17 octobre 2017

[Abbé Jean-Michel Gleize, fsspx - Le Courrier de Rome] Les sept propositions

SOURCE - Abbé Jean-Michel Gleize, fsspx - Le Courrier de Rome - septembre 2017

1. Non plus cinq, mais sept. Il y eut en effet jadis cinq propositions hérétiques : comme telles, elles furent condamnées par un Pape, et pas seulement dénoncées par une certaine élite du clergé et des fidèles catholiques. L’épisode est resté non seulement célèbre, mais aussi emblématique d’une difficulté quasiment insoluble. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est bien à craindre que le scandale (car c’en est un) suscité par Amoris lætitia ne soit pas près d’être réparé comme il le mérite.
 
2. Les cinq propositions furent condamnées le 31 mai 1653 par le Pape Innocent X dans la Bulle Cum Occasione 1 . Elles expriment toute la substance du jansénisme, doctrine contraire au dogme catholique de la grâce et de la prédestination, mais pourtant défendue par l’évêque d’Ypres Cornelius Jansénius (1585-1638) dans son ouvrage l’Augustinus, paru à titre posthume en 1640. Ce livre ayant été déféré au Pape Urbain VIII, celui-ci le condamna dans sa Bulle In Eminenti du 6 mars 1642. Mais la condamnation fut vite éclipsée par les disciples de Jansénius, l’abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Hauranne (1581-1643) et surtout Antoine Arnaud (1612- 1694), frère de Mère Angélique, supérieure du couvent devenu janséniste de Port-Royal, et auteur d’un traité De la fréquente communion, qui tire les conséquences pratiques et morales de la doctrine janséniste. C’est à l’occasion de la parution de ce livre que plusieurs théologiens de l’Université de Paris se décidèrent à étudier de façon plus approfondie la doctrine de l’Augustinus. Ils agirent sur leurs pasteurs, et c’est ainsi qu’en 1651, quatre-vingtcinq évêques français envoyèrent à Rome pour examen cinq propositions tirées de l’Augustinus.
 
3. La réaction des jansénistes fut très subtile. Ils distinguent entre la question de droit et la question de fait. Ils reconnaissent que les 5 propositions sont véritablement hérétiques et qu’elles méritent d’être condamnées comme telles (question de droit) mais ils prétendent qu’elles ne se trouvent pas dans l’Augustinus, ou du moins qu’elles ne rendent pas le compte exact des idées qui s’y trouvent (question de fait). Textuellement, c’est vrai, seule la première proposition se trouve dans l’Augustinus. Mais les quatre autres s’y trouvent en substance. Le 29 septembre 1654, un Bref d’Innocent X précise que, par la Constitution de 1651, se trouve condamnée la doctrine de Jansénius telle qu’elle est contenue effectivement dans son ouvrage l’Augustinus. Mais les jansénistes s’obstinent dans leur thèse, et se contentent de ne pas contredire davantage les prescriptions de Rome, sans pour autant leur donner leur assentiment : ils adoptent ainsi la tactique d’un assentiment purement extérieur, celui d’un religieux silence. Le Pape Alexandre VII les condamne à nouveau par la constitution Dum ad sancti Petri sedem du 16 octobre 1656 2 , mais cette fois-ci il englobe dans la condamnation infaillible la distinction entre le droit et le fait : « Nous déclarons et définissons que ces cinq propositions ont été tirées du livre du précité Cornelius Jansen, évêque d’Ypres, qui porte le titre Augustinus, et qu’elles ont été condamnées selon le sens visé par ce même Cornelius Jansen, et Nous les condamnons à nouveau comme telles. » Sur la demande du clergé de France, et pour parer à la tactique janséniste du religieux silence, le Pape ajoute à la publication de ce texte un Formulaire, à signer par tout le clergé, et qui est une déclaration d’adhésion formelle à la condamnation des 5 propositions. Cette mesure rencontra des résistances telles qu’Alexandre VII se vit obligé (d’ailleurs sans succès) de promulguer la Bulle Regiminis ecclesiastici du 15 février 1665 pour imposer la signature de ce Formulaire. Ce fut le début d’une guerre sans merci, qui devait durer plus d’un demi-siècle. Et c’est dans ce contexte que l’archevêque de Paris, Mgr Hardouin de Péréfixe 3 prononça une phrase qui devait faire fortune : les religieuses de Port-Royal sont « pures comme des anges mais orgueilleuses comme des démons ».
 
4. Il ne nous appartient pas de juger si, dans son for intérieur, le Pape François ressemble à l’ange, au démon ou aux deux. Mais si c’est aux actes que l’on juge les personnes, comme l’arbre à ses fruits, nous sommes suffisamment renseignés, jusqu’ici, pour pouvoir tirer des conclusions incontestables. Nous les avons nous-mêmes signalées à quelques reprises dans les colonnes du Courrier de Rome 4 . Et voici à présent qu’à la suite des Dubia présentés au pape par les quatre cardinaux et restés sans réponse, une Correctio filialis signée par soixante-deux personnalités catholiques, clercs et laïcs, dénonce comme hérétiques sept propositions présentes dans l’Exhortation Amoris lætitia, en demandant au Saint-Père d’en faire la prompte et claire condamnation.
 
5. En effet, oui, les sept propositions indiquées par les signataires sont contraires à la doctrine divinement révélée, telle que Dieu nous l’a fait connaître par la proposition infaillible du Magistère ecclésiastique : elles méritent bel et bien la censure de l’hérésie. Cependant, comme le précise le texte de la Correctio, ces propositions ne correspondent pas aux hérésies et erreurs « qu’un lecteur sans préjugés, tentant de lire Amoris lætitia dans son sens naturel et obvie, pourrait de manière plausible estimer avoir été affirmées, suggérées ou favorisées par ce document ». Non, ces sept propositions équivalent seulement, dans leur signification, aux « paroles, actions et omissions » que le Saint-Père a effectivement « soutenues et propagées, plaçant les âmes dans un danger grave et imminent ». Cela est déjà grave, et suffisant, pour justifier la démarche entreprise avec cette Correctio. Mais avec cela, quoi qu’en peuvent ou veulent les signataires, la porte est largement ouverte à la distinction entre le droit et le fait. Et tous les inconditionnels d’Amoris lætitia ne se sont pas fait faute de s’y engouffrer. Les sept propositions, répondent-ils en substance, sont hérétiques (question de droit), mais ne correspondent nullement ni à la pensée, ni aux dires ni aux gestes du Pape (question de fait).
 
6. La presse s’est d’ailleurs empressée de se faire l’é- cho des déclarations diversement autorisées allant dans ce sens 5 . La plus symptomatique est celle du cardinal Ouellet : « Toute interprétation alarmiste dénonçant un bris de continuité avec la tradition, ou bien laxiste, célé- brant un accès enfin concédé aux sacrements pour les divorcés remariés, est infidèle au texte et à l’intention du pape 6 . » Nous retrouvons ici la distinction alléguée par Antoine Arnaud et ses disciples, et elle nous procure au moins la satisfaction de dire exactement le contraire de ce que nous croyons vrai. C’est précisément en cela qu’elle nous satisfait, car au moins les choses sont claires et nous savons ainsi que nous ne pourrons plus nous entendre sur rien. Il y a bel et bien, au sein même de la sainte Église, deux religions et deux morales absolument inconciliables : la religion et la morale catholiques de toujours d’une part, que combattent d’autre part la nouvelle religion et la nouvelle morale issues de Vatican II, religion et morale nouvelles parce que de tendance néomoderniste et néo-protestante. Et comme vient de le rappeler fort à propos le Supérieur Général de la Fraternité Saint Pie X 7 , en citant la Déclaration du 21 novembre 1974, nous avons toujours refusé de suivre cette nouvelle religion et nous refusons aujourd’hui de suivre avec elle la nouvelle morale qui en découle de plus en plus explicitement.
 
7. Tout cela s’entend. Mais cela n’est pas tout. Car cette nouvelle religion et cette nouvelle morale bénéficient de l’aval d’une « nouvelle Rome ». Nous nous trouvons ainsi dans la situation paradoxale et tragique où, pour reprendre l’expression utilisée par Mgr Lefebvre 8 , « la chaire de Pierre et les postes d’autorité de Rome sont occupés par des antichrists ». Car c’est Rome qui défend à présent les sept propositions, au lieu de les condamner. N’oublions pas en effet que, si l’hérésie est une chose, les artisans de l’erreur et de l’hérésie en sont une autre. Dans son Encyclique Pascendi, le Pape saint Pie X ne dénonce pas seulement les erreurs du modernisme ; il dénonce surtout les fauteurs (fautores), les artisans de ces erreurs, ceux qui les favorisent. « Ce qui exige surtout que Nous parlions sans délai », dit-il, « c’est que, les artisans d’erreurs, il n’y a pas à les chercher aujourd’hui parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent et c’est un sujet d’appré- hension et d’angoisse très vives, dans le sein même et au cœur de l’Église. » Et nous voyons pareillement que, dans la Déclaration du 21 novembre, Mgr Lefebvre ne dit pas seulement qu’il refuse les erreurs de Vatican II. Il dit très précisément qu’il refuse de suivre les artisans de ces erreurs, ceux qui les favorisent, ceux qu’il désigne en recourant à cette expression d’une nouvelle Rome : « Nous refusons et nous avons toujours refusé, de suivre la Rome de tendance néo-moderniste, néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II, et après le Concile dans toutes les réformes qui en sont issues. »
 
8. Selon le plan de Dieu, et pour s’en tenir aux voies ordinaires de la Providence, c’est Rome qui constitue la sauvegarde du catholique perplexe. En cas de perplexité, le catholique doit pouvoir en effet trouver le moyen de dirimer les questions en litige, par un simple recours à une autorité légitime et reconnue de tous, celle que le Christ a établie une fois pour toutes en remettant à saint Pierre et à tous ses successeurs les clefs du royaume des cieux. La Correctio filialis, remarque justement Roberto de Mattei, « a eu un impact extraordinaire dans le monde entier », avec des répercussions « dans tous les médias des cinq continents, et même jusqu’en Russie et en Chine » 9 . Que signifie cela, sinon que la Rome de toujours, telle qu’elle s’exprime par la voix de ces soixantedeux signataires, à travers leur « sensus catholicus », conserve encore tous ses droits ? Car ce « sens catholique » de la Tradition est à la fois l’effet et le signe d’une intervention antérieure du Magistère infaillible de l’Église. Le silence du Pape actuel est peut-être, humainement parlant, la seule réponse cohérente, de la part d’une Rome néo-moderniste, à tous ces nouveaux « catholiques perplexes », qui ont pour eux tout le poids de l’autorité divine. Et finalement, pour un regard dénué du préjugé moderniste, que représente ce déni du Pape François, sinon une forme à peine renouvelée du « religieux silence » des jansénistes ?
   
