17 octobre 2018

[Abbé Petrucci, fsspx - La Porte Latine] "S’opposer aux erreurs modernes et conserver la foi, sans compromission"

SOURCE - Abbé Petrucci, fsspx - La Porte Latine - 18 octobre 2018

Malgré un emploi du temps très rempli M. l'abbé Pierpaolo Petrucci, nommé curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet par le nouveau Supérieur du District de France, a bien voulu réserver son premier entretien public à La Porte Latine.
  
M. l'abbé Petrucci est né le 26 avril 1961 en Italie. Il a fait son premier engagement dans la FSSPX le 8 décembre 1981 et a été ordonné prêtre le 29 juin 1987 par notre vénéré fondateur feu Mgr Lefebvre.
La Porte latine - Monsieur l’abbé Pierpaolo Petrucci, vous êtes depuis le 6 août dernier Prieur-doyen du Prieuré Sainte-Geneviève de Paris et donc curé de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet que d’aucuns appellent le « phare de la Tradition ». Tout d’abord, quelles fonctions avez-vous occupées avant cette récente et belle nomination ?
Ordonné prêtre en 1987 par Mgr Lefebvre, j’ai débuté mon apostolat à l’école l’Étoile du Matin en Alsace. Je garde un souvenir inoubliable du temps passé là-bas et des fidèles de Metz et de Strasbourg. Après quelques années en Italie dans notre maison de retraites spirituelles à Montalenghe, près de Turin, et un court séjour au prieuré de Rimini, j’ai été nommé en France au prieuré d’Unieux, d’abord sous l’autorité de M. l’abbé Bouchacourt puis sous celle de M. l’abbé Loïc Duverger, avant de devenir prieur. J’ai pu apprécier la gentillesse et la générosité de nos fidèles stéphanois et roannais dans le soutien de notre petite école et du Prieuré. Ensuite la Providence m’a conduit au prieuré Saint-Louis, à Nantes, où j’ai succédé au regretté abbé Bonneterre. C’est un magnifique prieuré duquel dépendait à l’époque l’apostolat en Vendée et à Vannes, apostolat qui s’est aujourd’hui considérablement développé. De retour en Italie, je me suis occupé du prieuré de Rimini avant d’être nommé Supérieur de district. J’ai pu constater qu’en Italie les racines chrétiennes ne sont pas encore totalement desséchées et favorisent l’apostolat. L’ouverture d’un pré-séminaire nous a permis de récolter des vocations provenant de divers milieux. Souvent, elles nous étaient envoyées par des prêtres amis, toujours plus nombreux à se rapprocher de la Fraternité du fait que la crise de l’Église est de plus en plus manifeste sous l’actuel pontificat. Après une année et demie passée en Irlande, me voici donc nommé à la belle église Saint-Nicolas-du-Chardonnet.
La Porte Latine - Peut-on dire, sans parler la langue de buis, que votre départ d’Italie et votre court passage en Irlande sont le fruit de votre caractère qui refuse les demi-mesures ou les demi-opinions ?
Je pense qu’en principe nos supérieurs tiennent compte des caractères des prêtres dans leurs décisions de mutation, et le mien est assez entier. Cependant derrière des décisions humainement surprenantes, il est important, me semble-t-il, de saisir les desseins mystérieux de Dieu qui dirige toujours notre vie en vue de notre plus grand bien. J’ai été très heureux de mon séjour en Irlande qui m’a donné la possibilité d’apprendre un peu l’anglais, langue devenue aujourd’hui indispensable pour la communication et donc très importante en particulier pour le prêtre, qui a pour mission la diffusion de l’Évangile. Ce fut une grande joie de connaître ce pays encore profondément chrétien malgré les épreuves qu’il a connues ces dernières années et surtout, il faut le dire, malgré la trahison de presque toute la hiérarchie ecclésiastique dans le récent combat qui a ouvert la porte à l’avortement.
La Porte Latine – Vous succédez à ce poste à des figures « marquantes » comme, entre autres, les abbés Philippe Laguérie, Xavier Beauvais ou Patrick de La Rocque ainsi que l’abbé Emeric Beaudot. Vous-même avez laissé une forte empreinte lors de vos quatre années à Nantes. Quelles sont vos priorités pour cette grande paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ?
Tout d’abord, je voudrais conserver l’ambiance amicale et fraternelle, fondée sur la foi et l’idéal commun, que j’ai trouvée au sein de la communauté des prêtres et des frères. Je crois que c’est vraiment une condition essentielle pour exercer un apostolat fructueux.
    
Ensuite, je chercherai à emboîter le pas à mes prédécesseurs. Ils ont su organiser le travail d’une façon extraordinaire, aidés par les confrères et les frères qui sont ici depuis longtemps et qui apportent une aide indispensable. Il me semble qu’il est très important de continuer à donner aux fidèles une formation solide et une connaissance profonde de la bonne doctrine et de la crise qui travaille aujourd’hui l’Église, pour enraciner en eux des
    
Je pense aussi qu’il est plus important que jamais de nourrir la vie spirituelle des fidèles et de les confirmer dans l’espérance pour quconvictions profondes qui les aident à s’opposer aux erreurs modernes et à conserver la foi, sans compromission. Qu’ils sachent toujours voir, derrière la terrible situation que nous connaissons aujourd’hui, la main de Dieu qui dirige le cours de l’histoire pour le bien de ceux qui l’aiment. Notre but doit être de susciter ainsi un grand zèle apostolique pour le salut des âmes auquel tous les chrétiens sont appelés à collaborer.
La Porte Latine – Saint-Nicolas du Chardonnet est également réputé, à juste titre, pour le nombre de ses conversions et, parmi elles, des adultes se préparant au baptême. Pouvez-vous nous dire combien s’y préparent à l’heure actuelle ?
L’apostolat auprès des catéchumènes est très intéressant. On voit arriver à Saint-Nicolas, par des chemins très différents, des personnes de tous bords, soucieuses d’approfondir les vérités de notre foi pour recevoir le baptême. Cela montre comment Dieu opère dans les âmes, malgré la situation du monde et de l’Église. Et c’est très encourageant. Pour l’instant il y une quinzaine de personnes qui viennent au catéchisme en vue du baptême. Il faut prier pour leur persévérance.
La Porte Latine – « Curé » de Saint-Nicolas, vous êtes également doyen du doyenné de Paris. Que représente ce doyenné de Paris : combien de prêtres, combien de prieurés ?
Le doyenné de Paris est actuellement constitué de sept prieurés où résident au total 37 prêtres et 4 frères. La charge de doyen, n’étant pas prévue dans les statuts de la Fraternité, dépend entièrement de la volonté du Supérieur de district. Actuellement le rôle du doyen se limite à organiser les réunions de doyenné qui ont lieu deux fois par an.
La Porte Latine - Quelles sont vos relations avec l’archidiocèse de Paris et plus généralement avec vos confrères, les curés « conciliaires » ?
Je suis très favorable aux contacts avec les confrères prêtres et j’espère avoir l’occasion de faire connaissance avec nos confrères voisins. Je crois que notre Fraternité peut leur apporter beaucoup quant à la doctrine et à la liturgie traditionnelles. D’autre part, leur expérience peut nous aider à mieux comprendre la situation actuelle de l’Église. Les relations que j’ai pu nouer avec des prêtres en Italie m’ont conduit à penser que le grand ennemi du prêtre diocésain est aujourd’hui la solitude, surtout s’il a encore des idées un peu traditionnelles. L’idée de Mgr Lefebvre de nous faire vivre en communauté fut une grande intuition, due à son extraordinaire expérience pastorale
La Porte Latine – Beaucoup de « ralliés » sont totalement désemparés par le pape régnant et regrettent Benoît XVI. Que pouvez-vous leur dire pour les convaincre qu’il existe une autre voie que celle dans laquelle ils se sont engagés et qui ressemble, aujourd’hui plus que jamais, à une impasse ?
Les excès du pontificat actuel et le dévoiement de la morale chrétienne — qui s’est manifesté par exemple dans Amoris laetitia ̬— ont ouvert les yeux à quelques membres de la hiérarchie et à beaucoup de prêtres et fidèles. C’est certainement une grâce de Dieu, à laquelle correspond cependant l’obligation de dénoncer clairement et publiquement ces erreurs qui font des ravages. La constatation des excès actuels devrait conduire à rechercher leurs véritables causes. Pour cela il est fondamental d’une part étudier les grandes encycliques des Papes d’avant le concile et d’autre part d’approfondir les auteurs contre-révolutionnaires, comme Mgr Delassus qui, dans son livre Le Problème de l’heure présente, a rédigé une belle synthèse des processus révolutionnaires et jeté des lumières, je dirais presque prophétiques, sur la situation que nous vivons aujourd’hui dans la société et dans l’Église.
La Porte Latine – Que pensez-vous des prises de position du Pape François ? Croyez-vous, comme certains le disent, qu’il est en permanence dans le paradoxe ou, qu’en fin jésuite, il a un plan bien arrêté pour tout bouleverser dans l’Eglise ?
Il me semble que la façon d’agir du Pape est entièrement conforme à sa formation et s’inscrit, avec les particularités de sa personnalité, dans la droite ligne des principes déjà présents dans le concile Vatican II et appliqués par les papes ces dernières années. Ce n’est que le fruit le plus mûr de cet arbre mauvais.
    
Il ne faut pas oublier que le Pape Benoit XVI, à qui beaucoup font référence aujourd’hui en réaction au pontife actuel, a toujours été lui aussi, malgré sa sympathie pour la liturgie traditionnelle, fortement engagé dans l’œcuménisme, comme avant lui Paul VI et Jean Paul II. Il faut absolument détruire le germe de ce virus inoculé à l’Église, résumé par la trilogie révolutionnaire : œcuménisme, liberté religieuse, collégialité épiscopale. Un retour à un pontificat plus conservateur, qui ferait bloc autour de ces mauvais principes, ne pourrait que canaliser les réactions légitimes dans le processus révolutionnaire — et donc les neutraliser. La Révolution, quant à elle, continuerait à avancer selon sa technique bien connue : deux pas en avant et un en arrière.
La Porte Latine – Peut-on dire que ce Pape nous oblige, dans la Tradition en général et dans la Fraternité en particulier, à plus de rigueur doctrinale et qu’il nous pousse, malgré ou grâce à lui, à nous maintenir plus que jamais sur la ligne de crête ?
Je crois que la situation extraordinaire que l’Église vit aujourd’hui nous oblige premièrement à approfondir constamment la bonne doctrine pour fournir des réponses théologiques conformes à la Tradition, sans tomber toutefois dans des excès dictés par la passion. Cette étude doit ensuite nous porter à donner un enseignement clair et argumenté, à transmettre la foi mais aussi à nous opposer franchement, constamment et publiquement aux erreurs enseignées par les autorités romaines, qui causent de graves scandales parmi les fidèles. Je suis persuadé que c’est le plus grand service qu’on puisse rendre à l’Eglise.
La Porte Latine - L’Eglise conciliaire vient d’achever son synode des jeunes. Saint-Nicolas-du-Chardonnet compte un nombre très importants de jeunes pratiquants. Quel aurait été votre message, si vous aviez dû participer à un synode sur ce thème?
Il est clair que les ennemis de l’Église essaient de détruire le catholicisme par une vaste entreprise de corruption : corruption des mœurs et corruption des idées. Pour contribuer à rebâtir une société chrétienne, tout jeune devrait rechercher une grande pureté de corps et d’esprit, en alimentant sa vie spirituelle par la confession et la communion fréquentes, l’étude de la bonne doctrine et la contemplation des vérités éternelles. C’est ainsi qu’il pourra œuvrer à la rechristianisation du monde, dans un grand élan missionnaire qui lui permettra de ne pas se laisser entraîner par les maximes actuelles.
La Porte Latine – Vous êtes un homme de communication : quels conseils nous donner ou quelles critiques portez-vous sur celle du District de France à travers son site officiel ?
On ne peut que féliciter La Porte Latine pour les grands services qu’elle rend à la Tradition par la qualité de l’information fournie et très fréquemment, voire quotidiennement, mise à jour. Je ne suis pas un spécialiste de la conception de sites internet.
    
