31 décembre 2018

[Père Hilaire (Lagrasse) - La Nef] Désacralisation et cléricalisme

SOURCE - Père Hilaire, chanoine de Lagrasse - La Nef - Décembre 2018

S’il est juste de dénoncer et combattre le « cléricalisme » en tant qu’abus d’autorité, il serait erroné de penser que la solution serait dans la désacralisation de la personne du prêtre. Explication.
L’explosion de scandales mettant en cause des prêtres fait apparaître une profonde crise du clergé. Lorsque le pape François a pointé le cléricalisme comme abus de pouvoir, certains se sont empressés de reprendre le terme pour mieux attaquer l’identité sacerdotale. Plutôt que de pointer un doigt accusateur sur les prêtres, la crise actuelle ne nous invite-t-elle pas à un regard surnaturel ? Le cléricalisme a pris des formes très diverses en France, essayons de comprendre à quel cléricalisme nous avons affaire aujourd’hui.
L’héritage empoisonné des années 1970
Autour des années 1970, on a désacralisé les prêtres pour lutter contre le cléricalisme. Tout ce qui maintenait le prêtre à part devait être aboli. La soutane était trop cléricale ! On a vu des prêtres abandonner l’habit ecclésiastique pour être plus proches des laïcs, se faire tutoyer pour briser les barrières sociales archaïques. Devenu un homme comme les autres, que reste-t-il au prêtre ? Sa vie est fondée sur une identification au Christ qui le met à part, non pas au-dessus, ni en dehors, mais face à l’Église, comme dit Jean-Paul II. Sans cette dimension sacrée, que reste-t-il de l’identité sacerdotale ? Une fonction : gouverner la communauté. Certains clercs ont ainsi renoncé à tout leur être sacerdotal et se sont cramponnés à leur pouvoir sur la communauté. Au fond, n’est-ce pas tout ce qui leur était laissé ?

Le cléricalisme d’aujourd’hui a sa racine dans cette négation d’hier. On a réduit la vie des prêtres à un pouvoir, une fonction dans les communautés. Or le prêtre gouverne pour servir les âmes, pour célébrer la messe et les sacrements. Nier la dimension sacrée du prêtre, c’est refuser que Dieu puisse mettre à part certains hommes pour le bien de tous. L’enjeu est de taille. Des hommes, pour lesquels l’Église a discerné une vocation d’origine surnaturelle sont chargés d’exercer l’autorité du Christ. Ils ne peuvent pas vivre ce charisme de manière anodine, comme une fonction au milieu des hommes. Ils doivent annoncer Jésus par toute leur vie, par la prière des Heures, leur désir de suivre les conseils évangéliques et de tenir leur place au sein des communautés.

« Dans l’Église, l’atmosphère devient angoissante et étouffante si les ministres oublient que le sacrement n’est pas un partage de pouvoir, mais au contraire une désappropriation de moi-même en faveur de Celui en la personne de qui je dois parler et agir. Lorsqu’à une responsabilité toujours plus importante correspond une désappropriation personnelle toujours plus grande, alors personne n’est l’esclave de personne ; alors c’est le Seigneur qui préside » (1). Comment aider les prêtres à suivre le Christ dans un esprit de service, sinon en acceptant qu’ils soient mis à part pour notre sanctification ? Voir dans le prêtre un homme de Dieu n’est pas une forme de sujétion des laïcs, mais plutôt la redécouverte, dans un esprit de foi, que Dieu appelle des hommes à son service aujourd’hui. Des hommes, avec leurs limites, qui ont reçu une grâce invisible : ils sont les intendants des dons de Dieu.
Le remède : la sainteté
L’abus de pouvoir menace toujours les clercs et ceux qu’ils s’associent, il peut prendre des formes diverses. Pour éviter des abus, il ne s’agit pas de demander aux prêtres de renoncer à leur position et à leur autorité, mais plutôt de les vivre saintement à la suite du Christ qui « ne s’est pas glorifié pour devenir grand prêtre… mais a appris par ses souffrances l’obéissance » (Hb 5, 5-8). Cette attitude juste trouve une expression remarquable dans une proposition du cardinal Sarah : que le prêtre commence chaque messe par reconnaître ses péchés en s’orientant face à Dieu avec les fidèles pour réciter le confiteor, il pourra ensuite se tenir face aux fidèles pour les enseigner.

Les méfaits actuels du cléricalisme ne sont pas nouveaux, mais l’Église oppose sa sainteté à la tentation d’un impérialisme clérical. Toute sainteté requiert un certain combat et la sainteté sacerdotale en particulier. Être prêtre demande de l’héroïsme à la suite des apôtres et des martyrs. « La vocation sacerdotale est essentiellement un appel à la sainteté, [une] imitation du Christ pauvre, chaste et humble ; elle est amour sans réserve envers les âmes, et don de soi-même pour leur véritable bien ; elle est amour pour l’Église qui est sainte et nous veut saints, car telle est la mission que le Christ lui a confiée » (2).
L’isolement expose les prêtres au cléricalisme
En outre souvent délaissés par des évêques débordés allant d’une commission à une autre, beaucoup de prêtres pourraient se sentir orphelins. Depuis combien de temps certains d’entre eux n’ont-ils pas entendu des mots paternels ? D’autre part il arrive que les fidèles isolent les prêtres sans le vouloir, par une admiration inconsidérée, ou par un comportement de consommateurs distants. Loin de leur évêque et de leurs fidèles, certains prêtres se retrouvent en apesanteur sociale. Lorsqu’ils retrouvent leurs confrères dans la même situation, nombreux sont ceux qui se racontent leur solitude, l’absurdité de la situation de pasteur d’un troupeau qui les met à distance. Le prêtre isolé peut se retrouver en danger de devenir un mendiant affectif, de perdre contact avec le réel.

Du côté des prêtres, on trouve de belles vies de pasteur accomplies dans le don de soi et la docilité à la grâce de Dieu. Cependant des souffrances accumulées laissent quelquefois s’installer des attitudes négatives : fébrilité, habitude de se plaindre parce que la tâche est immense, difficulté à collaborer, à voir émerger d’autres manières de faire, tentation d’abandonner la vérité quand elle est trop exigeante à prêcher… Beaucoup d’éléments qui se résument dans la fameuse attitude autoréférentielle dénoncée par le pape François. Le risque n’est pas loin de devenir un nabab qui sévit dans l’impunité. Autour du prêtre, de belles âmes dévotes se taisent alors, parce qu’on ne veut pas perdre son curé ou par peur de nuire à l’institution.

La chute du nombre de prêtres a joué dans cette mentalité. En effet, après plusieurs années sans vocation, un diocèse risque fort de donner à l’ordination une grande fête aux allures de canonisation. Venez voir le spectacle : un jeune prêtre ! Toutefois pour ce nouveau prêtre, il ne s’agit pas d’être déclaré saint, mais plutôt d’être mis au service des âmes ; d’entamer un chemin de sainteté exigeant dans la fidélité et l’humilité, à la suite du Christ. Faire du prêtre une vedette, c’est prendre la direction inverse. On a vu ces dernières années combien le vedettariat nuisait à la vie sacerdotale. Répondre à la crise suppose donc de ne pas contraindre les prêtres à un isolement nuisible pour leur vie humaine et spirituelle.

Les prêtres recherchent un père qui puisse les guider et des frères pour les encourager à la sainteté. Vivre en commun est un des moyens que beaucoup de prêtres souhaitent pour entrer dans un esprit de soutien fraternel et de désappropriation à la manière des apôtres.

Ne taxons pas trop vite de cléricalisme leur désir d’affirmer la dimension sacrée du sacerdoce en portant un habit ecclésiastique et en vivant au rythme des Heures. Ils cherchent à retrouver ce que nous avons perdu il y a quelques décennies : la juste place du prêtre dans l’Église et la société.

Père Hilaire
Chanoine de Lagrasse
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(1) Joseph Ratzinger, Une société à réformer sans cesse, conférence à Rimini, 1er septembre 1990.
(2) Jean-Paul II, Pastores dabo vobis (1992), n. 33.

29 décembre 2018

[Mgr Williamson - Initiative St Marcel] Le Vrai Problème

SOURCE - Mgr Williamson - Initiative St Marcel - 29 décembre 2018

Mépriser la doctrine est inviter l’enfer.
Mais Diable et monde et chair nous tiennent dans leurs fers.

Les voies de Dieu sont rarement des chemins faciles. Voici le courriel d’un lecteur de ces “Commentaires”, détaillant un point souvent soulevé ici, mais qui ne peut être trop souvent évoqué, car il est au cœur du problème et du danger qui menacent la Fraternité Saint Pie X depuis 2012, et il y restera encore dans un avenir prévisible : il s’agit de la dégradation de la doctrine. Voici ce qu’écrit ce lecteur, abrégé et adapté comme d’habitude pour ces “Commentaires” :
“Rappelez-vous le revirement de la Fraternité en 2012 : elle qui disait « la doctrine passe avant la pratique » , s’est mise à dire et à agir comme si « la pratique passe avant la doctrine », pour finir dans des accords secrets, des non-dits et des sous-entendus. Au fond, les responsables de la FSSPX ont adopté le même comportement que les communistes français après la seconde guerre mondiale dont la tactique était de dire aux catholiques : « Vous voulez aider la classe ouvrière ; nous aussi. Mais vous avez la foi, alors que nous, nous sommes athées. Laissons donc tomber les questions doctrinales. Laissez-nous notre idéologie marxiste, et nous ne vous demanderons pas d’abandonner votre Foi. Agissons ensemble pour soulager la misère ouvrière et redonner un peu d’espoir aux victimes opprimées par la société. » C’est ainsi qu’un grand nombre de prêtres-ouvriers, qui avaient consenti à mener la vie des ouvriers pour les convertir, se sont retrouvés eux-mêmes marxistes. La raison en était, selon l’enseignement de saint Augustin, que si je n’agis pas comme je pense, je finirai par penser comme j’agis. Pie XII interdit la poursuite de l’expérience des prêtres-ouvriers, mais, hélas, de nombreux prêtres étaient déjà perdus pour le sacerdoce. Pie XII ne fut pas écouté : le futur Paul VI à Rome et l’archevêque de Paris rivalisèrent l’un et l’autre pour subvertir les mesures préconisées par le Pape, parce que déjà ces prélats croyaient davantage en l’action qu’en la doctrine. 
“Ce passage de la Fraternité de « la doctrine d’abord » à « l’action d’abord » , qui date de 2012 au plus tard, n’a pas fini de produire ses fruits amers. Quand on entend dire que Rome n’exige plus de la Fraternité qu’elle renonce à quoi que ce soit, c’est de la pure fantaisie. Le dialecticien Benoît XVI voyait clairement de quoi il s’agissait. Il expliquait aux modernistes, inquiets du rapprochement de Rome et de la Fraternité, qu’un accord pratique changerait l’atmosphère au point de mettre fin aux critiques de la Fraternité envers Rome, sans qu’une intervention spéciale du Saint-Siège fût pour autant nécessaire. Et l’exemple des Congrégations traditionnelles ayant conclu depuis 1970 des accords avec Rome le prouve amplement. Quant à la Fraternité, elle a maintenant les deux pieds pris dans ce traquenard. L’enseignement des Papes, la voix de la raison, l’expérience elle-même, n’auront apparemment servi à rien. Beaucoup de prêtres, beaucoup de laïcs formés dans la Tradition catholique ont maintenant le préjugé le plus terrible de tous : l’état d’esprit de quelqu’un qui sait, mais qui pense qu’il vaut mieux relativiser ce qu’il sait, ou le laisser de côté. 
“Ce qui importe maintenant ce n’est pas tant d’attendre pour voir ce que fera ou ne fera pas Rome pour bloquer la Tradition, car le véritable ennemi n’est pas hors de la Fraternité. Ce qui importe maintenant, c’est de comprendre qu’à l’égard de Rome, en revendiquant une normalisation, une reconnaissance ou une régularisation (appelez ça comme vous voudrez !), la Fraternité accepte en fait Rome dans son misérable état actuel. Ce faisant, elle compromet sa propre intégrité. et montre qu’elle a ingurgité elle-même le poison moderniste, qui tout comme un cancer fait maintenant son chemin dans l’organisme tout entier de la Fraternité.”
Chers prêtres de la Fraternité, cette excellente analyse vous met en garde contre un danger bien réel et bien présent. Le véritable ennemi est au cœur de la Fraternité : il est parmi vos dirigeants. L’illusion de la bien-pensance actuelle est de croire que le contact avec les criminels ou avec les pauvres modernistes aux commandes dans l’Église, non seulement ne présente aucun danger, mais procure au contraire un réel avantage à l’Église Universelle. Cependant, posons-nous la question suivante : si tel ou tel moderniste en charge de l’Église de Dieu est réellement abusé, peut-on s’imaginer que Dieu ne lui offre pas toutes les grâces nécessaires pour lui faire voir les fruits de Vatican II tels qu’ils sont, à savoir la destruction radicale de Son Église ? Et s’il en est ainsi, combien d’entre eux peuvent encore être rangés parmi les personnes abusées ? (Et combien d’entre les dirigeants de la Fraternité peuvent-ils se prévaloir d’avoir été abusés ?) Et dans ce cas-là, quelles affaires vos dirigeants ont-ils encore besoin de traiter et de planifier avec Rome ? Dieu dit à Lot de sortir de Sodome, et de ne pas regarder en arrière. Aussi devez-vous, pour votre salut personnel et celui de votre troupeau, prendre toutes les mesures nécessaires pour vous isoler de la mafia, non seulement de celle de Rome, mais aussi – à moins d’un changement de cap radical – de celle de Menzingen ! Que Dieu vous vienne en aide !

