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9 septembre 2015

[Paix Liturgique] Curé in utroque usu à Broadway

L'abbé Villa célébrant la forme
extraordinaire en semaine aux
Saints Innocents (juin 2015).
SOURCE - Paix Liturgique - lettre 508 - 9 septembre 2015

La participation de Paix liturgique à la conférence Sacra Liturgia 2015, début juin à New York, a été l’occasion de découvrir la seule paroisse de Manhattan offrant quotidiennement aussi bien la forme ordinaire que la forme extraordinaire du rite romain : Holy Innocents (les Saints Innocents), située sur la 37ème rue Ouest, à deux pas de Broadway. Son curé, l’abbé Leonard F. Villa, nommé en décembre 2014, a accepté de nous la présenter et de témoigner sur son expérience de l’application sereine et généreuse du motu proprio Summorum Pontificum.
I – UNE PAROISSE EN PLEIN RENOUVEAU
Établie en 1868 au sud de Manhattan, au cœur de ce qui était alors le Pigalle new-yorkais, devenu depuis le « Garment district » (le quartier du tissu et de la mode), la paroisse des Saints Innocents a longtemps été considérée comme la paroisse des acteurs de par sa proximité avec les théâtres de Broadway. Devenue peu fréquentée le dimanche dans ce quartier d’affaires et de spectacles plus que d’habitation, elle a récemment été menacée de disparition à l’occasion d’un plan de restructuration diocésaine jusqu’à ce que le cardinal Dolan, archevêque de New York, ne reconnaisse le nouvel essor connu par la paroisse depuis qu’elle s’est ouverte à la forme extraordinaire du rite romain en 2009-2010. La fréquentation des messes dominicales y a en effet triplé depuis cette date. Du coup, non seulement l’archevêque a confirmé le statut des Saints Innocents mais lui a également assigné un nouveau curé alors qu’elle en était dépourvue depuis 2013.

L’église néo-gothique, construite en 1870, a pour principal attrait la fresque d’autel représentant la Crucifixion due à Costantino Brumidi, l’artiste de la rotonde du Capitole de Washington. Cette fresque a retrouvé tout son éclat en 2013 à l’issue d’une restauration voulue par l’abbé Kallumady, curé de la paroisse de 2007 à 2013. C’est ce prêtre, ordonné en 1973 en Inde, son pays d’origine, qui a introduit la liturgie traditionnelle dans la paroisse, ce qu’il expliquait ainsi dans un entretien au magazine diocésain : « Paroisse de banlieusards en semaine, je recherchais une communauté pour nous développer le dimanche et me suis tourné vers les fidèles attachés à la liturgie traditionnelle. L’expérience a été satisfaisante et nous avons maintenant une centaine de fidèles qui assistent à la messe dominicale en latin. Ils sont très actifs et participent à toutes les activités de la paroisse alors que certains viennent d’aussi loin que Long Island. Tous ces fidèles sont les bienvenus et cela contribue à l’originalité de la paroisse. »

Après le départ du père Kallumady, la paroisse a été administrée par l’abbé Rutler, fameux prédicateur et évangélisateur new-yorkais, familier de la liturgie traditionnelle, qui en a consolidé le renouveau jusqu’à la nomination de l’abbé Villa l’hiver dernier. Après quelques années dans l’armée et au service des sans-abris et alcooliques de New York, l’abbé Villa a desservi pendant 22 ans une paroisse de Yonkers, commune qui jouxte le Bronx, où il avait introduit la forme extraordinaire du rite romain dès le 14 septembre 2007, jour d’entrée en vigueur du motu proprio de Benoît XVI. Meneur d’hommes au service du salut des âmes, l’abbé Villa a dès son premier sermon indiqué la voie à ses nouveaux paroissiens : consécration au Sacré-Cœur de Jésus et au Cœur Immaculé de Marie, dévotion au Très Saint Sacrement et pratique de la confession. Avant de pouvoir témoigner du Christ par la parole, l’abbé Villa est en effet convaincu qu’il faut commencer par vivre en Sa présence, à l’image de la Bienheureuse Vierge Marie et de saint Joseph.