Je proposerais toutefois une idée qu’on avait réalisée en son temps en Italie : la création d’une rubrique « messe en direct » qui permettrait aux personnes malades ou retenues chez elles le dimanche d’assister à la transmission d’une messe célébrée dans l’une des chapelles de la Fraternité en France, de s’unir aux intentions du prêtre et des fidèles qui y assistent et de profiter du sermon et des chants. Avec la grâce de Dieu, ce pourrait aussi être un instrument d’apostolat en faisant connaître la liturgie traditionnelle à ceux qui n’osent pas encore passer le seuil d’une de nos églises ou chapelles.
    
Les lecteurs de La Porte Latine vous remercient, cher abbé Petrucci, d'avoir pris le temps de répondre à nos questions malgré votre agenda très chargé et de l'avoir fait avec autant de franchise, de clarté et de joyeuse vigueur.

[Paix Liturgique] Martin Mosebach nous appelle tous à un nouvel et grand effort

SOURCE - Paix Liturgique - lettre 665 - 16 octobre 2018

Martin Mosebach, un écrivain de renom en Allemagne (Grand Prix de littérature de l’Académie bavaroise, Prix Georg Büchner, etc.), auteur de romans (par exemple, Un hasard nécessaire, Grasset, 2013), nouvelles, essais (comme Das Leben ist kurz. Zwölf Bagatellen, La vie est courte. Douze bagatelles, Rowohlt Verlag, 2016), de poèmes, livrets pour opéras (par exemple, les dialogues de Fidelio pour l’Opéra-Garnier), pièces de théâtres et pièces radiophoniques, nombreux articles sur la littérature, l’art, la politique, la religion. Dans un pays dont l’Église est malade des tensions progressistes qui ne cessent de l’affaiblir, Martin Mosebach a représenté l’un des principaux relais de la pensée et de la parole de Benoît XVI. Il a signé, avec des personnalités telle que Nikos Salingaros, Steven J. Schloeder, Steen Heidemann, Duncan G. Stroik, Pietro De Marco, Enrico Maria Radaelli, un appel « plein de tristesse la plus poignante préoccupation quant à la terrible situation actuelle de tous les arts qui ont toujours accompagné la liturgie sacrée ». Il a été invité à prononcer une conférence sur la liturgie devant l’assemblée du catholicisme allemand, de tendance très progressiste, le Katholikentag de 2004, où il développa le thème : « La crise de la liturgie n’est pas pour moi une forme de décadence : elle est quelque chose d’infiniment plus grave. Elle représente une catastrophe inédite, une catastrophe spirituelle et culturelle ». Dans cette ligne, il est l’auteur d’un livre très original, Häresie der Formlosigkeit : die römische Liturgie und ihr Feind (Hanser, 2002), publié en français sous le titre La liturgie et son ennemie : l’hérésie de l’informe, (Hora Decima, 2005). C'est tout naturellement vers lui que Paix liturgique s'est tourné pour préfacer l'édition allemande de son livret de présentation de onze sondages réalisés entre 2000 et 2017, en France d'abord puis dans sept pays d'Europe ( Italie, Suisse, Allemagne, Espagne, Portugal, Pologne et Grande-Bretagne ), au Brésil enfin, en 2017, qui révèlent tous, et qui ont révélé à notre préfacier quant à ses proportions, l'existence d'un important groupe de « silencieux », lesquels souffrent et peinent dans une Eglise saisie par l’hérésie de l’informe.
Préface de Martin Mosebach
Quiconque en Allemagne désire parler de ses expériences en matière de liturgie catholique doit d’abord décliner son âge et son origine car ce pays religieusement divisé connaît de telles différences dans les régions qui le composent qu’il ne peut être parlé de « catholicisme allemand » que dans un sens extrêmement superficiel, même si ces derniers temps la toute récente évolution a eu une influence fortement unificatrice.

Quand donc je dis que je suis né en 1951 à Francfort-sur-le-Main, cela signifie que je suis né dans une grande ville à majorité protestante faisant partie du diocèse de Limbourg, diocèse qui a toujours entretenu une certaine distance vis-à-vis de Rome. Je n’ai pas non plus connu la « culture catholique » d’avant le concile : détruites pendant la guerre, les églises ont par la suite été reconstruites dans un style très dépouillé. Les liturgies que j’ai connues dans mon enfance disparaissaient presque entièrement derrière un paravent de chants et de lectures de textes allemands dites devant l’assemblée et qui souvent pour la plupart n’étaient même pas les traductions des prières en latin. Cette « messe priée et chantée » comme on le disait alors en Allemagne, avec des chants que l’on avait même autorisés à remplacer les parties les plus importantes de l’ordinaire - chants du Gloria, du Sanctus - contribua de façon décisive à saper tout sentiment liturgique. Parmi les simples croyants, nombreux étaient ceux qui, gagnés par l’émotion, chantaient au cours de l’Offertoire des vers pleins de piété portés par des mélodies agréables à l’oreille, mais qui ignoraient tout simplement d’importantes parties de la Sainte Messe. Les servants d’autel que nous étions étaient entraînés à débiter à toute allure les répons en latin, la vitesse étant mesurée au chronomètre par l’abbé qui nous avait en charge. Il est révélateur de voir que par la suite, pour faire passer la réforme de la messe paulinienne, ce prêtre tint dans sa paroisse une « messe coca-cola ».

Peut-être ici et là en alla-t-il quelque peu différemment dans les vieilles régions catholiques d’Allemagne – dans les territoires ayant de tout temps appartenu à la Bavière, dans la région de Münster, à Mayence – mais force est de constater que bien avant le Concile Vatican II déjà, la pratique liturgique était le plus souvent loin d’être satisfaisante en Allemagne. Dès les années vingt, les mouvements de jeunesse catholiques avaient organisé des « messes expérimentales » qui ressemblaient étonnamment à ce que la réforme de Paul VI mit plus tard en place. Très tôt ce « mouvement liturgique » particulièrement florissant en Allemagne fut en fait un « mouvement anti-liturgique », impulsé par des théologiens importants qui étaient loin d’être tous progressistes. Romano Guardini lui-même, que vénéraient tant de catholiques conservateurs, eut en ce domaine une influence lourde de conséquences.

La réforme de la messe arrivait donc en terrain bien préparé : de larges cercles de la société avaient le cœur ignorant de ce qu’était la liturgie ; le sens de l’événement surnaturel qui se produit dans le mystère sacramentel s’était beaucoup amenuisé, notamment dans les classes cultivées. L’effet produit par cette réforme n’en fut que plus surprenant : elle fut certes majoritairement saluée en dépit de la manière brutale et irrespectueuse dont elle fut souvent mise en œuvre, mais en même temps les églises se vidèrent. Le catholique moyen acquiesça certes à la Réforme, mais en même temps, il renonça à aller à l’église. Comme si à l’instar de ce qui se passe dans un processus physique, la réforme avait dissous le magnétisme du rite. Les atteintes profondes portées au culte, jusqu’ici sans égales dans l’histoire de l’Église, avaient été justifiées par des nécessités pastorales, mais c’est justement sur ce point qu’elles échouèrent. De hauts dignitaires de l’Église eux-mêmes affirment aujourd’hui encore que sans cette réforme, le désamour pour l’Église eût été plus dramatique encore, argument non satisfaisant car l’histoire ne connaît pas le conditionnel.

Je ne m’explique pas comment en de telles circonstances un nombre significatif de catholiques allemands purent rester attachés au rite traditionnel ni comment ils purent s’intéresser à lui. Cela concerne d’ailleurs surtout la nouvelle génération de prêtres, des hommes jeunes, qui n’ont jamais connu ce que l’on pourrait appeler une « culture catholique ». Ils semblent deviner que sans une liturgie transmise la prêtrise reste incomplète. Mais même chez les croyants laïques on sent croître comme le sentiment d’une immense déperdition sans que l’on puisse discerner ce qui le nourrit. Les représentants officiels de l’Église s’en tiennent certes à leur attitude de refus, mais ils ont largement renoncé à leur fureur idéologique. On constate à l’évidence que la réforme post-vaticane fut loin d’avoir fait naître une nouvelle Pentecôte, mais qu’elle fut bien plutôt la preuve d’une profonde incertitude et d’une profonde faiblesse. Peu à peu semble s’imposer l’idée qu’une pratique millénaire en Allemagne ne saurait être radiée par un simple décret administratif. L’histoire allemande connaît nombre de profondes ruptures, mais elle connaît aussi tout autant de continuités qui perdurent par-delà celles-ci, et peut-être ce nouvel attachement au rite traditionnel de l’Église ressortit-il à cela.

La faveur croissante que rencontre l’ancienne liturgie ne doit cependant pas nous abuser par des chiffres qui impressionnent. La vérité théologique et mystique du culte traditionnel ne dépend pas de l’acquiescement du grand nombre. Sa légitimité dans l’Église, le rite traditionnel ne le tire pas du fait qu’il « plaise » à un nombre toujours plus grand de croyants, ni du fait qu’il les « intéresse », ni non plus de ce que de plus en plus de croyants « puissent imaginer pouvoir éventuellement le célébrer ». De tels chiffres certes peuvent faire réfléchir ceux qui dans les diocèses sont responsables de la manière dont sont administrés les sacrements. Ils jouent, ou plutôt doivent jouer un rôle pour les prêtres et les évêques qui, en ces temps où l’Église perd de son poids, réfléchissent à la manière d’enrayer le processus, par exemple en ne mettant pas d’entraves à ceux qui demandent avec conviction des célébrations régulières dans le rite ancien, mais au contraire en obéissant au Motu proprio du pape Benoît XVI et en accédant généreusement et en tous points à ce genre de requête.

Quiconque cependant a pénétré en vérité et en profondeur la pensée du rite traditionnel n’a nul besoin d’être conforté dans sa conviction par un nombre croissant de croyants qui le redécouvrent. La vérité du rite traditionnel ne dépend pas d’une adhésion massive, elle en est, bien au contraire, pleinement indépendante. On ne doit pas non plus se laisser tromper par cette adhésion sans cesse croissante : le rite ancien est difficile, il demande une fréquentation de toute une vie – je parle par expérience. Après avoir passé plus de trente ans à m’occuper de liturgie, je découvre aujourd’hui encore en elle des choses nouvelles qui jusqu’ici m’avaient échappé. La religion chrétienne peut se vivre à bien des niveaux, et chacun d’eux se justifie : la foi naïve des enfants tout comme la méditation philosophique, l’ascèse vécue loin du monde tout comme l’amour de la beauté et de la sensualité vécu dans le monde ; et la liturgie de l’Église peut être célébrée aussi bien par des analphabètes que par les intellectuels des grandes villes, mais cela ne change rien au fait qu’elle soit dans son essence même un mystère initiatique qui ne se dévoile ni au premier regard, ni au second, ni non plus au troisième, mais qui s’ouvre toujours plus profondément à celui qui cherche, et aussi à celui qui étudie ; et rien que pour cette raison, elle ne pourra jamais dépendre d’un suffrage à la majorité. Cela nous montre aussi ce sur quoi aujourd’hui se joue l’essentiel dans les cercles qui s’efforcent de faire perdurer le rite ancien, je veux dire la formation liturgique des croyants qui ne devront pas en rester à un vague sentiment de bien-être ni dans une sorte d’inclination instinctive pour que ce nouvel enracinement de la liturgie traditionnelle réussisse à long terme. Trop nombreux sont ceux aujourd’hui qui fréquentent la messe du rite ancien sans même savoir à quel point ils ont raison et combien ils font bien. C’est pourquoi le nombre étonnant de croyants qui en Allemagne déclarent avoir un penchant pour l’ancienne liturgie est avant tout un appel à un nouvel et grand effort.

