23 juin 2018

[FSSPX Actualités] Etats-Unis : sept nouveaux prêtres pour la Fraternité

SOURCE - FSSPX Actualités - 23 juin 2018

Jour de liesse au séminaire Saint-Thomas-d’Aquin de Dillwyn en Virginie : Mgr Bernard Tissier de Mallerais a conféré le sacrement de l’Ordre à sept candidats, au cours de la messe pontificale qu’il a célébrée le 22 juin 2018.

C’est à 9 h que débuta la procession menant le pontife et les ordinands, cierges dans la main droite et chasuble sur le bras gauche, sous la tente des ordinations.

Après l’homélie prononcée par Mgr Tissier de Mallerais, les rites solennels de l’ordination sacerdotale se sont déployés avec faste, et les sept diacres - les abbés McManus, Sheahan, Tamm, Fabula, Buschmann, O’Hart et Graziano - sont devenus prêtres pour l’éternité.

Ce fut une magnifique journée qui réunit la communauté du séminaire et les fidèles dans une même action de grâces, et dans le souvenir du vénéré Fondateur de la Fraternité.

[Mgr Bernard Fellay - FSSPX Actualités] La crise dans l’Eglise : quelles racines, quels remèdes ?

SOURCE - FSSPX Actualités - 23 juin 2018

Message de Mgr Bernard Fellay, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, à la journée d’étude sur « les racines de la crise dans l’Eglise », Rome, 23 juin 2018.

Cette journée d’étude est très utile, car il est plus que nécessaire aujourd’hui de remonter aux racines de la crise dans l’Eglise. En septembre dernier, lors de la publication de la Correctio filialis que j’ai signée, je souhaitais que « le débat sur ces questions majeures s’amplifie, afin que la vérité soit rétablie et l’erreur condamnée » (FSSPX.Actualités 26/09/17), c’est dire que j’adhère pleinement à l’objectif que vous vous êtes fixé : « Le rejet de ces erreurs et le retour, avec l’aide de Dieu, à la Vérité catholique complète et vécue, est la condition nécessaire de la renaissance de l’Eglise. » (Présentation du congrès du 23 juin 2018)

Correspondance entre le cardinal Ottaviani et Mgr Lefebvre

Votre démarche s’inscrit dans la ligne d’un échange de correspondance peu connu entre le cardinal Ottaviani et Mgr Lefebvre, qui peut nous fournir un éclairage précieux. Cet échange a eu lieu un an après la fin du Concile, en 1966.

En effet, le 24 juillet 1966, le cardinal Alfredo Ottaviani, alors Pro-préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, faisait parvenir aux évêques une lettre dans laquelle il dressait la liste de 10 erreurs qui s’étaient manifestées après le concile Vatican II. On peut y lire ces affirmations dont l’actualité, plus de 50 ans après, demeure intacte :

« La vérité objective et absolue, ferme et immuable, n’est presque pas admise par certains, qui soumettent toutes choses à un certain relativisme et ceci pour la raison fallacieuse que toute vérité suit nécessairement le rythme de l’évolution de la conscience et de l’histoire ». (n° 4)

« Des erreurs non moindres sont répandues dans le domaine de la théologie morale. En effet certains, non en petit nombre, osent rejeter la règle objective de la moralité ; d’autres n’acceptent pas la loi naturelle, mais affirment la légitimité de la morale de situation, comme ils disent. Des opinions pernicieuses sont proposées sur la moralité et la responsabilité en matière sexuelle et matrimoniale ». (n° 9)


La remise en cause de « la vérité objective et absolue » et de « la règle objective de la moralité », la promotion d’un « relativisme », la légitimation de « la morale de situation », telles sont les racines de la crise dans l’Eglise.

