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Actualité(s) du Traditionalisme Catholique

18 février 2017

[Paix Liturgique] Sagesse africaine : «Un frère appuyé sur son frère est une citadelle imprenable»

Bénédiction de la chapelle
du séminaire diocésain de Parakou
en 2014 par Mgr Cattenoz.
SOURCE - Paix Liturgique - lettre 581- 8 février 2017

Mgr Pascal N’Koué, archevêque de Parakou au Bénin, a consacré l’éditorial du numéro de février 2017 de son magazine diocésain à la forme extraordinaire du rite romain. Publié par le Forum catholique et repris par Tradinews, nous vous invitons vivement à lire ce texte dans son intégralité (ici). Pour notre part, nous vous en proposons quelques morceaux choisis, suivis des réflexions qu’ils nous inspirent.

MORCEAUX CHOISIS ET COMMENTÉS DE L’ÉDITORIAL DE MGR N’KOUÉ
La Vie Diocésaine (diocèse de Parakou), février 2017.
a) « L’Archidiocèse de Parakou découvre petit à petit la forme extraordinaire du rite romain et s’en réjouit. »
Paix Liturgique : « Petit à petit ». Nous retrouvons dans cette formule de Mgr N’Koué la règle de la gradualité énoncée par M. l’abbé Tisma lors du premier congrès Summorum Pontificum chilien (voir notre lettre 519, du 1er décembre 2015). En procédant pas à pas, les pasteurs qui promeuvent la forme extraordinaire du rite romain œuvrent à son installation la plus paisible et durable, donc la plus fructueuse.
  
Nommé archevêque de Parakou par Benoît XVI en 2011, Mgr N’Koué avait déjà introduit la liturgie traditionnelle dans son diocèse précédent, celui de Natitingou. Appelé à l’épiscopat en 1997, à l’âge de 38 ans, Mgr N’Koué s’était vite affirmé comme un pasteur dynamique, entreprenant et traditionnel. Dans le cadre du motu proprio Ecclesia Dei, il avait notamment fait venir la Fraternité Saint-Pierre dans le diocèse dès 2003.
b) « C’est surtout à partir du 2 juillet 1988, avec le motu proprio Ecclesia Dei (voir ici) que le Pape Jean Paul II a demandé à l’Église entière de respecter en tous lieux le désir de tous ceux qui se sentent liés à la tradition liturgique latine de saint Pie V. Le Pape Jean-Paul II nous demandait même de faire une application large et généreuse des directives déjà publiées par le Siège Apostolique concernant l’usage de ce Missel Romain, selon l’édition vaticane de 1962. Ce rite de saint Pie V ou plus exactement de Jean XXIII a donc plein droit de cité dans l’Église. »
Paix Liturgique : « Une application large et généreuse ». Mgr N’Koué reprend ici l’expression utilisée par saint Jean-Paul II dans le motu proprio de 1988, à l’article 6, alinéa c : « On devra partout respecter les dispositions intérieures de tous ceux qui se sentent liés à la tradition liturgique latine, et cela par une application large et généreuse des directives données en leur temps par le Siège apostolique pour l’usage du missel romain selon l’édition typique de 1962. » Ce souci du prélat de rappeler l’histoire du statut de la liturgie traditionnelle depuis la réforme liturgique est motivé par sa volonté de répondre à « ceux qui pensaient que ce rite tridentin était formellement interdit, définitivement mort et enterré, parce qu’il était, pensait-on, en opposition avec la messe de Paul VI » alors que, comme l’a clairement stipulé Benoît XVI en 2007 : « ce Missel n’a jamais été juridiquement abrogé » même si de nombreux prêtres et fidèles en ont été privés pendant des décennies.
c) « Cet attachement à l’ancien rite, quand il est vécu en communion avec saint Pierre de Rome, est un enrichissement inouï. Il a formé pendant deux millénaires de nombreux saints. Il a modelé pendant des siècles le visage de l’Église. Il est riche sous l’angle de ses prières d’offertoire, par ses nombreuses génuflexions en signe d’humilité : "l’homme n’est grand qu’à genoux", par la multiplicité des signes de croix avec la main pour rappeler constamment la puissance de la croix du Christ comme instrument de notre salut, par l’ensemble des gestes et symboles mystagogiques, par le mode de communion demandé aux fidèles. Ce rite nous plonge d’emblée dans le mystère insondable du Dieu invisible, nous place devant sa majesté et nous pousse à confesser humblement notre indignité devant sa transcendance. L’Eucharistie, n’est-elle pas à la fois sacrifice de louange, d’action de grâce, de propitiation et de satisfaction ? »
Paix Liturgique : En quelques lignes, qu’il précise un peu plus loin en insistant sur le caractère sacrificiel de la messe, Mgr N’Koué résume la quintessence de la liturgie latine traditionnelle et de sa valeur théologique et salvifique. Difficile de mieux dire.
  