Les compagnies de prêtres qui se consacrent exclusivement au rite ancien, mais aussi le nombre toujours plus grand de prêtres qui le célèbrent de temps à autre doivent, au sens littéral, au sens le plus strict du terme, se considérer comme des missionnaires. C’est comme cela que pourra être accepté, avec la reconnaissance qui lui revient, ce miracle qui a voulu que cinquante ans après une réforme liturgique menée à pas forcés et largement partie d’Allemagne, l’étincelle de la liturgie traditionnelle n’ait toujours pas cessé de brûler.

Martin Mosebach - 2018

Traduit de l’allemand par Françoise L’Homer-Lebleu

[Bertrand Y. (blog)] La faiblesse humaine de l’Eglise et sa divinité

SOURCE - Bertrand Y. (blog) - 17 octobre 2018

Les ennemis de l’Eglise, soutenus par la cinquième colonne de ses imbéciles utiles, font leurs choux gras dans les media de découvertes sordides sur les mœurs d’une poignée de ses ministres. Face à l’ampleur relative de ces désordres il est fort probable qu’ils aient profité, d’abord, de l’incroyable laxisme qui y règne depuis belle lurette, notamment au niveau du recrutement dans les séminaires ; puis de la complicité des loups déjà introduits dans la bergerie ; le tout pouvant être le fait de ces ennemis, comme, fait avéré, les agents communistes infiltrés dans sa hiérarchie, sans parler des francs-maçons. Mais à qui nuisent-ils ? Aux plus fragiles ou aux moins convaincus de ses membres, sans doute relativement nombreux de nos jours ? Malheureusement oui ! A l’Eglise elle-même ? Certainement pas !

Comme l’on dit, elle en a vu d’autres depuis 2000 ans ! Plus de deux millénaires, en effet, que les suppôts de Satan s’efforcent par tous les moyens de faire disparaître le catholicisme : en vain ! Puisque même le martyre n’y a rien fait : « sang des martyrs, semence de chrétiens » ! Satan lui-même et les démons le savent très bien ou ne se font aucune illusion sur le résultat final de leurs menées. Mais ils laissent, voire poussent, leurs conquêtes humaines, bien moins instruites et lucides qu’eux, à se déchaîner, quitte à s’y casser les dents génération après génération, afin de seulement et misérablement assouvir leur haine inextinguible de Dieu et de tout ce qui est à lui et de lui.

Et tout cela n’arrive, bien sûr, qu’avec sa permission car Il est capable de transformer le mal en bien, comme des pierres en fils d’Abraham aussi nombreux que les étoiles du ciel et que les grains du sable. En effet, la faiblesse humaine de l’Eglise catholique ou de ses membres au cours des siècles, qu’on peut dire, à l’expérience, sans bornes, et qui, à vue humaine, aurait dû depuis bien longtemps avoir raison d’elle, à commencer par les déficiences fréquentes et grandes dans son gouvernement ordinaire, ne rend elle pas plus évidente la divinité de cette société ?

Tout d’abord par la pérennité sans pareille et visible de sa tête qu’est son siège à Rome avec laquelle ne peut rivaliser aucune autre société humaine, religieuse ou pas, faisant suite, en plus, à celle de la Jérusalem hébraïque puis juive d’avant le Christ. D’autant plus que ce maintien de son autorité suprême va de paire avec celui, non moins visible, de toute l’institution telle qu’elle a été fondée par le Christ, aussi bien dans l’organisation fondamentale que dans la substance de l’enseignement laissé en dépôt, ce qu’on appelle son apostolicité, c.à.d. son unité parfaite avec l’époque des Apôtres. Nonobstant la petite parenthèse, à l’échelle de la vie de l’Eglise ici-bas, que nous vivons depuis plus de 50 ans ou depuis le Concile Vatican II… Même au milieu de cette crise terrible, comme au travers de toutes les précédentes (persécutions sanglantes et hérésies sans nombre en son sein), l’Eglise romaine continue au moins dans sa tête et dans ses membres visiblement attachés à elle ainsi qu’à son apostolicité. Car il n’est pas question, ici, de raisonner en majorités ou avec le faux esprit démocratique mais d’après le seul Evangile : « il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus » (Mt, 20…

Même si le nombre de ses membres diminue considérablement il demeure néanmoins assez important pour mettre en évidence l’autre caractéristique unique de l’Eglise qui lui valu depuis toujours son premier qualificatif, reconnu honnêtement ou nécessairement par ses adversaires, à savoir sa catholicité, son universalité également visible, aujourd’hui comme hier, ou le maintien au moins de noyaux de membres authentiques sous toutes les latitudes et longitudes. Elle est, à présent, d’autant plus remarquable et inexplicable (humainement…) que partout se font sentir les effets d’une conspiration puissante et souvent tyrannique contre sa doctrine ou sa morale, voire contre sa présence (pays totalitaires communistes, musulmans etc.). Et cela encore d’autant plus que, parmi ses vrais fidèles, elle est accompagnée d’une unité de pensée (de foi) et d’action (obéissance dans la ligne de la foi) qui, au simple regard humain, étonne et émerveille car, aujourd’hui comme hier, elle aurait pu ou dû depuis très longtemps voler en éclats en raison de cette dispersion et face à l’importance et à la malignité de l’adversité.

Avec tout cela va encore de paire un autre caractère distinctif de l’Eglise dont l’affirmation pourrait paraître déplacée au regard des faits infiniment déplorables rappelés au début : sa sainteté également visible… Oui ! nous l’affirmons sans peur car, là encore, il n’est pas question du nombre de ses membres saints. S’il ne se trouvait, à toute époque, qu’un seul catholique brillant parmi tous par l’éclat d’une sainteté transcendante et de loin sans pareille, cela suffirait à dire l’Eglise sainte, c.à.d. ayant la capacité unique à rendre tel, d’abord, par sa doctrine et l’exemple de son divin fondateur ; ensuite par tous les moyens spéciaux et surnaturels, institués par le Christ, de produire la sainteté dans toute âme de bonne volonté que sont, en gros, ses sacrements. Or, même actuellement, dans son dramatique état interne de déliquescence, l’Eglise, par la bouche de l’ensemble, sinon de la totalité, de ses pasteurs, en commençant par le pape, continue à défendre la morale exigeante qui la singularise, notamment dans son rejet total, clair et ferme de l’avortement, du « mariage pour tous », des P-M-A et G-P-A, de l’euthanasie etc., à l’encontre de toutes les autres institutions dominantes, religieuses et civiles, sur cette terre. Et grâce à cela et malgré cela il se trouve partout des membres de cette Eglise, à côté de ses autres membres, certes, infidèles et indignes, pour vivre conformément à ces exigences (avec l’aide nécessaire des sacrements), ce qui, ne serait ce qu’en raison de leur minorité, est un début de l’héroïcité que l’Eglise elle-même exige, à un niveau sublime, pour déclarer « saint » ou « canoniser » l’un de ses membres. Honneur décerné, de fait, qu’à un tout petit nombre.

Or comment expliquer la présence simultanée, constante et visible de ces quatre propriétés (apostolicité, catholicité, unité et sainteté) exceptionnelles, chacune étant pourtant si difficile, voire impossible, à réaliser dans les temps et espace si vastes que la durée de ce monde et l’étendue de cette terre, sinon par une assistance spéciale, une force surhumaine ou miraculeuse qui ne peut venir que de Dieu (le Saint Esprit envoyé par Jésus à la Pentecôte) pour faciliter, à tout moment de l’histoire, aux esprits droits la reconnaissance de l’unique Eglise fondée par lui en vue de conduire de la façon la plus sûre les âmes au salut éternel jusqu’à la fin des temps ? Pour cette raison, en plus de son divin fondateur, on peut alors la qualifier de divine. Plaise à Dieu que nous ne soyons pas de ceux qui « regardent sans regarder et écoutent sans écouter et sans comprendre » (Mt, 13)!

Y. Bertrand

[Abbé Christian Thouvenot, fsspx - FSSPX Actualités] Mgr Simon fait de l’esprit

SOURCE - Abbé Christian Thouvenot, fsspx - FSSPX Actualités - 15 octobre 2018

Mgr Hippolyte Simon est archevêque émérite du diocèse de Clermont. Il a démissionné en 2016 pour raison de santé. De sa retraite il prend tout de même le temps de faire part aux lecteurs du journal La Vie – jadis catholique – de sa réaction à l’élection de l’abbé Davide Pagliarani à la tête de la Fraternité Saint-Pie X, le 11 juillet dernier. 

En quelques paragraphes d’un billet trop long pour une pensée un peu courte, le prélat nous explique que, avec un prêtre à la tête d’une société sacerdotale, l’œuvre fondée par Mgr Marcel Lefebvre est redevenue « une Eglise de structure "presbytérienne" » (sic). Que veut-il dire ? C’est pourtant bien l’Eglise catholique qui a approuvé les statuts de la Fraternité Saint-Pie X !  

Voici son raisonnement : « le Supérieur général est de nouveau un prêtre, en la personne de l'abbé italien Davide Pagliarani. Et ce prêtre est ainsi établi "chef" de trois évêques ! De 1988 à 1994, il s’agissait de l’abbé Schmidberger. Quand Mgr Fellay lui a succédé, en 1994, Ecône est redevenue "épiscopale". Un évêque était le premier responsable de la Fraternité. Ce qui semblait davantage conforme à la grande Tradition catholique ». 

La grande Tradition catholique qu’évoque Mgr Simon lui est décidément bien mal connue. Le Saint-Siège préfère au contraire que les congrégations soient gouvernées par des prêtres et non des évêques. Lorsqu’un Chapitre élit un évêque, il faut ordinairement l’indult du pape. C’est ainsi que Mgr Lefebvre, lorsqu’il fut élu Supérieur général des Pères du Saint-Esprit en 1962, succéda à un prêtre qui gouvernait une société de 3.382 prêtres, dont étaient issus par ailleurs 46 évêques. Le pape Jean XXIII dut confirmer l’élection parce qu’il s’agissait d’une exception au droit de l’Eglise, celui pourtant de « la grande Tradition catholique » ! Six ans plus tard, en 1968, le successeur de Mgr Lefebvre à la tête de la congrégation des Spiritains fut encore un prêtre, comme l’était le fondateur, le Père Libermann. Comme tant d’autres congrégations gouvernées par des prêtres, sans qu’il y eût un Hippolyte Simon pour s’en offusquer.  

