17 septembre 2018

[FSSPX Actualités] Mgr Fellay : carnets d’un apostolat au bout du monde

SOURCE - FSSPX Actualités - 15 septembre 2018

Mgr Bernard Fellay a quitté la charge de Supérieur général, mais il n’est pas pour autant en retraite anticipée ! En « tournée apostolique » en Asie du Sud-Est, du 30 août au 12 septembre 2018, l’actuel Conseiller général de la Fraternité a bien voulu confier, en exclusivité pour FSSPX.Actualités, ses notes personnelles prises sur le vif, rédigées lors d’un périple aussi riche en grâces qu’en milliers de kilomètres…

Je suis arrivé ce 30 août aux Philippines, à Cebu, reçu par l’abbé Emerson Salvador, un prêtre philippin en poste à Iloilo. Cebu est actuellement la deuxième ville du pays au niveau économique, mais historiquement, c’est ici que le christianisme a commencé et s’est développé. 

Le soir même, je peux célébrer la sainte Messe dans notre chapelle, en présence de nos fidèles. 

Le lendemain, en la fête de sainte Rose de Lima, un bateau m’emmène de bon matin sur l’île de Poro, dans l’archipel des Camotes, où sont prévues des confirmations à 10h, au sein d’un groupe de fidèles récents, mais toujours plus nombreux. 

La pluie battante me surprend alors - ayant laissé manteau et parapluie à l’hôtel -, elle décourage par sa force plusieurs fidèles d’assister à la cérémonie, mais ils sont tout de même 80 à avoir bravé les intempéries. 

Après la cérémonie, un repas local et convivial nous est servi : crabes et pila pila font ici bon ménage avec des escargots de mer, mets très prisés des autochtones. 

Le 1er septembre, de retour à Cebu, j’ai la joie de conférer le sacrement de confirmation à 44 fidèles devant une assistance nombreuse. Heureusement, le temps semble devenu plus clément : il ne fait « plus » que 34°C… 

Dans l’après-midi, c’est à bord d’un bombardier Q400 que je m’envole pour Iloilo, où l’abbé Coenraad Daniels me reçoit et me conduit dans la majestueuse église du noviciat que les lecteurs de FSSPX.Actualités connaissent bien. 

Le lendemain, dimanche 2 septembre, 16 personnes deviennent, à leur tour, soldats du Christ, en recevant le sacrement de confirmation. 

Lundi 3 septembre, fête de saint Pie X. Lever à 4h45 - un peu plus tôt qu’un jour de fête dans les prieurés de notre chère Fraternité -, car il faut se hâter de partir, une fois de plus, pour l’aéroport où un avion matinal doit me conduire à Davao, au sud des Philippines, sur l’île de Mindanao. 

Nous avons là-bas notre Prieuré, ainsi qu’une communauté de Sœurs oblates, qui devrait bientôt être érigée en noviciat. 

J’en profite pour visiter la Domus Mariae où est le secrétariat de la Milice de l’Immaculée, association qui compte actuellement 58.000 membres aux Philippines, dont 3.000 chevaliers ! 

L’après-midi au Prieuré, a été organisée une rencontre de trois heures - en mode questions/réponses - sur la crise, avec deux groupes de jeunes intéressés par la défense de la foi. 

Il s’agit de groupes qui viennent de l’Eglise officielle. Ils sont très actifs et apostoliques : allant dans les lieux publics et y disputant contre les sectes protestantes qui sont une véritable plaie dans le pays. 

Après avoir eu à peine le temps de souffler, j’ai la joie de conférer 26 confirmations, et de célébrer la messe de la fête de saint Pie X, devant 180 fidèles. 

Le 4 septembre, la matinée est occupée par un voyage en pickup pour General Santos. La route est toute neuve, comme une autoroute à quatre voies non séparées, mais très mal faite, tout en béton, très irrégulière, elle nous secoue sans ménagement, mes confrères et moi, comme des sacs de pommes de terre... 

J’arrive à General Santos vers midi, où je découvre notre nouvelle église, qui n’est pas encore achevée, mais qui peut déjà accueillir plus de 500 fidèles : c’est là que l’ACIM - qui a collaboré à la construction - possède son quartier général et ses bureaux. 

Le soir, je procède à 38 confirmations suivies de la messe solennelle de la Sainte Trinité. Ensuite, un repas est servi dans des abris provisoires, destinés à devenir, avec le temps, des locaux destinés à l’enseignement du catéchisme. 

La communauté des fidèles de General Santos compte environ 400 personnes, dont 220 assistent régulièrement à la messe dominicale. 

Mercredi 5 septembre : lever à 4h20. Des fidèles viennent me chercher à 5 heures pour me conduire à l’aéroport, afin de prendre l’avion qui doit me conduire au nord de Mindanao, à Cagayan-de-Oro. 

Réception splendide à l’aéroport avec une banderole de bienvenue, à mon nom. Les confirmations sont prévues à 17h : 57 personnes, en grande majorité des jeunes, reçoivent ce sacrement, et assistent ensuite, en compagnie de 200 fidèles, à la messe solennelle dans une salle de gymnastique louée pour l’occasion. 

Après un « petit en-cas » - qui se révèle être un repas de fête - et plusieurs séances de photos qui m’ont paru interminables, je rentre à l’hôtel un peu avant 22h, sachant que le lendemain il me faudra partir à 4h30 pour la prochaine destination : Tacloban. 

Après un voyage d’une journée en avion puis voiture, je célèbre la messe le soir, à Bato, où se trouve notre centre de messe. Le lendemain, j’ai la joie d’imprimer le caractère de soldat de Jésus-Christ dans l’âme de 42 confirmands : des jeunes pour la plupart, une fois encore. 