Kyrie eleison.

28 décembre 2018

[Côme de Prévigny - Rorate Caeli] La Fraternité Saint-Pie X est régularisée à 95 %

SOURCE - Côme de Prévigny - Rorate Caeli - original en anglais - 28 décembre 2018

La récente visite de l’abbé Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, à la commission Ecclesia Dei à Rome, a relancé l’éternelle question des relations entre le Saint-Siège et l’œuvre fondée en 1970 par Mgr Marcel Lefebvre, faisant spéculer sur l’opportunité de voir cette structure officiellement reconnue par le Vatican. Ici les esprits s’interrogent pour savoir si c’est une ligne qui désire ou non la normalisation qui a pris les commandes de la Fraternité. Là, on cherche à savoir si des résolutions doctrinales doivent être envisagées avant de penser à un accord pratique, renouant avec une configuration ressemblant davantage à celle qui prévalait il y a quinze ans. Mais où, concrètement, doivent aboutir ces discussions ? Attendent-elles que Rome ait définitivement condamné Vatican II ou bien espère-t-on uniquement des garanties ? Ce point reste à éclaircir.

Car la situation canonique de la Fraternité Saint-Pie X est désormais très largement normalisée. La messe que célèbrent ses membres est désormais la même que celle que peuvent lire et chanter tous les prêtres du monde depuis le Motu Proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007. Les condamnations qui pesaient sur les évêques de la Fraternité se sont envolées par un décret du 21 janvier 2009. En 2015, le Saint-Siège a accordé à son supérieur général des pouvoirs pour juger en première instance. La validité des confessions administrées par ses prêtres a été reconnue par la lettre apostolique Misericordia et Misera du 20 novembre 2016. La même année, la commission Ecclesia Dei demandait aux évêques sur les diocèses desquels se trouvaient les séminaires de la Fraternité d’accepter les cérémonies d’ordinations qui s’y déroulaient. Les mariages contractés devant les prêtres de la Fraternité sont enfin pleinement reconnus par Rome, comme l’atteste une lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 27 mars 2017. Ce document va même très loin, il demande aux prêtres de la Fraternité d’adresser aux chancelleries diocésaines les actes prouvant les célébrations de mariage. Ceux-ci se trouvent rangés au milieu des registres de toutes les autres paroisses et communautés en règle avec l’Église. Implicitement, parce que les sanctions ont disparu et que ses prêtres ont reçu une mission canonique pour administrer les différents sacrements, la Fraternité a retrouvé son statut antérieur, celui qui lui avait été supprimé le 6 mai 1975, même si dans les faits elle se comporte comme une prélature personnelle.

Ceux qui ont pris l’habitude de refuser toute normalisation parce qu’à travers les liens canoniques ils craignent les mauvaises influences n’ont sans doute pas remarqué que ces vecteurs ont été presque tous rebranchés. Il ne manque plus rien à l’œuvre, si ce n’est une cour d’appel des procès canoniques qu’une prélature lui permettrait d’obtenir. Un jour elle aura aussi besoin de renouveler ses évêques. Dans le contexte actuel, on ne voit guère ce qui empêcherait le pape de les lui accorder. La Fraternité est finalement comme une voiture qui a tous les éléments pour rouler : une carrosserie, des roues, un volant, des fauteuils, tout est flambant neuf et rien ne manque. Du fait d’une crispation tant interne qu’externe sur le sujet, sans doute dûe au pontificat actuel, il n’y a guère que l’absence de plaque minéralogique qui affecte son état, mais les maréchaussées du monde entier savent désormais que la voiture peut circuler comme elle le veut. D’ailleurs, obtenir une église pour un mariage ou un pèlerinage ne pose désormais plus de difficulté. Le problème ne se situe plus là. Ainsi l’a voulu le pape.

Les fidèles de tous bords peuvent venir dans les églises de la Fraternité. Leur conscience ne pourra plus être sujette à des troubles et inquiétudes. C’est justement ce que souhaitaient dissiper les textes pontificaux. Alors quand la régularisation qui a été quasi-entièrement faite par étapes sera-t-elle définitivement officialisée ? L’a-t-elle déjà été in pectore ? Le sera-t-elle un jour ou l’autre sur un coin de table, comme pour parachever ce qui a déjà été apporté ? C’est possible. En tout cas, le Saint-Siège a accordé de manière pratique toutes les fonctions sacerdotales aux membres de la Fraternité Saint-Pie X. Le constat de catholicité a été effectué sur le long terme et non en vertu de conditions à remplir. Et ce n'est que justice que l'oeuvre de Mgr Lefebvre soit ainsi reconnue. C'est ce que ce dernier avait toujours réclamé.

[La Porte Latine - FSSPX] Entretien exclusif avec M. l’abbé Davide Pagliarani

SOURCE - La Porte Latine - FSSPX - 28 décembre 2018

L’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, a accordé un entretien exclusif à La Porte Latine, dans lequel il rappelle la fécondité de la Croix pour les vocations et les familles. Il insiste particulièrement sur la nécessité de garder l’authentique esprit du Fondateur, Mgr Marcel Lefebvre, « esprit d’amour pour la foi et pour la vérité, pour les âmes, pour l’Eglise », face à la récente canonisation de Paul VI et à la promotion de la synodalité dans l’Eglise.
"L’avenir de l’Eglise et des vocations se trouve dans les familles où les parents ont planté la Croix de Notre-Seigneur"
La Porte Latine –Voici maintenant cinq mois que vous avez été élu Supérieur Général de la Fraternité Saint Pie X, pour un mandat de douze ans. Ces cinq mois vous ont certainement permis de faire un premier tour d’horizon de l’œuvre fondée par Mgr Lefebvre, venant compléter votre expérience personnelle déjà riche. En retirez-vous une première impression générale, en dégagez-vous des premières priorités pour les années à venir ?
La Fraternité est une œuvre de Dieu et plus on la découvre, plus on l’aime. Deux choses me saisissent le plus dans cette découverte. D’abord, le caractère providentiel de la Fraternité : elle est le résultat des choix et des décisions d’un saint guidé uniquement par une prudence surnaturelle et « prophétique », dont on apprécie encore plus la sagesse au fur et à mesure que les années s’écoulent et que la crise de l’Eglise s’aggrave. Ensuite, j’ai pu constater encore une fois que nous ne sommes pas des privilégiés épargnés : le Bon Dieu sanctifie tous nos membres et nos fidèles, par les échecs, les épreuves, les déceptions, en un mot par la croix et non par d’autres moyens.
"Les vocations viennent des foyers où l’on ne respire pas l’amertume ni la critique envers les prêtres"
La Porte Latine- Avec 65 nouveaux séminaristes cette année, la Fraternité détient son record d'entrées dans ses séminaires depuis trente ans. Vous avez été vous-même directeur du séminaire de La Reja (Argentine) pendant près de six ans. Comment comptez-vous favoriser le développement de vocations toujours plus nombreuses et plus solides ?
Je suis persuadé que la vraie solution pour augmenter le nombre de vocations et leur persévérance ne réside pas en premier lieu dans des moyens humains et pour ainsi dire « techniques », tels que bulletins, tournées apostoliques ou publicité. Tout d’abord, une vocation a besoin pour éclore d’un foyer où l’on aime Notre-Seigneur, sa Croix et son sacerdoce ; un foyer où l’on ne respire pas l’amertume ni la critique envers les prêtres. C’est par osmose, au contact de parents véritablement chrétiens et de prêtres profondément imprégnés de l’esprit de Notre-Seigneur, qu’une vocation s’éveille. C’est à ce niveau-là qu’il faut continuer à travailler de toutes nos forces. Une vocation n’est jamais le résultat d’un raisonnement spéculatif ni d’une leçon qu’on a reçue et avec laquelle on est intellectuellement d’accord. Ces éléments peuvent aider à répondre à l’appel de Dieu, seulement à condition de suivre ce que nous avons dit précédemment.
La Porte Latine– Le 14 octobre dernier, le pape François a canonisé le pape qui a signé de sa main tous les documents de Vatican II, le pape de la nouvelle messe, le pape dont le pontificat a été marqué par les 80 000 prêtres qui ont abandonné leur sacerdoce. Que vous inspire cette canonisation ?
Cette canonisation doit nous inspirer une réflexion profonde, au-delà de l’émotion médiatique qui a duré quelques heures et qui ne laisse aucune trace profonde ni chez ses partisans, ni chez ses adversaires. Au contraire, après quelques semaines, cette seule émotion risque de transformer tous en indifférents. Nous devons prendre garde à ne pas tomber dans ces pièges.

D’abord, il me semble assez évident qu’avec les béatifications ou canonisations de tous les papes récents à partir de Jean XXIII, on a essayé de « canoniser » d’une certaine manière le Concile, la nouvelle conception de l’Eglise et de la vie chrétienne que le Concile a établie et que tous les papes récents ont promue.

C’est un phénomène inédit dans l’histoire de l’Eglise. Ainsi, l’Eglise post-tridentine n’a jamais songé à canoniser tous les papes sans distinction de Paul III à Sixte V. Elle n’a canonisé que saint Pie V et cela, non en raison de ses seuls liens avec le concile de Trente ou son application, mais en raison de sa sainteté personnelle, proposée comme modèle à toute l’Eglise et mise au service de l’Eglise en tant que pape.

Le phénomène auquel nous assistons actuellement nous fait plutôt penser au changement de nom des places principales et des boulevards, à la suite d’une révolution ou d’un changement de régime.

Mais il faut lire cette canonisation aussi à la lumière de l’état présent de l’Eglise, car l’empressement à canoniser les papes du Concile est un phénomène relativement récent et il a connu son expression la plus manifeste avec la canonisation presque immédiate de Jean-Paul II.

Cette détermination à « faire vite » manifeste une fois de plus la fragilité dans laquelle l’Eglise issue du Concile se trouve actuellement. Que l’on veuille l’admettre ou non, le Concile est considéré comme dépassé par toute une aile ultra-progressiste et pseudo-réformatrice. Je pense, par exemple, à l’épiscopat allemand. Et d’un autre côté, les plus conservateurs sont amenés à constater, par la force des choses, que le Concile a déclenché un processus conduisant l’Eglise à une stérilité grandissante. Face à ce processus qui semble irréversible, il est normal que la hiérarchie actuelle essaye de redonner, au moyen de ces canonisations, une certaine valeur au Concile, qui puisse freiner la tendance inexorable des faits concrets.

Pour revenir à une analogie avec la société civile, chaque fois qu’un régime est en crise et qu’il en prend conscience, il essaye de faire redécouvrir la Constitution du pays, sa sacralité, sa pérennité, sa valeur transcendante… Or c’est en réalité le signe que tout ce qui est issu de cette Constitution et qui se fonde sur elle, est en péril de mort et qu’il faut essayer de le sauver par tous les moyens possibles. L’histoire prouve que ces mesures sont généralement insuffisantes pour redonner vie à ce qui a fait son temps.
Il n’y a que la Fraternité qui pourra aider l’Eglise, en rappelant qu’elle est une monarchie et non une assemblée moderne chaotique.
La Porte Latine- Voici trois ans (le 17 octobre 2015), le pape François prononçait un important discours pour promouvoir la « synodalité » dans l’Eglise, y invitant les évêques à être désormais « à l’écoute de Dieu jusqu’à entendre avec lui le cri du Peuple, et à écouter le peuple jusqu’à y respirer la volonté à laquelle Dieu nous appelle ». Selon ses propres dires (discours du 25/11/2017), c’est en s’appuyant sur cette nouvelle synodalité qu’il a édicté les nouvelles lois simplifiant les procédures de nullité de mariage, ou encore qu’il a écrit Amoris Laetitia à la suite du synode sur la famille. Reconnaissez-vous en cela la voix de l’Esprit-Saint ? Que pouvez-vous nous dire de cette nouvelle expression dont usent aujourd’hui les autorités de l’Eglise ?
Le débat cyclique sur la synodalité n’est rien d’autre que la projection dans l’après-concile de la doctrine conciliaire sur la collégialité et des problèmes qu’elle a créés à l’Eglise.