Profitons toutefois de l'occasion pour rappeler ce que, dans le même ordre d'idées, le cardinal Sarah, Préfet de la Congrégation pour le Culte divin, écrivait dans Dieu ou rien (Fayard, 2015) : « Il est probable que dans la célébration de la messe selon l’ancien missel, nous comprenions davantage que la messe est un acte du Christ et non des hommes. De même, son caractère mystérieux et mystagogique est perceptible de façon plus immédiate. Même si nous participons activement à la messe, cette dernière n’est pas notre action, mais celle du Christ. »
d) « J’ai entendu le cardinal Bernardin Gantin dire : "Nous les Africains qui avons connu ce rite ancien, nous en avons tous la nostalgie". En effet, le prêtre y apparaît comme l’homme du sacré, l’homme qui oriente l’humanité vers le Ciel. »
Paix Liturgique : Figure de l’épiscopat africain, le cardinal Gantin (1922-2008), Béninois comme Mgr N’Koué, a été au nombre des Pères conciliaires. Préfet de la Congrégation pour les Evêques de 1984 à 1998, il fut amené, le 1er juillet 1988, à prononcer l’excommunication de Mgr Lefebvre à l’issue des sacres de 1988. En 1997, c’est lui qui consacra Mgr N’Koué évêque de Natitingou. Il n’y a donc pas lieu de douter de la véracité des propos que rapporte Mgr N’Koué. En établissant un lien direct entre « le rite ancien » et le prêtre perçu par les Africains comme « l’homme qui oriente l’humanité vers le Ciel », l’évêque de Parakou donne à la « nostalgie » évoquée par le cardinal Gantin tout son sens : cette nostalgie, c’est celle de la transcendance perdue par la forme ordinaire, dans laquelle « le prêtre est plus porté à être un animateur de communauté »...
e) « Comme vous le voyez, c’est tout catholique qui devrait aimer les deux rites : celui de saint Pie V et celui de Paul VI. Ces deux formes sont valables et doivent être célébrées avec foi et piété. "Les deux Missels romains, bien que séparés par quatre siècles, gardent une tradition semblable et égale"(PGMR n°6). Ils peuvent donc coexister pacifiquement et s’enrichir mutuellement. Ils sont comme deux frères. Et "un frère appuyé sur son frère est une citadelle imprenable" (Prov.18, 19). Il est temps qu’on cesse de s’exclure réciproquement, de se persécuter et de faire saigner inutilement le cœur du Christ. L’eucharistie n’est pas faite pour diviser mais pour unir. »
Paix Liturgique : « Il est temps qu’on cesse de s’exclure réciproquement, de se persécuter et de faire saigner inutilement le cœur du Christ. » Pour nous, qui défendons la valeur théologique et cultuelle de la forme traditionnelle, mais qui estimons qu’il faut le faire pacifiquement, nous saluons la forte exhortation à la paix liturgique et à l’unité des fidèles de Mgr N’Koué, pasteur authentiquement soucieux de toutes les âmes qui lui sont confiées. Il l’illustre par cette belle image du « frère appuyé sur son frère » tirée du livre des Proverbes. Même si ce n’est pas exactement le propos de l’évêque de Parakou, ce pourrait être une belle allégorie d’une vraie « réforme de la réforme », dans laquelle le rite réformé se renouvellerait en s’appuyant sur le rite ancien.
f) « Sans nier l’importance des langues parlées, un peu de latin ne peut que faire du bien à nos liturgies. Les Papes et les Conciles n’ont jamais cessé de recommander l’usage de cette langue à la fois immuable et universelle dans la prière officielle de l’Église. Nous faisons partie de l’Église latine, nous l’oublions trop souvent. Le latin liturgique était un facteur d’universalité et même d’unité dans l’Église d’hier. Pourquoi ne le serait-il pas dans l’Église d’aujourd’hui et de demain. Les essais d’inculturation hâtifs et superficiels, excluant trop vite le latin, ont souvent provoqué une altération de la foi catholique dans nos Assemblées. »