Certes un évêque gouverne un diocèse. Mais la Fraternité Saint-Pie X n’est justement pas un diocèse. Et quand bien même un jour, dans un avenir hypothétique, une Prélature établirait un évêque à la tête de la Fraternité, cela n’empêche pas celle-ci d’être aujourd’hui gouvernée de manière parfaitement catholique par un prêtre, à l’instar des sociétés de vie apostolique qui sont légion dans l’Eglise. 
Le coup de pied de l’âne 
La conclusion de l’évêque émérite de Clermont laisse entrevoir un éclair de lucidité : « Je n’ai pas compétence pour faire un commentaire plus approfondi sur la gouvernance de la Fraternité Saint-Pie X ». Mais il est aussitôt suivi du coup de pied de l’âne : « je me permets simplement de trouver un peu étrange le fait que, sous prétexte de garder la tradition catholique, on applique les principes proposés par Jean Calvin puis développés par Ulrich Zwingli, en Suisse, et John Knox, en Ecosse... Comprenne qui pourra ! » 

Le lecteur est prié de rire et de s’esbaudir sur la profondeur inavouée d’une remarque censée spirituelle et inspirée. La vérité est que Mgr Simon croit faire de l’esprit mais ignore et l’histoire de l’Eglise et la pratique romaine. Triste ! 

Cela dit, Mgr Simon exprime de façon implicite une conception encore répandue. Pour lui, visiblement, la Fraternité Saint-Pie X est schismatique. Elle doit donc adopter une structure de gouvernement semblable à celle d’une « petite Eglise », d’une « Eglise parallèle ». Si elle élit à sa tête un prêtre, elle est de forme presbytérienne. Si elle choisit un évêque, elle est de forme épiscopalienne. Simple, simpliste même, mais efficace pour dénigrer et cataloguer la Fraternité… 
Une œuvre d’Eglise qui défend la foi catholique 
Mais la Fraternité Saint-Pie X est une œuvre d’Eglise. Elle suit les lois de l’Eglise et leur pratique constante. L’accusation de schisme dont elle est régulièrement affublée n’a jamais tenu. Elle reconnaît le pape comme le chef de l’Eglise, de sa hiérarchie visible ici-bas, et les conditions mêmes des sacres de 1988 ont assez montré que Mgr Lefebvre prit soin de ne pas rompre avec Rome, ne conférant aucun pouvoir de juridiction aux évêques auxiliaires dont il dotait la Fraternité. 

S’il passa outre une loi de discipline ecclésiastique, ce ne fut pas pour les motifs qui fondent un schisme : refus de l’unité de l’Eglise ou de la soumission au successeur de Pierre, rejet délibéré et volontaire de l’autorité en tant que telle. Ce n’est pas la rébellion contre l’autorité légitime ou la négation du dogme de l’unité de l’Eglise fondée sur Pierre qui explique l’attitude de la Fraternité Saint-Pie X. Elle se fonde en vérité sur le combat de la foi, celui que tout fidèle bien né et fils de l’Eglise se doit de mener. Elle ne prétend pas se substituer à l’Eglise mais la servir. Elle n’aspire pas à mettre à bas la papauté, comme Calvin, Zwingli et Knox le rêvaient, mais au contraire à défendre le Siège apostolique dans la foi et la fidélité au magistère de toujours.   

Du reste, cela fait belle lurette que l’accusation de schisme n’a plus cours. Nombre d’évêques en sont bien conscients, jusqu’au pape lui-même. Le 18 juillet 2018, le secrétaire de la commission Ecclesia Dei, qui dépend de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi, affirmait publiquement, après tant d’autres : « il est absolument faux d’affirmer que la Fraternité Saint-Pie X est schismatique du point de vue formel, canonique ». 

Si la société de prêtres catholiques fondée par Mgr Lefebvre n’est pas schismatique, il serait temps que Mgr Simon la traite comme telle. Même à l’âge de la retraite, il faut raison garder, et ne pas perdre l’esprit.

Abbé Christian Thouvenot

[Jérôme Bourbon - Rivarol] Paul VI : saint du Ciel ou suppôt de l’Enfer ?

SOURCE - Jérôme Bourbon - Rivarol - 17 octobre 2018

Il a osé. Après avoir “canonisé” le 27 avril 2014 Jean XXIII et Jean-Paul II, François-Bergoglio récidive avec la “canonisation” ce 14 octobre de Paul VI. Les modernistes qui occupent le siège de Pierre depuis soixante ans ne prennent même plus de gants, ne reculent devant aucune provocation, se “béatifient” et se “canonisent” les uns les autres à toute vitesse. N’oublions pas en effet que c’est Jean Paul II qui avait ouvert ce processus en “béatifiant” Jean XXIII le 3 septembre 2000. Pour faire passer la pilule, il avait “béatifié” le même jour Pie IX. C’était se moquer du monde : honorer en même temps le pape du Syllabus et l’organisateur de Vatican II, le pontife de l’intransigeance catholique face au monde révolté contre Dieu et le propagateur de la liberté religieuse et du culte de l’homme. Naturellement, la “béatification” de Pie IX n’a jamais abouti à sa canonisation, contrairement à celle de Jean XXIII. Il s’agissait seulement d’un subterfuge pour éviter que les traditionalistes ne poussent des cris d’orfraie. Mais il était impensable pour les apostats du Vatican de “canoniser” le pape de Quanta Cura qui s’opposait énergiquement au monde et à la civilisation moderne.

En déclarant saints les trois principaux responsables de Vatican II, de son organisation (Jean XXIII), de son déroulement (Paul VI) et de son application (Montini et Wojtyla), Bergoglio entend canoniser le “concile” et toutes les réformes désastreuses qui en sont issues, sur le plan doctrinal, moral, pastoral, liturgique, sacramentel et disciplinaire. Les fruits empoisonnés de Vatican II ne sont que trop visibles : effondrement des vocations religieuses et sacerdotales, raréfaction de l’assistance aux offices dominicaux, perte de la foi, indifférentisme et scepticisme, effondrement de l’esprit apostolique et missionnaire, délitement des repères moraux, inculture religieuse abyssale, apostasie universelle, dépravation des mœurs, perte de la pudeur et de la modestie chrétienne dans le langage, dans les conversations, dans les vêtements, développement de l’athéisme, du matérialisme, essor des sectes et des mages en tous genres, promotion des unions contre-nature, massacre des innocents à travers l’avortement et la pornographie de masse, refus de la transmission de la vie à travers la banalisation de la contraception, déchirement des familles, explosion des suicides, individualisme forcené, dépressions, etc. Les brigands, les intrus qui occupent le siège de Pierre depuis soixante ans veulent que l’on considère comme sainte, bénie, voulue par Dieu leur œuvre démoniaque. Nous sommes là dans l’inversion la plus totale et le cynisme le plus absolu. Mais c’est notre monde moderne en entier qui est fondé sur l’inversion, qui promeut le mensonge et l’erreur et rejette la vérité, qui préfère la laideur à la beauté, qui choisit le mal et refuse le bien et, pis encore, fait le mal en l’appelant bien et diabolise le bien. 

Puisque Paul VI a été officiellement “canonisé”, il faut rappeler qui était vraiment cet homme et quelle fut son œuvre. Ami des juifs et des francs-maçons, comme Roncalli, Wojtyla et leurs prédécesseurs, Montini a voulu faire passer le catholicisme du théocentrisme à l’anthropocentrisme. Qui ne se souvient de son ahurissant discours de clôture de Vatican II : « Vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, sachez reconnaître notre nouvel humanisme. Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme ». S’exprimant à la tribune des Nations Unies, Paul VI ose dire de l’ONU, organisation mondialiste par excellence : qu’elle « est l’idéal dont rêve l’humanité dans son pèlerinage à travers le temps ; c’est le plus grand espoir du monde » (sic !). Dans la « constitution pastorale » Gaudium et Spes, sur « l’Eglise dans le monde de ce temps », et qui est l’un des principaux documents de Vatican II “promulgués” par Montini, il est écrit : « L’Eglise reconnaît que tout sur terre doit être ordonné à l’Homme, comme à son centre et à son sommet. »

Démolisseur de la foi, il promulgue en décembre 1965 le concile Vatican II qui contient moult erreurs et hérésies, dont l’œcuménisme libéral, la liberté religieuse et la collégialité, lave dans Nostra Aetate les juifs du crime de déicide, ouvrant la voie aux reptations des derniers hommes en blanc devant le judaïsme talmudique, visitant les synagogues non pour y prêcher Jésus-Christ crucifié et ressuscité mais pour vanter « nos frères aînés dans la foi » et déclarer que l’Ancienne Alliance n’a jamais été abrogée, ce qui est faire fi de la divinité et de la messianité du Christ. Paul VI abroge également en 1967 le serment anti-moderniste et la profession de foi du concile de Trente, vend la tiare, couronne du pape et symbole de son triple pouvoir d’ordre, de juridiction et de magistère, après avoir définitivement cessé de la porter en novembre 1963 lorsqu’il la pose sur l’autel de la basilique saint-Pierre.

C’est à Paul VI que l’on doit l’abandon du latin et du grégorien à la messe, dans les monastères et les séminaires, à lui que l’on doit la création d’une « nouvelle messe » qui n’est en réalité qu’une synaxe protestante dont de surcroît les prières de l’offertoire reprennent des bénédictions juives. La première version de l’article 7 du Novus ordo missae définit la « nouvelle messe » comme un repas et évacue complètement la définition catholique de la messe qui est le renouvellement non sanglant du saint sacrifice du Calvaire. C’est à Paul VI encore que l’on doit le changement de tous les rites, l’adultération des sacrements, la profonde altération des rituels, obstruant ainsi les canaux de la grâce. En juin 1968, au moment où il s’emploie à rassurer faussement les conservateurs avec son Credo et avec l’“encyclique” Humanae vitae, il promulgue un nouveau rituel des sacres des évêques dont des études sérieuses et approfondies ont conclu à l’invalidité radicale, ce qui pose sérieusement la question de la validité des ordres reçus par les candidats au sacerdoce dans ce nouveau rite depuis un demi-siècle. Tous les rituels sont profondément altérés : on met en place un nouveau baptême où sont supprimés tous les exorcismes, une nouvelle confirmation où il n’est plus obligatoire d’utiliser comme matière de l’huile d’olive, un nouveau mariage (le nouveau code de droit de canon promulgué en 1983 sous Jean Paul II inverse les fins du mariage, développant chez les époux une mentalité contraceptive), etc. La désacralisation des lieux saints est systématique : on retourne les autels, le célébrant devenant un simple président tourné vers l’assemblée et non plus vers Dieu, on supprime les bancs de communion, on enlève des statues de saints, on transforme les confessionnaux en placards à balais, on brûle sans aucune piété filiale les anciens ornements liturgiques, on impose la communion dans la main, on supprime quasiment tous les jeûnes, tant eucharistiques qu’ecclésiastiques. Pour communier il faut être à jeun de nourriture solide depuis une heure seulement, et pour les malades et leurs accompagnants, quinze minutes suffisent. C’est ce que feu Jean Madiran avait appelé avec une ironie mordante dans Itinéraires « le quart d’heure de Paul VI ». A la limite, se moquait l’auteur de l’Hérésie du XXème siècle, on pouvait boire son verre de gnôle à l’église en pleine célébration et communier quinze minutes après !