De fait, on en parle très souvent, même dans des débats qui ont un autre objectif ou d’autres thèmes à traiter. Je pense, par exemple, au dernier synode sur la jeunesse où le sujet a été évoqué pour la énième fois. Cela manifeste que la hiérarchie n’a pas encore trouvé une solution satisfaisante et cela est inévitable, du moment que le problème est insoluble.

En effet, la collégialité met l’Eglise dans une situation permanente de quasi-concile, avec l’utopie de pouvoir gouverner l’Eglise universelle avec la participation de tous les évêques du monde. Cela a provoqué, de la part des conférences épiscopales nationales, une revendication de décentralisation systématique et insatiable, qui n’aura jamais de terme. On est devant une sorte de lutte de classes de la part des évêques, ce qui a produit, dans certaines conférences épiscopales, un esprit que l'on pourrait définir de pré-schismatique. Je pense encore ici à l’épiscopat allemand, qui offre bien l’exemple de toutes les déformations actuelles. Rome est dans une impasse. D’un côté, vis-à-vis des épiscopats nationaux, elle doit essayer de sauver quelque peu son autorité minée. De l’autre, elle ne peut pas renoncer à la doctrine conciliaire, ni à ses conséquences, sans mettre en discussion l’autorité du Concile et par conséquent le fondement de l'ecclésiologie actuelle. De fait tout le monde continue à marcher dans le même sens, quoiqu’à des vitesses différentes.

Les débats qui se poursuivent manifestent ce malaise latent, et surtout le fait que cette doctrine révolutionnaire est foncièrement contraire à la nature monarchique de l’Eglise. On ne pourra jamais trouver de solution satisfaisante, tant que l’on ne la rejettera pas définitivement.

C’est paradoxal, mais il n’y a que la Fraternité qui pourra aider l’Eglise, en rappelant aux papes et aux évêques que Notre-Seigneur a fondé une Eglise monarchique et non pas une assemblée moderne chaotique. Le jour arrivera où ce message sera écouté. Pour l’instant, c’est notre devoir de garder ce sens profond de l’Eglise et de sa hiérarchie, malgré le champ de bataille et les ruines que nous avons sous les yeux.
La Porte Latine– Comment l’Eglise pourrait-elle corriger les erreurs du Concile ? Après cinquante ans, est-ce réaliste de penser ainsi ?
D’un point de vue purement humain, il n’est pas réaliste de penser ainsi, car nous avons devant nous une Eglise complètement réformée, dans tous les aspects de sa vie, sans exception. C’est une nouvelle conception de la foi et de la vie chrétienne qui a engendré de façon cohérente une nouvelle manière de concevoir l’Eglise et d’y vivre au quotidien. Humainement, revenir en arrière est impossible.

Mais nous oublions peut-être trop souvent que l’Eglise est foncièrement divine, quoiqu’elle s’incarne en des hommes et dans l’histoire des hommes. Un jour, un pape, contre toute attente et contre tout calcul humain, reprendra les choses en mains et tout ce qu’il y a à corriger sera corrigé, car l’Eglise est divine et Notre-Seigneur ne l’abandonne pas. De fait, il ne dit pas autre chose, lorsqu’Il promet solennellement que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle » (Mt 16, 18). L’éclat de la divinité de l’Eglise sera d’autant plus fort qu’actuellement la situation paraît irréversible.
La Porte Latine– Cette année 2018 fut celle du trentième anniversaire des sacres épiscopaux conférés à Ecône par Mgr Lefebvre, véritable opération « survie de la Tradition ». Estimez-vous que cette opération était par nature unique, et qu’elle a aussi été un succès en ce sens qu’aujourd’hui, des évêques acceptent de conférer les ordinations et les confirmations dans le rite traditionnel, ou estimez-vous que, les années passant, de nouveaux sacres risquent de devoir être envisagés ?
L’avenir de la Fraternité est dans les mains de la Providence. C’est à nous d’en discerner les signes, de la même manière que notre Fondateur l’a fait, fidèlement, sans jamais vouloir ni devancer la Providence, ni l’ignorer. Nous avons là la plus belle leçon de Mgr Lefebvre, et beaucoup de ceux qui ne l’ont pas comprise en son temps peu à peu sont revenus sur leur jugement.
"Le véritable esprit de notre Fondateur : un esprit d’amour pour la foi et pour la vérité, pour les âmes, pour l’Eglise, dans un esprit de charité authentique entre membres."
La Porte Latine – Le District de France est le plus ancien et le plus important même s’il est d’ores-et-déjà « talonné » par celui des USA. Quelles sont les priorités humaines, matérielles ou apostoliques que vous avez fixées à son nouveau supérieur, M. l’abbé de Jorna, qui a été pendant 22 ans le Directeur du séminaire d’Ecône ?
Toutes les priorités peuvent se résumer en très peu de mots. Le nouveau supérieur de District a la tâche très belle de veiller à ce que l’on garde dans toutes nos maisons et chez tous les membres de la Fraternité le véritable esprit que notre Fondateur nous a légué : un esprit d’amour pour la foi et pour la vérité, pour les âmes, pour l’Eglise, et surtout ce qui découle de tout cela, un esprit de charité authentique entre les membres. Dans la mesure où nous gardons cet esprit, nous aurons une bonne influence sur les âmes, et la Fraternité attirera encore de nombreuses vocations.
La Porte Latine – Beau et enthousiasmant programme que voilà ! Mais il faudra aussi que les fidèles s’y associent pleinement. Vous les avez vus venir par milliers au récent pèlerinage de Lourdes au cours duquel vous avez célébré la messe solennelle du dimanche du Christ-Roi. Que leur demandez-vous ? Que leur proposez-vous ?
J’ai été profondément touché en voyant à Lourdes des pèlerins de tout âge et, en particulier, beaucoup de familles et d’enfants. Ce pèlerinage est vraiment remarquable et aussi très significatif. Il nous rappelle que l’avenir de l’Eglise et des vocations se trouve dans les familles où les parents ont planté la Croix de Notre-Seigneur. En effet, c’est seulement la Croix de Notre-Seigneur et la générosité qui en découle, qui produit des familles nombreuses. Devant notre société égoïste et apostate, châtiée par sa propre stérilité, il n'y pas de témoignage plus noble et plus précieux que celui d’une jeune mère entourée d'une couronne d'enfants. Le monde peut choisir de ne pas écouter nos sermons, mais il ne peut pas s'empêcher de voir ce spectacle. Et cela aussi représente la Fraternité. En fin de compte, c'est le même idéal de la Croix -je le répète encore -qui fait qu’une âme se consacre au Bon Dieu et qui fait qu’une mère se consacre généreusement et sans réserve à l'éducation et sanctification de tous les enfants que la Providence veut lui confier.

Enfin, ce pèlerinage nous rappelle aussi et surtout que toute renaissance ne pourra se faire que sous le manteau de la Très Sainte Vierge car, dans le désert actuel, il n'y a aucun lieu au monde qui continue à attirer les âmes autant que Lourdes.

Aux fidèles de France, je dis très simplement ceci : n’oubliez pas que ceux qui vous ont précédés ont été des combattants et des croisés, miles Christi, et que la bataille actuelle pour la défense de la foi et de l’Eglise est sans doute la plus importante que l’histoire ait jamais connue.

Bonne et Sainte Année 2019!

27 décembre 2018

[Jacques Bégué - L'Homme Nouveau] La Fraternité Saint-Pie-X voudrait la suppression de la Commission Ecclesia Dei

SOURCE - Jacques Bégué - L'Homme Nouveau - 27 décembre 2018

L’information la plus précise concernant le bruit de suppression de la Commission Ecclesia Dei a été publiée par Marco Tosatti, le 26 décembre 2018 sur le blog Stilum Curiæ. A juste titre, Tosatti souligne, dans son article, le lien entre l’existence d’Ecclesia Dei et la Fraternité Saint-Pie-X.

Or, la récente visite de don Pagliarani et de l’abbé du Chalard à Rome a acté l’échec des longues négociations menées par Mgr Pozzo, Secrétaire de la Commission Ecclesia Dei, avec Mgr Fellay. Le « préalable doctrinal », évoqué par le cardinal Ladaria, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi et Président de la Commission Ecclesia Dei, d’une part, et l’insistance de l’importance des discussions doctrinales, avancée par les représentants de la Fraternité, d’autre part, ont renvoyé une reconnaissance canonique de la FSSPX aux calendes grecques.

Pour la FSSPX, la Commission, créée il y a 30 ans par le motu proprio Ecclesia Dei adflicta, pour contrer l’effet des sacres de quatre évêques accomplis par Mgr Lefebvre, est une sorte d’épouvantail pour ses prêtres et ses fidèles. Il lui apparaît humiliant de traiter avec la Commission Pozzo, instrument du « ralliement » de nombreux prêtres et communautés. La FSSPX entend discuter, de puissance à puissance, avec la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Par le fait ce serait l’enterrement de la « solution François », qui n’a pas de souci doctrinal, mais un souci de realpolitik.

Pour le dire clairement, le véritable préalable que la FSSPX pose à tout traité canonique est la suppression de la Commission Ecclesia Dei.



26 décembre 2018

[Jérôme Bourbon - Rivarol] Le gilet, le croissant et la crèche

SOURCE - Jérôme Bourbon - Rivarol - 26 décembre 2018

Comme il le fait chaque année depuis 2014, le maire de Béziers Robert Ménard avait installé une crèche dans sa mairie. Le tribunal administratif de Montpellier a aussitôt enjoint à l’édile de retirer sous 48 heures la crèche et il a également prononcé une astreinte de 2 000 euros par jour de retard. Le juge a rappelé que « l’installation d’une telle crèche, à titre temporaire, à l’initiative d’une personne publique, dans un emplacement public, n’est légalement possible que lorsqu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif, sans exprimer la reconnaissance d’un culte ou marquer une préférence religieuse. ». Mais qui va déterminer, et selon quels critères, s’il s’agit d’une initiative de nature culturelle, festive ou religieuse ? Le juge des référés, censé se prononcer sur l’urgence, rend un jugement de fond sur la crèche, en décidant arbitrairement qu’il s’agit d’une manifestation cultuelle et non culturelle.
   
Le maire de Béziers a essayé de trouver la parade en déplaçant la crèche… de douze mètres. Située initialement dans la cour d’honneur de la mairie, elle est désormais placée sous le porche de l’hôtel de ville, mais en dehors du périmètre officiel de la « maison du peuple ». Conscient que la justice pourrait lui demander de la déplacer à nouveau, l’édile a prudemment opté pour une crèche… à roulettes ! Mais la décision du juge des référés est lourde de conséquences. Le plus significatif peut-être dans cette affaire, c’est que ce jugement a été pris à la suite d’une plainte du sous-préfet de l’Hérault qui a saisi le tribunal administratif de Montpellier selon une procédure d’urgence. « Nous demandons l’enlèvement immédiat de la crèche », avait en effet indiqué avec fureur le sous-préfet Christian Pouget au quotidien Midi Libre le 4 décembre 2018. Manifestement il a mis sans tarder ses menaces à exécution. En 2017, l’Etat avait déjà saisi la justice, et avait déjà gagné. C’est encore le cas cette fois-ci. Ce ne sont donc pas des groupes mahométans ou ouvertement laïcistes qui ont demandé en 2017 et en 2018 le démontage et le retrait de la crèche, c’est l’Etat français, la République française. Comme l’écrivait déjà Robert Ménard dans un communiqué publié le 18 décembre 2017 après la précédente interdiction et intitulé « pour la première fois en France, l’Etat expulse la crèche d’une mairie », « Il ne s’agit pas là de quelques associations “laïcardes” bien décidées à faire la peau à nos santons, comme ce fut le cas en 2014 et en 2016. Non, cette fois c’est bien l’Etat qui, seul, via son représentant dans l’Hérault, fait retirer la crèche. C’est une “première”, dont la portée symbolique — et historique — n’a pas fini de nous abasourdir. » C’est l’Etat, à son plus haut niveau, qui décrète l’interdiction des crèches dans les lieux publics. C’est la plus haute juridiction administrative, le Conseil d’Etat, celui-là même qui avait interdit en 2014 de manière arbitraire les spectacles de Dieudonné comme troublant l’ordre public, celui qui avait affirmé en 1989 la supériorité du droit européen sur le droit national (arrêt Nicolo), qui, une fois de plus, a pris une décision scélérate. En effet, dès le 9 novembre 2016, cette juridiction avait proscrit dans un arrêt les crèches dans les bâtiments publics, sauf circonstances particulières extrêmement restrictives.

