9 août 2004

[Aletheia n°60] Supposées apparitions - et autres textes - par Yves Chiron

Aletheia n°60 - 9 août 2004

Supposées apparitions

Depuis 1996, de supposées apparitions de la Vierge auraient lieu à Plombières-lès-Dijon et, en lien avec celles-ci, en d’autres lieux. J’écris “ supposées ” en attendant le jugement de l’Eglise, même s’il n’est pas interdit aux fidèles d’émettre une appréciation au regard des critères traditionnels de l’Eglise en la matière et par comparaison avec les apparitions reconnues authentiques.

Les faits auraient commencé à Plombières-lès-Dijon le 15 août 1996, date à laquelle la Vierge Marie serait apparue à une mère de famille, Eliane Deschamps. Un premier problème se pose puisque les sources divergent sut cette supposée première apparition. Parfois, une autre date est donnée : le 28 avril de cette même année. En tout cas, désormais, la Vierge apparaîtrait le 15 de chaque mois (ou le week-end le plus proche du 15 !), à l’heure invariable de 0 h 06.

Éliane Deschamps est mère de cinq enfants, issus de trois mariages ou unions. Elle se dit complètement illettrée et a connu une conversion depuis sa participation à un groupe de prières charismatique en 1990. Elle se présente comme la “ Petite servante ”.

Les apparitions, qui se déroulaient dans une relative discrétion, ont attiré au fil des mois quelques dizaines de fidèles. L’année 1999 a été une année importante. Cette année-là, dans un de ses messages, la Vierge Marie demande qu’une médaille soit frappée. Aussi, en mai 1999, une association est créée (“ Amour et miséricorde ”) pour en permettre la fabrication et la diffusion. Un artiste a frappé une médaille portant, sur la face, le Christ crucifié, entouré du mot “ Amour ” répété trois fois, et sur l’autre face, une colombe représentant le Saint-Esprit, entourée du mot “ Miséricorde ” répété trois fois.

Le 16 octobre de cette année-là aussi, “ l’Ange de l’Amour” révèle à Eliane une prière au “ Père bien-aimant ”. Enfin, le 15 décembre, la Vierge Marie aurait annoncé : “ Je ne remettrai ni ma présence ni l’Esprit du Père ici ”. Cette formule, curieuse, était l’annonce, voilée, que les apparitions n’auraient plus lieu à Plombières-lès-Dijon mais à quelques kilomètres de là, près de la chapelle de Velars-sur-Ouche.

Ce changement de lieu était dû, en fait, à une dissension dans le groupe de prières constitué autour d’Eliane Deschamps. Un des fidèles du groupe, Frédéric, prétendait à son tour bénéficier d’apparitions. À partir du 15 janvier 2000, des apparitions de la Vierge auraient donc eu lieu, à Velars-sur-Ouche, Eliane en étant la bénéficiaire, tandis que d’autres continuaient à avoir lieu à Plombières-lès-Dijon, le 15 de chaque mois également, Frédéric en étant le bénéficiaire.

Puis, depuis juillet 2001, Eliane bénéficierait chaque mois d’une apparition à Chaussin, dans le Jura, dans une propriété mise à sa disposition par une fidèle. Dans le jardin, une grande croix, éclairée la nuit par douze néons, est le lieu habituel de l’apparition qui se déroule selon un schéma invariable : les fidèles, qui doivent s’être confessés au préalable (le jour même ou dans la semaine précédente), se réunissent à dix heures du soir autour d’Eliane pour prier et chanter. À minuit six minutes la Vierge apparaît à Eliane, “ parfois la Sainte Vierge demande à la “Petite servante“ d’amener un ou plusieurs pèlerins à Ses pieds ”.