Le 20 décembre 1966 Mgr Marcel Lefebvre, alors Supérieur général des Pères du Saint-Esprit, répondit au cardinal Ottaviani par une liste de doutes. Ces dubia n’étaient pas les siens, mais ceux qu’il voyait s’introduire dans l’enseignement officiel, à la suite du Concile : « Qu’il s’agisse :

- de la transmission de la juridiction des évêques,
- des deux sources de la Révélation,
- de l’inspiration scripturaire,
- de la nécessité de la grâce pour la justification,
- de la nécessité du baptême catholique,
- de la vie de la grâce chez les hérétiques, schismatiques et païens,
- des fins du mariage,
- de la liberté religieuse,
- des fins dernières, etc.

Sur ces points fondamentaux, la doctrine traditionnelle était claire et enseignée unanimement dans les universités catholiques. Or, de nombreux textes du Concile sur ces vérités permettent désormais d’en douter ».

Au sujet de cette clarté de la doctrine traditionnelle rendue trouble à partir du Concile, l’aveu - 24 ans après - du P. Peter Henrici s.j., dans son article « La maturation du Concile » (in Communio n° 92, nov.-déc. 1990, p. 85 et sqq.), confirme le bien-fondé de l’inquiétude de Mgr Lefebvre. Le théologien suisse n’hésite pas, en effet, à voir au Concile « l’affrontement de deux traditions différentes de la doctrine théologique, qui ne pouvaient, au fond, se comprendre mutuellement ! ».

Conséquences pratiques des doutes et erreurs

Mais Mgr Lefebvre ne se contentait pas d’énoncer et de dénoncer les doutes nouvellement apparus, il ajoutait aussitôt au cardinal Ottaviani : « Les conséquences en ont été rapidement tirées et appliquées dans la vie de l’Eglise ». Suivent alors, sous la plume de Mgr Lefebvre, les conséquences pratiques, pastorales, de ces doutes :

- Les doutes sur la nécessité de l’Eglise et des sacrements entraînent la disparition des vocations sacerdotales.

- Les doutes sur la nécessité et la nature de la « conversion » de toute âme entraînent la disparition des vocations religieuses, la ruine de la spiritualité traditionnelle dans les noviciats, l’inutilité des missions.

- Les doutes sur la légitimité de l’autorité et l’exigence de l’obéissance provoqués par l’exaltation de la dignité humaine, de l’autonomie de la conscience, de la liberté, ébranlent toutes les sociétés en commençant par l’Eglise, les sociétés religieuses, les diocèses, la société civile, la famille. (...)

- Les doutes sur la nécessité de la grâce pour être sauvé provoquent la mésestime du baptême désormais remis à plus tard, l’abandon du sacrement de pénitence. (...)

- Les doutes sur la nécessité de l’Eglise source unique de salut, sur l’Eglise catholique seule vraie religion, provenant des déclarations sur l’œcuménisme et la liberté religieuse, détruisent l’autorité du Magistère de l’Eglise. En effet, Rome n’est plus la « Magistra Veritatis » unique et nécessaire.


Proposition de remèdes concrets

Face à ces maux, Mgr Lefebvre propose respectueusement à l’adresse du Souverain Pontife des remèdes concrets : « Que le Saint-Père (...) daigne par des documents importants proclamer la vérité, poursuivre l’erreur, sans crainte des contradictions, sans crainte des schismes, sans crainte de remettre en cause les dispositions pastorales du Concile ».

Il demande au pape de soutenir efficacement les évêques fidèles : « Daigne le Saint-Père :

- encourager les évêques à redresser la foi et les mœurs individuellement, chacun dans leurs diocèses respectifs, comme il convient à tout bon pasteur ;
- soutenir les évêques courageux, les inciter à réformer leurs séminaires, à y restaurer les études selon saint Thomas ;
- encourager les supérieurs généraux à maintenir dans les noviciats et les communautés les principes fondamentaux de toute ascèse chrétienne, surtout l’obéissance ;
- encourager le développement des écoles catholiques,
- la presse de saine doctrine,
- les associations de familles chrétiennes ;
- enfin réprimander les fauteurs d’erreurs et les réduire au silence ».

A son humble niveau, dans la Fraternité Saint-Pie X qu’il fonda en 1970, Mgr Lefebvre s’est efforcé de mettre en œuvre ces remèdes : enseignement thomiste dans les séminaires, ascèse chrétienne et obéissance inculquées aux séminaristes et, autour des prieurés : écoles catholiques, presse catholique, associations de familles chrétiennes.