Paix Liturgique : « Nous faisons partie de l’Église latine. » Il fallait au moins un archevêque africain pour nous rappeler ce caractère indélébile de notre foi catholique « et romaine » ! Cette défense de la latinité par Mgr N’Koué est d’autant plus forte qu’elle fait suite à un passage dans lequel il évoque « l’ambiance inhabituelle de recueillement » qui « frappe souvent celui qui assiste pour la première fois à cette messe ». L’enjeu, selon lui, est de remédier à « l’altération de la foi » en remettant le mystère au centre de la célébration eucharistique : « Vouloir évacuer le mystère de la célébration eucharistique, c’est oublier que c’est précisément le grand mystère de la foi : "Mysterium fidei" ! » écrit-il peu avant.
g) « S’il fallait schématiser ces deux formes, ce qui est forcément réducteur, on pourrait dire que la forme ordinaire ressemble plus à la sainte Cène du Jeudi Saint, alors que la forme extraordinaire insiste plus sur le Vendredi Saint, au pied de la Croix du Golgotha. S’il y a eu ces deux moments c’est qu’ils nous sont nécessaires. Gardons-les. Dieu ne permet rien pour rien. »
Paix Liturgique : C’est en effet « forcément réducteur » mais il est évident que la messe de Paul VI a été voulue pour rapprocher le culte catholique de « la sainte Cène » des protestants. Sans rappeler les dérives auxquelles a conduit cet infléchissement, profitons-en pour méditer cet avertissement du cardinal Sarah dans Dieu ou rien : « Si les célébrations eucharistiques se transforment en des autocélébrations humaines et en des lieux d’application de nos idéologies pastorales et d’options politiques partisanes qui n’ont rien à voir avec le culte spirituel à célébrer de la façon voulue par Dieu, le péril est immense. Car, alors, Dieu disparaît. »
h) « Comment commencer à comprendre et à célébrer les rites réformés dans l’herméneutique de la continuité si l’on n’a jamais fait l’expérience de la beauté de la tradition liturgique que connurent les Pères du Concile eux-mêmes et qui a façonné tant de saints pendant des siècles" ? Au grand Séminaire "Providentia Dei" et au Monastère des Sœurs Contemplatives de Jésus Eucharistie, la forme extraordinaire est célébrée et promue. »
Paix Liturgique : Notons au passage que ce sont deux prêtres français, l’un et l’autre largement « spécialisés » dans la célébration de la forme extraordinaire, qui officient, l'un comme supérieur du Séminaire diocésain (abbé Denis Le Pivain, du diocèse d’Avignon) et l'autre comme aumônier des Sœurs Contemplatives de Jésus Eucharistie (abbé Laurent Guimon, du diocèse de Versailles).
La question posée par Mgr N’Koué sonne comme une explication aux difficultés que rencontre la « réforme de la réforme » et, notamment, à la violente fin de non-recevoir opposée à l’appel du cardinal Sarah à célébrer ad Orientem, comme aussi le coup de frein donné à la révision les traductions liturgiques en langues vernaculaires parfois très défectueuses. L'expérience prouve qu'il est vain de vouloir faire «célébrer les rites réformés dans l’herméneutique de la continuité» sans avoir offert «expérience de la beauté de la tradition liturgique que connurent les Pères du Concile eux-mêmes»! Ce n’est évidemment pas le cas de Mgr N’Koué qui, parce qu’il soutient la forme extraordinaire dans son diocèse, en particulier au séminaire diocésain, a invité dans son message pour l’Avent 2016 (à lire ici), ses ouailles à «un tournant irréversible», à savoir abandonner «la messe face à face pour mieux goûter Dieu dans le silence».