ON LE VOIT avec cet exemple emblématique, nous vivons dans un pays occupé. Occupé mentalement, intellectuellement, spirituellement. Occupé par des lobbies, des hommes, des organisations qui sont étrangers à l’âme de la France historique, qui renient chaque jour les promesses du baptême de notre patrie, qui promeuvent le faux, le laid, le mal. Leur laïcité est en réalité, et depuis l’origine, une machine de guerre contre l’âme de la France, contre sa religion historique et véritable, contre la foi de ses aïeux qui a imprégné si profondément nos territoires, nos paysages, nos terroirs, nos traditions, notre calendrier, les noms et prénoms que nous portons ou que nous donnons à nos enfants mais aussi à des villages, des villes ou des monuments, notre vocabulaire, nos dictons, et il y a encore quelques décennies, avant l’apostasie universelle, jusqu’à nos modes de vie et de pensée. La “laïcité” est souvent présentée comme l’application du principe de neutralité de l’État à l’égard des différentes confessions, toutes mises sur le même pied (égalité et nivellement obligent), ce qui est déjà un principe philosophique en soi condamnable. Mais en réalité, il ne s’agit même pas de cela. En fait, la prétendue “laïcité” n’est que la couverture d’un athéisme fanatique qui est en soi une contre-religion à part entière, elle n’est donc qu’un instrument, une arme, dans le cadre d’une guerre ouverte mais qui avance masquée, et surtout qui refuse d’être désignée comme telle sous couvert d’égalitarisme républicain ! C’est pourquoi il est inconséquent de combattre l’Islam dans notre pays au nom de la laïcité car on ne peut lutter contre une religion conquérante avec une arme qui précisément nous détruit et nous avilit depuis plus de deux siècles, nous coupe de nos racines, de notre passé, de notre héritage, de notre lignée et qui agit sur nous comme un gaz incapacitant. Face au croissant, comme face à la shoah, plus que jamais il faut opposer la crèche et la Croix !

CE N’EST PAS un hasard si aujourd’hui de plus en plus d’églises sont détruites ou transformées en cinéma, en office de tourisme, en maison particulière, en hall public, en hôtel, et demain sans doute, en mosquées ou en supermarchés (voir le dessin en page 2). La journaliste Caroline Fourest, très active dans le lobby LGBT, préconisait ainsi de transformer les églises en centre commercial. C’est d’ailleurs le lieu où se réunit désormais une grande partie des consommateurs le dimanche (quand les magasins sont ouverts, ce qui est de plus en plus fréquent). Autrefois on se réunissait sur la place de l’église, au centre du village, et on se retrouvait tous à la sortie de la messe, ceux qui avaient assisté à l’office et ceux qui étaient allés au café en face, mais tous participaient à la vie villageoise. Aujourd’hui c’est le centre commercial anonyme ou le stade qui est le lieu de vie et au bout de la chaîne c’est le cancéropôle, l’oncopôle, ce qui va parfaitement ensemble car la nourriture industrielle vendue dans les hypermarchés ne peut produire que des effets désastreux.
     
Certes, dès lors que les églises se vident, il est logique qu’elles finissent par disparaître. Ce qui n’apparaît plus utile dans une société, à un moment donné, finit par s’écrouler. Mais si les églises se vident, c’est non seulement parce que nous vivons dans une société matérialiste et hédoniste où Dieu apparaît facultatif voire superfétatoire pour le plus grand nombre, mais c’est aussi parce que, depuis Vatican II, le culte qui y est encore, ici et là, pratiqué, n’a plus rien de sacré, plus rien qui élève l’âme, plus rien qui relie l’homme à Dieu, le Ciel et la Terre. On y dispense dans des sermons généralement très médiocres (n’est pas Bossuet qui veut!) un humanitarisme horizontal, un droit de l’hommisme compassionnel qui ne fait que paraphraser sottement ce que l’on enseigne déjà à longueur de journée à l’école, dans les media, dans les variétés, au cinéma. Si c’est pour entendre à l’église paroissiale les discours et les accents dont on est déjà abreuvé en permanence partout ailleurs, il n’est pas étonnant que les gens ne s’y déplacent plus.

NOUS VIVONS un désert spirituel dont nous ne mesurons sans doute pas l’étendue et la profondeur et dont les conséquences sont et seront incommensurables pour les familles, pour les nations, pour la concorde en société, pour le bien commun. Il est de bon ton de répéter que les croyances religieuses sont fauteuses de troubles, de violence, de haine et de crimes. Et on se plaît à énumérer les massacres qui, dans l’histoire, auraient été commis au nom de Dieu. En omettant de préciser que le plus souvent, dans ce genre de tragédies, il s’agissait en réalité de considérations essentiellement politiques qui avançaient masquées derrière d’apparentes revendications religieuses. En revanche, on ne s’interroge jamais sur l’étendue des crimes, des persécutions, des violences, des injustices commis au nom du refus de Dieu, au nom de sa radicale négation. Et pourtant n’est-ce pas le communisme athée qui, aux quatre coins du globe, a fait, et de loin, le plus de victimes au XXe siècle ? Depuis la Révolution française n’est-ce pas, au nom du refus de la religion, que l’on a massacré des innocents, de la Vendée aux carmélites de Compiègne, que l’on a tué des prêtres et des religieuses, que l’on a, au mépris de toute justice, de toute humanité, crocheté des couvents, des églises, supprimé des congrégations, conduit à l’exil tant de prêtres et de religieux et organisé l’un des plus grands vols de l’histoire en se saisissant, tant sous la Révolution que durant la IIIe République, des biens de l’Eglise, du clergé, de toutes les églises paroissiales construites avant 1905 ?
    
Il n’est pas sans danger pour l’homme, pour la société, pour la concorde sociale, pour la vie en commun d’éliminer totalement Dieu du domaine public. Car la foi doit pouvoir se vivre, non seulement dans sa conscience, dans son foyer, dans sa famille mais doit aussi pouvoir s’exprimer en public. Dans le culte, dans les processions et pèlerinages. Dans les églises et les chapelles, au moyen de statues et de calvaires, de chemins de Croix, de chapelets et de crucifix. Elle doit pouvoir s’exprimer et se vivre dans les écoles et les tribunaux, dans l’administration et jusque dans les hôpitaux.
    
Si l’on supprime les crèches des dernières mairies qui souhaitaient les installer, plus souvent, il faut l’avouer, par folklore et respect de traditions locales encore populaires qu’au nom d’une foi ardente, c’est qu’on a déjà retiré toute trace de religion et de divin des autres lieux publics, c’est que l’on a conduit jusqu’à son terme, jusqu’à son sommet, l’apostasie publique d’une nation.

FAUT-IL que ce Divin Enfant, bien que tout petit, muet et sans défense, gêne considérablement les puissants de ce monde pour qu’on décide ainsi de le cacher, de le faire disparaître, toutes affaires cessantes, des lieux publics avec un fanatisme impressionnant ? Et en effet la simple vue de cet Enfant, de sa sainte Mère et de son père adoptif, l’humble charpentier maniant la varlope et le rabot, est insupportable à ceux qui ont en main les leviers de commande de ce pays. Car la Sainte Famille représente par excellence tout ce qu’ils combattent, tout ce qu’ils haïssent.
    
La pureté et l’innocence alors qu’ils scandalisent et pervertissent l’enfance et la jeunesse, dès le plus jeune âge, promeuvent toutes les perversions, toutes les déviances, de la Gay Pride officiellement parrainée chaque année pour la Saint-Jean par le chef de l’Etat, le maire de Paris et le conseil régional d’Ile-de-France au “mariage” gay en passant par ces réalités sordides cachées derrière les affreux acronymes IVG, PACS, PMA et GPA et par la diffusion chaque jour plus massive, à la télévision et sur la Toile, de la pornographie.
    
La pauvreté et la simplicité alors qu’ils ne pensent qu’à s’enrichir toujours davantage au détriment des plus modestes, au détriment de la nature, de la tempérance et du bon sens, au détriment de ces millions de gilets jaunes qui expriment à leur façon leur détresse, leur colère et leur désarroi face à un pouvoir qui les spolie, les nie, les ruine, les dépossède.
    
La paix, le silence et la discrétion alors que notre monde ne vit que de bruit, de fureur médiatique, de cris et d’hurlements et qu’il est une conspiration permanente contre toute forme de vie intérieure, contre toute aspiration à la méditation et à la contemplation. Il faut toujours qu’il y ait du bruit, une musique assommante dans les magasins, dans les restaurants, dans les transports et jusque dans les rues.
    
L’intransigeance sur les principes alors qu’ils n’ont aucune colonne vertébrale et que leurs seules valeurs sont mobilières.
    
L’amour de la vérité et de la sincérité alors qu’ils sont faux et fourbes, que mentir pour eux est une deuxième nature, et qu’ils ne cessent de tromper, de leurrer, de manipuler, de fourvoyer par le trucage des chiffres, des statistiques, de l’histoire, de la mémoire, par les promesses non tenues, les engagements violés sans vergogne, les trahisons tant des idées qu’ils sont censés avoir pour se faire élire que des hommes qui les ont aidés à faire carrière.
   
La vie qui se donne, se sacrifie et se perpétue, la vie naturelle et surnaturelle, la vie du corps et la vie de l’âme, la vie toute simple et la vie de la grâce face à un monde mortifère où l’on entend légaliser l’euthanasie active, le suicide assisté, même des enfants, où l’on s’en prend aux deux bouts de la vie, des fœtus avortés aux vieillards euthanasiés, tout en fabriquant en laboratoire des bébés éprouvettes pour des paires homosexuelles et en ouvrant la voie à la location du ventre de mères porteuses pour la satisfaction de sodomites en mal de chair fraîche ! Peut-on aller plus loin dans la barbarie et la marchandisation de l’être humain ?

LE CHRISTIANISME est par excellence la religion et la civilisation de l’Incarnation car il adore le Verbe incarné, le Dieu qui s’est fait homme. Or le monde moderne est au contraire celui de la désincarnation et d’une contre-incarnation. Il est le monde du virtuel et non plus celui du réel, de l’anonymat des réseaux sociaux et non de la chaleur d’un foyer aimant. Le monde de l’émotion instantanée qui fait pleurer les masses sur les infortunes de stars du petit écran mais qui ne s’occupe pas au quotidien de l’aïeule, de la tante, de l’enfant ou du voisin qui aurait tant besoin de présence et de chaleur humaine. Bernanos le disait déjà : « l’homme moderne a le cœur dur mais la tripe sensible ». Notre univers est celui du strass et des paillettes et non celui des humbles vertus domestiques, du martyre quotidien du devoir d’état, de l’effort inlassable, du dévouement discret au sein de la famille. Il est le monde de l’immédiateté et de l’évanescence, de l’individualisme et de l’égocentrisme, le monde où l’on peut gagner des millions en un instant dans un jeu télévisé stupide, où l’on peut changer du jour au lendemain, sans aucun problème, de sexe, de convictions, de religion, d’organisation, d’« orientation sexuelle », où l’on peut sans cesse se réinventer, se transformer, refaire sa vie (comme si l’on avait ici-bas plusieurs vies !). Il est le monde de l’apparence et du divertissement, du frelaté, du faisandé et de l’avarié, de l’impasse, du mensonge et de la mort  face à Celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Il est le monde où l’on est sans cesse relié à son téléphone portable, à son GPS, à son ordinateur et à son lecteur MP3 (voire MP4 !) mais où l’on n’est plus relié en profondeur ni à la terre, ni à la nature, ni aux autres, ni à Dieu.
    
QUANT À NOUS, ayons à cœur la défense de cette tradition toute simple, la crèche de Noël et ses santons qui expriment de manière si simple et si compréhensible les mystères de notre religion, nourrissent notre foi, dilatent notre cœur, enflamment notre espérance, chassons de nos foyers l’hideux Père Noël importé par les soldats américains en même temps que leur immonde Coca-Cola. La lumière n’est pas faite pour être mise sous le boisseau. Puissions-nous la faire rayonner autour de nous. La diffusion du bien, du beau, du vrai est possible, si nous nous gardons de la contagion du monde et si, malgré les tourments et les vicissitudes ici-bas, nous conservons au cœur une invincible espérance et cette joie chrétienne, simple et profonde, que personne ne pourra nous ôter. 
   
Joyeuses et saintes fêtes de Noël à tous !
   