Cette mise en œuvre pratique était essentielle pour le fondateur de la Fraternité : faire ce qui est possible à son niveau, avec les grâces de son état, mais en n’oubliant jamais – comme il l’écrit au cardinal Ottaviani – que « le Successeur de Pierre et lui seul peut sauver l’Eglise ».

De l’exclusif à l’inclusif... et retour

Il convient d’ajouter ici qu’aux yeux de Mgr Lefebvre, cette mise en œuvre pratique est un remède efficace au relativisme. Il veut répondre au plan doctrinal, mais aussi au plan pastoral parce qu’il a conscience de la dimension idéologique des nouveautés postconciliaires. Or on ne peut répondre de façon purement spéculative à une idéologie, car elle ne verra dans cette réponse qu’une idéologie contraire et non pas le contraire d’une idéologie. Tel est le mode de raisonnement de ce relativisme subjectiviste qui dilue « la vérité objective et absolue » et « la règle objective de la moralité ».

En fait, les « doutes » dénoncés plus haut ont pour conséquence la remise en cause de l’essentiel, à savoir la mission salvifique de l’Eglise, par la promotion de ce « christianisme secondaire » si bien analysé par Romano Amerio. Cette perte de vue de l’essentiel brouille l’enseignement doctrinal et moral jusque-là clair. Lorsque la mission salvifique de l’Eglise n’est plus centrale, ni prioritaire, plus rien n’est hiérarchisé, ni structuré harmonieusement, et l’on a tendance à justifier les contradictions, les incohérences – qui sont beaucoup plus que des « doutes » !

Dès lors, on va faire en sorte que ce qui dans la bouche de Notre Seigneur était exclusif : ou l’un ou l’autre (« Nul ne peut servir deux maîtres, car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. » Mt 6, 24), devienne conciliable ou inclusif, comme on dit aujourd’hui. On remplacera le ou l’un ou l’autre par la formule et l’un et l’autre « qui combine le ciel et le monde en un composé, dont la partie dominante qui donne au composé son caractère, est le monde » (Romano Amerio, Iota unum, étude sur les variations de l’Eglise catholique au XXe siècle, Nouvelles Editions Latines, 1987, p. 417). – Cela au nom d’une « miséricorde pastorale », englobant immigration, droits de l’homme et écologie...

C’est pourquoi Mgr Lefebvre a tant insisté pour qu’on laisse à la Fraternité Saint-Pie X une entière liberté pour « faire l’expérience de la Tradition ». Face à l’idéologie relativiste et à ses conséquences stérilisantes pour l’Eglise (vocations en déclin, pratique religieuse en chute constante...), il savait qu’il fallait expérimentalement opposer les fruits de la Tradition bimillénaire. Il souhaitait que ce retour à la Tradition permette, un jour, à l’Eglise de se la réapproprier. Remonter aux racines de la crise, c’est – dans le même temps – remonter à la Tradition : des effets aux causes, des fruits à l’arbre, comme nous y invite Notre Seigneur. Et là, il n’y a pas d’idéologie qui tienne, car les faits et les chiffres ne sont pas « traditionalistes », encore moins « lefebvristes », ils sont bons ou mauvais, comme l’arbre qui les produit.

Qu’à partir de cette expérience modeste mais irréfutable, l’Eglise puisse se réapproprier sa Tradition, tel est le but de Mgr Lefebvre et de son œuvre. Et nous ne pouvons que faire nôtre la conclusion de sa lettre au cardinal Ottaviani : « Sans doute suis-je bien téméraire de m’exprimer de cette manière ! Mais c’est d’un amour ardent que je compose ces lignes, amour de la gloire de Dieu, amour de Jésus, amour de Marie, de son Eglise, du Successeur de Pierre, évêque de Rome, Vicaire de Jésus-Christ».