[Paix Liturgique] Rencontre avec Aurelio Porfiri: «Servir Dieu dans la liturgie au meilleur de mes capacités»

Le maestro Porfiri dirigeant un chœur
à Macao et, à droite, assis à l'orgue
de la chapelle Sixtine.
SOURCE - Paix Liturgique - lettre 582 - 14 février 2017

Lors de la conférence de presse annonçant les 10 ans du motu proprio Summorum Pontificum à Rome, le Cœtus Internationalis Summorum Pontificum a communiqué avoir commandé la création d’une œuvre musicale originale pour la messe pontificale qui sera célébrée à Saint-Pierre le samedi 16 septembre 2017, à 11 heures. Cette initiative, rare dans le paysage de la musique sacrée moderne, témoigne que la liturgie romaine traditionnelle est une source d’inspiration qui ne saurait tarir.
    
Pour en savoir plus sur cette initiative historique, nous avons rencontré le maestro Aurelio Porfiri, qui composera et dirigera cette œuvre en hommage au motu proprio du pape Benoît XVI.
I – NOTRE ENTRETIEN AVEC LE MAESTRO PORFIRI
1) Aurelio Porfiri, comment est née votre vocation musicale ?
Aurelio Porfiri : J’étais tout petit enfant quand, dans une galerie commerciale, j’ai vu un orgue électronique, de ceux qu’on voyait dans les années 80. Je l’ai mis en haut de ma liste de cadeaux pour Noël et mes parents m’ont exaucé. Tout a commencé avec ce cadeau et la passion qui me portait à passer des heures et des heures à son clavier ou à celui de l’harmonium de la paroisse pour trouver de nouvelles mélodies, de nouveaux accords, de nouvelles créations.
2) Quel a été votre parcours artistique et professionnel ?
Aurelio Porfiri : J’ai étudié l’orgue, la composition et la direction de chœur. Après mon diplôme au conservatoire, j’ai travaillé dans de nombreuses églises et basiliques romaines comme Santa Maria in Trastevere, San Crisogono, Santa Susanna et d’autres. J’ai aussi été organiste substitut à Saint-Pierre pendant plusieurs années, jusqu’en 2008, année de mon départ pour la Chine. De 2008 à 2015, j’ai en effet vécu et travaillé à Macao, une période qui m’a profondément marqué. Rentré à Rome en 2015, dans mon quartier natal du Trastevere, je me consacre désormais à des projets qui me sont chers, qu’il s’agisse de compositions, d’articles, de livres, etc.
3) Comment êtes-vous arrivé à la musique sacrée ?
Aurelio Porfiri : Je crois vraiment que cela a été un appel. J’étais dans une paroisse où l’on jouait les chansonnettes des dernières décennies et je sentais que j’avais besoin de quelque chose de plus profond, d’une nourriture plus riche. D’une rencontre à l’autre, profitant d’opportunités qui se présentaient, j’ai connu mes premières expériences de musique sacrée, et voilà !
4) En plus d’être musicien, vous êtes l’auteur de nombreux articles et livres et l’éditeur de textes liturgiques, théologiques et spirituels, Vous venez en particulier de lancer une revue de liturgie en ligne, dont le numéro 2 vient de sortir : pouvez-vous nous la présenter ?
Aurelio Porfiri : Altare Dei, c’est son titre, entend constituer un pont entre les mondes catholiques européen et anglo-saxon. La revue est à télécharger en PDF et offre les contributions de spécialistes reconnus de liturgie, de musique sacrée et de culture catholique. En outre, elle comporte à chaque fois un supplément musical avec les partitions de morceaux de musique sacrée de compositeurs contemporains. Elle est en vente sur le site Choralife.
5) En 2011, Riccardo Muti se plaignait des chansonnettes à la messe et plaidait pour le retour « au grand patrimoine musical chrétien » : selon vous, la forme extraordinaire peut-elle concourir à la restauration du chant liturgique dans les célébrations de la forme ordinaire ?
Aurelio Porfiri : Elle le pourrait si la synergie voulue par Benoît XVI existait vraiment. Mais soyons honnêtes et réalistes : cette synergie n’existe pas ! Il y a toujours deux Églises, comme c’était le cas avant Summorum Pontificum : une Église qui, de façon gramscienne, a pris le contrôle des leviers du pouvoir ; et une autre qui continue à résister, avec plus ou moins de succès...
6) Cette année marque le dixième anniversaire du motu proprio Summorum Pontificum que vous venez de citer. L’enrichissement mutuel que Benoît XVI appelait de ses vœux est-il souhaitable et possible dans le domaine musical ?
Aurelio Porfiri : Je l’espère et j’y crois beaucoup. Hélas, les résistances sont fortes et nombreuses, de toutes parts. Certaines positions sont difficiles à concilier tant certains esprits sont fermés. Je demeure toutefois convaincu de la grande justesse de l’intuition de Benoît XVI.
7) Le 16 septembre 2017, vous dirigerez en la basilique Saint-Pierre de Rome la messe des célébrations officielles du dixième anniversaire du motu proprio. Vous travaillez même à la composition d’une messe originale pour l’occasion, ce qui est rare de nos jours, qu’il s’agisse d’ailleurs de l’une ou l’autre forme du rite romain. Nous voyons dans cette initiative la preuve de l’éternelle jeunesse de la liturgie traditionnelle : est-ce bien le cas ?
Aurelio Porfiri : Non, vous ne vous trompez pas. Nova et vetera : il s’agit bien là de l’éternelle jeunesse de la Tradition qui, aujourd’hui encore, nous parle et nous invite à sortir de nos écrins l’ancien qui sert de modèle au nouveau et le nouveau qui fait revivre l’ancien. C’est un défi difficile qui m’a été lancé et je sais que j’aurai du mal à satisfaire tous les observateurs. Mais peu m’importe en fait si je parviens à être artistiquement honnête et à servir Dieu dans la liturgie au meilleur de mes capacités.
II – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE
 1) Depuis février 2016, notre édition italienne est heureuse d’offrir à ses lecteurs une série d’articles signés du maestro Porfiri qui portent sur la question du rapport entre la musique sacrée et la liturgie.Dans ces articles, Aurelio Porfiri offre, à la lueur de la constitution conciliaire sur la sainte liturgie, une réflexion argumentée qui prend appui sur le riche magistère musical des papes du XXème siècle, en particulier le motu proprio Tra le sollecitudine de saint Pie X de novembre 1903, la constitution apostolique Divini Cultus Sanctitatem de Pie XI de novembre 1928 et l’encyclique Musica Sacræ Disciplinæ de Pie XII de décembre 1955. Jusqu’ici, il a abordé les thèmes de la participation, de la solennité, de l’enrichissement du répertoire, de la distinction fondamentale entre chant religieux et chant liturgique et de leur regrettable confusion depuis la réforme liturgique, des antiphones, tandis que le prochain article portera sur le rôle missionnaire de la musique sacrée.
   