Jérôme BOURBON

[Paix Liturgique] Malaise liturgique à propos de la nouvelle traduction du Notre Père

SOURCE - Abbé Guillaume de Tanoüarn - Monde et Vie (3 avril 2017) - via Paix Liturgique - 26 décembre 2018

Les années passent, la Réforme liturgique a presque 50 ans, mais le malaise persiste à son sujet. Le moins que l’on puisse dire est que son instauration obligatoire n’a pas permis à l’Eglise romaine d’échapper à la plus grave crise de son histoire. Faut-il revenir sur cette réforme ? Dès 1970, un an après son instauration, le pape Paul VI, cédant à la pression des traditionalistes, avait modifié l’Instituto generalis, qui, dans l’article 7 de sa première version, expliquait que la présence eucharistique était celle à laquelle le Christ faisait allusion lorsqu’il déclarait : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux ». On avait également ajouté la mention du « sacrifice eucharistique » qui ne se trouvait pas dans la première version. En 2002 Jean-Paul II, de son côté, proposa une nouvelle présentation générale du Missel romain, dans laquelle on insistait sur l’exactitude dans l’observation des règles liturgiques et sur le sens du sacré.

Pour ceux qui ne veulent toujours pas revenir sur cette réforme mais qui reconnaissent que dans l’esprit quelque chose n’allait pas, au moment où elle a été instaurée, reste la question des traductions du latin dans les langues vernaculaires, et pour nous en l’occurrence, reste les problèmes que pose la traduction française. Mgr Aubertin, évêque de Tours, avait promis que la nouvelle traduction serait prête pour le premier dimanche de Carême de l’année …2017. Pour l’instant, on ne nous parle plus de cette entreprise titanesque. Mais on nous promet (c’est un vote de la Conférence épiscopale dans son assemblée de printemps qui nous le garantit) une nouvelle traduction du Notre Père pour le 3 décembre 2017. Au premier dimanche de l’Avent, on ne dira plus « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

Vous me traiterez peut-être de traditionaliste grincheux, mais, tout comme Mgr Aubertin d’ailleurs, qui s’est exprimé sur la question, je ne crois pas à l’exactitude de cette nouvelle traduction. Cette fois il s’agit de métaphysique. Ce qui est en cause, encore et toujours, c’est le problème du mal. « Dieu est fidèle, dit saint Paul, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces » (Rom. 8). Dieu permet que nous soyons tentés. La tentation est le révélateur de l’amour. La tentation est la matrice de nos libertés réelles. Simplement Dieu ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces. C’est ainsi que nous prions Dieu, non pas pour que nous n’entrions pas en tentation : nous ne sommes pas dans le monde des bisounours métaphysiques. Le salut est une lutte ! Il faut engager cette lutte sous peine de ne jamais savoir à quoi elle nous mène, sous peine de ne pas connaître ce salut « qui transformera nos corps de misère en corps de gloire».

« Dieu ne tente personne » dit l’apôtre saint Jacques (Jacques 1, 14), parce qu’il n’y a pas en Lui une once de mal. Chacun est tenté ou « amorcé » (c’est le mot de saint Jacques) par sa propre convoitise. Mais en même temps, il faut bien reconnaître que Dieu permet la tentation, même s’il n’en est pas le cause. Autant donc la formule « Ne nous soumets pas à la tentation » est fausse, parce qu’elle laisse penser que Dieu nous obligerait à subir la tentation. Nous devons lui opposer le mot de saint Jacques : Dieu ne tente personne. Autant il est métaphysiquement impossible de ne pas admettre que Dieu, ayant créé le monde esclave de la vanité (Rom. 8, 21), n’ait métaphysiquement pris le risque que sa créature soit exposée à la tentation.

Nous prions Dieu (c’est la version latine) pour qu’il ne nous laisse pas pénétrer (inducere) dans la tentation, pour qu’il ne nous abandonne pas alors que nous consommons la tentation, pour qu’il ne nous laisse pas succomber à la tentation. Cette dernière version (qui est aussi la plus ancienne en français) est une traduction légèrement périphrastique : pénétrer dans la tentation signifie en bon français y succomber, mais, c’est vrai, l’idée de « succomber » n’est pas indiquée explicitement dans le verbe « entrer dans » ou « pénétrer » qui est utilisé tant en latin que dans l’original grec. Succomber ? Le mot serait trop théâtral ? Pas sur, vu ce qui est en jeu, le péché ou la grâce, la mort ou la vie. Cela demeure, en tout cas, la traduction la plus exacte. Personnellement je déteste cette idée que l’on puisse demander à Dieu qu’il ne nous fasse même pas entrer… oui qu’il revoie tout son dispositif, pour ne pas nous faire « entrer » en tentation. Comme si nous étions parfaits, avant même d’avoir essayé de l’être!

J’ai une dernière objection contre la nouvelle traduction du Notre Père (déjà actée d’ailleurs dans la nouvelle Bible liturgique de 2013). Qui de nous est au-dessus de la tentation ? Qui de nous peut se targuer de n’être jamais entré en tentation ? Même le Christ a été tenté au Désert ! C’est le genre de prière, prise à la lettre, que Dieu n’exaucera jamais. Comment Lui demander quelque chose qui va contre l’économie de sa Création ? Et pourquoi s’étonner si nous ne sommes pas exaucés ? Quand on multiplie ce genre de demandes absurdes par le nombre de fidèles et par le nombre de fois qu’ils vont réciter cette prière, cela donne légèrement le vertige… Il y aurait eu « entrer dans la tentation », on aurait pu se dire que la prière est simplement ambiguë : cela arrive souvent. Mais « entrer en tentation » ne laisse aucune chance à l’équivoque et nous fait retomber du mauvais côté, dans une métaphysique « sans mal », une métaphysique qui n’existe pas. Il me semble qu’il fallait le dire.

Abbé Guillaume de Tanoüarn
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Cette article a été publié dans le numéro 938 d'avril 2017 de Monde et Vie qui nous a aimablement autorisé à le reproduire. Pour vous abonner ou en savoir plus sur Monde et Vie : http://www.monde-vie.com/

24 décembre 2018

[Yves Chiron - Aletheia] «Nous sommes tous frères», par l'origine et par la fin

SOURCE - Yves Chiron - Aletheia n°277 - 24 décembre 2018

On n’est jamais déçu quand on lit l’abbé Guillaume de Tanoüarn, même quand il s’agit d’un article ou d’une recension. Son dernier livre, Le Prix de la fraternité (Tallandier), porte en sous-titre : « Retrouver ce qui nous unit ». Le propos est clair, subtil, comme toujours chez l’abbé de Tanoüarn, et résolument à contre-courant. On n’est pas toujours d’accord avec l’auteur, mais peut-être est-ce parce qu’on l’a mal compris.
   
L’abbé de Tanoüarn fait une sorte d’apologétique de la fraternité, la plus oubliée de la trilogie républicaine. Il ne la conçoit pas comme les idéologues de la Révolution.
   
Il rappelle que le conflit entre frères est aux premiers chapitres de la Bible, quand Caïn tue son frère Abel (Gn, 4, 1- 16). L’abbé de Tanoüarn nous dit : « il le tue sans qu’aucune cause ne soit apportée dans le texte de la Genèse » (p. 14). Pourtant le texte de la Genèse dit bien qu’il s’agit d’une jalousie : « Yahvé porta ses regards vers Abel et vers son oblation, mais vers Caïn et vers son oblation il ne les porta pas. Caïn entra en grande colère et eut le visage abattu. […] Caïn dit à Abel, son frère : ”Allons dehors.” Or, tandis qu’ils étaient dans la campagne, Caïn se dressa contre Abel, son frère, et le tua. »
   
Cette fraternité mise à mal par la jalousie, l’abbé de Tanoüarn, avec subtilité, la voit à l’œuvre dans la faute d’Adam et Ève : « une volonté de supplanter Dieu lui-même, Dieu notre frère caché » (p. 15). Et il signale un « verset mystérieux » (Gn 3, 22) où Dieu « se sent atteint par cette rivalité avec le couple humain primitif. » L’abbé de Tanoüarn aurait pu citer ce « verset mystérieux » : « Voilà que l’homme est comme l’un de nous pour la connaissance du bien et du mal ! Et maintenant il ne faudrait pas qu’il avance la main et qu’il prenne aussi de l’arbre de vie, qu’il en mange et vive à jamais. »
   
Selon l’abbé de Tanoüarn, la fraternité ne peut reposer que sur la « transcendance » ; une transcendance qui serait reconnue par tous, y compris les non-croyants. Une fraternité non théorique mais pratique. Une fraternité qui « n’est pas juridiciable, qui ne porte pas sur l’universalité d’un droit ». C’est « une relation réelle », qui part d’un « devoir » : la foi, quasiment naturelle, qui anime tous les hommes et qui est en-deçà des religions. Elle n’est pas au-delà des religions, sinon on tomberait dans l’indifférentisme religieux ou le syncrétisme.
   
Il y a chez l’abbé de Tanoüarn des vues intéressantes sur la vraie et nécessaire laïcité, qui n’est pas la laïcité républicaine et excluante. Il y a aussi de belles pages sur le pape François, qui feront « sans doute bondir plus d’un de mes lecteurs » écrit l’abbé de Tanoüarn : « Il a fallu attendre le pape François pour que la plus haute autorité réaffirme que la seule mission de l’Église en ce monde est de porter à toutes les personnes la miséricorde du Christ. On pourrait dire […] que le pape argentin est le premier à se détourner du pilpoul intellectuel caractéristique de Vatican II, pour aller simplement vers les gens comme ils sont. »
   
Non pas pour les encourager à persévérer dans leurs erreurs, non pour les conforter dans leur mauvaise conduite, mais, sans les condamner, les amener à se juger eux-mêmes.
   
On apprécie aussi que l’abbé de Tanoüarn rappelle que le christianisme est la religion de la « divinisation » de l’homme. Non pas le « Vous serez comme des dieux » que susurrait le Diable à Adam et à Ève aux premiers temps, mais la promesse de la « déification », c’est-à-dire de la vie en Dieu après la mort. En somme, nous sommes tous frères parce que tous nous venons de Dieu, et nous sommes tous frères parce que tous nous retournerons en Dieu, hormis ceux qui iront en Enfer.
   
Yves Chiron

22 décembre 2018

[Peregrinus - Le Forum Catholique] L’œcuménisme en Révolution (4) : le miroir anglican

SOURCE - Peregrinus - Le Forum Catholique - 22 décembre 2018

  1. L’œcuménisme en Révolution : Introduction
  2. La polémique antiprotestante aux origines de l’argumentaire réfractaire
  3. Une nouvelle Église protestante?
  4. Le miroir anglican

Si les adversaires de l’Église constitutionnelle rapprochent souvent ses erreurs de celles de Luther ou de Calvin, les comparaisons les plus développées et les plus systématiques prennent pour référence le schisme anglican du XVIe siècle. Ainsi le canoniste Jabineau appelle-t-il les adhérents de la réforme constitutionnelle « nos Crammer » : la Constitution civile du clergé a été puisée « celle qui a bouleversé l’église Anglicane sous Henri VIII, Edouard et Elisabeth (1) ». Pour l’évêque de Lisieux, l’entreprise constitutionnelle de réforme de l’Église par la puissance temporelle revient à « confondre la foi catholique avec l’erreur de l’église Anglicane, de ce roi des Anglois, le fléau de leur foi, le chef de leur grand schisme, qui s’arrogea le droit de suppléer et l’église et le pape en donnant à l’Angleterre ses premiers pasteurs (2) ». L’acte de suprématie de 1534, qui fait du roi le chef de l’Église d’Angleterre, s’impose comme un point de comparaison naturel avec la nouvelle législation ecclésiastique française, qui fait de la puissance temporelle la source de la juridiction spirituelle. 

Mgr de Thémines, évêque de Blois, rend cependant plus explicite encore la raison du recours à une telle comparaison :
Henri VIII, au commencement de son schisme, ne changea rien à la liturgie, et tout paroissoit se faire comme dans l’Eglise catholique, et se borner à la haine du Pape et du Saint Siège. Ainsi, sans s’arrêter aux accessoires et aux détails, mettre seulement de côté l’autorité de l’Eglise, suffit pour rendre tout humain et terrestre, et détruire l’édifice par sa base (3).
Si les réfractaires accordent tant d’attention à la réforme anglicane à ses débuts, c’est parce qu’elle donne l’exemple d’un véritable schisme qui, contrairement au luthéranisme ou au calvinisme, ne s’est accompagné d’aucun changement apparent. Comme l’Église constitutionnelle de 1791, l’Église anglicane de 1534 conserve son ancienne liturgie et la plus grande partie de son enseignement traditionnel, mais n’en est pas moins séparée de l’unité catholique et tombée dans des erreurs qui se sont progressivement aggravées après le rejet initial de l’autorité romaine.

Bien que la comparaison avec l’archevêque Thomas Cranmer, l’un des principaux artisans du glissement de l’anglicanisme vers le calvinisme sous Édouard VI, apparaisse assez fréquemment dans le discours réfractaire, c’est donc avant tout la première phase simplement schismatique de la réforme anglicane que les controversistes réfractaires s’attachent à rapprocher de la réforme constitutionnelle.

