2 novembre 2018

[Peregrinus - Le Forum Catholique] L’œcuménisme en Révolution (1): Introduction

SOURCE - Peregrinus - Le Forum Catholique - 2 novembre 2018
En 1794, c’est par une prière à Dieu que l’écrivain contre-révolutionnaire Jacques Mallet du Pan conclut un vigoureux ouvrage qui vise à alerter les monarques européens sur le danger que représente la République française. Mallet invite en effet les « ames honnêtes de tous les pays » à « tenir les mains élevées pendant le combat, à supplier le Dieu des Armées de bénir cette nouvelle Croisade, entreprise pour la plus sainte des causes, & vraiment digne d’un siecle éclairé (1) ».

Genevois et calviniste, Mallet du Pan, qui insiste sur le caractère surnaturel des événements, en appelle donc à une réunion des princes et des peuples chrétiens pour écraser la Révolution française. L’écrivain en dénonce non seulement l’œuvre politique, mais aussi l’irréligion, déchaînée avec une violence sans cesse croissante depuis la chute de la monarchie le 10 août 1792. L’appel à la croisade contre-révolutionnaire doit être entendu d’autant plus littéralement que la comparaison des révolutionnaires français avec « Mahomet, les Beys des Mammelucs et les Scheiks d’Arabes Bedouins » est récurrente chez Mallet (2).

La sympathie du protestant suisse pour le catholicisme français opprimé par les Jacobins n’est alors pas nouvelle. Journaliste politique du Mercure de France dans les premières années de la Révolution, Mallet y exprime plusieurs fois sa compassion pour le clergé français frappé par les spoliations, les humiliations, et enfin par la Constitution civile du clergé et par le décret du serment (3). Face à l’impiété, voire à l’athéisme excité par la Révolution, la solidarité chrétienne semble prévaloir sur les oppositions confessionnelles. Le cas de Mallet du Pan n’est en effet pas isolé. Alors que dans un royaume catholique comme l’Espagne, malgré l’attitude constamment généreuse du cardinal de Lorenzana, archevêque de Tolède et primat d’Espagne, les huit mille prêtres français exilés sont souvent regardés avec suspicion en raison de leur sensibilité gallicane ou des idées encyclopédistes qui leur sont prêtées (4), les ecclésiastiques français déportés en Angleterre y sont souvent reçus avec bienveillance par le clergé anglican (5).

Dans le camp des adversaires de la Révolution, les événements de France contribuent donc à poser pendant quelques années en termes nouveaux le problème des rapports entre les différentes confessions chrétiennes, comme en témoigne encore en 1815 la Sainte Alliance formée par l’Autriche catholique, la Prusse protestante et la Russie orthodoxe. Si le terme d’œcuménisme utilisé par commodité, et aussi par provocation, dans le titre de cette petite série est bien sûr anachronique, il permet de mettre en évidence le rôle qu’a pu tenir, dans les interrogations et les controverses qui parcourent alors le catholicisme français, la question des relations avec les hérétiques et les schismatiques, rendue particulièrement vive par les débats sur la Constitution civile du clergé, condamnée en mars 1791 par Pie VI précisément comme hérétique et schismatique. C’est principalement à la place de cette question dans les débats entre constitutionnels et réfractaires que s’intéressera cette petite série.

Peregrinus
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(1) Jacques Mallet du Pan, Dangers qui menacent l’Europe. Principales causes du peu de succès de la dernière campagne ; fautes à éviter et moyens à prendre pour rendre celle-ci décisive en faveur des véritables amis de l’ordre et de la paix, J. van Thoir, Leide, 1794, p. 83-84.

(2) Jacques Mallet du Pan, Considérations sur la nature de la Révolution de France et sur les causes qui en prolongent la durée, Emmanuel Flon Imprimeur-Libraire, Bruxelles, 1793, p. 33.

(3) Voir par exemple Jacques Mallet du Pan, « Le clergé et la Révolution », Le Mercure de France, n°3, 15 janvier 1791, p. 209-223.

(4) Jean-Philippe Luis, « Le clergé français émigré en Espagne pendant la Révolution (1791-1802) », dans Les Révolutions ibériques et ibéro-américaines à l’aube du XIXe siècle. Actes du colloque de Bordeaux, 2-4 juillet 1989, Editions du CNRS, Paris, 1991, p. 45-58.

(5) Dominic Aidan Bellenger, The French Exiled Clergy in the British Isles after 1789, Downside Abbey, Bath, 1986, p. 28.