Éliane décrit ainsi la Vierge Marie en son apparition : “ Quand la Vierge apparaît, elle arrive sur un petit nuage blanc, proche du sol, pieds nus. Elle est habillée en blanc, les bras le long du corps, les mains face à nous. Elle a un manteau posé sur sa tête qui se confond avec sa robe et quand elle écarte les bras, son manteau s’élargit. Elle porte une petite ceinture bleue, très pâle et un chapelet en forme de perles de pluie à la main. Une lumière entoure Marie. Une lumière qui ne fait pas mal aux yeux, qui n’existe pas sur Terre, très difficile à expliquer : une lumière d’amour, de pureté, de miséricorde. Très claire, très transparente, comme du cristal. C’est beau. ”

Les messages reçus par Eliane – le dernier à ce jour, le 15 juillet dernier, était le 96 e – sont des invitations à la prière, à la charité et à la confiance en Dieu. Leur style et leur forme ne sont pas sans rappeler ceux des apparitions de Medjugorge (apparitions, rappelons-le, où un “ non-constat de surnaturalité ” a été porté par l’évêque de Mostar). Le vocable sous lequel la Vierge apparaît à Chaussin, “ Notre-Dame de la Paix ”, est aussi celui sous lequel elle se serait présentée à Medjugorje.

Parallèlement, de supposées apparitions se poursuivent à Plombières-lès-Dijon. La Vierge continuerait à s’y manifester sous le vocable de “ Notre-Dame des Souffrances ”. Le voyant, Frédéric, diffuse, lui aussi, les messages qu’il reçoit le 15 de chaque mois, entouré de quelques dizaines de fidèles venus de diverses régions de France. Les messages qu’il dit recevoir (d’une longueur, invariable, d’une pleine page dactylographiée !) ont une tonalité prophétique accentuée. Ils annoncent des “ tribulations ” pour la France, des “ cataclysmes ”, des “ mouvements sociaux incontrôlés ” dans une perspective nettement eschatologique. Référence, explicite, est faite par la Vierge à Marie-Julie Jahenny (1850-1941), la voyante stigmatisée de La Fraudais.

Dans le message du 15 mai 2004, la Sainte Vierge aurait demandé à la France de “ se réveiller ” : “ elle est choisie pour être la Lumière du Monde (…) tout commencera par la Bretagne. Priez Sainte Jeanne d’Arc et Saint Michel Archange de venir délivrer la France de l’assaut destructeur de tous les anges rebelles. La vraie Foi est dans le catholicisme, elle n’est pas dans l’œcuménisme. Vous êtes des enfants de Marie, vous ne deviendrez jamais des enfants du Coran. Quoi que vos politiciens, dominés par la Franc-maçonnerie, aient prévu pour ce territoire béni de si grands Saints, vous ne deviendrez jamais enfants de l’Islam. Mahomet brûle en enfer. […] Une Royauté venue du Ciel va régner sur la France, puis sur toute la Terre. ”

Même si les messages délivrés lors de ces deux supposées apparitions parallèles appartiennent à des registres très différents, elles comportent toutes deux des éléments qui, au regard des apparitions reconnues authentiques par l’Eglise, ne sont pas sans susciter des questions. Sans juger de la sincérité des supposés voyants ni de leurs bonnes intentions spirituelles, on reste perplexe devant plusieurs de leurs caractéristiques qui sortent des normes traditionnelles en la matière. D’abord le nombre très élevé des apparitions : à ce jour, une cinquantaine d’apparitions de la Vierge à Frédéric, près d’une centaine à Eliane. Est inhabituel aussi le changement des lieux d’apparition – trois pour Eliane – qui est toujours intervenu pour des raisons de convenance. Le caractère stéréotypé des messages, répétitifs d’un mois à l’autre et en même temps d’une longueur inhabituelle, étonne aussi. Il y aurait encore à faire une analyse doctrinale des messages.