Abbé Jean-Michel Gleize
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NOTES
(1). DS 2001-2007.
(2). DS 201-2012.
(3). C'est lui qui, par ordonnance du 11 août 1667, interdit, sous peine d'excommunication, à Molière de jouer la pièce Le Tartuffe, pour le motif que « sous prétexte de condamner l'hypocrisie et la fausse dévotion, [cette pièce] donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins » (Cité par Pierre Gaxotte, Molière, Flammarion, 1977, p. 197-198). Ce fait est remarquable, car il atteste l'impartialité d'un bon pasteur. Il n'y avait pas, chez l'archevêque de Paris, deux poids et deux mesures, car il frappe également et la rigidité des jansénistes et le libéralisme des libertins.
(4). Cf. les articles « Pour un Magistère de la conscience ? » dans le numéro de décembre 2013 ; « Évêque de Rome ? » dans le numéro de mai 2014 ; « Miséricorde papale et lamentations catholiques », « Le sens de la foi, principe et fondement d'une Église synodale », « Une Église de l'écoute », « Pour un Magistère synodal ? » dans le numéro d'octobre 2015 ; « Vraie ou fausse indulgence » dans le numéro de janvier 2016 ; « Brèves considérations sur le chapitre VIII de l'Exhortation apostolique Amoris Lætitia » dans le numéro de mai 2016 ; « Un nouveau Syllabus ? » dans le numéro de juillet-août 2016 ; « François hérétique ? » dans le numéro de janvier 2017 et « Retour sur Amoris Lætitia » dans le numéro de mai 2017.
(5). Principalement le site Zénith.
(6). Propos tenus le mardi 26 septembre 2017, à l'Assemblée plénière annuelle de la Conférence des évêques catholiques du Canada au Centre Nav Canada, à Cornwall, en Ontario et reproduits sur le site Zénith dans sa page du 27 septembre 2017.
(7). MGR FELLAY, « Pourquoi j'ai signé la Correctio filialis ».
(8). MGR LEFEBVRE, « Lettre aux futurs évêques, les abbés Williamson, Tissier de Mallerais, Fellay et de Galarreta » (29 août 1987) dans Fideliter hors série des 29-30 juin 1988.
(9). Corrispondenza romana n° 340 du 27 septembre 2017.

16 octobre 2017

mars-avril 2009 [Abbé Claude Pellouchoud, fsspx - Le Rocher] L'installation des Soeurs Bénédictines à Perdechat - un entretien avec Mère Prieure

SOURCE - Abbé Claude Pellouchoud, fsspx - Le Rocher n°58 - mars-avril 2009

Les sœurs bénédictines du Monastère Notre-Dame-de-Toute-Confiance sont le pendant féminin de la branche masculine qui fleurit si joliment au monastère de Bellaigue. Implantée depuis plusieurs décennies à Saint-Loup (Lamairé), cette fondation religieuse a bénéficié l'an dernier de l'aide du district de Suisse pour se rapprocher de Bellaigue.
Le Rocher : Ma sœur, il y a un an, les fidèles du district de Suisse n'ont-ils pas répondu généreusement à votre demande d'aide pour votre déménagement à Perdechat ?
Mère Prieure : Oui, et je tiens à remercier les chers fidèles de Suisse qui ont été si généreux. En fait, nous n'avions pas compris tout de suite d'où venait un tel virement, il a fallu aller à la banque pour avoir plus de renseignements et ils nous ont juste dit : "Rickenbach". Nous ne pouvions en croire nos yeux.

Avec une aide de 80'000.- chf, la Suisse a battu tous les records, que Dieu lui rende au centuple ! Nous devons la grâce de notre déménagement à la bonté de Dieu et à la Providence qui s'est manifestée si clairement depuis l'achat de Perdechat près de Bellaigue et durant ces trois années de travaux, au milieu de bien des difficultés.

Grâce à Dieu, au dévouement inlassable de nos frères bénédictins et grâce aux fidèles, qui sont les instruments de Sa grande Bonté, nous voilà arrivées au but, qui était de nous installer à proximité des moines de Bellaigue.
Le Rocher : Arrivées au but, certes, mais j'imagine qu'un tel événement ne se produit pas sans quelques péripéties. Pouvez-vous nous raconter votre déménagement ?
Mère Prieure : Lors de sa visite à Lamairé le 30 mai 2008, Mgr de Galarreta nous avait dit avec force : « Il faut partir fin août ! ». Nous avons obéit avec joie et organisé le départ. La départ étant fixé, les bras se trouvent plus allègres pour remplir les cartons. Le camion commandé depuis deux mois est arrivé le lundi 25 août 2008. Tous les meubles du monastère attendaient dehors, sous un beau soleil, l’honneur d’être embarqués pour une si belle aventure. Le chargement s'est poursuivit jusqu’à 11h du soir. Le lendemain fut une journée de ménage, de rangement et de grand feu. Il restait cependant encore la moitié des affaires à emporter : le camion devra donc revenir. La journée s’est achevée une fois encore peu avant minuit.
Le Rocher : Le mobilier étant dans le camion, j'imagine qu'il y eut ensuite le départ des religieuses ?
Mère Prieure : En effet, nous sommes parties le mercredi 27 août, laissant le monastère à demi plein, une camionnette en panne et les clés aux parents et amis dévoués venus nous aider à déménager. Nous étions invitées à faire halte à Ruffec, au noviciat des sœurs de la FSSPX, pour le déjeuner. L'accueil y fut chaleureux : les sœurs nous ont chanté la polyphonie « dans le cœur de l’Eglise ma Mère je serai l’Amour ». Cette amitié entre communautés de la Tradition est précieuse et bien consolante dans la crise actuelle.
Le Rocher : C'est d'ailleurs une autre communauté religieuse de la Tradition qui occupe désormais après vous la maison de Laimairé ?
Mère Prieure : Oui, et c'est ainsi que perdure le caractère religieux de cette maison. A la faveur du déménagement, nous avons retrouvé un "inventaire du linge, de la literie et des meubles" de 1932, qui porte en première page : Lamairé, maison fondée en 1892 par M. le curé Linassier ; sœur Elise, + 1917, 1ère supérieure. Cette maison est ensuite devenue école du village, puis a été rachetée par les "Ancelles de Jésus Marie", puis par notre fondatrice en 1980. Depuis octobre 2008, elle est reprise par les sœurs de la Fraternité de la Transfiguration, à l'étroit à Mérigny.
Le Rocher : Vous n'avez fait qu'une halte à Ruffec ; le soir même vous arriviez à Perdechat ?
Mère prieure : Le soir, nous sommes arrivées à Bellaigue pour vêpres et nous avons pu saluer Dom Ange, de loin, par une prière à son tombeau, où nous lui demandâmes de bénir notre arrivée. De l'éternité, il semble commencer à tenir sa promesse : « Je vous serai désormais plus utile du haut du ciel que de la terre ». Le Père Matthieu nous donna sa bénédiction au moment du souper, qu’il trouva un peu original : un pique-nique dans la cour de l’hôtellerie. Mais nous, nous en avons l’habitude.
Le Rocher : Perdechat est une vieille maison à quelques kilomètres du monastère de Bellaigue, et comme toute vieille maison délabrée, elle n’a pas été bien chère à l’achat, mais… on s’en doute, la remise en état coûte beaucoup et en énergie et en finance. Les travaux étaient-ils fini à votre arrivée ?
Mère Prieure : Non, les travaux n'étaient pas achevés. Nous nous sommes donc installées pour quelques mois chez une généreuse dame de Virlet : une chapelle, une cuisine, deux dortoirs compartimentés en cellules grâce à un habile agencement de clous et de draps. Un peu serrées à douze, mais tout est grâce et occasion de rire ! Trois postulantes sont arrivées en septembre (une brésilienne, une néozélandaise, une française) et la gaieté était au rendez-vous.
Le Rocher : En clôture à Lamairé est enterrée votre fondatrice. Avez-vous aussi prévu le transfert de sa dépouille mortelle à Perdechat ? Quand aura lieu ce "déménagement" exceptionnel ?
Mère Prieure : Evidemment que ce transfert a été prévu. Il a d'ailleurs déjà eu lieu, le 24 septembre 2008. Cérémonie simple et touchante, à l’issue de laquelle notre Mère Gertrude de Maissin, depuis un champ un peu en surplomb du monastère, continue de veiller sur nous. C’est le jour du troisième anniversaire de ses funérailles, le 24 novembre 2008, que nous avons pu réellement déménager et recevoir ce si beau cadeau du bon Dieu : un monastère !
Le Rocher : Mgr de Galarreta, qui vous a fortement encouragées à déménager à Perdechat sans attendre la fin des travaux, est-il déjà venu vous visiter ?
Mère Prieure : Bien entendu. Il est venu le 27 septembre pour l’inauguration du monastère et la journée "portes ouvertes". Il présida d'ailleurs une profession et une vêture. Dans son sermon, il encouraga l’assistance à désirer la sainteté, car « celui qui a le désir de la sainteté a déjà obtenu la plus grande partie de la victoire », et seule la sainteté pourra sauver l’Eglise de cette crise profonde. Le soir, le Père Matthieu bénit les lieux réguliers du monastère, mais il nous fallut repartir car il y avait encore trop de travaux (pas de chauffage, pas d’électricité, sauf celle du chantier, pas de portes dans la cave, etc.).
Le Rocher : Pour la belle fête de Noël, vous étiez donc définitivement installées dans votre nouveau monastère ?
Mère Prieure : Oui, et à l'occasion de ce premier Noël à Perdechat, nous avons déposé dans la crèche nos grands désirs de vie religieuse et les intentions de tous nos bienfaiteurs. Le lendemain, le 26 décembre, notre architecte est présente pour fixer le plan de l’église. Nous avons déposé le permis de construire et espérons commencer les travaux au printemps, si Dieu veut. Comme vous le voyez, l’aventure continue… et ce pour de nombreuses années !
Le Rocher : La vie monastique peut-elle y être véritable quand il y a encore tant de travaux et d'aménagement ?
Mère Prieure : Même si les travaux doivent se poursuivre encore longtemps pour établir un vrai monastère avec clôture, cloître et église, un grand pas est déjà fait, qui nous permet de mener notre vie contemplative, c’est-à-dire une vie tournée vers Dieu dans l’attitude de l’orante et chargée d’offrir à Dieu la louange et l’action de grâces au nom de toute l’humanité. Les Pères de Bellaigue continuent à nous desservir avec beaucoup de charité : messes, conférences, sermons, nous n’en finissons pas de remercier la Providence !

[Mgr Gianni Ambrosioi, évêque de Piacenza-Bobbio] "Dans les jours à venir, la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX) inaugurera et consacrera une église à San Damiano...."

SOURCE - Mgr Gianni Ambrosioi, évêque de Piacenza-Bobbio - 5 octobre 2017

Aux chers fidèles de Saint-Damien et de tout le diocèse de Piacenza-Bobbio,

Dans les jours à venir, la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX) inaugurera et consacrera une église à San Damiano, municipalité de San Giorgio Piacentino. Le curé de la paroisse et l'évêque de Plaisance-Bobbio n'a pas été informés par les membres de la Fraternité.