Ainsi, outre la célébration de quatre messes du lundi au vendredi (une le matin et deux à l’heure du déjeuner dans la forme ordinaire et une dans la forme extraordinaire le soir) et de deux messes le samedi et le dimanche (forme extraordinaire à 13h le samedi et à 10h30 le dimanche), les Saints Innocents offrent désormais, outre le chapelet quotidien, l’adoration eucharistique tous les après-midi en semaine et les vêpres traditionnelles le dimanche. La forme extraordinaire est habituellement chantée, sauf les lundis et jeudis.
II – ENTRETIEN AVEC L’ABBÉ VILLA
Paix liturgique : Quand avez-vous connu la forme extraordinaire du rite romain ?

Abbé Villa : J’ai grandi avec la liturgie traditionnelle avant Vatican II et la connaissais bien grâce au zèle efficace des Rédemptoristes allemands qui avaient la charge de ma paroisse d’enfance (Most Holy Redeemer, New York, NY).

PL : Avez-vous eu des difficultés pour apprendre à la célébrer?

Abbé Villa : En fait, comme j’avais été cérémoniaire à partir de l’âge de 13 ans, je n’ai pas eu de mal à offrir la forme extraordinaire. Elle m’est vite revenue à l’esprit en pratiquant.

PL : Vous êtes ce que l’on appelle un prêtre in utroque usu, qui célèbre aussi bien l’une que l’autre forme du rite romain. La célébration de la forme extraordinaire a-t-elle influé sur votre façon de célébrer la liturgie ordinaire ?

Abbé Villa : J’ai toujours été à l’aise avec la forme extraordinaire et, étant donné les lacunes des rubriques du Novus Ordo, je dois dire qu’elle influençait ma façon de célébrer déjà bien avant le motu proprio Summorum Pontificum. Je dirais même que j’ai eu tendance à m’inspirer de la liturgie ancienne dès mon ordination.

PL : Comment ont réagi vos fidèles, aussi bien à Yonkers qu’aux Saints Innocents ?

Abbé Villa : Très bien. L’assemblée est vite devenue aussi consistante que celle de la messe ordinaire. Deux fois par an, je la célébrais aussi pour les écoliers du secteur et les servants de messe étaient formés dans l’une comme l’autre forme du rite. Je célébrais surtout la messe dialoguée à laquelle les fidèles répondaient avec aisance en latin. Quant à la chorale paroissiale, elle chantait le grégorien ou la polyphonie aussi bien pour la forme ordinaire qu’extraordinaire.

PL : Ce qui frappe quiconque assiste à la messe aux Saints Innocents, que ce soit le dimanche ou en semaine, c’est la variété de vos fidèles : toutes les ethnies, tous les âges et tous les groupes sociaux sont représentés. Tous accueillent-ils la forme extraordinaire avec le même enthousiasme?

Abbé Villa : Ce qui frappe quiconque assiste à la forme extraordinaire aux Saints Innocents tient en un mot : la révérence. Je dirais qu’elle a été très bien acceptée par tous même si les deux formes du rite y sont offertes.

PL : La nouvelle évangélisation, qui est en fait souvent une ré-évangélisation, est l’un des défis majeurs de l’Église d’aujourd’hui : étant donné la situation géographique des Saints Innocents, à deux pas des divertissements de Broadway et au cœur du quartier industriel de Manhattan, vous devez avoir du pain sur la planche ?

Abbé Villa : La nouvelle évangélisation n’est rien d’autre que l’évangélisation : l’enseignement de la foi catholique. Ici, nous avons l’opportunité d’évangéliser par la liturgie, le confessionnal, les dévotions, le bulletin paroissial et la bonne presse. Nous redémarrons la Légion de Marie dans la paroisse et je compte sur elle pour animer un centre d’information catholique mobile, une mini-bibliothèque itinérante, ainsi qu’un cercle d’apologétique, les Patriciens, au cours duquel les fidèles apprennent à se familiariser avec leur foi et à l’approfondir.