19 juin 2018

[Côme de Prévigny - Renaissance Catholique] Les élections dans les communautés traditionnelles

SOURCE - Côme de Prévigny - Renaissance Catholique - mai-juillet 2018

Le monde traditionnel s’apprête à vivre une année de changements. Deux communautés de prêtres, non des moindres, vont réunir cet été leurs instances en chapitre général pour élire leurs supérieurs respectifs et pour donner des directives qui auront des impacts sur les années futures.
   
La Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, fondée en 1970 et qui atteindra bientôt son cinquantenaire, vivra le quatrième chapitre électif de son histoire.

La Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, dont les fondateurs sont issus de l’œuvre créée par Mgr Lefebvre, était née dans la difficulté, traversant une grave crise en 2000. Elle devrait, à l’occasion de cette session, se garantir les cadres pour pérenniser son expansion au profit des âmes.

La Fraternité Saint-Pie X n’a connu que peu de changements malgré sa longévité. L’abbé Franz Schmidberger avait été désigné en 1982 par l’ancien archevêque de Dakar et Mgr Bernard Fellay, choisi pour devenir évêque par le premier, est supérieur général depuis vingt-quatre ans. La désignation d’un tel responsable religieux revêt une importance immense dans la mesure où il se trouve à la tête de plus de six cents prêtres, sans compter les séminaristes, les frères et les oblates, qu’il conduit d’une certaine façon tout un mouvement constitué de communautés amies qui lui ont accordé leur confiance et qu’il se trouve depuis plus de quarante ans le garant des relations complexes avec le Saint-Siège, lesquelles rejaillissent sur le traditionalisme en général et, dans une certaine mesure, sur le catholicisme universel.
Quel chemin suivre ?
L’œuvre suivra-t-elle le chemin indiqué par ses très fidèles soutiens ? Au cours des deux années passées, les dominicaines enseignantes de Brignoles et de Fanjeaux ont reconduit dans leurs fonctions leurs supérieures générales respectives. À l’inverse, les sœurs de la Fraternité Saint-Pie X viennent de remettre les deux cents religieuses sous l’autorité d’un gouvernement rajeuni. En soi, les quarante et un capitulants qui se réuniront au séminaire d’Écône peuvent choisir parmi tous les prêtres membres. Ils ont la possibilité assez traditionnelle de désigner un confrère jeune. En effet, l’abbé Schmidberger et Mgr Fellay avaient tous deux trente-six ans au moment de leurs élections en 1982 et 1994. À l’inverse, le fondateur parvenait à conduire avec efficacité les relations romaines à plus de quatre-vingts ans. C’est dire si le choix reste assez ouvert.

La Fraternité Saint-Pierre est presque deux fois plus jeune, mais le renouvellement de son supérieur général et des trois assistants (la Fraternité Saint-Pie X n’en n’a que deux) se fait tous les six ans, contre douze au sein de l’œuvre d’Écône. De ce fait, elle n’a compté comme elle que trois supérieurs généraux, l’un ayant été réélu dans les deux cas. Les abbés Josef Bisig et Arnaud Devillers, premiers supérieurs de la Fraternité Saint-Pierre étaient d’anciens membres allemand et français de la Fraternité Saint-Pie X et, en 2006, ils furent remplacés par l’abbé John Berg, américain d’origine, âgé de trente-six ans, dont l’élection mit définitivement fin à la crise qui avait séparé les premières années tenants du biritualisme et partisans de l’exclusivité du missel traditionnel. Pour des raisons constitutionnelles et malgré une grande expansion au cours de son supériorat, le supérieur sortant ne pourra cependant pas être chargé d’un troisième mandat, à moins de modifier les statuts, plaçant l’œuvre de près de trois cents prêtres dans une relative ouverture quant à la désignation de son supérieur. La règle de longévité ne s’applique pas à la Fraternité Saint-Pie X. En soi, Mgr Fellay peut être réélu pour douze ans, l’amenant à trente-six ans de supériorat. Les autres communautés de prêtres constituant le monde traditionnel choisiront leurs supérieurs plus tard, en fonction de leurs calendriers propres. Ce sera l’an prochain pour l’Institut du Bon Pasteur ou la Fraternité de la Transfiguration de Mérigny, dans deux ans pour l’Institut du Christ-Roi.
Les supérieurs sont élus
Comme c’est d’usage dans l’Église, les supérieurs de ces communautés sont élus par leurs subalternes. Cependant tous ne participent pas au chapitre général. Seuls les supérieurs des principales charges sont membres de cette petite assemblée. Sont ajoutés en général des membres élus en interne. C’est le cas à la Fraternité Saint-Pierre. Mais ce n’est pas le cas à la Fraternité Saint-Pie X. En effet, en rédigeant les statuts, Mgr Lefebvre avait trouvé très déplaisant qu’une forme d’esprit démocratique puisse s’installer dans les œuvres, craignant le poids des réseaux de communication, et surtout redoutant l’émergence de groupes de pression comme il avait pu le constater chez les deux mille Pères du Saint-Esprit dont il fut le supérieur général de 1962 à 1968. C’est pour cette raison qu’un quart du collège électoral au sein de la Fraternité Saint-Pie X est constitué non de grands électeurs nommés mais des membres les plus anciens qui se sont engagés dans l’œuvre. Néanmoins, à la Fraternité Saint-Pierre, les fondateurs sont membres de droit du chapitre, comme c’est d’ailleurs le cas à l’Institut du Bon Pasteur, cette disposition garantissant une certaine pérennité à une portion des membres de l’assemblée désignant le supérieur.