L’archevêché de Dijon, compétent pour porter un jugement sur les faits, ne s’est pas prononcé publiquement sur les faits. Le prêtre de la cathédrale de Dijon, chargé depuis août 2002 de suivre cette affaire, nous a précisé : “ Aucune enquête diocésaine n’a été menée et aucun jugement de l’autorité diocésaine n’a été prononcé à ce jour. ”

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Impérialisme païen de Julius Evola

En 1928, Julius Evola faisait paraître Impérialisme païen. L’ouvrage portait en sous-titre : “ Le fascisme face au danger euro-chrétien ”. Julius Evola était encore jeune – il avait tout juste trente ans –, il venait des rivages de l’idéalisme philosophique et était encore adepte de pratiques magiques et ésotériques. Dans ce livre, il affirmait, sans nuance, un “ antichristianisme ” entier. Il voulait, disait-il, donner “ une âme ” au régime fasciste, au pouvoir en Italie depuis six ans.

L’ouvrage a son origine dans des articles qu’Evola avait publiés à partir de 1927 dans Critica fascista, la revue de Giuseppe Bottai. Bottai, lié depuis plusieurs années à Evola, était député et membre du Grand Conseil fasciste. Les articles avaient suscité une interpellation du journal du Vatican, L’Osservatore romano, qui fut suivie de vives critiques parues dans la presse catholique et aussi dans des publications fascistes. Bottai abandonna alors Evola, dégageant la responsabilité de la revue. Evola persista, lui, dans ses positions, les développant dans un ouvrage qui parut en 1928, aux éditions Atanor.

L’ouvrage est traduit pour la première fois en français[1].

Selon l’Evola de cette époque, “ le christianisme est à la racine même du mal qui a corrompu l’Occident ” parce qu’il a détruit “ l’impérialité et l’universalité romaines ”. Le fascisme, écrit Evola en 1928, est “ à la croisée des chemins ” (Mussolini négociait, discrètement depuis plusieurs années, avec Pie XI ; négociations qui aboutiront aux Accords du Latran signés en février 1929). Le régime, estimait Evola, doit choisir entre la “ catholicité ” et la “ romanité ”, jugés incompatibles. Il exhortait le régime fasciste à promouvoir “ l’antichristianisme ”, identifié comme “ la tradition méditerranéenne, classique, païenne ”.

Evola faisait référence aux auteurs antichrétiens anciens (Celse, par exemple) ou modernes (Louis Rougier). Retrouvant les accents de Nietzsche qui avait dénoncé les chrétiens comme “ les hommes du ressentiment ”, Julius Evola en appelait à une “ grande libération ” : “ la cessation de la foi, le monde libéré de Dieu. Aucun “ciel“ ne pèsera plus sur la terre, aucune “providence“, aucune “raison“, aucun “bien“ et aucun “mal“, larves d’hallucinés, évasions blafardes d’âmes blafardes. ”

Avant-même que l’ouvrage ne paraisse en Italie, à la lecture des articles parus dans Critica fascista, la Revue internationale des Sociétés secrètes (RISS) de Mgr Jouin avait dénoncé le “ long blasphème ” de Julius Evola. La revue, anti-maçonnique, anti-juive et anti-libérale, avait rangé Evola parmi “ ces excentriques – agents provocateurs de l’Enfer, arrière-garde de la Maçonnerie proscrite et des sectes qui poursuivent le Christ d’une inexpiable haine.[2]

La dénonciation n’était pas aussi extravagante qu’il pourrait sembler. Julius Evola, dans un appendice à son livre, a pu affirmer, en toute honnêteté : “ Nous ne sommes pas théosophe et nous ne sommes pas franc-maçon ”. Mais, des historiens sérieux, ont montré le rôle que la franc-maçonnerie a joué dans certains épisodes du fascisme[3]. Ce fut le cas, semble-t-il, lors de la publication de ce pamphlet anti-chrétien.

Les éditions Atanor, où parut le livre, étaient dirigées par Ciro Alvi, qui était à la fois fasciste et franc-maçon. Il est fort possible qu’Evola ait été manipulé par un courant anticlérical et fasciste qui était farouchement hostile aux négociations en cours avec l’Eglise et qui voulait empêcher la Conciliazione qui se préparait.