Ainsi la Comparaison de la réformation de France avec celle d’Angleterre menée de manière systématique vers le début de 1791 par le canoniste Maultrot se borne-t-elle au règne d’Henri VIII et ne s’occupe pas du virage calviniste qui caractérise le règne d’Édouard VI. Maultrot relève certes aussitôt les « traits de ressemblance très marqués » entre l’œuvre du roi d’Angleterre et celle de la Constituante, l’une et l’autre désignées comme des « réformations (4) » ; mais c’est pour mieux montrer que la comparaison n’est pas à l’avantage de la Constituante. Certes, comme Henri VIII, l’Assemblée Nationale, en faisant jurer aux pasteurs de veiller sur leur troupeau, « croit donc être chef de l’Église (5) », malgré ses protestations très théoriques de fidélité au pontife romain ; comme lui, elle supprime brutalement les ordres religieux (6) ; mais l’Assemblée, en introduisant une nouvelle discipline pour l’élection des évêques, va bien plus loin qu’Henri VIII. Non seulement l’Assemblée, en réformant l’Église, s’arroge l’autorité spirituelle, mais, en confiant aux électeurs des départements, quelle que soit leur religion, le soin de désigner les évêques, elle « délegue son pouvoir spirituel à des Juifs, des Mahométans, des Comédiens. C’est ce que n’a pas fait Henri VIII (7). » Le schisme anglican était encore l’œuvre d’un roi qui se targuait d’être le défenseur de la foi chrétienne ; le schisme constitutionnel, quant à lui, ne témoigne que de la volonté d’une puissance temporelle fondamentalement indifférente aux dogmes chrétiens d’asservir l’Église gallicane.

Maultrot n’a guère de mal à tirer de sa comparaison des preuves accablantes de cette terrible différence qui existe entre la réformation d’Henri VIII et celle de la Constituante. Cette dernière a détruit plus de soixante évêchés ; le roi d’Angleterre, lui, en a créé de nouveaux (8) ; elle a détruit tous les chapitres tant collégiaux que cathédraux ; il a joint un chapitre cathédral à tous les évêchés qu’il a érigés (9). En un mot, tandis que l’Assemblée, après avoir spolié le clergé de ses biens en novembre 1789 et s’être solennellement engagée à rétribuer les ecclésiastiques, a cherché par tous les moyens à réduire en conservant aussi peu de fonctions spirituelles que possible, Henri VIII, malgré tous ses travers, n’a pas manifesté le même esprit d’utilitarisme ou d’avarice que les députés imbus des idées des Lumières.

Il y a cependant pire. Maultrot revient sur la persécution qu’ont subi les rares évêques d’Angleterre demeurés fidèles à l’Église romaine. Henri VIII, note-t-il, a privé l’évêque Fisher du temporel de son évêché. La Constituante, quant à elle, prétend par le décret du serment priver les évêques réfractaires non seulement du temporel de leur évêché, mais également de leur autorité spirituelle (10). Si violente qu’ait été la persécution infligée aux prêtres fidèles par le souverain schismatique, celui-ci n’a donc jamais poussé aussi loin ses prétentions à l’emprise sur le spirituel : Henri VIII éliminait les clercs qui lui résistaient, l’Assemblée, en attendant de les persécuter, se croit capable de les dépouiller de la juridiction qu’ils ont reçue de l’Église.

On touche ici à la nouveauté, à l’originalité irréductible du schisme constitutionnel. Le miroir anglican, loin de réduire les erreurs de 1791 à celles du passé, permet au contraire aux controversistes les plus talentueux de mettre en évidence leur spécificité. Pour Maultrot par exemple, la « réformation » imposée par la Constituante, c’est la réforme protestante, mais en pire, démultipliée pour ainsi dire par l’entreprise radicale de régénération mise en œuvre par la Nation révolutionnaire.

(À suivre)

Peregrinus
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(1) Henri Jabineau, La Légitimité du Serment civique convaincue d’erreur, par M***, dans Augustin Barruel, Collection ecclésiastique, ou Recueil complet des ouvrages faits depuis l’ouverture des états-généraux, relativement au clergé, à sa constitution civile, décrétée par l’assemblée nationale, sanctionnée par le roi, vol. VII, Crapart, Paris, 1792, p. 129.
(2)Lettre de M. l’évêque de Lisieux, à MM. les officiers municipaux de Lisieux, dans Augustin Barruel, Collection ecclésiastique, vol. III, p. 372.
(3) Alexandre-François de Lauzières de Thémines, Lettre pastorale de M. l’évêque de Blois, Imprimerie de Guerbart, Paris, 1791, p. 194.
(4) Gabriel-Nicolas Maultrot, Comparaison de la réformation de France avec celle d’Angleterre sous Henri VIII, Le Clère, Paris, s. d. [1790-1791], p. 2.
(5)Ibid., p. 29.
(6) Ibid., p. 45-46.
(7) Ibid., p. 36.
(8) Ibid., p. 38.
(9) IIbid., p. 39.
(10) Ibid., p. 62.

[Mgr Williamson - Initiative St Marcel] Protection du Coeur

SOURCE - Mgr Williamson - Initiative St Marcel - 22 décembre 2018

Un coin dans chaque cœur doit être préservé
Car la Nativité doit y être fêtée.

Voici un précieux récit de la façon dont Noël a pu affermir le Cœur Immaculé de Marie pour empêcher qu’il ne soit vaincu lors de sa participation intime à la passion de son divin Fils :
“La félicité, l’extase de la nativité s’épanouit en moi pour tout le restant de ma vie comme une fleur dans le vase vivant de mon cœur. Joie indescriptible ; joie humaine et surnaturelle ; joie parfaite. 
“Durant le temps que mon Fils passa sur la terre, chaque soir, un douloureux rappel venait transpercer mon cœur : “Un jour d’attente en moins, un jour plus près du Calvaire”. Mon âme suffoquait de douleur sous une vague de tortures anticipant le flot des tourments qui me submergèrent au Golgotha. Je me penchais alors en esprit sur le souvenir de la béatitude de cette Sainte Nuit, restée vivante en mon cœur, comme on se pencherait en montagne sur une gorge étroite afin d’écouter l’écho d’un chant d’amour, ou pour anticiper la joie de la demeure lointaine. 
“Telle fut la force qui m’anima, tout au long de ma vie, et surtout à l’heure de la mort mystique qui fut mienne, au pied de la Croix. Dieu nous punissait tous les deux, mon doux Fils et moi, à cause des péchés du monde entier. Mais, pour ne pas Lui dire que le châtiment était par trop terrible, et que la main de Sa Justice pesait trop lourdement sur nous, j’ai dû, sous le voile des pleurs les plus amers que femme ait jamais pleurés, attacher mon cœur à cette Sainte Nuit. J’ai dû me souvenir de la lumière, de la béatitude, de la sainteté, de cette vision, levée devant moi, au Golgotha ; vision réconfortante venant de l’intérieur de mon âme qui me montrait combien Dieu m’avait aimée. Cette vision venue à moi d’elle-même, sans que j’aie eu à la chercher, était une joie sainte. Et tout ce qui est saint est imprégné d’amour ; et l’amour donne la vie, même aux choses apparemment inertes. 
“Voilà ce que nous devons faire quand Dieu nous frappe : 
* Nous souvenir des temps où Dieu nous donna la joie, afin que nous puissions dire, au moment même des tourments : “Merci, mon Dieu. Vous êtes bon pour moi.” 
* Accepter d’être réconforté par le souvenir du don qu’Il nous fit dans le passé afin que nous soyons fortifiés dans les souffrances présentes, lorsque nous sommes écrasés jusqu’au désespoir, comme des plantes écrasées par la tempête, afin que nous puissions ne pas désespérer de la bonté de Dieu. 
* Veiller pour que nos joies soient réellement de Dieu, et non simplement humaines, choisies par nous et trop facilement étrangères à Dieu, comme tout ce que nous faisons ici-bas, quand nos joies se coupent de Dieu, de Sa Loi et de Sa divine Volonté. Nous devons rechercher la joie auprès de Dieu seul. 
* Garder présentes à l’esprit la Loi et la Volonté divines pour les joies du passé aussi ; car le souvenir qui nous pousse à faire le bien et à bénir Dieu n’est pas répréhensible. C’est ainsi que Dieu nous encourage et nous bénit. 
*Projeter la lumière de la joie passée sur les ténèbres présentes pour rendre ces ténèbres brillantes au point où, dans la nuit la plus noire, nous puissions encore voir la Sainte Face de Dieu.
* Adoucir un calice amer en évoquant un souvenir savoureux afin de pouvoir en supporter le goût horrible et le boire jusqu’à la lie. 
* Sentir, par le précieux souvenir que nous chérissons, la caresse de Dieu, alors même que les épines se pressent sur notre front. 
“Voilà les sept sources de bonheur, pansements des sept glaives qui transpercèrent mon Cœur Immaculé. C’est la leçon à tirer de Noël que je vous adresse. Avec vous, j’offre ces sources à mes enfants préférés. Je les bénis tous.”
Kyrie eleison.

21 décembre 2018

[F. Louis-Marie - Le Barroux - Lettre aux Amis du Monastère] La souffrance et son mystère

SOURCE - Le Barroux - F. Louis-Marie - Lettre aux Amis du Monastère - décembre 2018
Le 27 septembre dernier, Père Robert, moine de Sainte-Marie de la Garde, notre fondation, a soutenu sa thèse de doctorat de théologie au couvent des dominicains de Toulouse. Exercice fastidieux de deux heures et demie au cours duquel il a présenté le fruit de trois années de travail sur « la souffrance chez saint Thomas d’Aquin ». Un sujet très délicat ! Saint Jean-Paul II écrivait dans sa lettre apostolique Salvifici doloris que « l’homme dans la souffrance reste un mystère inaccessible ». Cependant, la théologie peut arpenter ce grand mystère, à condition qu’elle se tourne du côté du dessein divin. Car Dieu a un plan, et la souffrance en fait partie, mais selon une ligne qui reste à préciser. La souffrance, qu’elle soit vécue ou aperçue, paraît absurde, et elle peut être cause de révolte contre Dieu, d’une perte de la foi et aussi de réponses courtes, voire incompatibles avec la foi et la raison. Certains théologiens ont parlé de la souffrance de Dieu en sa divinité afin de conserver un lien de solidarité entre le Créateur et la créature. Telle n’est pas cependant la pensée de saint Thomas d’Aquin, le grand docteur de l’Église. 
          
Père Robert a beaucoup insisté sur le plan initial de Dieu, à savoir, un monde sans aucune souffrance. C’est une vérité fondamentale. Dieu a créé l’homme pour qu’il cultive la terre, qu’il la domine, qu’il puisse, avec Ève, l’aide qui lui est semblable, emplir le monde. Et au dire de saint Augustin, qu’il puisse « passer de ce monde à un autre meilleur par une ascension pleine de douceur ». Un peu comme la Vierge Marie, qui est passée de l’ordre de la grâce à l’ordre de la gloire, à la manière d’un fruit qui a mûri. Je cite maintenant Père Robert : « Toute la problématique de la thèse se réduit finalement à cette tension entre l’innocence de Dieu qui ne veut pas, dans son intention première de volonté antécédente, la souffrance des hommes, et la réintégration de cette souffrance par la providence de Dieu, selon sa volonté conséquente : la souffrance, mal physique consécutif au péché, devient dans le Christ le moyen de la réalisation du dessein divin. » 
          
Mais alors, comment peut-on affirmer que la souffrance fait partie du plan de Dieu ? Dieu veut-il vraiment que l’homme souffre ? Comment saint Paul peut-il dire que le Père « n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous » (Rm 8, 32) ? 
           
De fait, les évangiles affirment clairement que ce sont des hommes qui ont vendu, trahi, condamné et crucifié Jésus. Et pourtant, c’est bien le Père qui a livré son Fils, mais dans quel sens ? Ici, Père Robert précise que, selon saint Thomas d’Aquin, le Père a ordonné la Passion du Fils à la rédemption du monde, qu’Il n’a pas empêché les actions de se dérouler, et qu’Il a inspiré au Christ de tout accepter pour faire Sa sainte volonté. Ainsi, la souffrance n’est jamais voulue directement par Dieu, mais Il la permet en l’ordonnant mystérieusement à de plus grands biens surnaturels, en n’empêchant pas les causes secondes, et en nous donnant la grâce de la vivre en union avec le Christ. 
          
Mais que penser de la souffrance des enfants innocents qui n’ont pas encore atteint l’âge de raison ? Là, le mystère s’épaissit… D’ailleurs, que faisons-nous pour soulager et protéger ces petits ? Qui sait ce que Dieu fait de cette souffrance, et surtout ce qu’Il fait dans le cœur de ces innocents ? J’aime à penser que les psaumes, mis dans la bouche des moines, chantés nuit et jour, deviennent le cri de ces innocents, et qu’ils transforment la souffrance en un océan de grâce, par l’intermédiaire de la communion des saints.
          