J’ai trouvé la communauté de Bato très attachante : la plupart de nos fidèles sont des gens simples et vrais, issus de la campagne, très dévots et bien instruits. 

Le lendemain, 8 septembre, en la fête de la Nativité de la Vierge, je m’envole à 5h15 pour Manille, qui marquera la fin de mon périple philippin. Dans la capitale, 37 confirmands viendront recevoir l’onction du Saint-Chrême sur leur front, au milieu d’une assistance de 400 fidèles. 

Le soir même il me faut partir pour l’Indonésie - pour Balikpapan, plus exactement - où le lendemain, 18 fidèles recevront le sacrement de confirmation. 

Le 11 septembre, ultime escale de mon apostolat estival en Asie, à Singapour afin de conférer une fois de plus - mais toujours avec la même joie - une vingtaine de confirmations et faire plus ample connaissance avec les fidèles attachés à notre chère Fraternité. 

Enfin, c’est vers 2h du matin, le 12 septembre 2018, que je m’envole de Singapour pour Zürich, épuisé, mais heureux d’avoir pu apporter la Tradition au bout du monde, à des âmes ardentes qui ont soif de Jésus-Christ et de son Eglise. 

Seigneur, donnez de saints prêtres missionnaires à notre Fraternité ! 

[FSSPX Actualités] Prises de soutane au séminaire de la Fraternité Saint-Pie X en Argentine

SOURCE - FSSPX Actualités - 17 septembre 2018
Dans la matinée du dimanche 16 septembre 2018, lors de la grande messe de 10 heures, l’abbé Álvaro Calderón, sous-directeur du séminaire Notre-Dame Corrédemptrice de la Reja (Argentine), a donné la soutane à sept séminaristes de la première année de spiritualité.

Dans son homélie, le célébrant a évoqué devant les séminaristes l'amour pour le sacerdoce et le détachement du monde que signifie la soutane. Ce sobre vêtement ecclésiastique manifeste leur consécration à Dieu.

Les séminaristes sont au nombre de sept : 3 Brésiliens, 2 Argentins, 1 Espagnol, 1 Mexicain.

Dans moins d’un mois, le 6 octobre, auront lieu les cérémonies de la tonsure, des ordres mineurs et du sous-diaconat. Ces ordres, qui sont autant de degré vers le sacerdoce catholique, seront conférés par Mgr Bernard Fellay, évêque auxiliaire et conseilller général de la Fraternité Saint-Pie X.

[Michel-Félix Tremblay - Radio Canada] Le retour de la messe en latin à Matane?

SOURCE - Michel-Félix Tremblay - Radio Canada - 17 septembre 2018

Un groupe catholique ultra-conservateur pourrait occuper l'église Saint-Jérôme de Matane, qui est menacée de fermeture.

La Fraternité sacerdotale Saint-Pierre (FSSP) a été approché par un groupe de citoyens de Matane qui souhaite éviter la fermeture du bâtiment. La Fabrique Coeur-Immaculé-de-Marie a annoncé que la dernière messe serait célébrée le 7 octobre.

Joint au téléphone, un responsable de la FSSP a confirmé que l'église Saint-Jérôme pourrait constituer une option intéressante. Par contre, rien ne pourra se faire sans la permission de l'Archevêque de Rimouski, Monseigneur Denis Grondin.

Cette fraternité est présente dans une vingtaine de pays et célèbre la messe en latin, dos aux fidèles, dans plus de 200 églises dans le monde, dont l'église Saint-Zéphirin-de-Stadacona, à Québec.

Ses membres sont hostiles aux changements apportés par le concile de Vatican II en 1963. Ils prônent des valeurs traditionnelles et conservatrices, entre autres concernant l'homosexualité et la place des femmes.

À cet égard, on peut lire sur le site web de la FSSP de Québec que le Cercle des Gentlemen catholiques tient des rencontres, essentiellement masculines, à l'église Saint-Zéphirin. Dans une invitation publiée en 2015, il est écrit que l'intrusion des filles dans le sanctuaire n'a fait qu'accroitre le désintérêt de la gente masculine pour le service liturgique.

On y lit aussi qu'il convient aux hommes de remettre à l'honneur la pratique de vertus essentiellement masculines en vue d'exercer un authentique leadership dans l'Église.

Pour le spécialiste des nouvelles formes religieuses, Alain Bouchard, les valeurs véhiculées par la Fraternité sacedotale Saint-Pierre se rapprochent du Québec des années 1940 et 1950.
Si on avait à mettre une échelle d'intensité et de rapport à la tradition, on pourrait parler d'ultra-conservatisme. 
Alain Bouchard, coordonnateur, Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse, Université Laval
Alain Bouchard observe que les groupes conservateurs sont ceux qui obtiennent le plus de succès actuellement au sein de l'Église catholique.
Cette structure là est réconfortante pour certains, donc ils vont avoir tendance à laisser leur emploi ou quitter leur patelin pour se rapprocher de l'environnement de ce groupe là.
Alain Bouchard, coordonnateur, Centre de ressources et d'observation de l'innovation religieuse, Université Laval
Monseigneur Grondin a refusé nos demandes d'entrevues et n'a pas voulu indiquer si l'option de céder la gestion de l'église à une fraternité constituait une option valable.
La Ville de Matane ne chauffera pas l'église cet hiver
Récemment, la Fabrique Coeur-immaculé-de-Marie a demandé à la Ville de Matane de payer les coûts de chauffage de l'église pendant l'hiver. L'objectif est que le bâtiment ne se détériore pas pendant que la Ville étudie la possibilité d'y aménager une salle de spectacle, ou tout autre projet.