Cela dit, Evola était bien le rédacteur de l’ouvrage. Plus tard, il reconnaîtra que “ ce petit livre de combat ”, avait fait usage d’ “ un style violent ” et se caractérisait par “ un manque de mesure, de sens politique et d’une utopique inconscience de l’état de choses typiques de la jeunesse ”[4]. Il ne rééditera jamais l’ouvrage et interdira qu’il soit réimprimé de son vivant.

On ajoutera aussi qu’Evola prendra de plus en plus conscience du rôle et de l’influence de la franc-maçonnerie dans l’évolution du monde contemporain. Trois ans après avoir publié Impérialisme païen, il commencera à collaborer à La Vita Italiana de Giovanni Preziosi, une des principales revues antimaçonniques italiennes. Il y collaborera de mars 1931 à juillet 1943, publiant une centaine d’articles[5]. Ces articles, bien informés et sans concession, le mettront en relations étroites avec certains des grands auteurs antimaçonniques de son époque, en particulier Léon de Poncins et Emmanuel Malynski[6].

Quant au jugement porté par Evola sur le christianisme, il évoluera et l’on ne saurait honnêtement tenir les pages polémiques d’Impérialisme païen pour la pensée définitive d’Evola sur le sujet. On ne fera pas, pour autant, de l’auteur de Masques et visages du spiritualisme contemporain un auteur chrétien ni un contre-révolutionnaire intégral. Evola, mort en 1974, a voulu être incinéré et a exclu, dans son testament rédigé quatre ans plus tôt, “ toutes formes de cortège funèbre, d’exposition dans une église et d’intervention religieuse catholique ”. C’est dire que, au sens propre comme au sens figuré, il est mort hors de l’Eglise.

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Parution

Yves Chiron

Pie XI (1857-1939)

Un volume de 432 pages (avec index), à paraître aux éditions Perrin.

En souscription, jusqu’au 25 août, au prix de 20 euros, port compris. Commandes à adresser à Y.C., 16 rue du Berry, 36250 NIHERNE.

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NOTES

[1] Julius Evola, Impérialisme païen avec un Appendice polémique sur les attaques du parti guelfe, éditions Pardès (9 rue Jules Dumesnil, 45390 Puiseaux), 221 pages, 20 euros.

[2] A. Tarannes, “ Un sataniste italien. J. Evola ”, Revue internationale des sociétés secrètes, t. XVII, 1928, p. 124-129.

[3] Notamment Gianni Vannoni, Massoneria, fascismo, et Chiesa cattolica, Rome-Bari, Laterza, 1980.

[4] Julius Evola, Le Chemin du Cinabre, Milan-Carmagnole, Archè-Arktos, 1983 (1ère édition italienne, 1963).

[5] Certains d’entre eux ont été traduits en français : Julis Evola, Ecrits maçonniques, éditions Pardès, 1987.

[6] Evola publiera aussi un article dans l’éphémère revue de Léon de Poncins, Contre-Révolution.