+ F. Louis-Marie, o. s. b., abbé

[Abbé Benoît de Jorna, Supérieur du District de France - FSSPX] "Dans la nuit de Noël, une troupe de l’armée céleste va louer Dieu qui vient de naître..."

SOURCE - Abbé Benoît de Jorna, Supérieur du District de France - FSSPX - 21 décembre 2018

Dans la nuit de Noël, une troupe de l’armée céleste va louer Dieu qui vient de naître en disant « sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ». ( Evangile de la messe de minuit). On pourrait en nos temps actuels douter de la véracité de ce message angélique. Et pourtant il est vrai ; il est révélé ; il est historique.

Le monde actuel est profondément agité, terriblement perturbé, et même violemment désordonné. Il sombre dans la frénésie du bien être matériel ; il s’enfonce dans le matérialisme le plus radical.

Quel contraste avec la Crèche. Notre Seigneur, Notre Dieu, s’incarne dans le dénûment ; simplement adoré par sa Mère et saint Joseph. Quasiment rien d’ici-bas ne vient donner quelque éclat à cet évènement qui est pourtant le centre de monde. Tout a été fait par Jésus-Christ et tout a été fait pour Lui.

Mais justement, la paix est apportée, la tranquilité de l’ordre est garantie. A l’instant même de la naissance de l’Enfant Dieu, toutes les choses, tous les animaux, toutes les personnes sont à leur place bien précise, prévue de toute éternité par la Providence . Et surtout toute la Crèche rayonne de la gloire de Dieu : les anges le proclament.

Si notre esprit, toute notre âme, est vraiment centré sur la mangeoire de Bethléem alors, loin du monde et de son fracas, nous serons dans la paix : bien ordonnés à Jésus-Christ. Ce mystère de l’Incarnation vient réparer la désobéissance initiale. A nous, pour être dans la vraie paix, de nous agenouiller, de nous prosterner et dire de tout notre cœur, notre révérence et notre servitude à cet enfant qui est le Christ Roi.

Posséder tout l’univers et ne pas posséder Jésus-Christ c’est ne rien avoir. Mais posséder Jésus-Christ et pas le monde c’est tout avoir.

Je vous souhaite donc une sainte et douce fête de Noël et je vous présente aussi tous mes voeux pour cette nouvelle année.

Abbé Benoît de Jorna, Supérieur du District de France de la FSSPX

19 décembre 2018

[Paix Liturgique] La mort de Robert Spaemann, philosophe et moraliste, défenseur de la messe traditionnelle

SOURCE - Paix Liturgique - lettre 673 - 19 décembre 2018

Robert Spaemman s’est éteint le 10 décembre 2018, à l’âge de 91 ans. Spécialiste de la pensée de Bonald et de Fénelon, il était l’une des «grosses pointures» de la philosophie allemande d’aujourd’hui (voir: Les personnes. Essai sur la différence entre «quelque chose» et «quelqu’un», Cerf, 2009, et encore : Nul ne peut servir deux maîtres, Hora Decima, 2010). Né à Berlin en 1927, venu de milieux catholiques plutôt à gauche, il a enseigné à Munich, Heidelberg et Strasbourg. Son œuvre morale est d’un grand poids (voir: Moralische Grundbegriffe, Beck Verlag, Munich, 1982 ; en français : Bonheur et bienveillance, PUF, 1997). Jean-Paul II l’avait fait membre de l'Académie pontificale pour la Vie. Devenu défenseur ardent de la messe traditionnelle, il s’était lié d’amitié avec le cardinal Joseph Ratzinger. La création de l’association Pro Missa Tridentina lui doit beaucoup. En 1997, il avait répondu aux questions de l’abbé Claude Barthe dans un livre d’entretiens: Reconstruire la liturgie (François-Xavier de Guibert). Nous reproduisons ici ses réponses, qui étaient publiées sous le titre: «Au jour du Jugement dernier, il n'y aura plus de conférence épiscopale».
L’abbé Claude Barthe – Vous vous êtes souvent fait l'écho du profond mécontentement des catholiques insatisfaits par les nouvelles formes cultuelles. Vous avez contribué à ce qu'un certain nombre d'entre eux en Allemagne retrouvent aujourd'hui la pratique liturgique traditionnelle.
Robert SPAEMANN – J'ai remarqué que beaucoup de ceux qui sont mécontents de la situation qu'ils trouvent dans leurs paroisses, ont des sentiments partagés lorsqu'on leur donne la possibilité d'assister à la messe traditionnelle. On peut distinguer parmi eux deux catégories : il y a ceux qui assistent à cette messe pour la première fois de leur vie, et ceux qui l'ont connue dans leur enfance. Les premiers doivent revenir plusieurs fois pour s'accoutumer à la messe traditionnelle, parce qu'au début elle leur paraît tout à fait étrange avec le latin, le canon récité à voix basse, mais lorsqu'ils persévèrent, ensuite ils ne peuvent plus s'en passer. J'ai fait moi-même l'expérience suivante : la messe nouvelle, au début ne m'a pas tellement choqué ; puis, d'une année sur l'autre, elle me déplaisait de plus en plus. Tandis que pour la messe traditionnelle, c'est exactement l'inverse. Mais ce qui me frappe encore plus, ce sont les réactions des gens plus âgés, qui ont une espèce de nostalgie de l'ancienne messe. Ceux d'entre eux qui viennent dans une église où elle est célébrée réagissent de deux manières. Certains sont fascinés et pleurent de joie ; d'autres en revanche se trouvent très mal à l'aise et disent : « Non ! Ce n'est plus possible, on ne peut pas faire cela ».
Comme si le fil de la tradition avait été pour toujours rompu ?
Oui, c'est cela. Ils ont beaucoup souffert d'abandonner cette tradition liturgique. Alors leur réaction est de se dire : « Comment se fait-il que ces gens-là continuent à célébrer la messe traditionnelle alors que nous, nous avons dû payer un tel prix ? Tout cela a donc été inutile, nous aurions très bien pu continuer à faire comme eux ». Cela, ils ne veulent pas l'accepter. Puisqu'ils ont payé ce prix, ils veulent que les choses changent pour tout le monde.

Ceci dit, il faut bien sûr concéder que la messe traditionnelle n'a pas elle-même une forme définitive. Il est permis de désirer pour elle certains changements : désirer, par exemple, que quelquefois, au cours de sa vie, il soit possible de recevoir la sainte communion sous les deux espèces. Je trouve que cela va dans le sens de ce qu'a voulu le Seigneur.
Il est difficilement contestable qu'en soi le signe du pain et du vin soit plus expressif que celui du pain seul. Mais vous parlez ici de ceux qui découvrent ou reviennent à la messe traditionnelle. Il y a la grande majorité des autres, de tous les autres qui eux restent dans leurs paroisses.
Là, voyez-vous, on trouve d'un côté, les personnes insatisfaites de ce qui se passe dans leurs paroisses, mais qui ne cherchent pas à changer les choses : elles sont résignées. Et d'autre part, il y a les paroissiens actifs, les représentants élus, qui, dans leur majorité, n'ont pas grand sens de la liturgie. Et par conséquent, il n'y a aucun changement ni même de désir de changement.

Il y a aussi les paroisses sans prêtre, où on fait de nécessité vertu, c'est-à-dire qu'on célèbre une « messe » sans prêtre, en estimant que c'est une bonne chose et en disant : « C'est exactement ce que nous voulons ! » Je trouve d'ailleurs qu'il y a dans ce fait un très mauvais signe : même lorsqu'il y a des prêtres, parfois même de jeunes prêtres, comme c'est le cas à l'université de Tübingen, qui sont disponibles pour venir en aide à des paroisses sans prêtres, les responsables refusent cette aide et préfèrent des cérémonies sans prêtre. C'est du protestantisme, et même pire, parce que les luthériens ont au moins conservé la notion d'ordination.

Tous les prêtres n'ont cependant pas cette mentalité. Il me semble notamment qu'il y a une certaine évolution chez les séminaristes allemands. Il m'arrive de recevoir des groupes d'étudiants en théologie et des séminaristes, qui sont tout à fait conscients de ce que la liturgie a été engagée dans une direction désastreuse. Ceux-là sont en recherche, étudient l'ancienne liturgie, se demandent ce qu'ils pourraient faire. Au minimum, ils sont prêts à célébrer le nouveau rite en respectant strictement les missels officiels.

A ce propos, parle-t-on en France d'une nouvelle réforme du missel ?
Vous faites allusion aux projets de nouvelles réformes et nouvelles adaptations élaborés par la commission liturgique des pays de langue allemande. Non ! Rien de semblable en France : la réforme d'après le Concile a provoqué de tels troubles, qu'on préfère ne plus parler de changements. Tout est gelé.
Chez nous il y déjà des décisions. Et malheureusement il n'y a aucun trouble. Je dis malheureusement, parce que les Allemands, qui sont des soldats très courageux à la guerre, n'ont pas beaucoup de courage civique. Ils sont très disciplinés, y compris dans l'Eglise. La nouvelle liturgie a éduqué les fidèles à être tout à fait passifs.
Le cardinal Lustiger a fait une autocritique à ce sujet, disant que les curés avaient exercé une espèce de tyrannie sur les fidèles.
C'est vrai. Le prêtre aujourd'hui a la possibilité de choisir lui-même entre plusieurs formules pour un certain nombre de parties de la messe. De ce fait, aucun fidèle, à moins d'avoir une formation poussée, n'est capable de savoir si ce que le prêtre dit à l'autel est ou non contenu dans les livres officiels. Et par conséquent, le prêtre peut faire tranquillement ce qui lui plaît.

Je peux vous raconter une petite expérience à ce propos. Un dimanche, je n'avais pu assister à la messe au cours de la journée et il a fallu que je me rende dans une paroisse voisine de la mienne où on célèbre une messe le dimanche soir. C'était une femme qui célébrait toute seule la liturgie de la parole, et cela depuis le début de la messe jusqu'au commencement de l'offertoire : évangile, sermon, « Le Seigneur soit avec vous », etc. Elle faisait tout ! Le prêtre, un très jeune prêtre, restait assis. Il a ensuite dit un canon sans se référer à aucun livre approuvé. Pour l'Ecce Agnus Dei, il a dit : « Voyez ce pain et voyez dans ce pain le Corps du Christ ». Tout était inventé ! Je ne me sentais nullement obligé de rester à une telle messe, mais j'ai voulu attendre jusqu'à la fin pour savoir ce qui allait se passer. Eh bien, il ne s'est rien passé : aucun fidèle n'a protesté. C'est là qu'est tout le problème. C'est pourquoi les choses sont très différentes aujourd'hui de ce qui s'est produit au XVIIIe siècle. A cette époque, celle des Lumières, les réformes qui ont eu lieu en Allemagne ont rencontré une grande hostilité dans le peuple qui n'acceptait pas tout comme maintenant. Aujourd'hui il ne se passe rien. Les médias, la télévision ont éduqué les hommes d'aujourd'hui à la passivité.
Et contrairement à son principe cardinal de « participation », la réforme a provoqué la non-participation des fidèles.
Exactement. Il est même impossible de participer dans la mesure où l'on doit être attentif à ce que le prêtre fait. On ne le sait pas à l'avance, tout dépend de lui. Il s'agit d'une messe où les assistants doivent se concentrer sur le prêtre et non sur le rite.
On note actuellement en France que, après une période plus « libérale », on revient à une certaine crispation contre les formes traditionnelles, spécialement du côté des administrations diocésaines et parmi les clercs d'un certain âge qui voient arriver avec désappointement une nouvelle génération de séminaristes et de jeunes prêtres d'une autre sensibilité que la leur.
En Allemagne, dans le cas le plus favorable, les prêtres qui disent la messe traditionnelle sont seulement tolérés. Dans mon diocèse, celui de Stuttgart, la situation est à cet égard la meilleure de toute l'Allemagne. Des prêtres de la Fraternité Saint-Pierre disent pour une communauté de fidèles la messe chaque jour. Mais c'est le seul cas en Allemagne. Une situation identique ne se retrouve qu'en Autriche, à Salzbourg.

