12 janvier 2019

[François Hoffman - Monde & Vie] Quo vadis Fraternitas?

SOURCE - François Hoffman - Monde & Vie - 27 décembre 2018

Quoi de neuf depuis l’élection de l’abbé Davide Pagliarani ? pas grand-chose. Le nouveau supérieur de la FSSPX reste discret. Une prudence due à la personnalité de l’intéressé, mais aussi à la situation délicate de la Fraternité Saint-Pie X. L’institut fondé par Mgr Lefebvre n’a pas d’existence officielle dans l’église tout en bénéficiant déjà d’un statut « par morceaux »
L’abbé Pagliarani ressemble un peu à ce confrère italien qu’il a nommé à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, l’abbé Petrucci : il ne se lance pas dans les outrances verbales et s’en tient aux positions convenues de la FSSPX. Cette dernière veut éviter les attaques tonitruantes qui ont discrédité certains de ses membres. Pourtant, sur le fond, la nouvelle direction réclame à nouveau les discussions doctrinales. On les croyait pourtant abandonnées. Sous ce vocable, il faut entendre le préalable demandé par Mgr Fellay et satisfait par Benoît XVI. Il s’agissait tout simplement de discuter entre théologiens romains et théologiens de la Fraternité. Menés entre 2009 et 2011, les débats n’avaient pas débouché sur grandchose. Sauf à faire comprendre au pape François qu’il fallait se contenter d’un préambule doctrinal plus souple : la déclaration de foi de Pie IV, qui par définition ne mentionne pas Vatican II.
   
Ce texte tridentin est le document « de base » idéal entre une Rome soucieuse des périphéries et une fraternité qui ne se dépare pas de son « J’accuse le concile ». Voilà une concession majeure à laquelle le pape François était prêt dès 2016. Or, à nouveau, l’abbé Pagliarani entend aborder le Concile, alors que Rome, par sa voix la plus élevée, ne souhaitait pas remettre ce sujet sur le tapis. Un retour à la case « 2012 » ? À la différence près que le souhait de placer Vatican II au centre de la discussion provient d’Écône, et non de Rome.
     
Pour certains observateurs, le geste vise à rassurer les “durs” de la Fraternité, qui étaient en effet inquiets des relations poussées entre le pape et Mgr Fellay. On pourrait alors parler de “service minimum” de la part de la nouvelle direction. Ou de surenchère. Il s’agit de trouver de nouvelles exigences qui permettent d’éloigner toujours davantage la perspective de la normalisation tout en se vantant de bénéficier d’un lien avec Rome. Le tout sert à maintenir à tout prix le statu quo, histoire de conserver les positions acquises.
     
Mais ce resserrement ne fait que manifester les dissensions internes à la FSSPX. Les relations romaines ? La question de la juridiction ? Ces problèmes sont éludés car ils ne font plus l’unanimité. Comme si l’enthousiasme des premières années avait forcément dû laisser place à des polémiques internes ou à une ecclésiologie improvisée qui, à la longue, épuise les énergies, pollue l’apostolat quand tant d’ardeurs pourraient être mises à utile contribution. Car, au fond, le paradoxe est le suivant : pourquoi, après avoir tant hésité, la Fraternité devrait-elle rejeter une régularité que justement on lui a si longtemps refusée ? Mais cette difficulté révèle un problème plus important : la perte d’une position longtemps dominante dans le monde de la Tradition.
La FSSPX a-t-elle perdu l’initiative ?
À la différence du vaisseau-amiral qu’elle pouvait être dans les années 1980 ou 1990, la FSSPX n’apparaît plus comme pionnière. Il y a bien des domaines où elle n’est plus en situation de monopole. Tout d’abord, en matière liturgique. Alors qu’un certain nombre d’instituts, de communautés et d’églises diocésaines reviennent à la semaine sainte d’avant Pie XII, il n’y aura guère que la Fraternité pour préférer s’en tenir intégralement aux livres de 1962. Au fond, c’est bien elle qui avait poussé Rome à retenir ce missel comme édition typique du rite tridentin. La FSSPX n’est plus pionnière non plus dans d’autres domaines. C’est le cas des critiques doctrinales à l’égard des « errances » romaines. Ainsi, Amoris Laetitia a été l’occasion d’une démocratisation de la critique doctrinale dans l’Église. L’exhortation apostolique adoptée après deux synodes romains houleux a permis à d’autres milieux de croiser le fer contre certaines carences ecclésiales. Enfin, dans le marché de l’« offre » traditionnelle, la Fraternité n’est plus seule. Il existe plusieurs instituts dévoués au rite tridentin et les diocèses sont davantage disposés à l’égard de la pastorale classique. Sur ce point, la situation de la Fraternité est un retour à la situation d’avant les sacres de 1988, mais à la différence près que le climat ecclésial ne lui est plus hostile et que les difficultés canoniques ont été résolues. Avec le temps, le milieu Ecclesia Dei tend à devenir prédominant, malgré sa diversité. Au fond, le véritable enjeu pour la FSSPX est de trouver sa nouvelle position dans un contexte qui n’est plus tout à fait celui des quarante dernières années. Vouloir perpétuer une configuration révolue est voué à l’échec. Il s’agit désormais de se réinventer à la lumière de sa propre identité. Voudrait-elle redevenir l’instance critique des déviations théologiques post-conciliaires ? Ce serait avec la force nouvelle d’une communion qui lui a été donnée… Par morceaux.