26 juillet 2004

Le développement organique de la liturgie- Dom Alcuin Reid
Préface du Cardinal Joseph Ratzinger, 26 juillet 2004 - Version française parue dans '30 Giorni' en 2004 (n°12) - www.30giorni.it
Parmi les questions qui ont animé le débat des dernières décennies autour du Concile Vatican II, de son évaluation et de son intégration dans la vie de l’Église, il en est une qui a pris une place de plus en plus centrale: c’est celle de la célébration correcte de la liturgie. Il existe d’ardents défenseurs de la réforme pour lesquels le fait qu’ait été réadmise, à certaines conditions, la célébration de la Sainte Eucharistie selon la dernière édition du Missel précédant le Concile, celle de 1962, représente une faute intolérable. Mais la liturgie est considérée en même temps comme “semper reformanda”, ce qui fait qu’en fin de compte, c’est chaque “communauté” qui fait sa “propre” liturgie, dans laquelle elle s’exprime elle-même. Un Liturgisches Kompendium [Précis de liturgie, ndr] protestant (présenté par Christian Grethlein et Günter Ruddat, Göttingen 2003) a récemment présenté le culte comme «projet de réforme» (pp. 13-41), ce qui reflète d’ailleurs la manière de penser de nombreux liturgistes catholiques.
D’autre part, il existe aussi des adversaires acharnés de la réforme liturgique, qui ne critiquent pas seulement son application pratique, mais aussi ses bases conciliaires. Ils ne voient de salut que dans le refus total de la réforme.
Entre ces deux groupes, les réformistes radicaux et leurs adversaires intransigeants, ceux qui considèrent la liturgie comme quelque chose de vivant, quelque chose qui grandit et qui se renouvelle par le fait même d’être reçue et appliquée ont souvent du mal à se faire entendre. Ces derniers insistent d’ailleurs, en partant de la même logique, sur le fait que la croissance n’est possible que si l’identité de la liturgie elle-même est préservée, et ils soulignent qu’un développement adéquat n’est possible que si l’on prête attention aux lois qui sous-tendent cet “organisme” de l’intérieur. De même qu’un jardinier accompagne une plante pendant toute sa croissance et porte la nécessaire attention à ses énergies vitales et à ses lois, de même l’Église devrait accompagner avec respect le parcours de la liturgie à travers les temps, en distinguant ce qui aide et ce qui assainit de ce qui détruit et de ce qui fait violence.
S’il en est ainsi, nous devons essayer de définir ce qu’est la structure interne d’un rite, ce que sont ses lois vitales, afin de trouver la bonne voie pour préserver son énergie vitale à travers la mutation des temps, pour la faire grandir et la renouveler.
Le livre de dom Alcuin Reid se place dans cette optique. Il cherche, en parcourant l’histoire du Rite romain (messe et bréviaire) de ses origines à la veille du Concile Vatican II, à établir quels sont les principes de son développement liturgique, et c’est donc de l’histoire, avec ses hauts et ses bas, qu’il puise les critères sur lesquels toute réforme doit se fonder.
Le livre est divisé en trois parties. La première, très brève, analyse l’histoire de la réforme du Rite romain de ses origines à la fin du XIXe siècle. La deuxième partie est consacrée au mouvement liturgique jusqu’en 1948. La troisième – qui est de loin la plus longue – traite de la réforme liturgique sous Pie XII, jusqu’à la veille du Concile Vatican II. Cette partie se révèle très utile, surtout parce que cette phase de la réforme liturgique est un peu oubliée malgré le fait que c’est justement dans cette période – de même, évidemment, que dans l’histoire du mouvement liturgique – qu’on retrouve toutes les questions concernant les modalités correctes pour une réforme, ce qui permet en plus d’acquérir des critères de jugement. La décision de l’auteur, de s’arrêter à la veille du Concile Vatican II, est tout à fait sage. Il évite ainsi d’entrer dans la controverse liée à l’interprétation et à l’accueil du Concile lui-même, en se bornant à décrire les circonstances historiques et la structure des différentes tendances, structure qui apparaît déterminante pour ce qui concerne les critères de la réforme.