1. Il est bon de se souvenir à la fois de l'origine de la Fraternité; fondée en 1970 par l'évêque français Mgr Marcel Lefebvre, et de son parcours ces dernières années. La fraternité naît par opposition avec divers enseignements et déclarations du Concile Vatican II.

Les adhérents célèbrent la messe tridentine et s'opposent à l'œcuménisme et au dialogue interreligieux. Elle se compose de prêtres, de frères et de sœurs, et est dirigée par un supérieur général, l’évêque Mgr B.M. Fellay, qui a été ordonné par Mgr Lefebvre en 1988, sans le consentement du pape. L'ordination épiscopale de Mgr Fellay et des trois autres évêques a motivé l'excommunication de Mgr Lefebvre et des nouveaux consacrés.

En Italie, la société a son centre à Albano et plusieurs prieurés: Spadarolo (Rimini), Montalenghe (Turin) et Silea (Trévise).

2. Divers initiatives papales visent à «mettre la Fraternité en pleine communion». Saint Jean-Paul II a institué une commission pour faciliter la pleine communion ecclésiale des prêtres et des fidèles associés à Mgr Lefebvre. En 2009, le pape Benoît XVI, dans un acte de miséricorde, a décidé de lever l'excommunication des quatre évêques ordonnés en 1988.

De nouvelles avancées en vue de la communion ont été faites ces dernières années. Le pape François a déclaré, au cours de l'extraordinaire Jubilé de la Miséricorde, que les prêtres appartenant à la Fraternité peuvent confesser. Le Pape a ensuite étendu cette faculté, au-delà de la période jubilaire, selon de nouvelles dispositions à cet égard.

Avec « Miséricorde de Dieu et misère du pécheur », la lettre apostolique du 20 novembre 2016, le pape Francis a accordé aux fidèles qui, pour diverses raisons fréquentent les églises tenues par les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X de recevoir valablement et légalement l'absolution sacramentelle de leurs péchés.

Le pape Francis a également autorisé les Ordinaires (les évêques de diocèse) à accorder des licences pour la célébration des mariages de fidèles qui suivent les activités pastorales de la Fraternité, selon certaines modalités.

Par conséquent, à l'heure actuelle, il convient de préciser que:

1) la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X n’est pas en communion complète avec le pape;

2) la Société est dans une «la persistance objective, pour le moment, de la situation canonique d’illégitimité» (Lettre de la commission pontificale Ecclesia Dei aux prélats - 27 mars 2017).

Nous nous associons à la prière de Jésus: afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m'as envoyé.» (Jean 17:21).

Avec une chaleureuse salutation et avec la bénédiction du Seigneur
 
Mgr Gianni Ambrosioi

15 octobre 2017

[Abbé Christian Bouchacourt, fsspx - Fideliter] L'horreur du vide : la charia progresse toutes les fois que l'Église recule (éditorial)

SOURCE - Abbé Christian Bouchacourt, fsspx - Fideliter n° 239 - septembre-octobre 2017

Un principe de la physique médiévale, venu d'Aristote, affirmait : « La nature a horreur du vide. » Si ce postulat a été rendu caduc dans l'ordre physique par le progrès des sciences, il prend en revanche toute sa signification dans l'ordre moral et psychologique.

L'homme est fait pour connaître le vrai, aimer le bien, et agir selon ce vrai et ce bien. Mais comme sa nature a « horreur du vide », si on ne lui enseigne pas le vrai, si on ne lui propose pas le bien, il risque de s'attacher à l'erreur et de désirer le mal.

Or les nations chrétiennes se sont détournées de leur identité propre pour s'abandonner à toutes les aberrations. Il faut alors combler le vide que laisse la décrue de la présence chrétienne. En certains pays, comme ceux de l'Amérique du Sud que je connais bien, c'est l'avancée des sectes. En France, malheureusement, c'est plutôt l'islam qui en profite.

L'expérience le démontre : la charia progresse toutes les fois que l'Église recule. Il y a quelque temps, un publiciste a lancé l'idée que des églises paroissiales soient transformées en mosquée. Cette initiative a suscité un juste tollé. Pourtant, il faut avouer qu'il n'y avait dans cette proposition provocante qu'un signe avant-coureur d'une tragique réalité à venir. Car si les églises sont vides tandis que les mosquées de fortune sont pleines, par un obligatoire effet de vases communicants les églises finiront par devenir des mosquées.

Le pape François, pour sa part, estime que ce sont « les religions » qui seraient susceptibles de reconstruire une civilisation. Cependant, ajouter l'erreur religieuse à d'autres erreurs ne fera jamais une vérité. Une nourriture apparente, chimérique, fictive, un « ersatz », n'a jamais nourri personne. La « religion » musulmane va-t- elle donc reconstruire la civilisation européenne ? Sûrement pas !

La solution est claire. Notre-Seigneur Jésus-Christ nous l'a donnée : « Je suis la Voie, la Vérité, la Vie » (Jn 14, 6). Il n'y a donc pas d'autre nom sous le ciel pour être sauvé que le nom de Jésus (cf. Ac 4, 12). Ceci concerne aussi bien les individus que les sociétés, y compris les sociétés politiques. Seule la foi catholique, la vraie foi catholique, dans toute sa vérité et sa charité, est le remède à la crise que traverse la civilisation.

Un réel retour à la foi et à la vie catholiques sauverait les âmes des hommes, mais elle sauverait également l'âme de leurs pays. Elle contribuerait puissamment, en effet, à la préservation du patrimoine humain, naturel, culturel, qui fait la grandeur d'une civilisation humaine, comme la civilisation française. Et toute autre voie est une impasse.

Le pape François nous objecte, cependant, dans son récent livre Politique et société, que « la politique au XVIe siècle était trop catholique ; [mais] le "trop" nous fait du mal » (p. 135). Le vrai et le bien, cependant, ne peuvent être « trop vrai » et « trop bien » : on peut seulement dire que, quelquefois, les hommes ne tiennent pas suffisamment compte des conditions et des circonstances pour que ce vrai soit proclamé adéquatement, pour que ce bien soit recherché comme il convient.

Il est absurde d'affirmer que la politique, au XVIe siècle comme à n'importe quel siècle, aurait été « trop catholique » (en vérité, elle ne l'est jamais assez, comme aucun de nous n'est jamais assez chrétien). Mais il est juste de reconnaître, ce qui n'est pas la même chose, que dans telle circonstance précise, la politique, même menée avec de bonnes intentions, a pu ne pas être adéquate pour ce moment précis, ne pas tenir assez compte de l'état des choses et des hommes, et que cette politique a donc pu aboutir à l'effet inverse de celui recherché.

Mais aujourd'hui, disons-le tout de go, la priorité n'est certainement pas de freiner le zèle d'hommes politiques susceptibles d'appliquer de façon un peu trop rigide, au vu des circonstances, une politique inspirée de l'Évangile. Elle est, au contraire, de défendre, d'illustrer et de promouvoir l'idée d'une politique franchement catholique, pour le salut des individus et des sociétés : en un mot, couronner à nouveau Notre-Seigneur, et le remettre au centre de tout.

Abbé Christian Bouchacourt +, Supérieur du District de France de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X

[Séminaire de Wigratzbad - FSSP] Les nouveaux séminaristes

SOURCE - Séminaire de Wigratzbad - FSSP - 12 octobre 2017

Notre séminaire vient d'accueillir 14 nouveaux séminaristes, soit 7 pour chaque section. La section germanophone est très internationale, avec 3 Allemands, un Germano-Croate, un Hollandais et un Serbo-Hongrois. De même pour la partie francophone, où se côtoient 3 Français, un Franco-Suisse, un Américain, un Portugais et un Tchèque... ce qui au total fait 10 nationalités pour 14 séminaristes !

Il faut ajouter un cas particulier, puisqu'un jeune originaire de Lettonie est entré directement en première année de philosophie, dans la section germanophone. C'est son évêque qui nous l'envoie, pour que nous le formions pour son diocèse. 

En cette rentrée 2017, la FSSP compte ainsi 37 nouveaux séminaristes : 
- 14 à Wigratzbad
- 22 à Denton aux Etats-Unis
- et un dans notre maison de propédeutique en Australie. 
Par ailleurs 3 jeunes Colombiens ont commencé une "pré-propédeutique" dans notre maison d'Anolaima en Colombie. 

Avec leurs aînés, nos séminaristes sont donc près de 160 (92 à Denton, 66 à Wigratzbad). Mais ce nombre baissera bientôt, puisque de 2 de nos 21 diacres seront ordonnés prêtres près de Wigratzbad, le 18 novembre prochain.

Nous confions tous ces généreux lévites à votre prière, en vous recommandant de prier souvent pour les vocations sacerdotales et religieuses. .

[Riposte Catholique] La Fraternité Saint-Pierre à Dallas veut construire une nouvelle église

SOURCE - Riposte Catholique - 15 octobre 2017

Lu sur le site du District des Etats-Unis de la Fraternité Saint-Pierre
Le 1er octobre, la Fraternité Saint-Pierre Dallas, premier apostolat de la FSSP en Amérique du Nord, a lancé sa campagne de levée de fond pour construire une nouvelle église. 
Dallas est un apostolat qui n’a jamais cessé de croître, et ce n’est pas la première fois qu’il a dépassé sa capacité. L’histoire commence en juin 1991 lorsque les premières messes du dimanche de la communauté ont eu lieu à la chapelle St. Jude dans le centre-ville de Dallas. En raison de problèmes d’horaires, la communauté a déménagé au Monastère des Carmes de l’Enfant Jésus de Prague et de Saint-Joseph en 1992, et bientôt le nombre croissant de participants a rendu nécessaire la célébration d’une deuxième messe. Au moment où la communauté Mater Dei a déménagé dans son église actuelle en 2009, les fidèles débordaient du Carmel. La communauté grandit encore, et la paroisse a maintenant quatre messes du dimanche et quatre prêtres. 
Pour avoir quelques faits et chiffres sur cette campagne, nous avons parlé au curé de la paroisse Mater Dei, l’infatigable abbé Thomas Longua, FSSP, qui a été à la tête de la paroisse avant le premier déménagement en 2009. L’assemblée a été comptée à toutes les messes, il y a 1 100 fidèles qui assistent chaque dimanche à la messe. L’église ne peut accueillir que 300 personnes, alors vous pouvez imaginer à quel point ces messes sont pleines. La paroisse Mater Dei prévoit d’ajouter une autre messe en hiver, ce qui portera le nombre de messes du dimanche à cinq. L’église voit beaucoup de visiteurs le dimanche, et en raison de sa position près de l’aéroport international de Dallas ce qui contribue très probablement aussi à ce nombre.
L’église qui sera construite devrait permettre d’accueillir 900 fidèles par messe pour un coût de 4,5 millions de dollars.