Sous le “règne” — ou plutôt l’usurpation — de Montini, tout est bouleversé : les constitutions religieuses, toutes défigurées, y compris celle des Chartreux qui n’avait jamais été modifiée depuis son fondateur saint Bruno, les Etats, partis, écoles et syndicats chrétiens. Paul VI contraint l’Espagne de Franco en 1967 à abandonner sa constitution explicitement catholique. Il fait de même avec la Colombie en 1973. Proche du judaïsme, Paul VI porte significativement l’éphod des grands prêtres juifs à plusieurs occasions, et notamment en 1968 lors d’un voyage en Amérique. Il est, dans la même logique, favorable au mondialisme croyant au retour de l’âge d’or, ce qui fait écho à son prédécesseur Roncalli qui, dans son discours d’ouverture de Vatican II, s’en prenait « aux prophètes de malheur » : « L’Humanité est en marche. Elle tend vers l’unité, vers la justice. La Paix est la fin logique du monde présent » s’écrie-t-il à Pâques 1971. « La cause n’est pas perdue, l’unité du monde se fera. Le caractère inviolable de la vie sera admis par tous d’une manière effective » ajoute-t-il dans la même allocution au moment même où les différents pays occidentaux se préparent à légaliser le crime de l’avortement ! Le 24 mai 1978, dans un message à l’ONU, il appelle explicitement à l’avènement d’un « nouvel ordre mondial ». Ses successeurs ne diront pas autre chose. 

Non content de lever l’excommunication des schismatiques orientaux, de légitimer la réforme anglicane en invitant le pasteur Ramsey à bénir la foule avec lui, lui passant au doigt son anneau personnel, d’autoriser l’intercommunion des protestants sans abjuration ni confession, non content de recevoir les chefs communistes russes, encore rougies du sang des chrétiens martyrs, d’accorder une audience aux rebelles des colonies portugaises, Paul VI rendit aux musulmans l’Étendard de Lépante. Cette bannière très célèbre fut prise à un amiral turc durant une bataille navale en 1571. Tandis que le pape saint Pie V jeûnait et priait le Rosaire, une flotte chrétienne en infériorité numérique défit une marine musulmane beaucoup plus importante numériquement, sauvant ainsi la chrétienté des infidèles. En l'honneur de cette victoire miraculeuse obtenue le 7 octobre 1571, Pie V avait institué la fête de Notre-Dame du Très Saint Rosaire pour commémorer son intercession. En un seul acte inouï, Paul VI a non seulement renoncé à une victoire chrétienne historique et décisive, mais aussi aux prières et aux sacrifices d'un saint pape.

Tout miel avec tous les ennemis historiques de l’Eglise catholique, Paul VI se montra en revanche plein de fiel avec les traditionalistes qui contestaient ses réformes et combattaient ses erreurs et hérésies, condamnant Mgr Lefebvre et l’abbé Georges de Nantes à la suspense a divinis, faisant persécuter, via les évêques modernistes, les prêtres, souvent âgés, voulant rester fidèles à la messe de leur ordination. 

Alors même que les Journées mondialistes de la jeunesses, les fameuses JMJ, n’ont pas encore été créées (c’est Jean-Paul II qui en sera à l’origine en 1985), Paul VI se montre d’une écœurante démagogie à l’égard de la jeunesse dans une allocution du 1er janvier 1972, dans la Cité des Jeunes à Rome, réunissant 150 garçons de 10 à 19 ans : « Vous qui êtes modernes, qui avez un sens inné de la justice, sachez que nous, les anciens, les vieux, nous vous comprenons, nous vous suivons » (sic !). Car il s’agit d’épouser toutes les modes, d’accompagner la modernité décadente, et de l’approuver, y compris dans ses dérives les plus effrayantes. Il ne faut donc pas s’étonner si Bergoglio aujourd’hui légitime de facto les unions homosexuelles, promeut l’invasion du continent européen par des migrants mahométans, il est parfaitement dans la logique de Vatican II et de Paul VI qui est l’ouverture et la soumission à un monde qui a renié le Christ, sa loi, sa morale, son Evangile. 

On peut faire de notre monde une critique politique, sociologique fort intéressante et très pertinente. Mais si l’on évacue de son analyse le cataclysme qu’a représenté Vatican II et qu’il continue toujours à représenter par ses conséquences désastreuses et par sa révolution plus que jamais à l’œuvre, on s’interdit de toucher du doigt l’essentiel. L’homme est fondamentalement un animal religieux. Les anciens le savaient. Il n’est pas innocent, il n’est pas anodin, il n’est pas neutre d’évacuer complètement Dieu de la cité, des institutions, de la conscience et du cœur de l’homme. C’est ouvrir devant soi un gouffre gigantesque dans lequel l’homme moderne plonge chaque jour davantage. Au point de s’y noyer irrémédiablement.

Jérôme BOURBON,
Editorial du numéro 3348 de RIVAROL daté du 17 octobre 2018.

14 octobre 2018

[Paix Liturgique] La face traditionnelle de Paul VI

SOURCE - Paix - lettre 664 - 10 octobre 2018

Paul VI, pape-Janus, à deux visages? Son prochaine canonisation le dimanche 14 octobre 2018 soulève des réactions diverses, comme plus généralement les béatifications et canonisations très rapides de tous les papes
qui ont présidé ou qui ont succédé au concile Vatican II. Nous n’avons pas la compétence pour entrer dans ces discussions, ni dans celles concernant l’autorité de ces canonisations à marche forcée. 
En revanche, nous voudrions donner notre sentiment sur le jugement assez courant qui classe et oppose les papes du Concile et de l’après-Concile, en «libéraux» (Paul VI, le Pape François), d’une part, et en «restaurationnistes» (Jean-Paul II, Benoît XVI), d’autre part. Les choses nous paraissent autrement complexes, spécialement en ce qui concerne Paul VI. 
Sans doute a-t-il présidé un concile qui a apporté dans l’Eglise un bouleversement dont plus personne aujourd’hui n’ose affirmer qu’il a été un merveilleux «printemps». Sans doute est-il le pape qui a promulgué des textes fondateurs de doctrines particulièrement novatrices comme celle de l’œcuménisme. Sans doute – et cela nous est particulièrement sensible – est-il l’homme d’une réforme liturgique, que nous qualifierions plus volontiers de révolution. 
Et cependant, il est aussi l’auteur d’une série de textes en sens opposé qui, à notre avis, lui mériteraient tout autant que Jean-Paul II, la qualification de pape de «restauration», ce qui, par la même occasion, permet de préciser la compréhension ambivalente de ce terme qui tire son origine du thème développé par le cardinal Joseph Ratzinger dans son Entretien sur la foi de 1985.
3 septembre 1965 : Mysterium fidei et la foi en l’eucharistie

Dans l’atmosphère de libération théologique qui accompagna le concile Vatican II, des remises en cause de la foi en la présence réelle dans l’eucharistie se sont multipliées, et ce d’autant plus que les bouleversements de la réforme liturgique étaient lancés depuis 1964.

En publiant l’encyclique Mysterium fidei, le 3 septembre 1965, Paul VI répondait à des inquiétudes gravissimes : «Nous savons en effet que parmi les personnes qui parlent ou écrivent sur ce mystère très saint, il en est qui répandent au sujet des messes privées, du dogme de la transsubstantiation et du culte eucharistique certaines opinions qui troublent les esprits des fidèles ; elles causent une grande confusion d’idées touchant les vérités de la foi, comme s’il était loisible à qui que ce soit de laisser dans l’oubli la doctrine précédemment définie par l’Église ou de l’interpréter de manière à appauvrir le sens authentique des termes ou énerver la force dûment reconnue aux notions».

Certains, disait Paul VI, voulaient que la présence réelle soit exprimée différemment. Très couramment, d’ailleurs, des fidèles refusaient de communier avec des hosties qui n’avaient pas été consacrées lors de la messe. Certains niaient la présence du Christ dans les hosties consacrées restant après la messe : la présence réelle était, selon eux, attachés à la communauté célébrant l’eucharistie. Paul VI dénonçait donc des théories parlant de «transsignification» ou de «transfinalisation» (le signe sacramentel occasionnerait un changement de signification ou de finalité du pain et du vin) qui entendaient se substituer au terme, dogmatiquement consacré, de transsubstantiation. Et de réaffirmer : «Cette présence, on la nomme "réelle", non à titre exclusif, comme si les autres présences n'étaient pas "réelles", mais par excellence ou "antonomase", parce qu'elle est substantielle, et que par elle le Christ, Homme-Dieu, se rend présent tout entier».

24 juin 1967 : Sacerdotalis cælibatus et la défense du célibat ecclésiastique

Durant le Concile, la question du célibat ecclésiastique dans l’Eglise latine fut pas mal discutée. Elle était théoriquement malmenée par la tendance libérale, mais l’était aussi pratiquement, dans la mesure où de très nombreux prêtres et religieux quittaient leur état pour prendre femme. Certains voulaient tout de même, ce faisant, conserver des fonctions sacerdotales!

Paul VI intervint publiquement par une lettre au cardinal Tisserant, Doyen du Sacré Collège et l’un des présidents de l’assemblée conciliaire, en octobre 1965: «Il n’est pas opportun de débattre publiquement de ce thème qui requiert la plus grande prudence et revêt une telle importance. Et Nous avons le propos, non seulement de conserver autant qu’il est en Nous cette loi ancienne, sainte et providentielle, mais encore de renforcer son observance, rappelant les prêtres de l’Eglise latine à la conscience des causes et des raisons qui aujourd’hui, aujourd’hui précisément de façon spéciale, font que l’on doit considérer cette loi du célibat comme très adaptée parce que par elle les prêtres peuvent consacrer tout leur amour uniquement au Christ et se donner totalement et généreusement au service de l’Eglise et des âmes».

L’hémorragie de prêtres qui «quittaient» était considérable. Le P. Salvini dans La Civilta Cattolica, le 21 avril 2009, évaluait à environ 70.000 le nombre de prêtres qui avaient abandonné le ministère pour se marier depuis le Concile, la période de 1965 à 1980 ayant été la plus aigue et la plus dramatique.

Deux ans après la fin de Vatican II, le 24 juin 1967, Paul VI publia l’encyclique Sacerdotalis cælibatus sur le célibat sacré, qui «conserve toute sa valeur également à notre époque caractérisée par une transformation profonde des mentalités et des structures». Dans ce texte, un des plus beaux qu’il ait composés, même s’il est très marqué par le style ecclésiastique de l’immédiat après-Concile, Paul VI rappelait entre autres le sens christologique du célibat des prêtres : «La somme des idéaux les plus élevés de l’Evangile et du royaume» font ainsi «la dignité et le caractère désirable du choix de la virginité pour ceux qu’appelle le Seigneur Jésus, et qui entendent ainsi participer non seulement à sa fonction sacerdotale mais partager également avec lui l’état de vie qui fut le sien».

Texte qui acquiert une nouvelle actualité, alors que de nouvelles entreprises remettent aujourd’hui en cause la discipline latine par des voix comme celle du cardinal Marx, archevêque de Munich, et par le biais du document préparatoire du Synode sur l’Amazonie, d’octobre 2019, lequel suggère «un type de ministère officiel» qui pourrait être confié aux femmes (le diaconat féminin) et laisse ouverte, comme on dit, la question de l’ordination d’hommes mariés.

30 juin 1968 : le Credo du Peuple de Dieu

La tourmente postconciliaire ne cessant de s’aggraver, Paul VI décida que, du 29 juin 1967 au 29 juin 1968, serait célébrée une «année de la foi», à la fin de laquelle, il proclama un Credo du peuple de Dieu, le 30 juin 1968. Très caractéristique des hésitations du pape Montini est le fait qu’il ait d’abord demandé au P. Congar de rédiger un Credo. Il s’adressa ensuite au cardinal Journet, qui lui-même proposa une rédaction de Jacques Maritain, qui venait de rédiger un essai alarmant : Le paysan de la Garonne. Un vieux laïc s’interroge à propos du temps présent (DDB, 1966).