À la fin de son livre, l’auteur énumère les principes nécessaires pour une réforme correcte: celle-ci devrait être ouverte dans la même mesure au développement et à la continuité par rapport à la Tradition; elle devrait être consciente du fait qu’elle est liée à une tradition liturgique objective et faire en sorte que la continuité substantielle soit sauvegardée. Ensuite, l’auteur, d’accord avec le Catéchisme de l’Église catholique, souligne que «même l’autorité suprême dans l’Église ne peut changer la liturgie à son gré, mais seulement dans l’obéissance de la foi et dans le respect religieux du mystère de la liturgie» (CÉC n. 1125; dans le livre, à la page 258). Enfin, nous trouvons deux autres critères, qui sont la légitimité des traditions liturgiques locales et l’intérêt pour l’efficacité pastorale.
Je voudrais souligner en outre, de mon propre point de vue, certains des critères du renouvellement liturgique indiqués brièvement ci-dessus. Je commencerai par les deux derniers critères fondamentaux. Il me semble très important que le Catéchisme, lorsqu’il mentionne les limites du pouvoir de l’autorité suprême de l’Église en ce qui concerne la réforme, rappelle ce qui est l’essence de la primauté de Pierre telle qu’elle est soulignée par les Conciles Vatican I et II: le Pape n’est pas un monarque absolu dont la volonté fait loi, mais plutôt le gardien de l’authentique Tradition et par là même, le premier garant de l’obéissance. Il ne peut pas faire ce qu’il veut, et c’est justement pour cela qu’il peut s’opposer à ceux qui entendent faire ce qu’ils veulent. La loi à laquelle il doit s’en tenir n’est pas d’agir ad libitum, mais l’obéissance à la foi. C’est pourquoi, par rapport à la liturgie, il exerce la tâche du jardinier, et non pas celle du technicien qui construit des machines neuves en jetant les vieilles. Le “rite”, c’est-à-dire la forme de célébration et de prière qui mûrit dans la foi et dans la vie de l’Église, est une forme condensée de la Tradition vivante dans laquelle la sphère du rite exprime l’ensemble de sa foi et de sa prière, permettant ainsi en même temps d’expérimenter la communion entre les générations, la communion avec ceux qui priaient avant nous et prieront après nous. Ainsi le rite apparaît comme un don fait à l’Église, une forme vivante de paradosis.
Il est important, à cet égard, d’interpréter correctement la “continuité substantielle”. L’auteur nous met expressément en garde contre l’erreur à laquelle nous pourrions être amenés par une théologie sacramentaire néo-scholastique détachée de la forme vivante de la liturgie. En partant de là, on pourrait arriver à réduire la “substance” à la matière et à la forme du sacrement, et dire: le pain et le vin sont la matière du sacrement, les paroles de l’institution sont sa forme; seules ces deux choses sont nécessaires, tout le reste peut être changé. Sur ce point, les modernistes et les traditionalistes se trouvent d’accord. Il suffit qu’il y ait la matière et que soient prononcées les paroles de l’institution: tout le reste est “à la carte”. Malheureusement, beaucoup de prêtres agissent aujourd’hui sur la base de ce schéma, et il arrive même que les théories de nombreux liturgistes évoluent hélas dans le même sens. Ils veulent dépasser le rite comme quelque chose de rigide et élaborent des produits de leur imagination, qu’ils appellent pastorale, autour de ce noyau résiduel qui est ainsi relégué dans le règne de la magie ou vidé de toute signification.
Le mouvement liturgique avait essayé de dépasser ce réductionnisme, produit d’une théologie sacramentaire abstraite, et de nous apprendre à considérer la liturgie comme l’ensemble vivant de la Tradition qui s’est faite forme et qu’on ne peut diviser en mille morceaux, mais qui doit être vu et vécu dans sa totalité vivante. Ceux qui comme moi, ont été marqués par cette conception dans la phase du mouvement liturgique à la veille du Concile Vatican II, ne peuvent que constater avec une profonde douleur la destruction de ce qui tenait à cœur à ce mouvement.