[Peregrinus - Le Forum Catholique] Révolution française et traditionalisme (XIV): Le succès d'un accord pratique: la réconciliation des anciens jureurs

SOURCE - Le Forum Catholique - 14 octobre 2017

On a vu dans les deux parties précédentes les problèmes posés par la résistance d’une proportion notable de l’ancien épiscopat à la démission exigée par Pie VII le 15 août 1801. Cependant, il reste à dire quelques mots de la réconciliation avec le Saint-Siège des évêques de l’Eglise constitutionnelle, rarement évoquée dans le milieu traditionaliste, où elle semble peu connue, mais, en tant qu’accord pratique difficilement conclu, mais finalement couronné de succès, susceptible de lectures et d’usages contradictoires qui la rendent d’autant plus intéressante que les historiens qui ont écrit à son sujet, d’André Latreille à Bernard Plongeron, ont curieusement recouru à un langage qui rappelle de fort près les controverses actuelles.

Après la conclusion du Concordat, la totalité des évêques constitutionnels, soumis à la pression du gouvernement, démissionnent afin de rendre possible la pacification religieuse de la France, sans que la démission implique cependant la rétractation de la conduite tenue pendant la décennie révolutionnaire. Or, dès le lendemain de la signature du Concordat, dont aucun article ne mentionne les assermentés, Bonaparte annonce au cardinal Consalvi, secrétaire d’Etat de Pie VII, qu’il choisira les futurs évêques concordataires dans les deux anciens clergés réfractaire et constitutionnel. Le premier consul exige en outre qu’aucune rétractation humiliante ne soit exigée des anciens jureurs. Le cardinal Caprara, légat du pape, reçoit alors la mission de tout mettre en œuvre pour écarter les constitutionnels, mais il est autorisé à accorder aux nouveaux évêques l’institution canonique, sous réserve que Rome confirme ses actes dans les six mois.
  
Très rapidement, le légat comprend qu’il ne fléchira pas Bonaparte ; Consalvi l’engage donc d’une part à écarter les chefs du parti constitutionnel, notamment Grégoire, d’autre part à exiger des constitutionnels retenus par le gouvernement l’adhésion aux jugements du Saint-Siège. Le 30 mars 1802, Bonaparte annonce à Caprara la nomination de douze constitutionnels parmi les quarante-cinq premiers évêques et ne laisse au légat qu’une semaine pour donner son approbation. Le Cardinal, sous la pression du conseiller d’Etat Portalis et de l’abbé Bernier, n’a donc que très peu de temps pour obtenir de ces évêques jureurs l’indispensable soumission au jugement de Rome (1).

Il faut noter ici que certains constitutionnels, à cette date, sont déjà entièrement rétractés. Ainsi Louis Charrier de La Roche, l’ancien apologiste de la Constitution civile du clergé, se repent-il de ses anciennes fautes dès le moment où lui est proposé le siège de Versailles, où il fait aussitôt preuve d’une rigoureuse orthodoxie (2), ce qui lui vaut d’être regardé comme un renégat par Henri Grégoire (3). Fesch, oncle de Bonaparte, nommé au siège de Lyon, a été préalablement converti par le sulpicien Emery, qui loue son « zèle pour la religion et pour l’Eglise (4) ». A Bayonne, il est reproché par la police à l’ancien assermenté Loison, très effacé, de recevoir avec froideur les constitutionnels et de se régler par les avis d’un conseil exclusivement dominé par les anciens réfractaires (5). Plusieurs des anciens assermentés retenus dans le nouvel épiscopat ont donc aussitôt tenu une conduite très digne.

Cependant, en mars 1802, la plupart des anciens évêques constitutionnels sont encore bien loin d’être animés de tels sentiments. Pressé par l’abbé Bernier, le cardinal Caprara finit par accepter un moyen terme : on ne demandera pas aux évêques la signature d’une rétractation écrite, mais on se contentera d’une rétractation verbale devant deux témoins. Les machinations de l’abbé Bernier, ancien aumônier de l’armée catholique et royale, nommé au siège d’Orléans, permettent alors de faire croire au légat à la rétractation des évêques, dont l’abandon de la Constitution civile du clergé est en réalité purement pratique et non doctrinal (6). 

Cette manœuvre permet aux anciens constitutionnels d’obtenir de Caprara l’institution canonique ; cependant, Mgr Lacombe, nommé au siège d’Angoulême, suivi par les évêques Le Coz, Périer, Saurine et Reymond, ne tarde pas à protester violemment de son attachement aux principes de la Constitution civile. Cet épisode provoque la consternation à Rome, où l’on se résigne finalement à accepter comme valide le certificat délivré par Bernier, tout en tirant parti de l’attitude : bien qu’ils aient déjà été officiellement installés, les évêques demeurent dans l’obligation de solliciter leurs bulles, mais Rome se garde de leur répondre (7). Si la situation des évêques anciens jureurs demeure peu régulière, Rome donne cependant l’impression d’avoir cédé dans un premier temps à la pression du gouvernement français et à l’opiniâtreté des constitutionnels.

L’affaire connaît de nouveaux développements à la fin de l’année 1804, lorsque les évêques se trouvent rassemblés à Paris à l’occasion du sacre de Napoléon : Pie VII entend en effet refuser de donner le moindre signe de communion aux constitutionnels non rétractés. A cette date, la situation a déjà connu une évolution notable. Depuis 1802, Mgr Primat, archevêque de Toulouse, Mgr Bécherel, évêque de Valence, Mgr Berdolet, évêque d’Aix-la-Chapelle et Mgr Leblanc de Beaulieu, évêque de Soissons, se sont dissociés de leurs confrères, avec lesquels ils faisaient jusque-là cause commune, en demandant au légat Caprara une nouvelle absolution (8). Le cas le plus notable est peut-être celui de Mgr Leblanc de Beaulieu, chez qui l’attachement à la Constitution civile se doublait de convictions nettement jansénistes. L’évêque de Soissons évoque ainsi son évolution personnelle, amorcée dès le début 1802, en des termes qui méritent d’être signalés :
Mon changement sur certains points contestés, quoiqu’ils ne dussent l’être, ne me rendra, j’espère, ni plus ami des systèmes opposés aux grandes et saintes vérités de la gratuité, nécessité et efficacité de la Grâce du Sauveur, ni moins ennemi des excès, auxquels j’ai vu se porter, en fait d’opinions fausses, plusieurs de ceux qui se regardent comme les défenseurs immaculés et exclusifs de ces mêmes vérités. J’ai à ces messieurs l’obligation de m’avoir ramené indirectement, et sans le vouloir, au point précis où il faut être pour ne donner dans aucun extrême (9).
La conversion de Mgr Leblanc de Beaulieu est si complète qu’au début de 1804, dans un mémoire malheureusement perdu, il exhorte ses anciens confrères encore dissidents à l’imiter. Deux ans seulement après la formation du nouvel épiscopat, la réorganisation concordataire tourne donc nettement à l’avantage de l’orthodoxie. 

Le sacre de Napoléon donne lieu à de multiples rédactions de formules de soumission qui ne sont pas sans intérêt. Le 30 novembre 1804, une première formule de « soumission au Saint-Siège sur les affaires ecclésiastiques de France » est transmise aux anciens constitutionnels par l’intermédiaire de Fouché. Mgr Le Coz, archevêque de Besançon, qui passe pour le meilleur théologien des jureurs récalcitrants, accepte de la signer. Cependant, le pape s’aperçoit que les constitutionnels ont substitué les « affaires canoniques » aux « affaires ecclésiastiques », ce qui le conduit à dénoncer ce procédé à Napoléon (10).

Le cardinal Fesch, archevêque de Lyon, propose alors une formule de conciliation, qui conserve la soumission sur les affaires ecclésiastiques, mais ajoute une phrase qui lave les constitutionnels de tout soupçon de duplicité depuis l’institution donnée par le légat : 
J’ai constamment été attaché de cœur et d’esprit au grand principe de l’unité catholique et que tout ce tout ce que l’on m’aurait supposé ou qui aurait pu m’être échappé de contraire à ce principe n’a jamais été dans mes intentions.
Cette satisfaction, jugée insuffisante par Mgr Le Coz, recueille néanmoins l’adhésion de Mgr Périer, évêque d’Avignon, et celle plus surprenante de Mgr Lacombe, évêque d’Angoulême, qui passait pour le plus intraitable (11). 

Au moment du sacre, il ne reste donc plus que quatre évêques dissidents. Comme le note André Latreille, si l’on excepte Le Coz, il ne reste dans la résistance que les « moins recommandables par leur tenue et leur doctrine (12) ».

Le 22 décembre 1804, les quatre évêques, qui sentent que l’appui du pouvoir civil se dérobe, sont reçus par Pie VII et finissent par signer un formulaire où ils promettent « soumission aux jugements du Saint-Siège et de l’Eglise catholique, apostolique et romaine sur les affaires ecclésiastiques de France ». L’ajout des jugements de l’Eglise et non seulement du Saint-Siège est susceptible d’une interprétation gallicane, et il est hors de doute que les constitutionnels donnaient à ces mots un sens très différent de celui que leur prêtait Pie VII. Cette ambiguïté n’en marque pas moins selon André Latreille la « défaite des constitutionnels (13) » : en effet, par la suite, seul Mgr Saurine, évêque de Strasbourg, ose nier publiquement s’être rétracté de son adhésion à la Constitution civile.

L’histoire de la réconciliation des évêques constitutionnels avec le Saint-Siège est donc celle d’un accord pratique, initialement consenti à contre-cœur par Rome sous la pression du gouvernement français, qui porte néanmoins ses fruits non seulement de pacification religieuse, mais aussi de rétablissement doctrinal, puisqu’il permet l’abandon graduel, mais définitif des erreurs de la Constitution civile du clergé : alors qu’en 1802 les évêques constitutionnels intégrés à l’épiscopat concordataire, sûrs de leur bon droit, refusaient presque unanimement le pardon du Saint-Siège, trois ans seulement plus tard, tous, à l’exception d’un seul, ont de fait reconnu leurs erreurs. C’est bien au bénéfice de la doctrine que la réconciliation s’est opérée, même au prix de quelques formules équivoques.

Entre triomphe final de la vraie doctrine et puissance d’absorption de l’Eglise hiérarchique, un tel épisode est certainement susceptible de recevoir de la part des traditionalistes d’aujourd’hui des interprétations diverses ; il suggère en tous cas à quel point il est difficile d’imposer aux crises du passé un sens univoque dans l’usage qui en est fait dans les controverse présentes. 