2) Les deux premiers numéros d’Altare Dei, la revue numérique dirigée par le maestro Porfiri rassemblent des auteurs qui comptent dans le paysage liturgique actuel comme le professeur Fagerberg, de l’université de Notre-Dame, qui y tient une rubrique sur la théologie de la liturgie ou le professeur Kwasniewski, promoteur infatigable de la forme extraordinaire du rite romain. Du côté musical, Monseigneur Miserachs Grau, directeur depuis 40 ans de la chapelle Liberiana de la basilique Sainte-Marie-Majeure, et l’abbé Friel, jeune organiste et compositeur du diocèse de Philadelphie, entourent Aurelio Porfiri. En plus des articles de fond, le magazine propose des rencontres comme celle avec Mgr Marchetto, historien du Concile de tendance « herméneutique de la continuité », et des témoignages comme celui du compositeur Colin Mawby. Enfin, et c’est semble-t-il la grande originalité d’Altare Dei nous disent les spécialistes de musique sacrée, chaque numéro comporte un cahier de 5 à 7 partitions de musique sacrée contemporaine. Au prix de 6 euros l’exemplaire, c’est certainement un cadeau aussi utile qu’abordable pour l’organiste de votre lieu de culte !
    
3) Dans ses réponses à nos questions 5 et 6, Aurelio Porfiri laisse transparaître un pessimisme certain. Au-delà de la sensibilité de l’artiste, avouons que cette humeur est hélas celle qui habite de nombreux catholiques vivant à Rome, ecclésiastiques comme laïcs. Le pontificat de Benoît XVI a en effet suscité un grand enthousiasme parmi les tenants de la forme ordinaire que sa démission suivie de l’arrivée du pape François, peu intéressé par les enjeux liturgiques, ont souvent transformé en déception. Forts de notre expérience du sort réservé à la liturgie traditionnelle au cours du dernier demi-siècle, nous ne pouvons qu’encourager nos frères « ordinaires » blessés par l’arrêt brutal de la réforme de la réforme – comme le sort réservé à l’appel du cardinal Sarah à célébrer ad Orientem vient de l’illustrer tristement – à ne pas se laisser démoraliser par les vents contraires. En effet, et même si le temps de Dieu n’est pas celui des hommes, quand les hommes s’emploient avec patience et constance à œuvrer ad majorem Dei gloriam, alors le Bon Dieu finit toujours par donner à leurs âmes en peine le réconfort dont elles ont tant besoin.
     
