternité Saint-Pie X est constitué non de grands électeurs nommés mais des membres les plus anciens qui se sont engagés dans l’œuvre. Néanmoins, à la Fraternité Saint-Pierre, les fondateurs sont membres de droit du chapitre, comme c’est d’ailleurs le cas à l’Institut du Bon Pasteur, cette disposition garantissant une certaine pérennité à une portion des membres de l’assemblée désignant le supérieur.

Ces dispositions assurant une certaine constance dans ces communautés d’origine française ou suisse a pour incidence de laisser une large part aux Français. Les dix anciens du chapitre général de la Fraternité Saint-Pie X en sont, à une exception près. Il en est de même pour les membres fondateurs de l’Institut du Bon Pasteur qui siègeront l’an prochain. Pour le collège qui se réunira à Écône cet été, ils seront français pour près de la moitié (dix-huit sur quarante et un), même si pour beaucoup, ils exercent leur ministère à l’étranger et non dans l’hexagone. Viennent ensuite sept Suisses, puis quatre Américains, trois Allemands, trois Argentins, etc. Signe que le traditionalisme se développe de plus en plus de l’autre côté de l’Atlantique, le chapitre général de la Fraternité Saint-Pierre – laquelle est dirigée jusqu’à cette année par un citoyen américain – se tiendra, quant à lui, au séminaire des États-Unis à Denton. Désormais un tiers des capitulants sont américains, un autre tiers étant composé de Français.
Les enjeux de ces élections
Restent les enjeux des deux élections de cet été. Le défi de la Fraternité Saint-Pierre sera de maintenir la dynamique qui a permis à l’œuvre d’ouvrir un grand nombre d’apostolats ces dernières années. Dans le même temps, les nouveaux responsables devront s’assurer de la cohésion du corps sacerdotal. Le nombre croissant des membres favorise inexorablement la création de courants internes. C’est précisément le problème qui se pose à la Fraternité Saint-Pie X et qui a pu créer un certain flottement depuis la fin des colloques doctrinaux entre Rome et Écône, en particulier en France. Mais contrairement à l’effet loupe que procure la toile, il ne risque pas d’y avoir de « grand soir » au sein de l’œuvre, qui pourrait par exemple inaugurer une période de durcissement. Les capitulants sont les supérieurs, les responsables intermédiaires et les membres les plus anciens qui ont traversé avec fair play les scissions depuis cinquante ans, bref, il ne s’agit pas vraiment de contestataires. Et au sein du chapitre général, il n’y aucun représentant de ce qu’il est convenu d’appeler la résistance (proches de Mgr Williamson ou d’Avrillé). Qu’il y ait renouvellement ou pas à la tête de la Fraternité Saint-Pie X, une certaine pérennité de la ligne prévaudra.

Néanmoins le contexte a profondément changé pour la Fraternité Saint-Pie X depuis le précédent chapitre général électif, en 2006. Entre-temps sont intervenus le Motu Proprio Summorum Pontificum en 2007, la levée des excommunications en 2009, les actes romains validant les confessions, les ordres et les mariages conférés dans la Fraternité, modifiant les analyses canoniques et ecclésiologiques de la situation. De même, il est fort probable que la configuration ne sera plus la même dans douze ans. Les générations des prêtres les plus âgés commenceront à aspirer à un repos mérité, restreignant les possibilités d’expansion, tandis que se posera le problème du renouvellement des évêques, alors que les conditions réunies pour l’acte de 1988 ne seront plus forcément les mêmes qu’il y a trente ans. Néanmoins, l’action du Saint-Esprit d’un côté, la vertu d’Espérance de l’autre, nous engagent à demeurer confiants et sereins face à toutes ces échéances et à nous rappeler que Dieu reste maître de la destinée de la barque qu’est l’Église. Au surplus, on peut légitimement penser que Notre Seigneur ne dédaignera pas soudainement le rôle d’aiguillon qu’il a confié au mouvement traditionnel au sein du catholicisme.