Peregrinus
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(1) André Latreille, Napoléon et le Saint-Siège (1801-1808). L’ambassade du cardinal Fesch à Rome, Félix Alcan, Paris, 1935, p. 9-10. 
(2) Charles Ledré, Une Controverse sur la Constitution Civile du Clergé. Charrier de La Roche, métropolitain des Côtes de la Manche, et le chanoine Baston, Librairie Emmanuel Vittes, Paris, 1943, p. 174-175.
(3) Mémoires de Grégoire, ancien évêque de Blois, Ambroise Dupont Editeur, Paris, 1837, p. 15. Pour l’ancien intrus du Loir-et-Cher, Mgr Charrier de La Roche est devenu « apostat des principes qu’il a professés ». On voit ainsi, au-delà de l’aigreur qui le caractérise souvent, que pour Grégoire, il en allait des principes, de ce qu’il croyait être la doctrine, et non de facilités pastorales.
(4) Cité par André Latreille, op. cit., p. 128.
(5) Archives Nationales, F/19/906/1, Rapport de la police, 6 nivôse an XI.
(6) Bernard Plongeron, Des résistances religieuses à Napoléon, Letouzey & Ané, Paris, 2006, p. 167.
(7) André Latreille, op. cit., p. 12.
(8) Ibid., p. 352.
(9) Cité par Rodney Dean, L’Eglise constitutionnelle, Napoléon et le Concordat de 1801, chez l’auteur, Paris, 2004, p. 540. La lettre, adressée à Baillet, ancien curé constitutionnel, est datée de janvier 1802, mais ce n’est qu’au début de l’année 1804 que l’évêque de Soissons semble s’être pleinement soumis aux jugements de l’Eglise.
(10) André Latreille, op. cit., p. 354.
(11) Ibid., p. 356.
(12) Ibid., p. 357.
(13) Ibid., p. 360.

[Abbé Arnaud Sélégny, fsspx - Fideliter] Les franciscains de l'Immaculée - Seconde partie

SOURCE - Abbé Arnaud Sélégny, fsspx - Fideliter n° 239 - septembre-octobre 2017

Voici la suite et la fin de notre série de deux articles sur les franciscains de l'Immaculée. Cette congrégation a beaucoup souffert de son intérêt pour la liturgie traditionnelle. L'histoire de ses soubresauts est riche d'enseignements.
Au lendemain de la mise sous tutelle de l'institut des franciscains de l'Immaculée, la situation est difficile pour tous ceux qui ont manifesté leur intérêt pour la tradition liturgique de l'Église. Décrivons à présent les réactions à cette mise sous tutelle, venues de l'extérieur et de l'intérieur de l'institut, ainsi que l'épilogue encore inachevé de cette histoire.
UNE TENTATIVE DE RÉACTION
Une réaction extérieure s'organise d'abord, en deux temps.

9 décembre 2013 - Le professeur Roberto de Mattei lance sur son site internet Corrispondenza Romana un recueil de signatures pour demander la démission du père Volpi. Au 15 décembre, il en a obtenu 5 000, venues du monde entier, et le 8 janvier 2014 il remet 8 000 signatures au cardinal Pietro Parolin, secrétaire d'État. Sans succès…

Janvier 2014 - Les éditions Fede & Cultura de Vérone publient un volume de 233 pages contre la mise sous tutelle, recueillant les principales interventions parues dans la presse et sur internet lors des mois précédents. On observe ensuite une réaction intérieure. Progressivement, certains Frères commencent à comprendre que l'intention du commissaire et du Saint-Siège est de rallier l'institut à la conception conciliaire de la vie religieuse. Ils estiment que la situation idéale est celle d'avant la visite et soutiennent le biritualisme. Sur le Concile, les positions sont plus nuancées : on passe de ceux qui partagent l'« herméneutique de la continuité » à ceux qui pensent que le Concile est pastoral, donc faillible. Certains en arrivent à dire, en privé seulement, qu'il y a des erreurs dans le Concile. Ce qui les unit, c'est surtout le refus de laisser dénaturer leur vie religieuse et d'être obligés à suivre une formation trop progressiste. Bien qu'ils manifestent une sincère sympathie vis-à-vis de la Tradition, ils sont encore loin des positions de la Fraternité Saint-Pie X.

Après la fermeture du séminaire, beaucoup de Frères étudiants de cette tendance sont perplexes. Les ordinations sont suspendues pendant un an et les études arrêtées. Ceux qui se destinent au sacerdoce recevront dorénavant leur formation dans un séminaire diocésain pour la philosophie et dans une université romaine pour la théologie… Mais ils veulent rester franciscains de l'Immaculée.

Ils envisagent de demander une dispense de leurs voeux et d'essayer de fonder une autre société pour reprendre leur ancienne vie religieuse : un nouvel institut relevant de la commission Ecclesia Dei. Le père Manelli, qui n'est pas à l'origine de cette initiative, donne secrètement son soutien : que tous les Frères qui le souhaitent envoient ensemble la demande de dispense au Saint-Siège pour « ouvrir les yeux » à la congrégation. On croit encore que le pape et le dicastère sont mal renseignés… La dispense n'est accordée qu'à certains Frères de voeux temporaires, les autres attendront l'extinction de leurs voeux. Mais la dispense n'est accordée aux profès perpétuels que s'ils demandent la réduction à l'état laïc ou le passage dans un institut « moderniste ». On ne concède aucune dispense pour ceux qui ne demandent que l'exclaustration, afin d'être incardinés dans un diocèse, pour empêcher la reconstitution d'un institut semblable à celui qu'on vient de détruire. Dans ce but, l'on vise surtout les prêtres – tous profès perpétuels – en les empêchant de rejoindre les étudiants qui ont quitté l'institut.

28 juin 2014 - Mgr Ramon Cabrera Argüelles, archevêque de Lipa aux Philippines, érige les ex-Frères en association publique de fidèles (cf. canons 298-329 du code de 1983). Ses membres, tout en pratiquant la vie religieuse et en portant un habit, sont canoniquement des laïcs. Ils ne peuvent ni incardiner ni avoir un séminaire. Mais c'est la première étape pour être érigé en institut. L'association s'intitule Frères de l'Immaculée et de saint François, et compte 30 à 40 membres. La nouvelle association cherche à s'installer en Italie : elle a besoin de structures et de la permission des Ordinaires locaux. Ils sont accueillis dans des couvents de la province des frères mineurs (o.f.m.) des Marches, dont le provincial connaît déjà l'institut et admire leur fidélité à la règle. Nombre de couvents de la province étant vides, il en concède l'usage à la nouvelle association. Le Vatican ne laisse pas faire. Sans exiger la suppression de l'association, il avertit officieusement les évêques : ils ne doivent ni accueillir ses membres ni les incardiner. Pendant l'été, un groupe déménage à Rome pour recommencer les études et s'inscrit à l'université de l'Opus Dei. Le recteur les accepte mais, peu avant la rentrée, il change d'avis sur intervention de la Congrégation des religieux. Dans la même période, une tentative de se mettre sous la protection de la commission Ecclesia Dei échoue.

Novembre 2014 - Certains évêques s'étant montrés disposés à accueillir la nouvelle association (et éventuellement à en ordonner et incardiner les membres), le père Volpi se rend à l'assemblée de la Conférence épiscopale italienne et les dissuade de recevoir dans leur diocèse les membres de l'association. Vers la fin du mois, le secrétaire de la conférence épiscopale, Mgr Nunzio Galantino, envoie une circulaire dans laquelle il invite ses collègues à ne pas incardiner un ancien franciscain de l'Immaculée sans avoir d'abord contacté le commissaire.

Les Frères se sont par ailleurs organisés pour avoir des professeurs d'orientation traditionnelle des universités romaines qui viennent leur donner des cours. Les Pères auxquels le Vatican avait refusé la dispense collaborent secrètement avec la nouvelle association.

Octobre 2015 - Mgr Argüelles se rend en Italie et, avec la permission de l'archevêque de Foggia, procède à l'ordination du premier prêtre de la nouvelle association. Pendant la cérémonie, le recteur de l'église reçoit un appel urgent et quitte la célébration. C'est l'archevêché qui lui communique l'ordre, venu du Vatican, d'interrompre la cérémonie, mais il n'a pas le courage de s'exécuter. Le nouveau prêtre est incardiné au diocèse de Lipa.

4 avril 2016 - La Congrégation des religieux, par disposition du pape, déclare que pour l'érection d'un nouvel institut de droit diocésain, l'évêque devra demander ad validitatem (c'est-à-dire comme condition à la validité de cette érection) l'approbation du Saint-Siège. Simple coïncidence ? Toujours est-il que, lorsque Mgr Argüelles fixe de nouvelles ordinations pour le 23 février 2017, Rome intervient. S'appuyant sur le désaccord entre Mgr Argüelles (qui est d'orientation traditionnelle) et la Conférence épiscopale des Philippines (progressiste), le Vatican se débarrasse de l'archevêque de Lipa d'une façon toute particulière. Le 2 février 2017, il apprend par la presse… qu'il a demandé au pape sa démission et que le pape l'a acceptée. Il ne semble pas qu'il y ait d'autres griefs contre Mgr Argüelles que celui d'avoir favorisé l'association. L'enchaînement des dates et des événements est troublant. Mgr Argüelles, pressentant la fin prochaine de son mandat, avait donné aux ordinands des lettres dimissoires.

Les Frères de l'association se sont adressés à tous les évêques liés à la Tradition (Burke, Schneider, etc.) : aucun n'a accepté de les ordonner, même si personnellement ils y étaient favorables, à cause de la défense du Vatican.

En conclusion, il apparaît que Rome, sans prendre de décisions officielles qui auraient pu inquiéter les autres groupes traditionnels (et surtout la Fraternité Saint-Pie X, avec laquelle on discutait d'un accord canonique à la même période), a rogné les ailes de quiconque voulait rester fidèle à la vie des franciscains de l'Immaculée.

À l'intérieur de la société, les fondateurs ont été réduits au silence ; les anciens supérieurs ont été mutés et n'ont plus aucune charge ; les postes de commande sont occupés par des Frères favorables à la nouvelle orientation ; on a supprimé le séminaire et obligé les Frères à une formation moderne. À l'extérieur, on a empêché toute tentative de refondation : si l'association des frères de l'Immaculée et de saint François existe encore, elle n'a aucune possibilité de subsistance, car dans la pratique elle ne peut avoir de prêtres. Malheureusement ses membres n'ont pas encore les idées claires sur les fondements de la crise. Ils veulent rester dans la régularité canonique et fréquentent, faute de mieux, la nouvelle messe ; ils ne demandent pas l'aide des prêtres de la Tradition ; ils attendent un changement de pontificat ou quelque signe du Ciel. Ils n'oublient certes pas que c'est le « conservateur » Benoît XVI qui a lancé la visite canonique, en la confiant à un prélat de tendance moderne. Mais ils n'en tirent pas toutes les conséquences.
DU DESPOTISME À LA DIFFAMATION
visite, il n'est pas question de problèmes relatifs à l'administration des biens temporels : ils apparaissent dans le décret de mise sous tutelle et la première lettre du père Volpi. La question n'est pas abordée dans le questionnaire de la visite, ni, sinon en passant, dans les interventions du Vatican et du commissaire pour justifier la mise sous tutelle. Même remarque à propos des autres griefsattribués au père Manelli : de l'accusation d'avoir abusé de Soeurs à celle d'avoir provoqué la mort de Frères ayant découvert des secrets inavouables de l'institut ou celle du père Volpi lui-même, il n'y a rien dans les textes de la visite, ni durant les premières années de la mise sous tutelle.

L'on ne peut se retenir d'y voir un changement de stratégie. Le Vatican n'a pas réussi à tranquilliser les catholiques liés à la Tradition, auxquels s'étaient joints des vaticanistes de la grande presse, ni à empêcher complètement une refondation. Et Rome est en pleine discussion pour l'accord canonique avec la Fraternité Saint-Pie X. La tactique dure pouvait s'avérer nuisible.