Le maire Jérôme Landry a rapidement fermé la porte à une implication financière de la Ville.
On n'est pas propriétaire donc ce serait difficile de payer le chauffage. 
Jérôme Landry, maire de Matane
Le maire souhaite que la Fabrique maintienne un minimum de chauffage cet hiver et espère qu'un projet permette de sauver le bâtiment bientôt. La Ville pousuit sa réflexion quant à la possibilité de convertir la plus vieille église de Matane en salle de spectacle, comme le souhaite la Fabrique.

13 septembre 2018

[Abbé Christian Thouvenot - FSSPX Actualités] Histoire de la démission de Mgr Lefebvre

SOURCE - FSSPX Actualités - 11/13 septembre 2018

Lors de sa réception à l’Académie française, le 15 décembre 2005, l’anthropologue et philosophe René Girard a prononcé l’éloge de son prédécesseur, le dominicain Ambroise-Marie Carré. En une courte phrase, il a décrit « tout ce que le chaos post-conciliaire dilapidait – le sens du péché, l’engagement sans retour, l’amour du dogme catholique, le mépris des polémiques vaines » (René Girard et Michel Serres, Le Tragique et la Piété, le Pommier, 2007, pp. 14-15.). Il a aussi évoqué ces « activités brouillonnes » auxquelles tout un clergé s’adonna avec passion, « à l’époque où tous les ambitieux mettaient une majuscule au mot “contestation” ». Nous étions en 1968.

Il y a cinquante ans, au milieu de « la rage de chambardement déclenchée par le Concile », un homme eut la lourde tâche de convoquer un Chapitre de mise à jour de sa congrégation religieuse afin de l’adapter à l’air du temps. Monseigneur Marcel Lefebvre était alors le Supérieur général des Pères du Saint-Esprit et, au milieu du chaos dilapidateur, des activités brouillonnes, de la contestation et du chambardement, il préféra se retirer.

L’histoire de la démission forcée du Supérieur de l’une des plus importantes congrégations religieuses de l’Eglise est une page révélatrice de la crise que celle-ci traverse.
Largement élu six ans plus tôt

En 1968, Mgr Lefebvre est Supérieur de sa congrégation depuis six ans. Elu largement par ses pairs le 26 juillet 1962, dès le second tour de scrutin, le pape Jean XXIII agrée l’élection deux jours plus tard. L’ancien archevêque de Dakar, devenu évêque de Tulle six mois plus tôt, quitte son diocèse de Corrèze et s’installe à Paris, rue Lhomond, alors siège de la Maison généralice des Pères Spiritains. Assistant au trône pontifical et membre de la Commission préparatoire du concile Vatican II, son élection à la tête de sa congrégation coïncide avec l’ouverture de cette assemblée. Tout au long des cinq sessions du Concile, il tiendra au courant les membres de sa famille religieuse de l’évolution des débats, des textes adoptés, des décisions prises.

La présente étude n’entend pas reprendre l’ensemble des interventions de Mgr Lefebvre au Concile. Le lecteur les trouvera réunies dans le volume J’accuse le Concile (éditions Saint-Gabriel, 1976). Mais il s’agit de comprendre comment, en l’espace de six années, la situation était devenue inextricablement intenable. Élu en 1962, Mgr Lefebvre hérite en effet d’une situation délicate, qui laisse entrevoir toute la difficulté qu’il y a à gouverner un institut en proie aux tiraillements et aux remises en question de l’après-guerre. 
Un mandat par vent contraire
Des clivages et une ambiance délétère se sont développés, surtout en France, et particulièrement à Chevilly-Larue, le principal scolasticat de la congrégation. Les auteurs modernisants et les expériences d’auto-gestion et d’auto-formation s’y développent dangereusement. Mgr Lefebvre entreprend d’y mettre un terme. Il exige la purge de la bibliothèque où l’on trouve les ouvrages condamnés du père Congar et du père Chenu. Il mute le père Fourmond qui prétendait supprimer l’apologétique et le traité de la Vierge Marie de son cours de théologie. Au printemps 1963, il adresse des directives précises aux Supérieurs des grands scolasticats, les enjoignant « d’écarter des postes de professeurs tous ceux qui seraient imbus d’idées modernistes ». Il les exhorte à user de discernement dans le choix des prédicateurs de retraite, des conférenciers, des revues : « Nous devons éviter tout ce qui tend à miner le respect de l’Eglise, du pape, tout ce qui minimise la vérité historique des Ecritures, la valeur de la Tradition, les notions fondamentales de la morale et du péché, de la responsabilité personnelle ; éviter l’envahissement de l’esprit du monde dans les communautés religieuses » (Mgr Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, Clovis, 2002, p. 365).

Mgr Lefebvre renouvelle le corps professoral des scolasticats, en particulier les préfets des études. En philosophie, il dénonce « le grand mal de notre époque, qui est l’idéalisme et le subjectivisme. Seule, la philosophie thomiste nous donne la connaissance du réel ». En théologie, il insiste « sur l’importance du magistère, sur la Tradition et ses relations avec le ministère des sacrements et du sacrifice ». Il prescrit la lecture des principales encycliques et documents pontificaux de Pie IX à nos jours, spécialement ceux de saint Pie X. 