[Bertrand Y. (blog)] La santé de l'Eglise et de la Fraternité Saint-Pie X

SOURCE - Bertrand Y. (blog) - 19 juin 2018

C’est une évidence que, depuis des décennies, le corps de l’Eglise, dans sa composante humaine ou faillible, est malade et même très gravement malade. Car, comme un corps physique qui l’est également, il ne parvient plus à se défendre contre ce qui porte atteinte à son intégrité. Son système immunitaire est défaillant. La preuve de sa santé est, en effet, sa capacité à réagir comme il faut aux attaques contre son bien commun fondamental qu’est la foi, soit en elle-même, soit en ce qui lui est connexe dans la doctrine ou dans la discipline.
     
Cela se constate, tout d’abord, dans la sa manière de tenir ses conciles convoqués justement pour définir, dans la concertation la plus large et sereine possible de l’ensemble de ses principaux chefs et sages et l’invocation spéciale du St Esprit (charisme d’infaillibilité), les moyens adéquats de remédier aux maux les plus graves d’une époque. Trois exemples suffisent à l’illustrer. Le tout premier concile, qui a réuni les Apôtres, a ainsi résolu la question, disputée entre les judéo-chrétiens et St Paul, des prescriptions mosaïques pour les nouveaux chrétiens issus du paganisme. Le concile de Trente (XVIème) fut réuni pour réfuter les erreurs protestantes et réformer en profondeur la discipline de l’Eglise, notamment pour la formation des prêtres, et lui procurer ainsi comme un nouveau départ qui se solda notamment, en quatre siècles, par des gains considérables en pays de mission, à commencer dans le Nouveau Monde. Le concile Vatican II l’illustre aussi mais malheureusement comme contre-exemple. On pouvait s’attendre, en effet, à ce qu’au moins il s’occupe à réfuter aussi, de façon plus radicale et solennelle, les principales erreurs graves (qui divisent alors que la vérité unit) circulant dans l’Eglise depuis les cent dernières années (libéralisme, modernisme etc.) bien que déjà vigoureusement condamnées par les papes, notamment par St Pie X et Pie XII, mais manifestement sans en être éradiquées. Il n’en fut rien puisque ce fut tout le contraire qui arriva, à savoir le triomphe officiel et incroyable, dans et par le concile lui-même, de ces erreurs dont le pendant (et le châtiment) fut la peau de chagrin à laquelle devint vite réduite l’Eglise!

Un autre constat de la santé ou non de l’Eglise est dans l’attitude de son chef suprême. Nous venons de citer St Pie X qui en est l’un des plus beaux exemples et encore proche de nous ; et auquel on doit, en majeure partie, l’œuvre magnifique accomplie partout par l’Eglise jusqu’à Pie XII inclus. Car, à lui tout seul, il a réalisé une œuvre comparable à celle du grand Concile de Trente, à la fois dans la réfutation des graves erreurs contemporaines et dans les réformes disciplinaires à mettre en œuvre afin d’y remédier en profondeur. Le « bon pape Jean » en est aussi une illustration mais malheureusement a contrario : par son optimisme béat, volontariste, sorte de positivisme moral, à ne voir que les bons côtés ou petites parcelles de vérité dans le monde présent ou dans les autres religions alors que leurs erreurs et égarements graves y crèvent les yeux ! D’où son refus de les condamner, par une conception faussée de la charité, soit en tant que pape, soit dans le concile convoqué par lui. Certes, selon St Paul, la charité « se réjouit de la vérité, ne tient pas compte du mal, excuse tout ou supporte tout » (I Cor, 13) ; mais, aussi selon le même, elle « proclame la Parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, menace, exhorte etc. » (II Tim, 4). Et on ne connait que trop la suite, toujours plus catastrophique, jusqu’à aujourd’hui…