Les faits qui suivent montrent qu'on s'est orienté vers la diffamation du père Manelli et de l'ancien gouvernement de l'institut avec des accusations (vol, abus, homicide) qui pouvaient frapper même les traditionalistes. Pour cette partie, il est parfois difficile d'avoir des preuves et il faut être prudent. Cependant, certaines de ces questions ont été soumises au jugement de la magistrature italienne, et l'on peut s'appuyer sur ses sentences pour avoir une base plus stable.

12 juin 2014 - Ouverture d'un blog (La mise sous tutelle des Franciscains de l'Immaculée) pour défendre la ligne du commissaire. Il procède à la diffamation systématique du fondateur, des Frères qui lui sont liés et de tous ceux qui soulèvent des doutes sur la gestion de l'institut. Certains articles sont de la plume des Frères contestataires. Ce qui est intéressant c'est qu'au début, les raisons évoquées pour la mise sous tutelle sont celles du décret. Un article de décembre 2014 ne parle ni de mauvaise gestion financière, ni d'abus sexuels. En janvier 2015 il est fait allusion au problème d'argent, mais il est affirmé que la protestation se ramène à une divergence théologique.

Ainsi, au début de 2015, presque trois ans après la visite canonique et deux ans après la mise sous tutelle, personne ne fait référence à des abus sexuels sur les Soeurs ou à de prétendus crimes. Les critiques sur la gestion des biens temporels restent à l'état d'allusions. Vers la même époque les journaux dévoilent un scandale de malversation financière chez les frères mineurs, du temps où le ministre général était Mgr Carballo…
LA QUESTION PATRIMONIALE
La première allusion à des problèmes financiers vient du commissaire. Dans sa circulaire du 8 décembre 2013, le père Volpi parle d'un « transfert indu d'argent pendant la mise sous tutelle ». Les bénéficiaires seraient les frères et soeurs (selon la chair) du père Manelli. La famille de ce dernier porte plainte contre le commissaire qui se voit obligé par jugement à publier une rectification, le 31 janvier 2014 : les familiers du père Manelli sont totalement étrangers à ces opérations financières…

27 mars 2015 - Le journal Il Mattino de Naples annonce que la police italienne a mis sous séquestre des biens appartenant aux associations « Mission de l'Immaculée » et « Mission du Coeur immaculé », pour une valeur de 30 millions d'euros. Les titulaires de ces associations, des laïcs liés au père Manelli, sont accusés d'escroquerie aggravée et d'usage de faux. Surgissent de nouveaux griefs contre le fondateur : il aurait détourné l'argent des bienfaiteurs pour des membres de sa famille, mis à la tête de ces associations.

En réalité, les franciscains de l'Immaculée suivent la règle du Séraphique d'Assise : les mineurs et les capucins (avant le concile) ne pouvaient rien posséder, mais leurs biens étaient mis au nom du Saint-Siège, qui les administrait. Le père Manelli aurait voulu faire de même, mais le Saint-Siège refusa, car après le concile, il ne voulait plus assumer cette administration, confiée à des associations de laïcs. Le fondateur procéda de même. Dans la pratique, l'administration des associations à été entièrement transférée à des mains de laïcs, mais ce passage était en phase finale lors de la visite et de la mise sous tutelle. Il y eut alors une accélération du processus qui généra des irrégularités, sans escroquerie ni vol.

Le commissaire, déçu, s'adressa à la magistrature, car il n'avait pas réussi à persuader les laïcs titulaires à mettre les biens à la disposition du nouveau gouvernement et il ne pouvait les obliger.

7 juin 2015 - Le père Volpi, qui était convalescent après un malaise, meurt subitement d'un ictus.

29 juin 2015 - Il est remplacé par l'abbé Sabino Ardito, salésien, assisté de deux collaborateurs, un capucin et un jésuite, tous trois spécialistes en droit canonique.

15 juillet 2015 - Le tribunal d'appel d'Avellino relaxe le père Manelli et ses collaborateurs du chef de séquestration de biens, sentence confirmée par la Cour de cassation le 18 décembre 2015. Le procès pour usage de faux est toujours en cours.
LA QUESTION DES ABUS SEXUELS
Passons sur des accusations plus ou moins farfelues : pratiques de pénitence excessives, envoûtement, conditions de vie inacceptables, tortures, pactes signés avec le sang, etc.

4 novembre 2015 - Apparaissent pour la première fois des accusations d'abus sexuels sur des Soeurs du fait du père Manelli. C'est le fruit d'une enquête menée par l'un des quotidiens les plus importants d'Italie, le Corriere della sera, qui s'appuie sur les témoignages d'anciennes Soeurs défroquées. Elle est relayée sur internet. Le parquet d'Avellino ouvre une enquête. À côté des violences sexuelles, on commence à parler de faits encore plus mirobolants : il y aurait eu une série de morts suspectes à Frigento ; des Frères auraient été assassinés sur l'ordre du père Manelli pour avoir découvert des « secrets ». Le père Volpi lui-même aurait été empoisonné. Bornons-nous à ce qui est certain.

21 novembre 2016 - Le parquet d'Avellino archive la procédure contre le père Manelli.

Ceci est éloquent si l'on se souvient du contexte : on sait combien l'Église a pris de précautions dans ce domaine, et comment elle n'hésite pas à intervenir (que l'on songe au cas du fondateur des Légionnaires du Christ). De plus, les franciscains de l'Immaculée étaient sous tutelle depuis 2013. Enfin, ces accusations sont apparues quand celles concernant la mauvaise gestion de l'argent avaient été réfutées.
LES RESPONSABLES
Qui sont les auteurs de cette campagne de diffamation ? En ce qui concerne les accusations d'abus de pouvoir, de traditionalisme, de malversation financière, les accusateurs sont le commissaire apostolique et le nouveau gouvernement général. Mais, en date du 2 février 2017, le pape et la congrégation envoient au père Manelli une lettre où se lit : « Il est fait obligation au père Manelli de remettre dans la limite de 15 jours à partir de la réception de ce décret, le patrimoine économique géré par les associations civiles et toute autre somme en sa possession, à la pleine disposition de l'institut. » C'est feindre d'ignorer que, d'après les constitutions des franciscains de l'Immaculée approuvées par le Saint-Siège, l'institut ne peut avoir à sa disposition aucun bien : c'est pour cela que les associations de laïcs ont été instituées. Or, le père Manelli n'a aucun pouvoir sur les biens appartenant à ces associations. Persuader les laïcs qui les administrent à les mettre à la disposition de l'institut serait contraire aux constitutions.

Quant aux violences et aux abus, relevons que, dans une émission télévisée, un document a été produit, connu de la seule Congrégation des religieux et du père Manelli – qui n'avait aucun intérêt à sa diffusion. Enfin, la famille et les amis du père Manelli n'ont cessé d'écrire au Saint-Siège pour se plaindre des fausses accusations diffusées à la télévision par le canoniste du commissaire. Sans résultat. Il semble donc difficile d'exonérer certains milieux du Vatican d'une passivité certaine devant les accusations fausses.
CONCLUSION
Essayons de tirer un bilan. L'on peut constater que, sur le plan doctrinal et liturgique, l'institut des franciscains de l'Immaculée se trouvait, après le motu proprio, dans une situation qui évoluait vers la Tradition liturgique et même doctrinale. Mais Rome est intervenue avant la fin de ce processus. Les membres influents de l'institut pensaient qu'une discussion publique sur les réformes était nécessaire : c'était trop. Mais quel élément pouvait bien inquiéter Rome dans cet institut ?

Il est manifeste que l'intervention de Rome visait d'abord et avant tout à arrêter la mouvance traditionnelle et à rallier l'institut aux nouvelles tendances issues de Vatican II. Pourquoi interdire la messe traditionnelle, fermer le séminaire, lancer des accusations de cryptolefebvrisme, si les problèmes ne concernaient que l'argent et les abus ? À quoi bon empêcher de jeunes Frères, étrangers à ces histoires, de faire une nouvelle fondation ?

Cette attitude de la part de Rome vise une intention précise : donner un avertissement pour prévenir une évolution d'une position conservatrice à une position traditionaliste critiquant les textes conciliaires.

Si l'on considère la chronologie des événements, on a l'impression que les affaires d'argent et de moeurs ont été inventées, très tardivement, pour se justifier aux yeux des tradis, et avant tout de la Fraternité Saint-Pie X. Mais alors, comment expliquer les décisions prises ? Et si la bienveillance de Rome visà- vis de la Fraternité est réelle, pourquoi ne pas laisser aux franciscains de l'Immaculée la liberté de « faire l'expérience de la Tradition » ?

Abbé Arnaud Sélégny, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X

[Abbé Arnaud Sélégny, fsspx - Fideliter] Les franciscains de l'Immaculée - Première partie

SOURCE - Abbé Arnaud Sélégny, fsspx - Fideliter n° 238 - juillet-août 2017

Dans une série de deux articles, Fideliter vous propose une enquête sur les franciscains de l'Immaculée. Cette congrégation a beaucoup souffert de son intérêt pour la liturgie traditionnelle. L'histoire de ses soubresauts est riche d'enseignements.

Il a été beaucoup question de cette société religieuse depuis 2012 dans les milieux traditionnels, d'une part à cause du rapprochement de cette société des positions traditionnelles, et d'autre part à cause des ennuis qu'ils ont essuyés, semble-t-il du fait de ce rapprochement. Cet article s'efforcera de présenter cette branche franciscaine et de tirer au clair, autant qu'il est possible, l'origine de leurs récents déboires. Nous n'affirmerons rien qui n'ait été régulièrement vérifié à la source ou du moins soigneusement étayé auprès des meilleurs témoins.
LA FONDATION : QUELQUES DATES
2 juillet 1970 - Fondation de la première maison des franciscains de l'Immaculée à Frigento, près d'Avellino, maison-mère de la congrégation. Le père Stefano Maria Manelli, franciscain conventuel, désirant revenir aux sources franciscaines et s'attacher à l'orientation mariale du père Kolbe, demanda et obtint (24 décembre 1969) l'autorisation de fonder une nouvelle branche. Il débuta avec le père Gabriele Maria Pellettieri, considéré comme cofondateur.

Juridiquement, la nouvelle fondation est une branche de mineurs conventuels, avec pour spécificité une vie plus pénitente, la rapprochant des capucins; de plus, étaient institutionnalisés certains aspects de la spiritualité mariale du père Kolbe. Le père Manelli composa une Pratique mariale de vie franciscaine qui deviendra, avec la règle de saint François, le texte fondamental de la législation de l'institut. Les vocations affluant, la maison de Frigento fut érigée en noviciat (1971) et en scolasticat (1976), devenant de fait indépendante de la province à laquelle elle appartenait.

1er novembre 1982 - Sollicité par des jeunes filles, le père Manelli constitua aussi à cette date un groupe de religieuses. La première fondation, aux Philippines, fut reconnue par l'archevêque de Manille.