Si les choses changent un petit peu du côté des autorités, c'est parce que l'on voit que ce phénomène ne disparaît pas. Il leur faut donc en prendre acte. Il arrive même quelquefois qu'on discute ouvertement de ce problème de la célébration de la liturgie traditionnelle dans des journaux diocésains. Jusqu'à présent la tactique consistait à n'en pas parler. En fait, la situation est très différente de diocèse à diocèse. A Stuttgart, les catholiques qui veulent une messe traditionnelle ont des relations tout à fait cordiales avec l'évêque, qui n'est pourtant pas un évêque traditionaliste. Mais la plupart des autres évêques, comme celui de Fribourg, restent d'une grande hostilité.
Alors qu'il reste si peu de monde dans les églises, les évêques pourraient au moins ne pas éteindre la mèche qui fume encore et manifester quelque compassion.
Non, cela ne les touche pas. En Allemagne, il y a encore des cas de séminaristes chassés de leurs séminaires pour leurs idées traditionnelles.
Que suggéreriez-vous pour commencer à modifier le sort liturgique des paroissiens ordinaires ?
Je crois que le problème le plus important est celui de la célébration versus populum. La messe face-au-peuple change très profondément la façon de vivre ce qui se passe. On sait notamment par les écrits de Mgr Klaus Gamber que cette forme de célébration n'a jamais existé comme telle dans l'Eglise. Dans l'Antiquité, cela avait une signification tout à fait différent. Avec le face-au-peuple, on a aujourd'hui l'impression que le prêtre dit des prières pour nous faire prier, mais on n'a pas le sentiment qu'il prie lui-même. Je ne dis pas qu'il ne prie pas, d'ailleurs quelques prêtres arrivent à célébrer la messe versus populum en priant visiblement. Je pense à Jean-Paul II : on n'a jamais l'impression qu'il s'adresse au peuple pendant la messe. Mais il est très difficile d'y arriver.

J'ai assisté à une procession du Corpus Christi, de la Fête-Dieu, dans le diocèse de Feldkirch, en Autriche, présidée par l'évêque, qui est membre de l'Opus Dei. Lors des stations aux reposoirs, l'évêque tournait le dos à l'ostensoir en disant des prières. Je me faisais à moi-même cette remarque que si un enfant voyait cela, il ne pourrait plus croire que le Seigneur est présent dans la sainte hostie, parce qu'il sait bien, ce petit enfant, que lorsqu'on parle à quelqu'un on ne lui tourne pas le dos. Des choses comme celle-là sont très importantes. L'enfant peut bien étudier le catéchisme, cela ne sert à rien s'il a sous les yeux des actes contraires.

Je crois donc que la première chose à faire serait de retourner l'autel. Il me semble que c'est plus important que le retour au latin. J'ai personnellement de nombreuses raisons de tenir au latin, mais ce n'est pas la question la plus fondamentale. Pour ma part, je préférerais une messe traditionnelle en allemand que la nouvelle messe dite en latin.

La deuxième réforme importante concerne les prières que le prêtre devrait dire à la première personne. Si en effet on dit uniquement « nous », ce ne peut jamais être aussi sérieux que lorsqu'on dit « je » : Confiteor, je confesse, Credo, je crois en Dieu. Le Confiteor aujourd'hui est très rarement récité, et lorsqu'on le dit, on le récite, prêtre et fidèles tous ensemble, ce qui est un pur non-sens. Je dis en allemand : « Je confesse à Dieu, à tous les saints et à vous mes frères ». Mais les frères ne m'écoutent pas, parce qu'ils parlent en même temps que moi. Puis-je vraiment confesser mes péchés à mon frère si celui-ci, en même temps, me confesse les siens ? C'est anthropologiquement et psychologiquement impossible. Dans la messe traditionnelle – c'est vraiment un point très touchant – le prêtre nous confesse ses péchés, ses propres péchés. Et nous, nous les confessons à Dieu, à tous les saints et au prêtre.

Tout cela peut sembler un peu marginal, mais je crois qu'il faut pouvoir faire de nouveau l'expérience de ce qui a lieu véritablement à la messe et qu'il faut pouvoir comprendre que ce qui s'y passe est vraiment sérieux. Souvent, dans les nouvelles célébrations, on n'a pas une impression de sérieux, on n'a pas l'impression qu'il s'agit de quelque chose qui a lieu entre Dieu et nous.
Il est bien vrai que la liturgie est faite d'une accumulation de choses « marginales », un ensemble de détails, dont la somme ou la soustraction...
Oui. Il y a dans cette nouvelle liturgie une victoire du cartésianisme et de ce qu'on pourrait appeler le « scolasticisme ». Par exemple, il y a désormais clairement un moment où le pain est transformé en Corps du Seigneur. Avant ce moment, ce n'est que du pain profane, après, c'est le Seigneur. Tandis que dans l'ancienne liturgie latine, et dans toutes les autres liturgies, on commence à traiter le pain offert comme une chose sacrée, dès le moment où il touche l'autel.
A ce propos, vous avez tout à l'heure employé le mot « offertoire » en parlant d'une nouvelle célébration, mais c'était un lapsus : l'offertoire n'existe plus dans le rite nouveau. Il a été remplacé par la « préparation des dons », au motif que les prières de l'offertoire traditionnel étaient un « doublet » de celles de la consécration.
Cela montre bien que c'est une victoire posthume du cartésianisme.

Après le changement de sens de l'autel, et l'emploi du « je », pour continuer à répondre à votre question sur ce que l'on pourrait faire pratiquement maintenant dans les paroisses, je dirais qu'il faut aussi choisir entre tous les textes qui sont ad libitum. Il faudrait supprimer beaucoup de possibilités de choix, notamment dans les canons. On pourrait peut-être garder un deuxième canon à côté du canon romain. Mais il importe que les fidèles connaissent le rite ordinaire de la messe par coeur – ce serait encore mieux en latin –, ce qui n'est possible que si ce rite ne change pas. C'est une des choses qui me semble parmi les plus nécessaires. Dans ce cas-là seulement, le rite unit le prêtre et les fidèles.
En ce qui concerne l'évanouissement du lien d'unité, la disparition totale du latin a joué un rôle considérable.
Bien sûr. Généralement, quand je voyage aujourd'hui à l'étranger je ne peux plus prier avec les autres chrétiens. Tandis que quand je vais en Amérique, si j'assiste à la messe traditionnelle, je peux chanter et prier. Il faudrait d'ailleurs instruire les catholiques du fait qu'une langue rituelle existe dans toutes les grandes religions et dans tous les rites catholiques.
Même chez les protestants ?
Oui, d'une certaine manière, même chez les protestants quand ils utilisent un ancien allemand. Seule l'Eglise latine a abandonné sa langue rituelle. Le Christ lui-même priait en hébreu, qui n'était pas sa langue maternelle. Sur la Croix, il récite « Eli, Eli, lamma sabactani », et les passants ne l'ont pas compris, parce que c'était une langue rituelle. Ce qui était bon pour le Christ est bon pour les chrétiens.
Il est difficile de revenir sur trente ans d'usage contraire, mais ce n'est pas insurmontable.
Je pense que si on commençait par abolir la pluralité des variantes et si les fidèles savaient par cœur l'ordinaire de la messe, il serait beaucoup plus facile de réintroduire le latin, parce qu'on peut mieux apprendre en latin quelque chose que l'on connaît déjà par cœur dans sa propre langue. Pour les enfants c'est plus facile encore et on peut même leur rendre cette mémorisation intéressante, car les enfants aiment apprendre par cœur.

Remarquez comment les personnes qui ont quitté l'Eglise et ont cessé de pratiquer depuis de nombreuses années sont heureuses d'assister à une messe traditionnelle car elles retrouvent la messe qu'elles ont connue. Avec la nouvelle liturgie, elles ont au contraire l'impression de ne pas retrouver la maison du Père.
Vous avez dit cependant en commençant que la liturgie tridentine n'a pas de soi une forme définitive. Elle aurait pu changer et pourra changer.
Les changements doivent être si lents et si imperceptibles que chacun arrivant à la fin de sa vie, ait l'impression qu'il utilise toujours le même rite que celui de son enfance, même si ce rite a de fait changé.

Je ne sais si vous connaissez la lettre dans laquelle le cardinal Newman raconte son premier voyage en Italie. Il était entré dans la cathédrale de Milan et il a été frappé par la quantité de cérémonies qui s'y déroulaient en même temps : d'un côté, une petite procession, des messes aux autels latéraux, dans le chœur les chanoines récitaient l'office. On avait l'impression que chacun vaquait à ses propres affaires, mais au fond, il s'agissait partout de la même chose. Newman a été émerveillé par cette forme de pluralité, parce qu'en Angleterre, l'influence protestante étant plus forte, tout le monde devait faire la même chose en même temps.
La liberté catholique ! Vous êtes donc favorable à une participation différenciée ?
Je crois en effet qu'il est important qu'il y ait différentes possibilités de participer à la sainte messe. Et tout d'abord, cela me semble un scandale de voir que tous les fidèles communient toujours à toutes les messes, parce qu'il est impossible de supposer que chacun puisse estimer qu'il est toujours en état de grâce, dans de bonnes dispositions pour communier. Quand on se demande aujourd'hui si l'on doit inviter les protestants à pratiquer l'intercommunion avec nous, jamais personne ne parle pour eux de confession. Quelqu'un peut bien, durant toute sa vie, rester en état de grâce, mais on ne peut pas le présumer. Or, on n'en parle pas. On devrait pouvoir assister à la messe sans communier. Pour cela, il me semble personnellement que les personnes qui estiment pouvoir toujours aller à la sainte communion, devraient de temps en temps, par exemple une fois par mois, s'abstenir à cause des autres, pour rendre possible cette abstention. Et si quelqu'un m'objectait : « J'ai absolument besoin de recevoir la sainte communion », je lui répondrais : « Recevez-la le lundi ». Ceux qui ont réellement besoin de recevoir souvent la communion assistent à la messe en semaine. S'ils ne vont pas à la messe de toute la semaine, ils ne peuvent pas dire qu'ils ont absolument besoin de la communion.

Il faut avoir la possibilité de participer plus ou moins à la messe. Ainsi tout près de la porte se trouve la place du publicain. Et cette place doit être respectée, sans que celui qui la prenne soit obligé de parler, ni même obligé d'écouter ce qu'on dit dans le micro. J'ai connu une jeune fille non catholique qui était très attirée par l'Eglise. Mais quand elle entrait dans une église et qu'elle voyait les micros posés sur l'autel, elle ne voulait plus faire le pas. Elle disait : « S'il y a là un micro, c'est que ce n'est pas sérieux, parce que Dieu n'a pas besoin d'un micro pour m'entendre ». Il est très important que l'on sache que dans une église c'est à Dieu que l'on s'adresse.

Oui, il y a un manque de liberté dans la liturgie actuelle et c'est même une des caractéristiques de l'Eglise d'aujourd'hui.
Manque de liberté pour les fidèles et aussi pour les évêques.
C'est le problème des conférences épiscopales, qui sont une sorte d'alibi. Quand vous parlez à un évêque, il vous dit : « Oui, vous avez raison. On devrait faire ceci, on devrait faire cela, mais voilà, il y a la conférence épiscopale ». Pourtant, les résolutions des conférences épiscopales ne sont nullement obligatoires. Par exemple, l'évêque de Fulda, en plusieurs occasions, ne s'est pas soumis au consensus. Il s'est retiré de l'organisation qu'on appelle le Bund der Deutschen Katholischen Jugend, l'organisation de la jeunesse catholique allemande, une organisation qui est financée par les évêques mais qui s'est de fait beaucoup éloignée de l'Eglise, et il a fondé une nouvelle organisation pour les jeunes. Il a également refusé de participer au système légal qui prévoit la participation de consulteurs catholiques délivrant des certificats nécessaires aux femmes qui désirent avorter.
Il est donc possible de résister à la pression de la collégialité ?
Ce serait tout à fait possible, mais il y a chez les évêques un sentiment d'obligation envers le Collegium. Je pense qu'en ce domaine la concurrence devrait jouer comme dans la vie commerciale. On dit en Allemagne » la concurrence fait vivre le commerce ». Une vraie concurrence entre les diocèses serait une bonne chose pour l'Eglise. On verrait comme cela dans quel diocèse il y a le plus de vocations, dans quel diocèse il n'y en a pas, etc.
N'est-ce pas à l'évêque, qui a la plénitude du sacerdoce, de prendre dans les questions liturgiques toutes ses responsabilités ?
Le Concile dit que toute célébration de l'eucharistie, toute messe est dirigée par l'évêque. Il est donc responsable de toutes les messes célébrées dans son diocèse. Et s'il y a, comme c'est le cas tous les dimanches dans une grande ville allemande, une messe des homosexuels, c'est l'évêque qui est le président de la messe des homosexuels.

Un jour, dans une conversation avec un évêque – il s'agissait de faire célébrer une messe traditionnelle –, l'évêque me disait : « Mais, la conférence épiscopale... » Je lui ai répondu : « Monseigneur, au jour du Jugement dernier, il n'y aura plus de conférence épiscopale. C'est à vous personnellement que le Seigneur demandera ce que sont devenues vos brebis, et non à la conférence épiscopale ». D'ailleurs, l'évêque m'a exaucé.