En liturgie, il recommande de s’en tenir aux prescriptions romaines, d’éviter « tout ce qui vient d’initiatives personnelles de soi-disant liturgistes », de garder la langue de l’Eglise, de ne jamais mêler la paraliturgie à la liturgie, de ne pas célébrer la messe face au peuple, de ne pas communier debout.
Un vent de réforme qui devient tornade
A la fin de l’année 1963, il insiste à nouveau sur la situation très préoccupante qui règne dans certaines maisons spiritaines. Mgr Tissier de Mallerais relève le tableau ahurissant que le prélat en dresse : « Ruine de l’autorité, liberté effrénée, droit de tout juger et critiquer, absence d’humilité. Plus de respect pour les confrères, pour l’autorité et pour eux-mêmes. Plus de modestie dans la tenue, dans les regards, dans les lectures et la T.V. (…) Le mépris des traditions. L’abandon du latin, du chant grégorien. L’abandon de la philosophie et de la théologie scolastiques ».

Malheureusement, si Mgr Lefebvre est lucide sur la situation, il manque cruellement d’hommes décidés, capables de mettre en œuvre les réformes nécessaires. Si, à Chevilly, il a accepté la démission du recteur et le remplacement de trois professeurs, le nouveau recteur, nommé à la rentrée 1964, reconnaîtra avoir trahi sa confiance : « Je l’ai trompé en adoptant des méthodes qui n’étaient pas les siennes : les scolastiques étaient mes frères, pas mes inférieurs ! » Cette attitude est révélatrice du manque de capacité à exercer « une autorité vraiment paternelle, c’est-à-dire forte et formatrice, et à résister à l’engouement pour la nouvelle théologie et les méthodes pédagogiques révolutionnaires » (Mgr Tissier, p. 368).

Dans ces années du Concile, la direction que Mgr Lefebvre entend insuffler est de plus en plus ouvertement contestée au sein même de sa congrégation et sous la pression des autres évêques, surtout français.
Un Supérieur contesté

Membre du Cœtus internationalis Patrum, cette réunion de Pères conciliaires conservateurs qui s’efforcent de contrecarrer les menées progressistes et de résister aux imprécisions et opinions erronées qui s’expriment dans l’aula, Mgr Lefebvre ne fait pas l’unanimité chez les siens. Beaucoup regrettent que le Supérieur général de leur congrégation prenne partie en s’opposant aux novateurs. D’autant qu’il n’est pas le seul évêque spiritain à participer au Concile.


Ils sont quarante-six évêques spiritains à participer aux sessions. Onze d’entre eux, tous de langue française, font part de leur malaise grandissant au fur et à mesure que leur supérieur s’affirme comme une voix discordante. Ils élaborent un document où ils évoquent les « réflexions désobligeantes » qu’ils entendent de la part des évêques et cardinaux français présents à Rome, dont beaucoup séjournent d’ailleurs au Séminaire français. Le 30 novembre 1963, ces onze évêques exposent leurs griefs à Mgr Lefebvre, lui reprochant pêle-mêle son soutien à Verbe, la revue de la Cité catholique, ses critiques contre le journal La Croix, l’organe des évêques de France, sa lettre sur le port de la soutane, qui ne correspond guère à l’air du temps puisqu’elle va à rebours des dispositions de l’épiscopat français autorisant le clergyman, le départ du père Lecuyer du Séminaire romain, ou encore le choix du chanoine Berto, qui n’est pas spiritain, comme conseiller théologique pour l’assister au Concile. Enfin, ils lui reprochent ses prises de position publiques au Concile (cf. Philippe Béguerie, Vers Ecône, Desclée de Brouwer, 2010, pp. 255-257).

Ses rappels sur l’esprit sacerdotal, la nécessité de la prière, la vie religieuse et apostolique, ses mises en garde contre le communisme, le laïcisme et le matérialisme ne correspondent pas davantage à l’esprit qui anime l’aggiornamento conciliaire.

L’heure est à la remise en cause générale des méthodes d’apostolat et d’organisation missionnaire. Outre les innovations liturgiques et l’ouverture inconditionnelle à toutes les formes d’expérience, les religieux s’enthousiasment pour la psychologie et la psychanalyse. Le maître mot consiste à rechercher l’épanouissement personnel, comme l’explique bien Luc Perrin dans son étude (« Mgr Lefebvre, d’une élection à une démission », in Histoire, monde et cultures religieuses, n° 10, juin 2009, p. 165). Emblématique est la crise que traverse la province spiritaine de Hollande, où se vident en quelques années scolasticats, noviciats et séminaires. L’habit, les règles, les prières communes, la liturgie, l’émission et la fidélité aux vœux : tout est abandonné ou transformé (cf. Côme de Prévigny, « Mgr Lefebvre : d’un chapitre à l’autre », in Fideliter n°244, p. 74). Un vent révolutionnaire souffle désormais.
Pour un véritable aggiornamento
Pour l’heure, Mgr Lefebvre s’engage loyalement, après la promulgation du décret Perfectae caritatis le 28 octobre 1965, dans la réforme de sa Congrégation. La circulaire qu’il signe le 6 janvier 1966 enjoint les supérieurs locaux de faire étudier les textes conciliaires et de rassembler les suggestions qu’ils suscitent en vue d’un Chapitre général administratif. Dans ce but, il crée quatre commissions pour préparer les réformes de la législation, de la formation, de la discipline religieuse et de l’apostolat. Mais, toutes ces réformes, il entend les conduire pour favoriser un « véritable aggiornamento de la congrégation dans le sens des vertus religieuses ».

Alors que l’on parle couramment « d’auto-éducation et d’auto-formation », Mgr Lefebvre s’élève avec force contre cette « démission de l’autorité dans ce qui est le propre de sa fonction », contre « le manque de réalisme, qui aboutit au désordre, à l’indiscipline et est une prime donnée aux audacieux et aux têtes fortes, qui a pour conséquence le mépris des bons sujets, humbles et soumis ».