Ces dispositions assurant une certaine constance dans ces communautés d’origine française ou suisse a pour incidence de laisser une large part aux Français. Les dix anciens du chapitre général de la Fraternité Saint-Pie X en sont, à une exception près. Il en est de même pour les membres fondateurs de l’Institut du Bon Pasteur qui siègeront l’an prochain. Pour le collège qui se réunira à Écône cet été, ils seront français pour près de la moitié (dix-huit sur quarante et un), même si pour beaucoup, ils exercent leur ministère à l’étranger et non dans l’hexagone. Viennent ensuite sept Suisses, puis quatre Américains, trois Allemands, trois Argentins, etc. Signe que le traditionalisme se développe de plus en plus de l’autre côté de l’Atlantique, le chapitre général de la Fraternité Saint-Pierre – laquelle est dirigée jusqu’à cette année par un citoyen américain – se tiendra, quant à lui, au séminaire des États-Unis à Denton. Désormais un tiers des capitulants sont américains, un autre tiers étant composé de Français.
Les enjeux de ces élections
Restent les enjeux des deux élections de cet été. Le défi de la Fraternité Saint-Pierre sera de maintenir la dynamique qui a permis à l’œuvre d’ouvrir un grand nombre d’apostolats ces dernières années. Dans le même temps, les nouveaux responsables devront s’assurer de la cohésion du corps sacerdotal. Le nombre croissant des membres favorise inexorablement la création de courants internes. C’est précisément le problème qui se pose à la Fraternité Saint-Pie X et qui a pu créer un certain flottement depuis la fin des colloques doctrinaux entre Rome et Écône, en particulier en France. Mais contrairement à l’effet loupe que procure la toile, il ne risque pas d’y avoir de « grand soir » au sein de l’œuvre, qui pourrait par exemple inaugurer une période de durcissement. Les capitulants sont les supérieurs, les responsables intermédiaires et les membres les plus anciens qui ont traversé avec fair play les scissions depuis cinquante ans, bref, il ne s’agit pas vraiment de contestataires. Et au sein du chapitre général, il n’y aucun représentant de ce qu’il est convenu d’appeler la résistance (proches de Mgr Williamson ou d’Avrillé). Qu’il y ait renouvellement ou pas à la tête de la Fraternité Saint-Pie X, une certaine pérennité de la ligne prévaudra.