Dans son Credo, Paul VI rappelait les grandes propositions de la foi catholique, notamment celles les plus contestées au sein même de l’Eglise. Jean Madiran regrettait certes, à l’époque, que Paul VI ne fît ce rappel que comme une profession de foi personnelle, pas de Pape qui oblige à croire, et surtout de manière seulement «positive», sans préciser que ceux qui n’adhéraient pas aux dogmes catholiques avaient fait naufrage dans la foi et ne faisaient plus partie de l’Eglise. Mais il énonçait clairement, par exemple : «Nous croyons qu’en Adam tous ont péché, ce qui signifie que la faute originelle commise par lui a fait tomber la nature humaine, commune à tous les hommes, dans un état où elle porte les conséquences de cette faute et qui n’est pas celui où elle se trouvait d’abord dans nos premiers parents, constitués dans la sainteté et la justice, et où l’homme ne connaissait ni le mal ni la mort».

Concernant le sacrifice de la messe, il adoptait, il est vrai, la thèse de Maritain, Journet et d’autres, lesquels gênés par l’affirmation tridentine que la messe est un sacrifice sacramentel référé à celui du Golgotha, estimaient que la messe est plutôt le sacrifice de la Croix, capté en quelque sorte par la célébration eucharistique (voir notre lettre n. 623) : «Nous croyons que la messe célébrée par le prêtre représentant la personne du Christ en vertu du pouvoir reçu par le sacrement de l’ordre, et offerte par lui au nom du Christ et des membres de son Corps mystique, est le sacrifice du calvaire rendu sacramentellement présent sur nos autels.

Mais, très classiquement, Paul VI affirmait la présence réelle du Christ dans l’eucharistie : «Le Christ ne peut être ainsi présent en ce sacrement autrement que par le changement en son corps de la réalité elle-même du pain et par le changement en son sang de la réalité elle-même du vin, seules demeurant inchangées les propriétés du pain et du vin que nos sens perçoivent. Ce changement mystérieux, l’Église l’appelle d’une manière très appropriée transsubstantiation».

25 juillet 1968 : Humanæ vitæ et la condamnation de la contraception

Et au sommet de ces mises en garde, vint le rappel moral qui déclencha le plus de contestations dans les décennies qui suivirent. Paul VI empêcha le Concile, dans Gaudium et spes, de se prononcer au sujet de la contraception (tout laissait craindre que ce serait en un sens libéral), au motif qu’une commission pontificale créée par Jean XXIII en 1963 étudiait cette question. Malheureusement, durant quatre ans, le pape laissa l’affaire en suspens, ce qui eut des effets désastreux, et par la suite indéracinables, dans la pratique des couples catholiques.

Pour forcer Paul VI a prendre parti dans un sens permissif, des fuites furent organisées qui permirent de savoir qu’en 1966, par 15 voix contre 4, la commission avait déclaré que la contraception artificielle n'était pas intrinsèquement mauvaise.

Malgré cela et malgré toutes les pressions, comme celles du cardinal Suenens de Malines-Bruxelles, et notamment en raison de l’insistance en sens inverse de Karol Wojtyla qui, devenu Jean-Paul II, sera un grand défenseur de la doctrine traditionnelle du mariage, Paul VI, par l’encyclique Humanæ vitæ du 25 juillet 1968, condamna la contraception : «Est exclue toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation».

1968, il y a cinquante ans, devint alors un Annus horribilis pour le pape Montini, qui vit monter la contestation de toutes parts, du côté progressiste, contre Humanæ vitæ, promulguée le 25 juillet, et du côté traditionnel, contre le nouvel Ordo Missæ, approuvé par lui le 6 novembre.

Et dans l’Église, les maux ne cessaient d’empirer, au point que le 29 juin 1972 le malheureux pontife en vint à affirmer qu'il avait «le sentiment que par quelque fissure, la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu». «Il y a le doute, disait-il, l'incertitude, la problématique, l'agitation, l'insatisfaction, l'affrontement. […] On croyait qu'après le Concile, il y aurait une journée ensoleillée dans l'histoire de l'Église. Il est venu à la place une journée de nuages, de tempête, de ténèbres, de recherche, et d'incertitude». 

Pyromane qui se fait pompier, a-t-on souvent commenté. Cependant, il est clair que toute l’entreprise dont on crédite Jean-Paul II et de Benoît XVI pour tenter d’encadrer le concile Vatican II et pour écarter les «abus» a son origine dans ce désir de «recentrement» exprimé pathétiquement par Paul VI lui-même. Le nier serait injuste. Et si l’on affirme que ce recentrement de Paul VI n’était au fond qu’une tentative thermidorienne, qui voulait empêcher les excès de la révolution sans revenir sur les racines du mal, on porte du même coup cette critique contre Jean-Paul II et Benoît XVI. 

De notre point de vue – la défense de la messe traditionnelle – nous retiendrons que la première lueur concernant la célébration de la messe ancienne fut l’indult de la Congrégation du Culte divin du 5 novembre 1971, donnant aux évêques d’Angleterre et du Pays de Galles la faculté de permettre à certains groupes de fidèles, en des occasions spéciales, de participer à la messe célébrée «selon les rites et les textes du missel romain précédent». A cause de la signature de l’illustre romancière anglaise, Agatha Christie, donnée à la pétition de protestation qui avait précédé cette mesure, on qualifia cette permission d’«indult Agatha Christie». Cette autorisation de PaulVI lui-même de célébrer selon le missel antérieur servira de précédent, lors des décisions qui élargiront cette permission, Quattuor abhinc annos de 1984, Ecclesia Dei adflicta de 1988, Summorum Pontificum de 2007. Il est d’ailleurs significatif que ce pape, dont on disait qu’il avait le caractère hésitant d’Hamlet, ait d’une main enterré la messe tridentine et de l’autre ouvert une première possibilité pour continuer à la célébrer.

[Mgr Williamson - Initiative St Marcel] Féminité sans Prix – II

SOURCE - Mgr Williamson - Initiative St Marcel - 13 octobre 2018

Des plantes, pour pousser, ont besoin d’un bon pieu.
Pour bien aimer ta femme, homme, aime d’abord Dieu !

Aujourd’hui, la féminité de la femme subit une attaque furieuse. Pour quelle raison ? Pas besoin de chercher bien loin. Satan veut disposer d’un pouvoir absolu sur l’humanité pour assurer que toutes les âmes tombent en enfer les unes après les autres. Par contre, afin que les hommes puissent aller au Ciel, la Providence divine prévoit de les faire naître au sein d’une famille humaine normale, avec ce que nous appelons aujourd’hui un « père biologique » et une « mère biologique », pour veiller sur le fruit de leur amour mutuel : leurs enfants. Le Dr Henry Makow examine ci-après, du point de vue des satanistes, ce qu’on a vu la semaine dernière dans ces « Commentaires Eleison ».

“Les juifs cabalistes et les francs-maçons agissent comme des satanistes. Ils accaparent un pouvoir de contrôle en provoquant la dégradation et la corruption. Tels des termites, ils rongent les piliers de la société. La famille est comme un globule rouge dans une société saine. C’est elle qui gratifie nous autres hommes de notre rôle et de notre identité ; c’est elle qui permet le développement de nos sentiments et assure, si besoin est, un soutien matériel. Elle veille à ce que les jeunes naissent, soient aimés et élevés comme il convient, et à ce qu’on prenne soin des personnes âgées. Notre famille est un maillon dans la chaîne qui nous relie à l’éternité. C’est pourquoi les satanistes ont toujours voulu la détruire. A cette fin, ils se sont approchés des femmes qui leur semblaient inconstantes, vaniteuses et faibles d’esprit, au motif que, selon ce qu’écrit Adam Weishaupt, « on n’influence jamais les hommes aussi fortement que par le biais des femmes . . . . Ce devrait donc être là l’objet principal de notre étude ; nous devrions nous efforcer de gagner leur estime, il faudrait leur donner le conseil de s’émanciper de la tyrannie de l’opinion publique, pour qu’elles puissent prendre en main leur propre sort. Ce sera une immense délivrance pour leur esprit, jusqu’ici réduit en esclavage, quand elles pourront abolir toute contrainte. Cela leur donnera un tel enthousiasme qu’elles travailleront de tout cœur avec nous, sans même s’en apercevoir car, en se livrant à l’admiration de leur propre personne, elles ne feront que suivre ce qu’elles désirent. »

“C’est ainsi que les satanistes ont convaincu les femmes que le mariage et la famille n’étaient qu’une ‘oppression’. Les hommes ont beau avoir travaillé en usine ou être morts à la guerre pour faire vivre et protéger leurs femmes, n’empêche ce sont les femmes qui sont censées être opprimées. Les satanistes se devaient d’interférer dans cette relation d’affection naturelle et d’attraction que les sexes masculin et féminin éprouvent l’un pour l’autre et pour leur progéniture, car la raison d’être des satanistes, c’est la négation de l’amour. Or l’essence d’une femme, c’est l’amour, le pouvoir de générer l’amour, en aimant et en étant aimée en retour. Là est la source de son pouvoir. L’amour d’une femme pour son mari et ses enfants est la chose la plus précieuse au monde. Pour un homme, cet amour est son plus grand trésor. En acceptant de se fourvoyer dans la poursuite d’un pouvoir matériel plutôt que spirituel, la femme moderne a, pour l’essentiel, perdu son pouvoir d’aimer. Car elle doit choisir : ou le pouvoir ou l’amour, elle ne peut pas avoir les deux en même temps . Les femmes ont besoin de l’amour d’un homme comme une fleur a besoin de soleil et d’eau. Par leur activité, les hommes apportent aux femmes la nourriture, et les femmes donnent leur force à leurs maris en se soumettant à leurs exigences raisonnables. Telle est la dynamique hétérosexuelle [ . . . ]

“Mais voilà justement ce qui est condamné aujourd’hui comme exploitation de la femme : ‘l’érotisation de l’impuissance’, par exemple, par Sheila Jeffreys, militante politique et féministe lesbienne bien connue. Évidemment, cette personne est incapable de comprendre que le vrai pouvoir de la femme, c’est l’amour. Cette égérie rêve de transformer toutes les femmes en lesbiennes qui, à leur tour, deviendront incapables de comprendre que le style, la beauté et le charme de la femme, bref sa féminité, dépendent de ce qu’elle renonce à un pouvoir purement matériel. Une femme qui se donne à son mari est chérie et aimée de lui et de leurs enfants ; tandis qu’une femme qui poursuit le pouvoir comme le ferait un homme, est vouée à une vie d’isolement et d’amertume.

“Féministes d’Occident ! C’est en vain que vous avez renoncé à votre don le plus précieux ! Vous êtes devenues vulgaires, véritablement aveulies. Vous manquez de personnalité, de charme, de style, de substance. Vous êtes incapables d’aimer. Vous n’êtes pas même attirantes. Et bientôt, vous perdrez votre jeunesse. Vous n’aurez rien d’autre que votre travail, votre chien et vos amies, désespérées comme vous. Féministes d’Occident ! Vous avez été spoliées, trahies par la société à laquelle vous appartenez ; vous avez été abusées par vos enseignants, par vos dirigeants politiques et culturels et maintenant, vous voilà dans les rangs de ces traîtres. Vous avez trahi vos enfants à naître, votre culture, votre famille et toutes les promesses d’avenir. Mais, pire que tout, vous vous êtes vous-mêmes trahies.”