« Notre aggiornamento, faisons-le non dans le sens d’un néo-protestantisme destructeur des sources de sainteté », mais « enflammés des saints désirs qui ont animé tous les saints qui ont été des réformateurs, des rénovateurs parce qu’ils ont aimé Notre-Seigneur sur la Croix, exerçant l’obéissance, la pauvreté, la chasteté ; ils y ont acquis un esprit de sacrifice, d’oblation, de prière qui les a transformés en apôtres » (Mgr Tissier, p. 387).

Malgré le souci de contrôler la portée des réformes conciliaires, un laisser-aller général se répand dans la congrégation. C’est d’abord la discipline de la vie religieuse qui est atteinte, mais aussi de nombreux abandons et le manque de persévérance des candidats, la dépréciation de la vie de prière et de la contemplation au profit de l’activisme dans la réalisation des œuvres. Pour pallier cette situation, Mgr Lefebvre élabore au début de l’année 1967 un projet ambitieux afin de mieux former les membres et de mieux les préparer au sacerdoce et à la vie religieuse missionnaire.

Cependant, la préparation du Chapitre va bon train. Il en confie le bon déroulement et les travaux au Padre Pio auquel il rend visite le lundi de Pâques 1967. Le saint capucin voyait d’un mauvais œil les changements qui devaient conduire sa propre famille à rédiger de nouvelles constitutions. Le 12 septembre 1968, il devait écrire au pape Paul VI ces lignes qui en disent long : « Je prie le Seigneur que l’Ordre des capucins continue dans sa tradition de sérieux et d’austérité religieuse, de pauvreté évangélique, d’observance de la Règle et des Constitutions, tout en renouvelant dans la vitalité et l’esprit intérieur selon les directives du concile Vatican II ». Autant vouloir résoudre la quadrature du cercle… Cette attitude révèle le déchirement que connaissent tant de catholiques dans ces années-là.
L’année de tous les dangers

Le 7 mars 1968 paraît dans l’hebdomadaire Rivarol un article de Mgr Lefebvre intitulé : « Un peu de lumière sur la crise actuelle de l’Eglise ». Cette prise de position provoque des remous parmi les membres de la congrégation du Saint-Esprit. Le Supérieur général y dénonce les « doctrines qui mettent en doute les vérités jusqu’ici estimées comme les fondements immuables de la foi catholique », et se montre consterné de les voir se répandre à l’intérieur de l’Eglise par l’action de ses ministres. Il rappelle le fondement divin de l’institution de l’Eglise et l’assistance du Saint-Esprit promise au magistère pour repousser les erreurs et les hérésies. Il fustige les « efforts conjugués des communistes et des francs-maçons pour modifier et le magistère et la structure hiérarchique de l’Eglise ». Aux yeux de ceux-ci, le collégialisme et l’esprit de démocratisation sont le grand moyen de « ruiner la foi en corrompant le magistère de l’Eglise, (d’) étouffer l’autorité personnelle en la rendant dépendante de multiples organismes qu’il est beaucoup plus aisé de noyauter et d’influencer ».

Mgr Lefebvre rappelle comment le Christ a demandé à des personnes, les Apôtres, de paître son troupeau et non à une collectivité. Le magistère ne saurait être soumis à des majorités. Sur le plan de l’enseignement comme du gouvernement, la collégialité paralyse l’autorité et affadit le sel de l’Evangile : « Il a fallu arriver à notre temps pour entendre parler de l’Eglise en état de Concile permanent, de l’Eglise en continuelle collégialité. Les résultats ne se sont pas fait attendre longtemps. Tout est sens dessus-dessous : la foi, les mœurs, la discipline ». Les effets se font déjà sentir : « La puissance de résistance de l’Eglise au communisme, à l’hérésie, à l’immoralité a considérablement diminué ».

Pour lucide et clairvoyant qu’il soit, l’article est âprement discuté dans la congrégation et vaut à son auteur ou au Provincial de France plusieurs courriers de protestation. Au séminaire de Chevilly, directeur, professeurs et étudiants font part de leur malaise et de leur rejet. Le père Hirtz, conseiller général, écrit le 12 avril au père Morvan, Provincial de France, combien il comprend et partage les diverses réactions qui se sont manifestées. Il estime que les déclarations du Supérieur général, qui s’exprime publiquement dans un journal « classé », « causent un préjudice grave, sèment la division et le désarroi parmi les membre de la Congrégation et, hélas, compromettent la réussite de notre prochain Chapitre général » (Béguerie, p. 405).
L’ouverture du Chapitre 
C’est dans cette atmosphère que s’ouvre le Chapitre général à Rome, le dimanche 8 septembre 1968.

Au cours de son compte-rendu, Mgr Lefebvre propose plusieurs réformes, comme de donner aux Assistants et Conseillers généraux davantage de responsabilités, de réorganiser les provinces, de reculer la date de la profession religieuse, d’admettre des aspirants missionnaires non religieux, etc. Il présente aussi la démission du Conseil général, mais cela ne saurait signifier que la congrégation se retrouve sans tête.

En fait, le Chapitre devait être purement administratif, les supérieurs ayant été élus en 1962 pour un mandat de douze ans. Mgr Lefebvre entendait s’y tenir mais à partir de 1967 il envisage l’éventualité de présenter sa démission. Après une entrevue avec le cardinal Antoniutti, préfet de la Congrégation des Religieux, le 14 mars 1968, il écrit à ce dernier le 7 mai sa décision de se démettre de ses fonctions. En effet, il lui aurait été difficile de se maintenir alors que ses Assistants lui annonçaient leur intention de démissionner dès l’ouverture du Chapitre, "quoi qu’il arrive" (Perrin, p. 167). 