23 juin 1990 - Avec le temps, les différences entre les Frères de Frigento et les conventuels s'accentua, ces derniers subissant le sort des Ordres « conciliaires », les premiers récoltant les fruits d'une plus grande fidélité à saint François. Ses supérieurs voulant mettre fin à l'expérience du père Manelli, il fit les démarches nécessaires pour obtenir l'érection d'un institut autonome. Malgré les fortes oppositions des conventuels, le père Manelli, avec l'aide d'une dame polonaise qui connaissait très bien Jean- Paul II, réussit à obtenir que l'archevêque de Bénévent érigeât, le 23 juin 1990, « par décision du Saint-Père », un nouvel institut de droit diocésain, les franciscains de l'Immaculée. À cette date, les membres de l'institut n'étaient qu'au nombre de trente.

2 août 1993 - Les religieuses du père Manelli furent elles aussi érigées en institut de droit diocésain, les « soeurs franciscaines de l'Immaculée », par le père abbé du Mont-Cassin.

1er janvier 1998 - Grâce à un développement rapide, l'institut obtint le droit pontifical. Les 30 Frères de 1990 étaient devenus 122 à cette date. L'augmentation se poursuivit les années suivantes : 282 membres (dont 64 prêtres) en 2005, et 352 (dont un peu moins de 200 prêtres) en 2011.

9 novembre 1998 - Les soeurs franciscaines de l'Immaculée furent érigées en institut de droit pontifical. Elles étaient 177 en 2000, 280 en 2005, 306 en 2008.
LA PLACE DE L'ANCIENNE LITURGIE
7 juillet 2007 - Publication du motu proprio Summorum Pontificum. Jusqu'à cette date, la position des franciscains de l'Immaculée sur l'ancienne liturgie était assez réservée. Avant cette date, personne dans l'institut ne célébrait selon le vetus ordo.

Le père Manelli aurait refusé la demande de certains Pères, qui auraient voulu bénéficier des indults de 1984 et 1988. À partir du motu proprio de Benoît XVI le père Manelli, avec beaucoup d'autres Frères, manifeste un très grand intérêt pour l'ancienne liturgie.

Le fondateur, dans ses « Orientations générales du chapitre de 2008 », exhorte les Frères « à connaître et à faire connaître de plus en plus le patrimoine très précieux du vetus ordo ». En septembre 2008, un des collaborateurs du père Manelli, le père Massimiliano Zangheratti, est envoyé faire une intervention au 1er congrès sur le motu proprio à Rome (16-18 septembre).

L'année suivante c'est le père Manelli lui-même qui y participe (16-18 octobre 2009). Les franciscains de l'Immaculée n'ont jamais adopté le vetus ordo comme rite propre et sont demeurés biritualistes, mais la diffusion de la liturgie ancienne est encouragée.

À partir de 2009 et jusqu'en 2012, les ordinations au diaconat et au presbytérat se font selon le rite traditionnel, ainsi que les principales cérémonies de la vie religieuse. L'initiation à la liturgie ancienne est graduelle du postulat au scolasticat où toute la liturgie est traditionnelle. Mais en pratique, mainte communauté ne croit pas pouvoir renoncer à la nouvelle messe, à cause des fidèles ; de plus, nombre de membres ne connaissent qu'imparfaitement ou pas du tout le latin.

Du côté doctrinal, certains craignent une « dérive traditionnaliste». C'est pourquoi le rite traditionnel est recommandé mais non pas imposé. La position de l'institut à la veille des interventions romaines se trouve résumée dans une circulaire de la maison générale adressée aux membres le 21 novembre 2011 (« Ordonnance liturgique pour le vetus ordo (1) »). L'utilisation de l'une ou de l'autre liturgie est laissée à l'évaluation de chaque supérieur de maison, selon les circonstances touchant les Frères et les fidèles. On pousse pour une plus grande diffusion, mais sans rien imposer.

Cependant l'atmosphère, pour ainsi dire, reste très favorable au rite ancien, qui de fait attire plus de vocations. Entre la fin de 2007 et la fin de 2012, l'Ordre est passé de 305 à 384 membres, (+26 %), contre +13 % durant les cinq précédentes années. Cependant, les avis ne sont pas unanimes : à côté d'une majorité favorable (certains en arrivant à considérer le novus ordo comme moins parfait), il existe une minorité consistante, issue de milieux « charismatiques », qui ne voit pas l'intérêt d'un rite jugé compliqué et peu compréhensible. Telle est la situation à la fin de 2011.

16-18 décembre 2010 - Le séminaire de l'institut organise à Rome un congrès d'études sur le Concile qui rassemble nombre de personnalités importantes liées, d'une manière ou d'une autre, à la mouvance traditionnelle (Yves Chiron, Roberto de Mattei, Mgr Brunero Gherardini, Mgr Athanasius Schneider, l'abbé Nicola Bux, Mgr Agostino Marchetto). Si l'on exclut l'intervention de Mgr Gherardini (et en partie celle de de Mattei), toutes les autres se placent dans le sillon de l'« herméneutique de la continuité ». Néanmoins, cela suffit pour que le Vatican se mette en alerte. Selon un témoin autorisé, c'est depuis ce congrès que Rome commence à s'inquiéter de la « dérive traditionnelle » de l'institut. Il semble que le problème soit constitué moins par l'adoption de l'ancienne liturgie que par la critique du Concile, même très embryonnaire.

Craignant une dérive appelée « crypto- lefebvriste », cinq membres, n'acceptant pas le rapprochement avec la Tradition, demandent l'intervention de la congrégation pour les Instituts de vie consacrée. Le Vatican saisit l'occasion pour justifier son intervention.

Pour la première fois depuis 2008, les ordinations presbytérales (mars 2012) sont célébrées dans le nouveau rite. Les supérieurs se justifient en soulignant le biritualisme de l'institut, mais des bruits – invérifiables – font état d'une intervention romaine. Il est certain que la dénonciation du petit groupe a poussé les autorités à faire marche arrière.
UNE VISITE CANONIQUE...
5 juillet 2012 - Ce jour-là, la congrégation pour les Instituts de vie consacrée diligente une visite canonique des franciscains de l'Immaculée. La tâche st confiée à Mgr Vito Angelo Todisco. Sans établir de contact direct avec les religieux, le visiteur envoie un questionnaire à chaque membre, par l'intermédiaire des supérieurs locaux.

Y est annexé le décret qui ordonne la visite et la justifie par les raisons suivantes : « suite aux renseignements reçus à propos d'un malaise important parmi les religieux de la société des frères franciscains de l'Immaculée en raison du style de gouvernement et des décisions récemment adoptées par le supérieur général », la congrégation a décidé une visite canonique. Quant à son objet : le visiteur devra examiner « l'état des communautés visitées et la vie de communion fraternelle, le style de gouvernement du supérieur général et ses décisions particulièrement en matière liturgique, de la formation des jeunes religieux et des candidats au sacerdoce, et les relations avec la congrégation des soeurs franciscaines de l'Immaculée » (c'est nous qui mettons en italique).

Le visiteur n'a visité que deux ou trois maisons et ne s'est pas rendu au séminaire. Le questionnaire a été distribué le 1er novembre 2012 (4 mois après la nomination du visiteur) et n'a été envoyé qu'aux profès perpétuels : au début, certains membres ignoraient totalement l'existence de la visite !

Quant au contenu du questionnaire, sur 14 questions, 6 concernaient la formation des candidats, le gouvernement du supérieur général, ses relations avec l'institut des Soeurs et les membres de son Conseil. Les 8 autres portaient sur la liturgie ancienne.

(q 2) « Quelle est ton opinion sur les décisions du supérieur général en matière liturgique?»

(q. 8) « Estimes-tu que l'introduction définitive de la forme extraordinaire dans l'institut : est un bien? aide la communion entre les membres ? répond aux exigences de l'évangélisation ? répond aux exigences de spiritualité de l'homme contemporain ? répond aux désirs du supérieur général ? est requise par le concile Vatican II ? répond à la mens du Saint-Père?»

(q. 9) « Estimes-tu que l'introduction de la forme extraordinaire dans l'institut est voulue : par le pape? par le chapitre général ? par le supérieur général ? par le conseil général ? par le chapitre de ta communauté?»

(q. 10) « Estimes-tu que l'introduction de la forme extraordinaire dans l'institut satisfait ta spiritualité?»

(q. 11) « Si tu devais choisir entre les deux formes (ordinaire et extraordinaire) pour tous les membres de l'institut, laquelle choisirais-tu? pourquoi?»

(q. 12) « Quel est, à ton avis, l'organe de gouvernement auquel les constitutions des franciscains de l'Immaculée attribuent l'introduction de la forme extraordinaire dans l'institut?»

(q. 13) « Le supérieur général et son conseil, en émettant l'"Ordonnance liturgique pour le vetus ordo" du 21 novembre 2011 [cf. ci-dessus], sont-ils, à ton avis, allés au-delà des décisions du chapitre général de 2008 ? ont-ils créé des mécontentements dans l'institut? ou bien ont-ils appliqué dans l'institut ce qui était prévu par le motu proprio Summorum Pontificum, par l'Instruction de la commission pontificale Ecclesia Dei et par les directives du chapitre général?»

(q. 14) « Si le supérieur général et le conseil général, en émettant l'"Ordonnance liturgique pour le vetus ordo" du 21 novembre 2011, étaient allés au-delà de ce qui a été établi par le chapitre général de 2008, quel devrait être, à ton avis, l'attitude des membres de l'institut ? : obéir aveuglement, parce que… désobéir, parce que… penser que l'ordonnance n'oblige pas, parce que… demander la convocation d'un chapitre général extraordinaire, parce que…»

Finalement, le questionnaire proposait des solutions. Quatre alternatives étaient possibles, il fallait cocher l'une d'entre elles :

1) « En substance tout va bien.»
2) « Il existe des problèmes qui peuvent être résolus par le chapitre général ordinaire. »
3) « Il existe de graves problèmes qui peuvent être résolus par un chapitre général extraordinaire.»
4) « Il existe de très graves problèmes requérant la nomination d'un commissaire (mise sous tutelle).»

Le conseil général de l'institut, avec son procureur général, dénonce (2) les irrégularités de la visite à la congrégation pour les Instituts de vie consacrée, qui n'intervient cependant pas. Quatre points sont à relever dans cette dénonciation :

1. « La formation du visiteur est inadéquate : il n'est ni religieux, ni expert en liturgie, ni expert en droit canon. De plus, il est un vieil ami des Frères "contestataires" et partageait déjà leurs critiques contre le fondateur.»

2. « La décision de procéder seulement par questionnaire écrit, en évitant la visite des communautés et des séminaires eux-mêmes, malgré nos invitations répétées.»

3. « Le contenu du questionnaire qui, outre qu'il suggère une version tendancieuse de la situation dans l'institut, est farci de questions difficiles pour la majorité de nos confrères.»