Néanmoins le contexte a profondément changé pour la Fraternité Saint-Pie X depuis le précédent chapitre général électif, en 2006. Entre-temps sont intervenus le Motu Proprio Summorum Pontificum en 2007, la levée des excommunications en 2009, les actes romains validant les confessions, les ordres et les mariages conférés dans la Fraternité, modifiant les analyses canoniques et ecclésiologiques de la situation. De même, il est fort probable que la configuration ne sera plus la même dans douze ans. Les générations des prêtres les plus âgés commenceront à aspirer à un repos mérité, restreignant les possibilités d’expansion, tandis que se posera le problème du renouvellement des évêques, alors que les conditions réunies pour l’acte de 1988 ne seront plus forcément les mêmes qu’il y a trente ans. Néanmoins, l’action du Saint-Esprit d’un côté, la vertu d’Espérance de l’autre, nous engagent à demeurer confiants et sereins face à toutes ces échéances et à nous rappeler que Dieu reste maître de la destinée de la barque qu’est l’Église. Au surplus, on peut légitimement penser que Notre Seigneur ne dédaignera pas soudainement le rôle d’aiguillon qu’il a confié au mouvement traditionnel au sein du catholicisme.

[Bertrand Y. (blog)] La santé de l'Eglise et de la Fraternité Saint-Pie X

SOURCE - Bertrand Y. (blog) - 19 juin 2018

C’est une évidence que, depuis des décennies, le corps de l’Eglise, dans sa composante humaine ou faillible, est malade et même très gravement malade. Car, comme un corps physique qui l’est également, il ne parvient plus à se défendre contre ce qui porte atteinte à son intégrité. Son système immunitaire est défaillant. La preuve de sa santé est, en effet, sa capacité à réagir comme il faut aux attaques contre son bien commun fondamental qu’est la foi, soit en elle-même, soit en ce qui lui est connexe dans la doctrine ou dans la discipline.
     
Cela se constate, tout d’abord, dans la sa manière de tenir ses conciles convoqués justement pour définir, dans la concertation la plus large et sereine possible de l’ensemble de ses principaux chefs et sages et l’invocation spéciale du St Esprit (charisme d’infaillibilité), les moyens adéquats de remédier aux maux les plus graves d’une époque. Trois exemples suffisent à l’illustrer. Le tout premier concile, qui a réuni les Apôtres, a ainsi résolu la question, disputée entre les judéo-chrétiens et St Paul, des prescriptions mosaïques pour les nouveaux chrétiens issus du paganisme. Le concile de Trente (XVIème) fut réuni pour réfuter les erreurs protestantes et réformer en profondeur la discipline de l’Eglise, notamment pour la formation des prêtres, et lui procurer ainsi comme un nouveau départ qui se solda notamment, en quatre siècles, par des gains considérables en pays de mission, à commencer dans le Nouveau Monde. Le concile Vatican II l’illustre aussi mais malheureusement comme contre-exemple. On pouvait s’attendre, en effet, à ce qu’au moins il s’occupe à réfuter aussi, de façon plus radicale et solennelle, les principales erreurs graves (qui divisent alors que la vérité unit) circulant dans l’Eglise depuis les cent dernières années (libéralisme, modernisme etc.) bien que déjà vigoureusement condamnées par les papes, notamment par St Pie X et Pie XII, mais manifestement sans en être éradiquées. Il n’en fut rien puisque ce fut tout le contraire qui arriva, à savoir le triomphe officiel et incroyable, dans et par le concile lui-même, de ces erreurs dont le pendant (et le châtiment) fut la peau de chagrin à laquelle devint vite réduite l’Eglise!

Un autre constat de la santé ou non de l’Eglise est dans l’attitude de son chef suprême. Nous venons de citer St Pie X qui en est l’un des plus beaux exemples et encore proche de nous ; et auquel on doit, en majeure partie, l’œuvre magnifique accomplie partout par l’Eglise jusqu’à Pie XII inclus. Car, à lui tout seul, il a réalisé une œuvre comparable à celle du grand Concile de Trente, à la fois dans la réfutation des graves erreurs contemporaines et dans les réformes disciplinaires à mettre en œuvre afin d’y remédier en profondeur. Le « bon pape Jean » en est aussi une illustration mais malheureusement a contrario : par son optimisme béat, volontariste, sorte de positivisme moral, à ne voir que les bons côtés ou petites parcelles de vérité dans le monde présent ou dans les autres religions alors que leurs erreurs et égarements graves y crèvent les yeux ! D’où son refus de les condamner, par une conception faussée de la charité, soit en tant que pape, soit dans le concile convoqué par lui. Certes, selon St Paul, la charité « se réjouit de la vérité, ne tient pas compte du mal, excuse tout ou supporte tout » (I Cor, 13) ; mais, aussi selon le même, elle « proclame la Parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, menace, exhorte etc. » (II Tim, 4). Et on ne connait que trop la suite, toujours plus catastrophique, jusqu’à aujourd’hui…