La facilité de diffusion du mal dans un corps est encore une preuve de son manque de santé. L’Eglise est déjà passée par un tel état dans son histoire : lors de la crise arienne (IVème) où, comme il a été dit, un matin, le monde se réveilla arien ! En effet, la plupart des évêques, ainsi que l’empereur romain, devinrent ariens ou semi-ariens. Même un pape de cette époque, Libère, semble avoir eu quelque faiblesse. Ce qui explique que le grand héraut et héros de la foi d’alors, St Athanase, fusse tant persécuté et plusieurs fois chassé de son siège épiscopal. La situation fut analogue, lors de la crise protestante, dans l’Europe, alors, toute catholique, où près de la moitié bascula totalement, clergés, princes et fidèles, dans l’hérésie et où les catholiques demeurés fidèles furent violemment persécutés. N’a-t-on pas connu la même chose au XXème à l’occasion du concile Vatican II où un semblable vent de folie, et non le St Esprit, semble avoir encore soufflé dans l’Eglise et entraîné la quasi totalité des évêques à signer des textes, approuvés ensuite par le pape, totalement novateurs et formellement opposés à sa Tradition bimillénaire?

Toute proportion gardée, ce qui vaut pour l’ensemble de l’Eglise vaut aussi pour chacune de ses parties. A la veille d’un nouveau chapitre électif pour la Fraternité St-Pie X, moment majeur de sa vie ou pour son avenir, il n’est pas inutile de se le rappeler. Il est, en effet, un peu comme un concile à l’échelle de cette congrégation. Il se présente a priori bien car, à la différence du corps global de l’Eglise, elle paraît un corps sain. Car sa raison d’être fut la réaction claire et ferme aux graves erreurs contemporaines dans l’Eglise, à l’instar des papes d’avant Vatican II déjà nommés. Et cette attitude doctrinale, sans le moindre compromis, n’a pas changé d’un iota depuis sa fondation, est demeurée dans la droite ligne de celle de son célèbre fondateur, Mgr Marcel Lefebvre.

Ce qui pour autant ne signifie pas que tout y aille bien. Il n’a certainement pas échappé aux observateurs des événements publics de sa vie interne qu’elle a même un talon d’Achille : s’il n’est assurément pas doctrinal, il est, en revanche, disciplinaire (application juste de la doctrine), à commencer par la difficulté de son positionnement à l’égard de Rome, inhérente à son état de résistance (légitime). Cette question a posé problème depuis son origine, a causé des troubles et même des scissions récurrents : avec principalement les « sedevacantistes » (années 70 et 80), les « ralliés » (fin années 80 et suivantes) et récemment les « résistants », opposés à toute régularisation de la situation canonique par la Rome actuelle, considérée comme se jeter dans la gueule du loup. Sa ligne de conduite a toujours été de ne rien refuser de celle-ci tant que cela ne compromet pas l’intégrité de la foi et de la morale (danger estimé réel en 1988), ce qui n’est rien d’autre que le pur esprit de l’obéissance due envers toute autorité reconnue comme légitime ; et ce qui est logique, de sa part, puisqu’elle a toujours reconnu comme telle tous les derniers papes en rejetant le sedevacantisme. Là aussi elle semble demeurée saine par sa fermeté à reprendre, menacer, voire exclure, ses propres membres s’opposant publiquement à ses décisions sur cette question.

Gageons (et prions fort) qu’elle continue à l’être durant son chapitre tout proche, préservé de tout vent de folie, et dans la personne de son futur supérieur général!

[Abbé Alain Lorans, fsspx - FSSPX Actualités] La pastorale de la chatière

SOURCE - Abbé Alain Lorans, fsspx - FSSPX Actualités - 19 juin 2019

Le 3 mai 2018, aux évêques allemands divisés sur l’admission à la communion des protestants mariés à des catholiques, le pape François avait demandé « de trouver, dans un esprit de communion ecclésiale, un résultat si possible unanime ». Sans faire le moindre rappel de la doctrine catholique sur l’intercommunion.

Ce 5 juin, Mgr Luis Francisco Ladaria Ferrer, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a adressé au cardinal Reinhard Marx, président de la Conférence épiscopale allemande, une lettre où il affirme, de la part du pape, que le projet d’admettre à la communion des conjoints protestants, « n’est pas mûr pour être publié ». Au lieu d’un rappel doctrinal plus que nécessaire, cette lettre se contente de mettre en avant une publication prématurée, laissant entendre qu’une maturation n’est pas exclue... Le sens de la foi considère, au contraire, que ce projet d’intercommunion est bien trop mûr, fruit d’une théologie ramollie et passablement décomposée.