4. « L'interdiction faite aux supérieurs d'expliquer ces questions aux Frères moins instruits, pour éviter "toute interférence" (cf. lettre du visiteur du 12 novembre), qui a favorisé l'interférence des Frères "critiques" sur ces Frères moins instruits, influençant négativement leurs réponses. »
NOMINATION D'UN COMMISSAIRE
11 juillet 2013 - La congrégation pour les Instituts de vie consacrée nomme un commissaire au gouvernement des franciscains de l'Immaculée. Le décret note que cette décision a été prise à la suite des résultats de la visite canonique et que son but est de « sauvegarder et promouvoir l'unité interne des instituts religieux et la communion fraternelle, une formation convenable à la vie religieuse et consacrée, l'organisation des activités apostoliques, la droite gestion des bien temporels ».

Le commissaire désigné est le père Fidenzio Volpi, capucin, qui assume le gouvernement général de l'institut. Les membres de la maison générale, y compris le fondateur, sont destitués et remplacés par des collaborateurs du père Volpi. Le décret est approuvé in forma specifica par le pape, ce qui empêche tout recours à une instance supérieure. De plus il se termine (in cauda venenum) par une disposition singulière sur la liturgie : « Le Saint- Père François a disposé que tout religieux de la congrégation des frères franciscains de l'Immaculée est tenu à célébrer la liturgie selon le rite ordinaire et que l'utilisation éventuelle de la forme extraordinaire (vetus ordo) devra être explicitement autorisée par les autorités compétentes pour chaque religieux et/ou communauté qui la demandera.»

27 juillet 2013 - Le père Volpi présente sa mission par une lettre circulaire. Citant longuement le pape François, il rappelle le devoir de sentire cum Ecclesia : « il n'est pas possible qu'une consacrée et un consacré ne sentent pas avec l'Église ». Les franciscains de l'Immaculée sont donc accusés de ne pas sentir avec l'Église (conciliaire). C'est une confirmation posteventum que Rome a agi pour des raisons doctrinales.

19 septembre 2013 - Le secrétaire de la congrégation pour les Instituts de vie consacrée, Mgr José Rodriguez Carballo, autorise la publication de certains résultats du questionnaire.

31 janvier 2014 - Dans une conférence de presse, Mgr Carballo déclare : « La mise sous tutelle des franciscains de l'Immaculée est commencée après une visite apostolique durant laquelle 74 % des membres ont déclaré par écrit vouloir une intervention urgente du Saint-Siège pour résoudre les problèmes internes de l'institut, en proposant soit un chapitre général extraordinaire, présidé par un représentant du dicastère, soit l'attribution du gouvernement de l'institut à un commissaire par le Saint-Siège. » La comparaison du chiffre donné par Mgr Carballo avec les résultats publiés sur le site des franciscains de l'Immaculée, montre que seulement 45 % des religieux étaient favorables soit à un chapitre général extraordinaire soit à une mise sous tutelle. De plus, 30 % des frères profès n'ont pas répondu au questionnaire, la plupart pour protester contre les méthodes de la visite. Par conséquent, le nombre réel de profès favorables au chapitre général extraordinaire ou à une mise sous tutelle ne dépasse pas 25 %. Il faut ajouter qu'environ 170 autres membres de l'institut, de voeux temporaires, n'ont pas pu donner leur avis. L'on peut conclure que la grande majorité de l'institut était substantiellement d'accord avec son fondateur.

Face à la décision de la mise sous tutelle, la maison générale réagit par un acte d'obéissance : dans un communiqué, le père Manelli déclare « obéir au Saint-Père et espérer que cette obéissance amène de plus grandes grâces ».

Entretemps les milieux et les personnalités liés à la messe ancienne, ainsi que des journalistes connus, réagissent à la décision romaine. On s'étonne de la sévérité montrée envers les franciscains de l'Immaculée. De plus, on exprime la préoccupation que les restrictions concernant la messe ancienne ne soient que le premier pas vers une remise en question de Summorum Pontificum. Impressionné par l'étendue de la protestation, le Vatican explique, par la bouche du père Federico Lombardi (2 août 2013), que la décision a été motivée par des problèmes spécifiques à l'institut et n'aura pas de conséquence sur la libéralisation du rite ancien.
LE GOUVERNEMENT DU COMMISSAIRE
Le père Volpi n'a jamais caché ses intentions. Dans une conférence tenue aux membres au début de son mandat, il a clairement dit qu'il était là « pour détruire et reconstruire ».

23 août 2013 - Le commissaire nomme le père Alfonso Bruno – chef moral de la contestation – secrétaire général de l'institut. Cette nomination révèle que l'intention de Rome est d'imposer les vues d'un parti minoritaire. Ajoutons que ce Père, tout en ayant demandé la visite canonique et la mise sous tutelle, avait signé la lettre de protestation du conseil général contre la visite canonique adressée à la congrégation pour les Instituts de vie consacrée. Peu après, il signifiait à la même congrégation qu'il ne partageait pas la protestation…

31 août 2013 - Le père Volpi diffuse un message à l'occasion des professions perpétuelles. D'après lui, « un des problèmes centraux vient de la menace d'une certaine autoréférentialité, c'est-à-dire du désir de souligner à tout prix sa propre particularité. (…) Cela arrive quand on confond la fin avec les moyens, en considérant que les textes, les conseils, les attitudes ou les paroles des fondateurs sont plus importants que l'enseignement du Magistère ou les textes bibliques eux-mêmes.»

Le genre de vie des franciscains de l'Immaculée s'attachait aux pratiques d'avant le concile ; lorsque le père Volpi parle du Magistère il faut sous-entendre : le magistère conciliaire en tant qu'il s'oppose au magistère passé. Et la volonté de se distinguer des autres revient au désir de rester fidèle à la conception traditionnelle de la vie religieuse abandonnée par tous. Le père Volpi veut donc un retour à l'ordre conciliaire.

15 novembre 2013 - Les supérieurs du séminaire théologique de l'institut, proches du fondateur et de la mouvance traditionnelle, sont éloignés et remplacés par d'autres qui sont fidèles à la nouvelle orientation. Le père Lanzetta, coupable d'avoir ouvert, dans ses publications, un débat sur Vatican II (dans des termes extrêmement prudents et encore très éloignés des conclusions non seulement de la Fraternité Saint-Pie X, mais aussi d'un Mgr Gherardini) est sanctionné.

8 décembre 2013 - Devant l'impossibilité de remplacer tous les professeurs du séminaire, le scolasticat est fermé, et les études suspendues jusqu'à nouvel ordre. De plus, on interdit à tous les Frères de publier quoi que ce soit et de collaborer avec des revues. Pour justifier cette décision, on invoque des raisons doctrinales et théologiques, jamais précisées dans le détail, malgré les instances.

Dans la lettre ordonnant cette fermeture, le père Volpi se plaint de la désobéissance de Frères, qui vivraient dans une « crainte révérencielle des autorités déposées ». Il se réfère à une « campagne médiatique » organisée sur internet contre la décision romaine. « Je me suis demandé la raison d'un tel intérêt [des laïcs] pour la situation [de l'institut], et je suis arrivé à la conclusion que l'institut était devenu le champ de bataille d'une lutte entre des courants de la Curie et surtout des oppositions au nouveau pontificat du pape François. Ce n'est pas un hasard que Mgr Fellay en parle.»

En pratique, après avoir disposé que les ordinations seront suspendues pendant un an, le père Volpi poursuit : « De plus, les candidats qui sont en formation devront souscrire personnellement une acceptation formelle du novus ordo comme expression authentique de la tradition liturgique de l'Église et donc de la tradition franciscaine (sans préjudice de ce qui est permis par le motu proprio Summorum Pontificum, une fois que l'actuelle disposition disciplinaire d'interdiction – ad hoc et ad tempus pour l'institut – sera révoquée) et des documents du concile Vatican II, selon l'autorité qui leur est accordée par le Magistère. Ceux qui n'acceptent pas ces dispositions seront immédiatement renvoyés de l'institut. » Des membres consultés ont affirmé que la congrégation et le pape étaient au courant des décisions du commissaire et les approuvaient. De plus, les Frères ont maintes fois envoyé des protestations aux différents dicastères romains et au pape lui-même. Sans résultat.

23 décembre 2013 - Trois couvents suspects de traditionalisme, situés dans le diocèse d'Albenga-Imperia, sont fermés par décision du commissaire. On sait que l'évêque, Mgr Mario Oliveri, favorisait l'ancien rite.

27 décembre 2013 - Une lettre (signée Frater Vigilius) d'un membre des franciscains de l'Immaculée circule sur internet, dénonçant la situation de l'institut sous le commissaire. Son récit est confirmé par le témoignage d'autres Frères et par divers documents.

Toutes les activités de formation spirituelle et théologique (nombreuses auparavant) sont désormais suspendues. Le commissaire est accusé de n'avoir aucun soin de la formation des Frères : il se borne à émettre des décrets et à reprocher aux membres d'être insubordonnés ou « lefebvristes ». « Le mot d'ordre est : obéir sans réfléchir. »

Des nombreuses demandes de pouvoir célébrer à nouveau la messe ancienne, presque aucune n'a été acceptée (exception faite lorsque la demande était appuyée par un groupe de fidèles selon le Motu proprio). Le rite traditionnel a disparu des maisons de formation.

Les membres de l'institut ne peuvent plus communiquer avec le père Manelli : cette interdiction est absolue, radicale, et personne n'en connaît les raisons. De plus, les Frères non seulement ne peuvent plus publier, mais même acheter et diffuser les publications de leur propre maison d'édition (gérée désormais par la branche féminine).

Le mouvement laïc de l'institut (tiers-ordre et autres degrés d'affiliation) est pratiquement supprimé : les Frères ne pourront plus s'en occuper, sauf permission spéciale du commissaire. Les téléphones et les ordinateurs sont contrôlés par un système électronique, de sorte que le commissaire peut être au courant de tout ce qui se dit. À l'intérieur de l'institut, l'ambiance est très mauvaise : la confiance entre les membres se détériore ; on craint les délateurs qui pourraient rapporter même les plaisanteries sur les supérieurs au commissaire, avec de graves conséquences pour les « coupables ».

Peu après, une nouvelle lettre nous apprend que les Frères ne pourront plus se déplacer d'un couvent à un autre sans la permission écrite du commissaire. Cela pour défavoriser les contacts entre les Frères « rebelles ». Pareillement, sans permission il leur est défendu d'utiliser le bréviaire ou le rituel de 1962, de célébrer la messe (même novus ordo) chez les Soeurs, d'effectuer certaines activités d'apostolat habituelles dans l'institut (par exemple une journée de formation et de prière mariale pour les fidèles dans les paroisses et les sanctuaires).

Telle est la situation de l'institut au lendemain de la mise sous tutelle. Dans le prochain numéro de Fideliter, nous raconterons les réactions à cette mise sous tutelle, venues de l'extérieur et de l'intérieur de l'institut, ainsi que l'épilogue encore inachevé de cette histoire.

Abbé Arnaud Sélégny, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X
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Notes

(1) Approuvée et déclarée conforme à la mens du Saint-Père par un rescrit de la commission Ecclesia Dei (14 avril 2012)

(2) Lettre du 29 mai 2013