La facilité de diffusion du mal dans un corps est encore une preuve de son manque de santé. L’Eglise est déjà passée par un tel état dans son histoire : lors de la crise arienne (IVème) où, comme il a été dit, un matin, le monde se réveilla arien ! En effet, la plupart des évêques, ainsi que l’empereur romain, devinrent ariens ou semi-ariens. Même un pape de cette époque, Libère, semble avoir eu quelque faiblesse. Ce qui explique que le grand héraut et héros de la foi d’alors, St Athanase, fusse tant persécuté et plusieurs fois chassé de son siège épiscopal. La situation fut analogue, lors de la crise protestante, dans l’Europe, alors, toute catholique, où près de la moitié bascula totalement, clergés, princes et fidèles, dans l’hérésie et où les catholiques demeurés fidèles furent violemment persécutés. N’a-t-on pas connu la même chose au XXème à l’occasion du concile Vatican II où un semblable vent de folie, et non le St Esprit, semble avoir encore soufflé dans l’Eglise et entraîné la quasi totalité des évêques à signer des textes, approuvés ensuite par le pape, totalement novateurs et formellement opposés à sa Tradition bimillénaire?

Toute proportion gardée, ce qui vaut pour l’ensemble de l’Eglise vaut aussi pour chacune de ses parties. A la veille d’un nouveau chapitre électif pour la Fraternité St-Pie X, moment majeur de sa vie ou pour son avenir, il n’est pas inutile de se le rappeler. Il est, en effet, un peu comme un concile à l’échelle de cette congrégation. Il se présente a priori bien car, à la différence du corps global de l’Eglise, elle paraît un corps sain. Car sa raison d’être fut la réaction claire et ferme aux graves erreurs contemporaines dans l’Eglise, à l’instar des papes d’avant Vatican II déjà nommés. Et cette attitude doctrinale, sans le moindre compromis, n’a pas changé d’un iota depuis sa fondation, est demeurée dans la droite ligne de celle de son célèbre fondateur, Mgr Marcel Lefebvre.

Ce qui pour autant ne signifie pas que tout y aille bien. Il n’a certainement pas échappé aux observateurs des événements publics de sa vie interne qu’elle a même un talon d’Achille : s’il n’est assurément pas doctrinal, il est, en revanche, disciplinaire (application juste de la doctrine), à commencer par la difficulté de son positionnement à l’égard de Rome, inhérente à son état de résistance (légitime). Cette question a posé problème depuis son origine, a causé des troubles et même des scissions récurrents : avec principalement les « sedevacantistes » (années 70 et 80), les « ralliés » (fin années 80 et suivantes) et récemment les « résistants », opposés à toute régularisation de la situation canonique par la Rome actuelle, considérée comme se jeter dans la gueule du loup. Sa ligne de conduite a toujours été de ne rien refuser de celle-ci tant que cela ne compromet pas l’intégrité de la foi et de la morale (danger estimé réel en 1988), ce qui n’est rien d’autre que le pur esprit de l’obéissance due envers toute autorité reconnue comme légitime ; et ce qui est logique, de sa part, puisqu’elle a toujours reconnu comme telle tous les derniers papes en rejetant le sedevacantisme. Là aussi elle semble demeurée saine par sa fermeté à reprendre, menacer, voire exclure, ses propres membres s’opposant publiquement à ses décisions sur cette question.

Gageons (et prions fort) qu’elle continue à l’être durant son chapitre tout proche, préservé de tout vent de folie, et dans la personne de son futur supérieur général!