Kyrie eleison.

[FSSPX Actualités - FSSPX - Maison Générale] Communiqué au sujet de la canonisation du pape Paul VI

SOURCE - FSSPX Actualités - FSSPX - Maison Générale - 13 octobre 2018

A l’occasion du Synode des évêques sur les jeunes, le dimanche 14 octobre 2018, le pape François procèdera à la canonisation du pape Paul VI. 

La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X réitère les sérieuses réserves qu’elle avait exprimées lors de la béatification de Paul VI, le 19 octobre 2014 :
  • Ces béatifications et canonisations des papes récents, selon une procédure accélérée, s’affranchissent de la sagesse des règles séculaires de l’Eglise. Ne visent-elles pas davantage à canoniser les papes du concile Vatican II, plutôt qu’à constater l’héroïcité de leurs vertus théologales ? Lorsque l’on sait que le premier devoir d’un pape - successeur de Pierre - est de confirmer ses frères dans la foi (Lc 22, 32), il y a de quoi être perplexe.
     
  • Certes Paul VI est le pape de l’Encyclique Humanae vitae (25 juillet 1968) qui apporta lumière et réconfort aux familles catholiques, alors que les principes fondamentaux du mariage étaient fortement attaqués. Il est également l’auteur du Credo du peuple de Dieu (30 juin 1968) par lequel il voulut rappeler les articles de foi catholique contestés par le progressisme ambiant, notamment, dans le scandaleux Catéchisme hollandais (1966).
     
  • Mais Paul VI est aussi le pape qui mena le concile Vatican II à son terme, introduisant dans l’Eglise un libéralisme doctrinal qui s’exprime par des erreurs comme la liberté religieuse, la collégialité et l’œcuménisme. Il s’en est suivi un trouble que lui-même a reconnu, le 7 décembre 1968 : « L’Eglise se trouve dans une heure d’inquiétude, d’autocritique, on dirait même d’autodestruction. Comme si l’Eglise se frappait elle-même. » L’année suivante, il avouait : « Dans de nombreux domaines, le Concile ne nous a pas donné jusqu’à présent la tranquillité, mais il a plutôt suscité des troubles et des problèmes non utiles au renforcement du Royaume de Dieu dans l’Eglise et dans les âmes. » Jusqu’à ce cri d’alarme du 29 juin 1972 : « La fumée de Satan est entrée par quelque fissure dans le temple de Dieu : le doute, l’incertitude, la problématique, l’inquiétude, l’insatisfaction, l’affrontement se font jour… » – Mais il ne fit qu’un constat, sans prendre de mesures propres à arrêter cette autodestruction.
     
  • Paul VI est le pape qui, dans un but œcuméniste, imposa la réforme liturgique de la messe et de tous les rites des sacrements. Les cardinaux Ottaviani et Bacci dénoncèrent cette nouvelle messe comme s’éloignant « de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la Sainte Messe, telle qu’elle a été formulée à la XXIIe session du Concile de Trente ». 1 A leur suite, Mgr Lefebvre déclara la nouvelle messe « imprégnée d’esprit protestant », portant en elle « un poison préjudiciable à la foi ». 2
     
  • Sous son pontificat nombreux furent les prêtres et les religieux persécutés et même condamnés pour leur fidélité à la messe tridentine. La Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X se souvient avec douleur de la condamnation de 1976 infligée à Mgr Marcel Lefebvre, déclaré suspens a divinis pour son attachement à cette messe et pour son refus catégorique des réformes. Ce n’est qu’en 2007 que, par le Motu Proprio de Benoît XVI, fut reconnu le fait que la messe tridentine n’avait jamais été abrogée.
Aujourd’hui plus que jamais, la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X renouvelle son attachement à la Tradition bimillénaire de l’Eglise, convaincue que cette fidélité, loin d’être une crispation passéiste, apporte le remède salutaire à l’autodestruction de l’Eglise. Comme l’a déclaré récemment son Supérieur général, l’abbé Davide Pagliarani : « Notre vœu le plus cher est que l’Eglise officielle ne considère plus (le trésor de la Tradition) comme un fardeau ou un ensemble de vieilleries dépassées, mais bien comme l’unique voie possible pour se régénérer elle-même. 3

Menzingen, le 13 octobre 2018
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1. in Bref examen critique de la nouvelle messe, lettre préface des cardinaux Ottaviani et Bacci, 3 septembre 1969, §1.
2. Lettre ouverte aux catholiques perplexes, Albin Michel, 1985, p. 43.
3. Entretien de l’abbé Pagliarani dans FSSPX.Actualités du 12 octobre 2018.

13 octobre 2018

[Côme de Prévigny - Renaissance catholique] La Fraternité Saint-Pie X a un nouveau supérieur général

SOURCE – Renaissance catholique – août-septembre 2018

Le 11 juillet 2018, le quatrième chapitre général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), établie par Mgr Marcel Lefebvre en 1970, a élu l'abbé Davide Pagliariani supérieur général pour douze ans.

Cet Italien originaire de Rimini prend ainsi la suite de l'abbé Franz Schmidberger et de Mgr Bernard Fellay. Au terme de six années d'interrogations où les aspirations de prêtres et fidèles ont pu diverger, les yeux sont fixés sur la maison générale de la FSSPX dont les actions ou les silences déterminent dans une certaine mesure le sort du traditionalisme et, à travers lui, la sérénité de ses prêtres, l'unité des foyers, voire la paix des ménages. La nou­velle équipe dirigeante poursuivra-t-elle la ligne suivie depuis 2000, consistant à fortifier les relations ro­maines à mesure que s'éloigne le temps des persécutions ? Le discret supérieur général aspirera-t-il à freiner le rapprochement pour apaiser ceux qui ont quitté la Fraternité ces dernières années ? Tels sont les enjeux actuels qui sont finalement les éternels défis de l'œuvre depuis sa fondation et qu'il sera sans doute impossible de gommer tant la question est inhérente à l'existence de l'œuvre : se rapprocher de Rome au risque de relativiser des convictions ? Ou bien s'en éloigner au risque de contrevenir aux articles de foi liés au Siège de Pierre ?

L'entourage du supérieur général

L'élection de juillet a pour l'heure automatiquement modifié l'autorité du supérieur général. L'abbé Pagliariani est peu connu, n'est pas évêque contrairement à son prédécesseur au long mandat, il est né dans les années 1970, à une époque où ses aînés étaient déjà au séminaire. Cela ne veut pas pour autant dire que son tempérament et le modèle qu'il donnera à suivre rendront plus faible son gouvernement. Ce sont les mois qui viennent qui le diront. En revanche, outre les prérogatives centrales inhérentes à sa charge, son pouvoir se trouve accru dans la mesure où son conseil est davantage réparti. Les deux assistants qui ont été élus à ses côtés doivent en effet partager leur rôle avec deux conseillers généraux. Cette distribution est d'autant plus marquée que ces deux conseillers ne sont pas des figures anodines mais les deux anciens supérieurs généraux et ce en vertu de la volonté de l'abbé Pagliariani. Cette disposition a plusieurs mérites : elle affine les initiatives de la hiérarchie, elle ménage les tendances inévitables au sein d'une communauté de plus en plus importante. En intégrant deux évêques dans le dispositif dirigeant, elle évite la division entre maison générale d'un côté et évêques de l'autre, laquelle s'était maladroitement manifestée en 2012 à l'occasion d'une publication sauvage de correspondances qui a porté un très grave coup à l'unité de la Fraternité et dont on paye encore les conséquences. Le premier acte du nouveau supérieur général est certainement bien réfléchi.

La question romaine : simple différend ou cœur du problème ?

La tâche ne sera cependant pas simple pour ce dernier dans la mesure où des tendances ont pu s'ancrer dans le paysage traditionaliste au cours de la dernière décennie. La Fraternité et la considération dont elle a pu bénéficier ad extra ont été portées au fil des années par la dynamique qu'exerçait le calendrier des concessions romaines (Motu Proprio Summorum Pontificum en 2007, levée d'excommunication en 2009, reconnaissance des confessions en 2015, des mariages en 2017, etc.) et par les prières qui l'accompagnaient de tous côtés tandis que l'œuvre de Mgr Lefebvre bénéficiait de la publicité que les presses catholique et profane lui réservaient en chaque occasion. De son côté, la mouvance contestant Mgr Fellay, craintive des effets de tels gestes pontificaux, souhaitait interrompre ce calendrier pour mettre entre paren­thèses la question romaine. Ne plus en parler, telle était la solution pour pouvoir reporter aux calendes grecques le proces­sus lancé par Mgr Lefebvre dès 1976 et relancé par Mgr Fellay en 2000. Outre le fait qu'une telle disposition d'étouffement contrevenait à la nécessité théologique de ne pas rechercher la désunion avec le Siège de Pierre, cette perspective ne satisfaisait pas non plus ceux qui souhaitaient au contraire multiplier les agressions verbales pour pouvoir hypothéquer et diaboliser une bonne fois pour toutes la moindre aspiration à la recherche de solutions. Sans doute plus d'un clerc, plus d'un fidèle a-t-il été blessé par cette agitation continuelle et a-t-il aspiré au repos mais il paraît bien difficile au catholique de cacher son espérance sous le boisseau et de se désintéresser de la vie de l'Église en renonçant à vivre « le déchirement » qu'a expérimenté Mgr Lefebvre à la fin de sa vie et dont il a constamment entretenu les fidèles.

Continuité des relations romaines

Il peut être alors tentant de faire de la Fraternité une fin en soi mais les soubre­sauts de la tête de l'Église ne cesseront pas d'agiter ses rangs. Comme le disait l'abbé Christian Bouchacourt il y a deux ans : « Quand l'Église souffre, la Fraternité souffre. Et tant que l'Église ne sera pas sortie de la tempête qui la traverse, nous aurons nous-mêmes le contrecoup de cette tempête ». Les prêtres et les fidèles se satisferont difficilement d'une situation précaire où il faudrait ne plus réfléchir à un équilibre entre l'attachement à certaines vérités et le principe qui unit chaque catholique au successeur de Pierre. Même si elle n'est pas d'actualité, car les évêques de la Fraternité ne sont pas âgés, la question de leur renouvellement se reposera. Mgr Lefebvre l'avait longuement anticipée. L'émergence d'un côté de prélats conservateurs aspirant à la pérennité de la Fraternité (NN.SS. Athanasius Schneider ou Vitus Huonder) et de l'autre la perpétuation par Mgr Richard Williamson de la lignée épiscopale de Mgr Lefebvre peuvent-elles légitimer demain l'état de nécessité de consacrer, sous prétexte que plus aucun évêque ne répondrait aux aspirations des fidèles ? La réponse est bien moins évidente qu'il y a trente ans.