Dès la première séance de travail, le lundi 9 septembre, les capitulants neutralisent les pouvoirs du Supérieur général dans la conduite du Chapitre. Pour ce faire, ils abolissent d’abord la règle de la majorité des deux tiers prévue par les Constitutions. Une majorité absolue suffit alors pour adopter la motion suivante qui relègue le Supérieur général à un rôle de président d’honneur tandis que la direction est confiée à une commission centrale élue. Mgr Lefebvre proteste en demandant que le Supérieur général soit président de droit de cette Commission chargée de conduire les travaux du Chapitre. Finalement, sa demande est rejetée par 63 voix contre 40 le mercredi 11 septembre. Un véritable camouflet.

Par contre, les capitulants acceptent par 54 voix contre 52 la présence du Secrétaire général. Quelles que soient les dénégations postérieures, il était clair que le Chapitre s’organisait de manière démocratique afin de « se réformer en profondeur par un retour à l’Evangile, aux fondateurs, et par une adaptation adéquate au monde d’aujourd’hui » (rapport du Père Morvan sur le départ de Mgr Lefebvre). 

À 11h30, le premier Assistant annonce qu’il préside la séance tandis que Mgr Lefebvre quitte le Chapitre. Les travaux se poursuivent dans une atmosphère particulière. Le règlement en vigueur est suspendu ; le secret des délibérations aboli ; le noviciat est remplacé par des temps de formation spirituelle et des stages ; l’obéissance cède le pas à la coresponsabilité, au dialogue, au travail en équipe et à la dynamique de groupe ; la mission devient « dialogue de salut » dans l’esprit œcuménique du moment. Quelques étudiants et jeunes pères lancent un appel au Chapitre en tant qu’« experts de la mentalité des jeunes », et cet appel est reçu par un vote favorable (Béguerie, p. 442). 

Le 30 septembre, à l’assemblée générale de 16h, Mgr Lefebvre réapparaît et lit un texte qu’il a préparé lors d’un séjour à Assise, où il s’était retiré pour réfléchir et prier. Il exhorte ses confrères à demeurer fidèles à l’esprit du Père Libermann et à rechercher la sainteté qui est essentiellement apostolique. Les moyens pour y parvenir sont « la vie religieuse et la vie de communauté, qui réalisent la vie d’abnégation, la vie d’oraison, la vie de charité fraternelle… » Il regrette l’état d’esprit qui se répand et conduit à rejeter ces moyens : « contre la vie d’obéissance, de prudence vis-à-vis du monde, de véritable détachement des biens et facilités de ce monde, contre les réalités de la vie de communauté qui nous mortifient et nous obligent à la pratique de la charité, qui nous invitent à la vie de prière et d’oraison, leur individualisme, leur égoïsme, leur soif de liberté, d’indépendance, a prévalu ».

Le 4 octobre, le Supérieur général démissionnaire se rend à la Sacrée Congrégation des Religieux. En l’absence du Préfet, le cardinal Antoniutti, il est reçu par Mgr Mauro, le nouveau secrétaire. Mgr Lefebvre lui explique comment il n’est plus membre d’aucune commission et qu’il se retrouve simple spectateur de la révolution en cours. Le secrétaire lui répond : « Vous comprenez, après le Concile, il faut comprendre… Je vais vous donner un conseil que j’ai donné, justement, à un autre Supérieur général qui est venu me faire les mêmes réflexions : “Allez donc, lui ai-je dit, faire un petit voyage aux Etats-Unis, cela vous fera du bien”. Quant au Chapitre et même aux affaires courantes, laissez-les au soin de vos Assistants ! » (Mgr Tissier, p. 396). L’autorité du Supérieur général s’effondre parce qu’elle n’est pas soutenue. Il n’y a plus qu’à jeter l’éponge. La messe est dite !
Pour l’honneur de Mgr Lefebvre
Au cours du Chapitre, rares furent ceux qui prirent la défense de Mgr Lefebvre et de l’autorité du Supérieur général. Luc Perrin cite la belle déclaration du Père brésilien Cristovao Arnaud Freire, prononcée le 20 septembre : « Le but du Chapitre est l’adaptation, non la destruction… Il est surprenant d’entendre des critiques contre le Pape, les évêques et les Supérieurs, de la part de prêtres qui sont parmi nous, mais qui en fait sont des ennemis de l’Eglise et se laissent entraîner par leurs passions. Dès le début, le Chapitre a été dominé par un groupe de pression animé de griefs personnels contre Mgr Lefebvre et incapable de distinguer entre celui-ci et le Supérieur général… Ce Chapitre est en fait un conciliabule. C’est pourquoi il a décidé de s’en retirer et de retourner dans sa brousse, se contentant de prier Notre-Dame de Fatima pour les auteurs de tout ce mal ».

Mgr Lefebvre continue de s’occuper des affaires courantes et s’efforce d’entretenir avec tous des relations cordiales. Il fait même des suggestions au Chapitre concernant la nature et la fin de l’institut. Finalement, le père Joseph Lecuyer est élu Supérieur général le 28 octobre. Le 1er novembre, Mgr Lefebvre quitte la Maison généralice et trouve refuge à l’Institut du Saint-Esprit, rue Machiavelli. Ainsi s’achève son supériorat, qui ne put résister à la tourmente conciliaire.