4) « On parle d'une via pulchritudinis, une voie de la beauté qui constitue dans le même temps un parcours artistique, esthétique, et un itinéraire de foi, de recherche théologique » expliquait Benoît XVI devant 263 artistes contemporains réunis dans la Chapelle Sixtine le 21 novembre 2009. Il poursuivait en citant Simone Weil : « Dans tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique de la beauté, il y a réellement la présence de Dieu. Il y a presque une incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est le signe. La beauté est la preuve expérimentale que l'incarnation est possible. C'est pourquoi chaque art de premier ordre est, par essence, religieux ». En 2015, devenu pape émérite, il confiait qu’il appliquait particulièrement cela à la musique sacrée : « La musique sacrée occidentale est pour moi la démonstration de la vérité du christianisme. Il n’est pas nécessaire de l’exécuter toujours et partout, mais il serait dommage de la faire disparaitre totalement de la liturgie. Sa présence permet une participation spéciale à la célébration et au mystère de la foi. » (discours à Castelgandofo du 4 juillet 2015)

17 février 2017

[Lettre à Nos Frères Prêtres] Neuf sondages pour l'histoire

SOURCE - Lettre à Nos Frères Prêtres - décembre 2016

Il existe une querelle dans l’Église de France. Cette querelle n’est certes pas la seule, mais elle est bien présente, et cacher la poussière sous le tapis n’aidera pas à la résoudre. Cette querelle est celle de la demande de la liturgie traditionnelle (« rite extraordinaire »). Les uns disent : « Si la messe traditionnelle était proposée de façon large et accessible, elle rallierait de nombreux fidèles ». D’autres rétorquent : « En fait, la demande est marginale et, quand on propose une telle messe, elle ne bénéficie que d’un succès d’estime ». Comment les départager?
      
On peut noter, tout d’abord, que les propositions concrètes de célébration de la messe traditionnelle sont, le plus souvent, très insatisfaisantes. Le rédacteur de ces lignes habite à côté d’un lieu où cette messe est célébrée chaque dimanche dans le cadre diocésain, et attire un nombre non négligeable de fidèles. Malheureusement, cette messe est supprimée durant l’été, ce qui disloque annuellement la communauté. Et, ordinairement, à travers la France, les conditions sont pires : célébration dans un lieu excentré, irrégulière, par des prêtres qui connaissent mal ce rite, etc. Ce n’est pas toujours le cas, mais ça l’est néanmoins souvent. Le jeu n’est donc nullement égal entre le « rite ordinaire » et le « rite extraordinaire », et permet difficilement la comparaison.
     
L’association « Paix liturgique » (www.paixliturgique.com) a tenté d’éclairer cette querelle par un autre biais, indépendant de la bonne ou mauvaise volonté des uns et des autres : celui de sonder, non pas la réalité déjà effective de la messe traditionnelle, mais la demande qui pourrait en être faite. Elle publie ainsi un petit ouvrage de 78 pages sous le titre Neuf sondages pour l’histoire.
     
Sont donc présentés et commentés trois sondages réalisés en France (successivement en 2001, en 2006 et en 2008), un sondage en Italie (2009), un en Allemagne (2010), un au Portugal (2010), un en Grande-Bretagne (2010), un en Suisse (2011) et un en Espagne (2011). Les organismes de sondage sont réputés et bien implantés dans les divers pays (Ipsos, CSA, Doxa, Harris Interactive, Démoscope). Le questionnaire, l’échantillon et la ventilation des résultats sont évidemment réalisés selon des méthodes scientifiques reconnues.
     
Les questions varient selon les époques et les lieux (suivant, par exemple, qu’on se situe avant ou après le Motu proprio de 2007), mais une question à peu près identique est posée de façon récurrente : « Si, près de chez vous, était célébrée une messe selon le rite traditionnel, y assisteriezvous ? ». Or, dans chaque pays, ou à chaque époque pour les trois sondages français, une part non négligeable des personnes sondées a répondu « Certainement » (la réponse la plus forte) ou « Probablement », avec des scores dépassant systématiquement les 25 %.
      