Je voudrais commenter brièvement deux autres intuitions qui se trouvent dans le livre de dom Alcuin Reid. L’archéologisme et le pragmatisme pastoral– on pourrait d’ailleurs dire que ce dernier est souvent un rationalisme pastoral – représentent tous deux une erreur. Ils pourraient être décrits tous deux comme des jumeaux profanes. Les liturgistes de la première génération étaient pour la plupart des historiens et par conséquent, enclins à l’archéologisme. Ils voulaient exhumer les formes les plus antiques dans leur pureté originelle; ils voyaient les livres liturgiques en usage, avec leurs rites, comme des expressions de proliférations historiques, fruits de malentendus passés et d’ignorance. On essayait de reconstruire la Liturgie romaine la plus antique et de la nettoyer de tous les ajouts postérieurs. Ce n’était pas complètement faux; mais la réforme liturgique est de toutes façons autre chose qu’une fouille archéologique, et les développements de quelque chose de vivant ne doivent pas tous suivre la logique d’un critère rationaliste et historiciste. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle – comme le relève justement l’auteur – dans la réforme liturgique, le dernier mot ne revient pas aux experts. Les experts et les pasteurs ont chacun leur rôle, de même qu’en politique, les techniciens et ceux qui sont appelés à décider représentent deux niveaux différents. Les connaissances des savants sont importantes, mais ne peuvent être immédiatement transformées en décisions des pasteurs, lesquels ont la responsabilité d’écouter les fidèles en mettant en œuvre avec eux, et de manière intelligente, ce qui permet aujourd’hui de célébrer les sacrements avec foi ou non. Le fait que les experts aient été presque les seuls à avoir voix au chapitre a été une des faiblesses de la première phase de la réforme après le Concile, et une plus grande autonomie des pasteurs aurait été souhaitable.
Comme – évidemment – il paraît impossible d’élever la connaissance historique au rang de nouvelle règle liturgique, cet “archéologisme” s’est associé au pragmatisme pastoral. On a décidé en premier lieu d’éliminer tout ce qui n’était pas reconnu comme originel, et par conséquent comme “substantiel”, pour intégrer ensuite la “fouille archéologique” – au cas où ce qui avait été fait aurait semblé insuffisant – avec le “point de vue pastoral”. Mais qu’est-ce qui est “pastoral”? Les jugements intellectualistes des professeurs sur ces questions étaient souvent déterminés par leurs considérations rationnelles et ne tenaient pas compte de ce qui soutient réellement la vie des fidèles, de sorte qu’aujourd’hui, après la vaste rationalisation de la liturgie dans la première phase de la réforme, on est de nouveau à la recherche de formes de solennité, d’atmosphères “mystiques” et d’une certaine sacralité. Mais comme il existe – nécessairement et avec une évidence croissante – des jugements largement divergents sur ce qui est pastoralement efficace, l’aspect “pastoral” est devenu la brèche par laquelle a fait irruption la “créativité”, laquelle dissout l’unité de la liturgie et nous place souvent devant une déplorable banalité. Ceci ne veut pas dire que la liturgie eucharistique, de même que la liturgie de la Parole, ne soient pas célébrées, en de nombreux cas, en s’appuyant sur la foi et de manière respectueuse et “belle”, dans le meilleur sens du terme. Mais puisque nous cherchons les critères de la réforme, nous ne pouvons pas ne pas mentionner des dangers qui malheureusement, dans les dernières décennies, ont montré qu’ils n’étaient pas simplement des fantasmes de traditionalistes ennemis de la réforme.
Je voudrais encore m’arrêter sur le fait que, dans le précis liturgique que j’ai cité, le culte a été présenté comme “projet de réforme”, c’est-à-dire comme un chantier où chacun s’agite pour trouver toujours quelque chose à faire. Cela ressemble, à quelques différences près, à la suggestion de quelques liturgistes catholiques d’adapter la réforme liturgique à la mutation anthropologique de la modernité et de la construire de manière anthropocentrique. Si la liturgie apparaît essentiellement comme un chantier dans lequel nous serions toujours à l’œuvre, cela veut dire que nous avons oublié l’essentiel: Dieu. Car dans la liturgie, il ne s’agit pas de nous, mais de Dieu. L’oubli de Dieu est le danger le plus imminent de notre temps. À cette tendance, la liturgie devrait opposer la présence de Dieu. Mais qu’arrive-t-il si l’oubli de Dieu entre jusque dans la liturgie, et si dans la liturgie nous pensons uniquement à nous-mêmes? Dans toute réforme liturgique et dans toute célébration liturgique, la primauté de Dieu devrait toujours occuper la toute première place.
Tout cela m’entraîne bien au-delà du livre de dom Alcuin. Mais je crois en tous cas avoir fait clairement apparaître que ce livre, avec la richesse de ses réflexions, nous fournit des critères et nous invite à une réflexion plus approfondie. C’est pour cela que j’en recommande la lecture.