Les rapports avec les autorités se poseront également à chaque fois que des mariages seront célébrés par des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X car ils manifestent le lien à la hiérarchie de l'Église depuis que le pape François a admis la reconnaissance de la validité du sacrement en encourageant les évêques diocésains à accorder la juridiction ordinaire des mariages. S'affranchir délibérément de cette délégation qui est donnée sans contrepartie a inévitablement des conséquences : elle jette un véritable doute sur la validité des mariages conférés, comme les théologiens et canonistes de la Fraternité l'ont eux-mêmes précisé. Ils laissent par ailleurs entendre que l'aspect conciliaire des autorités supplanterait en elles toute forme de juridiction, voire laisserait planer un véritable doute quant à la vacance des sièges diocésains. Dès le mois de juillet, des commentateurs de l'élection estimaient pourtant que pour apaiser en interne les prêtres de la Fraternité, leurs supérieurs pourraient leur permettre de recourir indifféremment soit à la délégation ordinaire désormais accordée par les diocèses, soit à la juridiction extraordinaire qu'invoquait jadis la Fraternité. Mais un tel recours, sous couvert de générosité, n'aurait fait qu'ajouter de la confusion et du trouble. En renonçant à donner une ligne cohérente, elle viserait à juxtaposer la règle d'un côté et les entorses à la règle d'un autre côté, selon le principe même qui a détruit à petit feu la vérité lors du concile Vatican II.

C'est ce même principe de la mise sur pied d'égalité des lois et de leurs exceptions qui a prévalu lors de la rédaction d'Amoris Laetitia. On comprend que le chapitre général ait voulu avaliser la règle claire de l'acceptation de la juridiction ordinaire accordée par le pape et les évêques, en renonçant à l'écueil qui ferait planer un trouble pour le moins funeste.

Depuis 1988, la situation a indéniablement changé. Le monde traditionaliste est désormais beaucoup moins persécuté même si des formes d'opprobres peuvent toujours être observées. En trente ans, le nombre de messes traditionnelles a multiplié, les œuvres ont essaimé et les paroisses personnelles ont été reconnues. La doctrine régresse à Rome nous répondra-t-on avec justesse. C'est ce qui conforte précisément le mouvement traditionnel en suscitant les réactions et c'est ce qui empêche désormais son éradication. Il en résulte néanmoins une configuration tout en grisé où les pronostics sont déjoués, où la netteté n'apparaît pas et où la complexité s'amplifie. De nouvelles catégories de catholiques apparaissent : lefebvristes non romains ou ratzinguériens sédévacantistes, tradi-charismatiques et diocésains conservateurs. Le risque est alors grand de sombrer dans l'idéologie partisane au détriment d'une saine observation de la vie de la grâce. Et la Fraternité est invitée à affiner son discours en vertu de ce nouveau contexte.

Nous ne sommes plus dans les années 2000, encore moins dans les années 1990 ou 1980. À l'aube de la décennie 2020, l'œuvre historique phare du traditionalisme va devoir s'adapter à ces âpres réalités. Si les prières et les sacrifices sont à la hauteur, Dieu devrait lui faire entrevoir clairement les solutions et guider le supérieur qui a été amené à présider à ses destinées à les adopter.

12 octobre 2018

[FSSPX actualités] Entretien avec l’abbé Pagliarani : la FSSPX a entre les mains un trésor


SOURCE - FSSPX actualités - 12 octobre 2018

Entretien avec l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X.
Monsieur le Supérieur général, vous succédez à un évêque qui a été à la tête de la Fraternité Saint-Pie X pendant vingt-quatre ans et qui, de plus, vous a ordonné prêtre. Quel est votre sentiment en lui succédant ?
On m’a déjà posé une question équivalente lorsque j’ai été nommé directeur du séminaire de La Reja où deux évêques m’avaient précédé dans cette charge. Disons que, cette fois, c’est un peu plus compliqué ! Mgr Fellay représente une personnalité importante dans l’histoire de la Fraternité, puisqu’il l’a dirigée pendant un temps qui correspond à la moitié de son existence. Pendant cette longue période, les épreuves n’ont pas manqué, et cependant la Fraternité est toujours là, portant haut l’étendard de la Tradition. Je pense que cette fidélité de la Fraternité à sa mission est d’une certaine manière le reflet de la fidélité de mon prédécesseur à la sienne. De cela, je tiens à le remercier au nom de tous.
Certains ont quand même voulu voir en vous une personnalité fort différente de celle de votre prédécesseur. Y a-t-il un point sur lequel vous vous sentez vraiment différent ?
Je dois avouer – cum grano salis - que je déteste irrémédiablement tous les moyens électroniques sans exception et sans possibilité de changer d’avis, alors que Mgr Fellay est un expert en la matière…
Comment voyez-vous la Fraternité Saint-Pie X que vous aurez à diriger pendant douze ans ?
La Fraternité a entre les mains un trésor. On a souligné plusieurs fois que ce trésor appartient à l’Eglise, mais je pense que l’on peut dire qu’il nous appartient à nous aussi de plein droit. Il est à nous et c’est pour cela que la Fraternité est parfaitement une œuvre d’Eglise. Déjà maintenant !
   
La Tradition est un trésor, mais, pour le garder fidèlement, nous devons être conscients que nous sommes des vases d’argile. La clef de notre avenir se trouve là : dans la conscience de notre faiblesse et de la nécessité d’être vigilants sur nous-mêmes. Il ne suffit pas de professer la foi dans son intégralité, si nos vies ne sont pas l’expression fidèle et concrète de cette intégralité de la foi. Vivre de la Tradition signifie la défendre, lutter pour elle, se battre afin qu’elle triomphe d’abord en nous-mêmes et dans nos familles, pour pouvoir ensuite triompher dans l’Eglise tout entière.
   
Notre vœu le plus cher est que l’Eglise officielle ne la considère plus comme un fardeau ou un ensemble de vieilleries dépassées, mais bien comme l’unique voie possible pour se régénérer elle-même. Toutefois les grandes discussions doctrinales ne seront pas suffisantes pour mener à bien cette œuvre : il nous faut d’abord des âmes prêtes à toutes sortes de sacrifices. Cela vaut aussi bien pour les consacrés que pour les fidèles.
   
Nous-mêmes nous devons toujours renouveler notre regard sur la Tradition, non pas d’une façon purement théorique, mais d’une manière vraiment surnaturelle, à la lumière du sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la Croix. Cela nous préservera de deux dangers opposés qui s’entretiennent parfois l’un l’autre, à savoir : une lassitude pessimiste voire défaitiste et un certain cérébralisme desséchant.
   
Je suis persuadé que nous avons là la clef pour faire face aux différentes difficultés que nous pouvons rencontrer.
Y compris au problème majeur de la crise dans l’Eglise ?
Quels sont les sujets importants aujourd’hui ? Les vocations, la sanctification des prêtres, le souci des âmes. La situation dramatique de l’Eglise ne doit pas avoir un tel impact psychologique sur nos esprits que nous ne soyons plus à même de nous acquitter de nos devoirs. La lucidité ne doit pas être paralysante : lorsqu’elle devient telle, elle se transforme en ténèbres. Envisager la crise à la lumière de la Croix nous permet de garder la sérénité et de prendre du recul, sérénité et recul qui sont tous deux indispensables pour nous garantir un jugement sûr.
   
La situation présente de l’Eglise est celle d’un déclin tragique : chute des vocations, du nombre de prêtres, de la pratique religieuse, disparition des habitudes chrétiennes, du sens de Dieu le plus élémentaire, qui se manifestent – hélas ! - aujourd’hui par la destruction de la morale naturelle...
Or la Fraternité possède tous les moyens pour guider le mouvement du retour à la Tradition. Plus précisément, nous avons à faire face à deux exigences :
  • d’un côté, préserver notre identité en rappelant la vérité et en dénonçant l’erreur : « Prædica verbum: insta opportune, importune : argue, obsecra, increpa, prêche la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, menace, exhorte » (2 Tm 4, 2) ;
  • de l’autre, « in omni patientia, et doctrina, avec une entière patience et toujours en instruisant » (ibidem) : attirer à la Tradition ceux qui cheminent dans cette direction, les encourager, les introduire peu à peu au combat et à une attitude toujours plus courageuse. Il y a encore des âmes authentiquement catholiques qui ont soif de la vérité, et nous n’avons pas le droit de leur refuser le verre d’eau fraîche de l’Evangile par une attitude indifférente ou hautaine. Ces âmes finissent souvent par nous encourager nous-mêmes par leurs propres courage et détermination.
Ce sont deux exigences complémentaires que nous ne pouvons dissocier l’une de l’autre, en privilégiant soit la dénonciation des erreurs issues de Vatican II, soit l’assistance due à ceux qui prennent conscience de la crise et qui ont besoin d’être éclairés. Cette double exigence est profondément une, puisqu’elle est la manifestation de l’unique charité de la vérité.
Prêcher la parole, à temps et à contretemps, avec une entière patience et toujours en instruisant
Comment se traduit concrètement cette aide aux âmes assoiffées de vérité ?
Je pense qu’il ne faut pas mettre de limites à la Providence qui nous donnera au cas par cas des moyens adaptés aux différentes situations. Chaque âme est un monde à elle seule, elle a derrière elle un parcours personnel, et il faut la connaître individuellement pour être en mesure de lui venir efficacement en aide. Il s’agit avant tout d’une attitude fondamentale que nous devons cultiver chez nous, d’une disposition préalable à venir en aide, et non pas d’un souci illusoire d’établir le mode d’emploi universel qui s’appliquerait à chacun.
   
Pour donner des exemples concrets, nos séminaires accueillent actuellement plusieurs prêtres extérieurs à la Fraternité - trois à Zaitzkofen et deux à La Reja - qui veulent voir clair dans la situation de l’Eglise et qui surtout souhaitent vivre leur sacerdoce dans son intégralité.
   
C’est par le rayonnement du sacerdoce et uniquement par lui que l’on ramènera l’Eglise à la Tradition. Nous devons impérativement raviver cette conviction. La Fraternité Saint-Pie X aura bientôt quarante-huit ans d’existence. Par la grâce de Dieu, elle a connu une expansion prodigieuse dans le monde entier ; elle a des œuvres qui croissent partout, de nombreux prêtres, districts, prieurés, écoles... La contrepartie de cette expansion est que l’esprit de conquête initial s’est inévitablement affaibli. Sans le vouloir, nous sommes de plus en plus absorbés par la gestion des problèmes quotidiens engendrés par ce développement ; l’esprit apostolique peut en pâtir ; les grands idéaux risquent de s’affadir. Nous sommes à la troisième génération de prêtres depuis la fondation de la Fraternité en 1970… Il faut retrouver la ferveur missionnaire, celle que nous a insufflée notre fondateur.
Dans cette crise qui fait souffrir tant de fidèles attachés à la Tradition, comment concevoir les relations entre Rome et la Fraternité ?
Là aussi, nous devons tâcher de conserver un regard surnaturel, en évitant que cette question ne se transforme en obsession, car toute obsession assiège subjectivement l’esprit et l’empêche d’atteindre la vérité objective qui est son but.
   
Plus spécialement aujourd’hui, nous devons éviter la précipitation dans nos jugements, souvent favorisée par les moyens modernes de communication ; ne pas nous lancer dans le commentaire « définitif » d’un document romain ou d’un sujet sensible : sept minutes pour l’improviser et une minute pour le mettre en ligne... Avoir un « scoop », faire le « buzz » sont les nouvelles exigences des médias, mais ils proposent ainsi une information très superficielle et – ce qui est pire – à long terme, ils rendent impossible toute réflexion sérieuse et profonde. Les lecteurs, les auditeurs, les spectateurs s’inquiètent, s’angoissent... Cette anxiété conditionne la réception de l’information. La Fraternité a trop souffert de cette tendance malsaine et – en dernière analyse – mondaine, que nous devons tous essayer de corriger d’urgence. Moins nous serons connectés à l’Internet, plus nous retrouverons la sérénité de l’esprit et du jugement. Moins nous aurons d’écrans, plus nous serons à même d’effectuer une appréciation objective des faits réels et de leur portée exacte.