Le dernier acte public de Mgr Lefebvre sera d’apparaître à l’audience accordée par le pape Paul VI aux membres du Chapitre le 11 novembre 1968. Il se retire alors définitivement. La Providence a ses desseins. Un jour, il avait confié au père Michael O’Carroll : « Si jamais je dois quitter la Congrégation, je fonderai un séminaire international et, dans les trois ans, j’aurai cent cinquante séminaristes » (Mgr Tissier, p. 397). Une nouvelle page allait s’ouvrir. Elle s’écrirait à Ecône.

Abbé Christian Thouvenot

[François Hoffman - Monde & Vie] Fraternité Saint-Pie X : un changement de cap ?

SOURCE - François Hoffman - Monde & Vie - 6 septembre 2018

Il a été ordonné en 1996 et provient d’Italie. Il était un parfait inconnu pour les journalistes, mais aussi pour les observateurs de la mouvance traditionnelle. Qui est l’abbé Davide Pagliarani ? Il s’est occupé du district d’Italie de la FSSPX et a exercé son ministère en Argentine et à Singapour. Il est un peu à l’intersection de deux générations : celle des jeunes prêtres et l’ancienne, qui a encore connu Mgr Lefebvre. Sur le plan générationnel, son élection peut déjà représenter un compromis. Un petit indice sur son profil. 
     
Mais pour beaucoup, l’élection par le chapitre général de la FSSPX a été une surprise, voire une douche froide. On pensait pourtant la “ligne” Fellay suffisamment légitime et enracinée. Pour certains, il y aurait comme une sorte de “complot” au sein de la FSSPX. À sa manière, l’élection du chapitre équivaudrait au conclave de 2013 qui vit l’élection du pape argentin. Comme si face à la nouvelle ligne pontificale, qui rebute et déconcerte au-delà même des rangs traditionalistes, la FSSPX se crispait. L’élection aurait été préparée par des acteurs influents, et ce bien avant que le chapitre ne se réunisse. Le nom de Mgr Alfonso de Galarreta, cet autre évêque de la FSSPX qui a lui aussi fêté ses 30 ans d’épiscopat, apparaît sans peine dans les analyses. Sans étonnement, il devient assistant du supérieur général avec l’abbé Christian Bouchacourt, le seul Français de la nouvelle équipe. Il y a bien une nouvelle donne à Écône. Comme dans tout changement d’ordre politique, on a assisté aussi à des nominations et à des évictions symboliques. Ainsi, l’abbé Alain Nely a été évincé du district d’Italie et l’abbé Benoît de Jorna rapidement nommé au district de France. 
     
Cependant, la surprise a été telle que deux jours après ce flot de décisions, deux membres du Conseilsont nommés: l’abbé Franz Schmidberger, supérieur de 1982 à 1994 et Mgr Bernard Fellay, qui le fut de 1994 jusqu’à cette année. Comme si la nouvelle direction éprouvait le besoin de s’entourer de deux fins connaisseurs des milieux romains, réputés favorables à un accord avec le pape. En effet, la nouvelle direction semble moins appareillée dansle dossier des relations avec Rome. 
     
L’élection de cet été traduit aussi un changement dans la représentation géographique de la FSSPX.Aprèsle Suisse et l’Allemand, Écône fait le choix d’un Italien, opérant une sorte de déplacement géographique de son centre de gravité. À l’exception de l’abbé Bouchacourt, les nouveaux dirigeants ne sont pas issus des bastions dynamiques de la Tradition. Ainsi, le monde américain semble encore ignoré et sous représenté, alors que ces zones de pêche limitées pour la Tradition que sont l’Italie, l’Argentine ou l’Espagne sont bien là. Il s’est donc passé quelque chose à Menzingen, l’inamovible maison générale de la Fraternité en Suisse. À ces constats peut probablement s’ajouter une probable réaction face à l’usure des deux longs mandats de Mgr Fellay. Certains en ont pris ombrage, ce qui est, somme toute, assez humain. La FSSPX entrerait-elle dans une phase de « naphtaline », se coupant un peu plus de la vie de l’Église pour cultiver ses propres fondamentaux ? Il est extrêmement risqué de le pronostiquer, car les choses sont plus complexes et les marges de la nouvelle équipe assez limitées face aux évolutions ecclésiales.
Le statut par morceaux de la FSSPX : l’acquis bergoglien ?
La FSSPX discute depuis l’an 2000 avec Rome. Or, en 18 ans, il y a eu beaucoup d’évolutions redevables aux démarches de Mgr Fellay, à l’action de Benoit XVI etsurtout, dans un paradoxe apparent, aux initiatives de François. L’abbé Pagliarani ne pourra que les prendre en compte. 
     
Outre la levée des excommunications des évêques ordonnés par Mgr Lefebvre, il faut compter les différentes « pièces » accumulées qui font que la FSSPX dispose aujourd’hui d’un véritable statut par morceaux.Au fur et à mesure des années, les éléments du puzzle canonique se sont accumulés. Cela permet à la Fraternité d’agir avec le tampon ecclésial jusque danssa vie quotidienne. Il y a bien sûr la question des confessions et des mariages. À ce titre, répondant aux ouvertures romaines, tous les évêques de France, sauf trois, ont donné des facultés aux prêtres de la FSSPX afin qu’ils disposent d’une juridiction pour marier. Récemment, lors d’une réunion de prêtres de la FSSPX, l’abbé Jean-Michel Gleize aurait rappelé la nécessité de disposer de pouvoirs de la part de l’évêque diocésain sous peine de nullité du mariage. Un appel à ne plus agir en vase clos. 
    
Quant aux confessions, à l’issue du Jubilé de la miséricorde, le pape François a établi à titre permanent la faculté pour les fidèles de la FSSPX de recevoir validement et licitement l’absolution sacramentelle de leurs péchés (lettre apostolique Misericordia et misera du 20 novembre 2016). 
    