Nous savons que les sondages ne sont pas la réalité, mais seulement une photographie de la réalité à un instant donné. Cependant, la constance de ce haut niveau de réponses à travers le temps et l’espace constitue un fait objectif qu’un esprit sérieux ne peut omettre de considérer.

[Lettre à Nos Frères Prêtres] La ruine de la Chrétienté

SOURCE - Lettre à Nos Frères Prêtres - décembre 2016

Puisque l’Église institution (ce que Luther appelle avec mépris « la papauté ») n’existe plus comme prolongement du Christ, le croyant (par la foi-confiance) se trouve seul devant Dieu. 
   
Il est éclairé extérieurement par la Bible (qu’il doit évidemment lire personnellement, d’où la nécessité de Bibles en langue vulgaire), et intérieurement par le Saint-Esprit, qui lui permet de discerner infailliblement dans la Bible ce qui convient à sa propre vie chrétienne. Comme l’écrit justement Boileau, « tout protestant fut pape, une Bible à la main».
Le combat contre l’Église catholique
L’Église catholique romaine est pour sa part, aux yeux de Luther, « la grande prostituée de Babylone », et il faut l’attaquer et l’annihiler par tous les moyens. Luther va ainsi multiplier les pamphlets, souvent orduriers, contre le pape et l’Église. Juste avant de brûler publiquement la bulle Exsurge qui condamne quarante et une de ses fausses propositions, il publie Contre l’exécrable bulle de l’Antéchrist. Les écrits : De la papauté romaine ; Prélude sur la captivité babylonienne de l'Église ; Le discours contre la papauté qui est à Rome ; Contre la papauté romaine fondée par le diable ; L’image de la papauté (illustré de scènes grivoises par le peintre Lucas Cranach, ami de Luther, dont celle du « pape-âne ») peuvent pour leur part être résumés par ce mot de 1529 : « Sous le papisme, nous étions possédés par cent mille diables ».
      
Un certain nombre de ses disciples, poussant jusqu’au bout ses principes erronés, vont détruire systématiquement les monuments catholiques, torturer et assassiner les évêques, les prêtres, les religieux et de très nombreux fidèles, sans compter les guerres atroces qu’ils déclencheront.
La déchristianisation de la société
Puisque la « hiérarchie » de l’Église est abolie par Luther, ses successeurs remettront en cause progressivement les autres pouvoirs humains : le protestantisme est d’essence révolutionnaire. Par ailleurs, chacun étant renvoyé à sa propre intériorité, sans médiation ecclésiale, il est logique de séparer radicalement la vie religieuse de la vie politique, par la laïcisation. Il n’est donc pas étonnant que, dans l’établissement de la République laïque en France, dans la mise en place de l’école sans Dieu, dans la montée de l’anticléricalisme, dans la séparation radicale de l’Église et de l’État en 1905, finalement dans la déchristianisation systématique, on trouve nombre de protestants, voire de pasteurs, au premier rang desquels Ferdinand Buisson, collaborateur de Jules Ferry.
L’Europe à feu et à sang, par la faute de Luther
Lorsque Martin Luther meurt, le 18 février 1546, l’Europe est à feu et à sang pour de longues années, à cause de lui. Des millions d’âmes ont apostasié de la foi catholique et quitté la voie du salut en raison de ses fausses doctrines et de ses exemples pernicieux. Même si l’Église va connaître, dans les années qui vont suivre, un magnifique renouveau grâce à une pléiade de saints et au grand mouvement réformateur dont le concile de Trente est le symbole ; même si d’immenses foules vont entrer dans l’Église grâce à un splendide travail missionnaire ; malheureusement, des nations entières, aveuglées, auront suivi les erreurs et mensonges de l’ancien moine augustin, et ne reviendront pas à la vérité salutaire.
L’ennemi de la grâce du Christ
Luther aura ainsi vraiment été l’ennemi de la grâce du Christ, qu’il prétendait pourtant honorer. Ce qui nous sépare de lui est donc beaucoup plus important que ce qui pourrait nous unir à lui. C’est pourquoi aucun catholique conscient de ce qu’il doit au Christ et à l’Église ne pourra jamais louer ou honorer en quoi que ce soit Luther