Un peu plus loin dans la lettre de Mgr Ladaria, on trouve cette expression : « Il semble en particulier opportun de laisser l’évêque diocésain juger de l’existence d’une “grave nécessité” ». Est-ce à dire qu’un évêque pourra au nom d’une « grave nécessité » – nécessairement « pastorale » et « miséricordieuse » –, s’affranchir dans son diocèse de la doctrine et de la discipline universelles ? Cette ouverture est, en fait, une brèche dans l’unité de l’Eglise. En termes de marine, on parle de trou sous la ligne de flottaison, signe annonciateur d’un naufrage certain.

Une fois de plus, nous avons là une illustration typique de cette « pastorale de la chatière », en vogue depuis le concile Vatican II. La porte semble fermée, mais on a pratiqué une ouverture en bas, afin de laisser passer le chat. Nul doute que le cardinal Marx, Raminagrobis crossé et mitré, « arbitre expert sur tous les cas », ne passe par la chatière pastorale, en laissant la porte doctrinale close.

17 juin 2018

[F. Louis-Marie - Le Barroux - Lettre aux Amis du Monastère] J'étais un étranger et vous m'avez accueilli

SOURCE - Le Barroux - Lettre aux Amis du Monastère - 11 juin 2018
Nous connaissons tous l’histoire du peuple de l’ancienne Alliance, au moins dans les grandes lignes. C’est comme étranger que ce peuple a pris sa première forme, en exil en Égypte. D’abord bien accueilli grâce à Joseph, il a ensuite connu l’esclavage et une liberté chèrement acquise par la traversée de la mer Rouge, puis du désert pendant quarante ans. Cette réalité originelle a été souvent rappelée à ce peuple, et c’est pourquoi Yahvé lui a demandé d’accueillir l’étranger. Le pape François rappelle que cette exigence de droit divin est toujours actuelle : « L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un compatriote, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte. Je suis le Seigneur votre Dieu » (Lv 19, 34), et plus forte encore est la condamnation de Jésus : « J’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli » (Mt 25, 35). Le magistère insiste sur ce point depuis au moins Pie XII. Il est clair que ce message ne rencontre pas un grand enthousiasme auprès des Européens, même auprès des catholiques. Il y a des raisons à cela : le terrorisme, les viols, le chômage et la défense de l’identité des pays accueillants. Certains prétendent que les évangiles ne concernent que les individus et non pas l’État. Ce point-là manque de précision.
   
Faut-il donc accueillir tous les étrangers sans aucune limite et sans prudence politique?
   
Je crois qu’il est bon de rappeler une distinction entre les commandements positifs (dits aussi affirmatifs) qui exigent de faire le bien, et les commandements négatifs, qui interdisent de faire le mal. Ces derniers valent pour tous, toujours, à tout instant, et en tout lieu. « Ne pas tuer l’innocent, ne pas commettre d’impureté, ne pas voler et ne pas mentir » sont valables sans exception. Il n’y a pas de circonstance extrinsèque qui permettrait de les commettre. Par contre, pour les commandements positifs, bien qu’ils soient a priori toujours valables, ce n’est pas à tout instant. Leur application doit tenir compte des circonstances qui la rendent possible, opportune, ou non, et déterminent la mesure selon laquelle les exécuter. Par exemple « faire l’aumône » exige que l’on aide les pauvres mais n’oblige pas à mettre en péril sa propre famille ou son pays. C’est ce qu’enseigne le Catéchisme de l’Église Catholique au n° 2241:
   
«Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges.»
   
Ainsi, un pays peut décider de fermer ses frontières à tel type d’immigration si elle présente objectivement un danger important, qu’il soit économique ou politique, à court ou à long terme, et cela sans aller contre le commandement de Dieu.
   
Saint Benoît demande que l’on accueille l’étranger comme le Christ, et qu’on lui témoigne toutes les marques d’humanité. Et il ajoute que l’on devra d’abord prier ensemble pour déjouer les ruses du démon, puis lire un passage de l’Écriture. Enfin, il précise que si l’hôte est exigeant, on le priera de se retirer.
   
+ F. Louis-Marie, o. s. b., abbé