La FSSPX peut aussi juger en premier ressort ses prêtres. Enfin, ses ordinations ne sont plus considérées comme illégitimes au regard de Rome. En effet, elle s’est montrée moins rigide que certains évêques diocésains lors de récentes ordinations sacerdotales. Concernant les autres aspects de la vie comme l’exemption des vœux des religieux ou la réduction à l’état laïc des prêtres, la FSSPX a fait le choix de recourir aux congrégations romaines. Aujourd’hui, il est impossible d’affirmer que la FSSPX vit dans un état d’apesanteur canonique. 
     
Au passage, sur ce point, on peut regretter que le travail de Mgr Fellay n’ait pas été salué. Mais on voit difficilement l’abbé Pagliarani et ses proches revenir sur ce mouvement constant de rapprochement avec Rome, surtout quand cette dernière a fait preuve de bienveillance en mettant en veille ses exigences doctrinales. Il ne reste en fait que peu de choses pour que le statut soit complet. Si : l’existence d’un tribunal d’appel (Rome jugerait alors en cassation) ou encore la nomination à vie du supérieur (qui n’est en aucun cas dans les statuts rédigés par Mgr Lefebvre). Ce sont des avantages que donnerait justement l’octroi d’une prélature personnelle, lequel octroi représenterait la solution la plusfavorable car elle permettrait à la FSSPX de s’implanter sans subir le frein des diocèses.
     
En outre, sur le plan doctrinal, François a clairement voulu éviter un accord compliqué à obtenir. Il a préféré exiger la simple signature de la profession de foi de… Pie IV. Entre la Fraternité et le pape François, il y a bien eu des contacts depuis 2013, nonobstant les polémiques et les ouvertures pastorales controversées. À Rome, il existe un dicton qui dit que la meilleure façon d’être reçu par le pape François c’est d’être membre de la Fraternité… En tout cas, François est le pape contemporain qui a le plus reçu de prêtres de la FSSPX au cours de ces cinq dernières années. Doctrinalement éloigné, il en est humainement proche. François a du respect pour ces prêtres tout-terrain, éloignés d’une logique d’Église installée. Quitte à s’indigner que tel prêtre de la FSSPX qu’il a rencontré ne dispose pas de facultés canoniques… On est loin des foucades de Paul VI ou des impasses doctrinales dans lesquelles se complaisaient saint Jean-Paul II et Benoît XVI. Une telle attention à la doctrine de Vatican II peut paraître naturelle pour des papes qui avaient fait le concile. Pour le pape François, le concile n’est plus à interpréter. En se fixant trop sur lui, on tombe dans le piège des doctrines desséchées, qui ne sont d’ailleurs pas des travers propres au traditionalisme catholique.
L’avenir de la FSSPX est lié à la nouvelle configuration ecclésiale
Au regard de tous ces élémentsfavorables, il est peu probable que l’on entre dans une période de glaciation. L’abbé Pagliarani lui-même semble avoir été prudent dansle passé. Lors des discussions doctrinales avec Rome qui eurent lieu de 2009 à 2011, il avait tenu des propos plutôt favorables. Il devra compter avec une nouvelle cartographie ecclésiale qui affecte la mouvance traditionnelle. Outre le développement desinstituts Ecclesia Dei ou Summorum Pontificum, certains diocèses sont redevenus attractifs pour le développement d’un clergé traditionnel. À l’exception peut-être de la Chine, le jeune clergé est universellement attiré par la messe traditionnelle et par une pratique qui donne sa place à laTradition. La soutane n’est plusrejetée. La crise à Rome et danssa gouvernance ne saurait faire oublier que beaucoup de changements favorables à la Tradition ont eu lieu depuis 30 ans. La concurrence est plus forte. Ainsi, ces derniers mois, le séminaire d’Écône est tombé sous la barre des 35 séminaristestoutes années confondues. Une ligne trop rigide ferait fuir les vocations vers la Fraternité saint Pierre et d’autresinstituts. La FSSPX sait qu’en son sein ses prêtres etsesséminaristes peuvent se poser plus que dans les autres cénacles la question d’aller « voir ailleurs ». Doctrinalement, la critique des dérives ecclésiales est plusforte. Elle n’est plusle seulfait de prêtrestraditionalistes. Les cardinaux et les évêques sont plus nombreux que dans le passé à monter au front, qu’ils’agisse du cardinal Burke, du cardinal Sarah, voire du cardinal Müller. La critique des errances romaines ou pontificales a cessé d’être l’apanage de prélatsisolés. Enfin, la question de l’état de nécessité est mal posée. On est loin d’une situation comparable à celle qui prévalait en juin 1988. Malgré les difficultés dans l’Église, la survie de la FSSPX n’est pas menacée. Ses trois évêques peuvent encore ordonner des prêtres et ils ne sont pas réputés être à l’article de la mort. Ilse murmure même que certains évêques diocésains ou émérites pourraient généreusement sacrer des évêques pour la FSSPX. Des noms peuvent être assez facilement avancés… Un sacre est un acte qui doit obéir à des conditions précises, non à une logique punitive ou revancharde à l’égard de Rome comme semblent l’attester les dérives de la « résistance », cette dissidence de la Fraternité qui engrange trois sacres depuis 2015 juste pour une poignée de fidèles… Bref, la nouvelle direction au sein de la FSSPX ne saurait faire l’impasse sur les changements au sein de la mouvance traditionnelle et de l’Église. Ces paradigmes s’imposeront à elle. Un changement à Écône ? Peut-être mais dans une continuité qui, au fond, marque aussi le destin de l’Église tout entière.