[Lettre à Nos Frères Prêtres] La destruction de la morale

SOURCE - Lettre à Nos Frères Prêtres - décembre 2016

D’une façon générale, pour Luther, l’essentiel n’est pas d’éviter le péché, de combattre les tentations (c’est ce qu’il a fait durant sa période catholique, mais il estime, à tort, qu’il a échoué), puisque de toute façon l’homme reste intérieurement pécheur. Ce qui compte, c’est de s’agripper au manteau des mérites du Christ pour s’en envelopper et échapper ainsi, quoique toujours ennemi de Dieu, à la colère divine, Dieu voyant sur nous les mérites de son Fils bien-aimé.
« Pèche fortement »
C’est tout le sens de la maxime de Luther à Philippe Melanchthon, dans sa lettre du 1er août 1521 : Pecca fortiter, sed fortius fide (« Pèche fortement, mais crois plus fortement encore »). Voici d’ailleurs ce célèbre texte dans son intégralité : « Sois pécheur et pèche fortement, mais confie-toi et réjouis-toi plus fortement dans le Christ, vainqueur du péché, de la mort et du monde. Tant que nous serons ici-bas, il faut que le péché existe… Il nous suffit d’avoir reconnu l’Agneau qui porte les péchés du monde ; alors le péché ne pourra nous détacher de lui, irions-nous avec des femmes mille fois en un jour, ou y tuerions-nous mille de nos semblables ». Luther s’applique d’ailleurs à luimême cette doctrine : les bonnes œuvres, notamment les vœux monastiques, étant inutiles, il se
marie dès 1525 avec une ancienne religieuse, Catherine de Bora, dont il aura six enfants.
La bigamie de Philippe de Hesse
Il appliqua également ces principes à Philippe, landgrave de Hesse. En 1523, celui-ci s’était marié à Christine de Saxe, qui lui avait donné sept enfants. Mais il souhaitait faire un « second mariage légitime », c’est-à-dire pratiquer la bigamie. Philippe demanda donc aux chefs de la Réforme (il en était l’un des principaux soutiens) une autorisation écrite en ce sens. De nombreux indices montrent que Luther avait souvent donné oralement des autorisations de ce genre ; suivant son expression, c’étaient là des « conseils de confession ». En revanche, une autorisation écrite lui répugnait. Mais, en raison de la place que possédait dans la Réforme celui que les luthériens appelaient « le Magnanime », Luther signa avec Melanchthon, le 10 décembre 1539, cette autorisation de bigamie, que Bucer et d’autres contresignèrent ensuite. Le 4 mars 1540, le second mariage fut célébré en présence de Melanchthon, de Bucer et d’un représentant de l’électeur de Saxe.
     
Mais trop de personnes étaient dans le secret, en sorte que le bruit se répandit que Luther avait autorisé une bigamie en échange d’un tonneau de vin. Luther s’affaira pour qu’on ne reconnaisse rien, et qu’on nie l’existence de l’autorisation écrite. Le 15 juillet, il déclara aux conseillers du landgrave : « Quel mal y aurait-il à ce que, pour un plus grand bien, et en considération de l’Église chrétienne, on fit carrément un bon mensonge ? » Puis, dans une lettre à Philippe de Hesse luimême
: « S’il faut en venir à écrire, je saurai fort bien me tirer d’affaire et laisser Votre Grâce s’embourber » (cf. sur cet épisode, par exemple, Robert Grimm, Luther et l’expérience sexuelle, Labor et Fides, 1999, p. 305-311 – ouvrage publié grâce à une subvention de l’Église reformée évangélique du Canton de Neuchâtel et de l’Union synodale réformée évangélique Berne-Jura).

L’inutilité des bonnes œuvres, et en général de la morale 

On peut rapprocher de cette mise de côté de la morale la plus élémentaire le pamphlet qu’il avait publié en 1520, sous le titre La captivité de Babylone : « Tu vois comme le chrétien est riche ; même en le voulant, il ne peut perdre son salut par les plus grands péchés, à moins qu’il ne refuse de croire. L’incrédulité mise à part, il n’y a pas de péchés qui puissent le damner. Si la foi retourne aux promesses que Dieu a faites au baptisé, ou qu’elle ne s’en écarte pas, en un instant tous les péchés sont absorbés par elle, ou plutôt par la véracité divine ; car si tu confesses Dieu et que tu t’abandonnes avec confiance à ses promesses, il ne peut se renier lui-même ».