PL : Le pape François invite régulièrement les catholiques à « sortir » : vous arrive-t-il, littéralement parlant, de sortir de vos murs pour des activités, liturgiques ou autres, dans les rues de Manhattan?

Abbé Villa : En ce qui me concerne, je suis toujours habillé comme un prêtre quand je sors dans la rue. Cela suscite des réactions et il m’est même déjà arrivé de confesser dans la rue. Au niveau paroissial, nous participons avec d’autres paroisses à une initiative de soutien aux gens de la rue. L’église et le hall de la paroisse, où se trouve une boutique d’objets religieux, attirent du monde toute la journée. En outre, nous avons aussi des processions publiques lors de certaines grandes fêtes comme la Fête-Dieu ou la Saint-Martin.

PL : Le pape François sera à New York du 24 au 26 septembre prochains. Votre paroisse s’associera-t-elle à ce voyage apostolique et, si vous deviez rencontrer le pape, qu’aimeriez-vous lui dire?

Abbé Villa : Oui, la paroisse participera à cet événement selon le programme défini par l’archevêché. Au Saint-Père, je dirais que la paroisse est riche de personnes pleinement dévouées à la foi catholique et heureuses de pouvoir y bénéficier des deux formes de la liturgie romaine.

PL : En Europe, il est bien connu que la sécularisation a eu raison de la société chrétienne. Toutefois, vu de Manhattan, y a-t-il quelque chose que le catholicisme européen possède et qui vous fait défaut?

Abbé Villa : Bien des racines de notre foi sont en Europe et vous avez de très nombreux lieux saints. Juste en ce qui concerne la France, je pense à tant de sanctuaires ou villes liés à des grands saints : Notre-Dame, Saint-Sulpice, le sanctuaire de la médaille miraculeuse ou le Sacré-Cœur à Paris, mais aussi Ars, Paray-le-Monial, La Salette, Lourdes, etc.

PL : Un mot pour conclure ?

Abbé Villa : Je pense que la forme extraordinaire n’a pas fini de profiter à l’Église et je constate qu’elle continue à se développer. Je prie pour qu’elle continue à influencer la forme ordinaire et puisse ainsi contribuer à la libérer des trop nombreux abus qui l’affligent.
III – LES RÉFLEXIONS DE PAIX LITURGIQUE
1) « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! » Menacée de fermeture, une paroisse introduit la forme extraordinaire du rite romain pour se relancer. Et cela fonctionne. À Manhattan, cœur de la modernité de surcroît. Cela s’appelle « faire l’expérience de la tradition », ce qui est, en pratique, la seule « revendication » que manifestent depuis la réforme liturgique les catholiques, prêtres comme laïcs, attachés à la liturgie traditionnelle de l’Église. Malheureusement, de ce côté-ci de l’Atlantique, les oreilles sont sourdes et on préfère fermer les églises – voire les promettre aux musulmans ! – plutôt que de les ouvrir au peuple Summorum Pontificum.

2) Ce pragmatisme très américain se retrouve dans l’attitude de l’archevêque, le cardinal Dolan, qui, après avoir constaté le nouvel essor connu par la paroisse depuis qu’on y pratiquait la forme traditionnelle, décide de la sauver et lui donne un nouveau curé apte à poursuivre et développer sa vie in utroque usu. Ce réalisme explique la facilité avec laquelle les communautés Ecclesia Dei obtiennent outre-Atlantique autant de paroisses et d'apostolats nouveaux, souvent après négociation avec l'ordinaire du lieu d'un véritable contrat aux clauses très concrètes et ensuite scrupuleusement respectées. C’est enfin pourquoi les séminaristes Summorum Pontificum sont acceptés comme tels dans beaucoup de séminaires, lesquels ont de ce fait des effectifs de rentrée à faire pâlir de jalousie les maisons de formation européennes.

3) Il faut saluer le contexte américain favorable, où la religion s’affiche sans complexe, et où les catholiques ont le sens des « œuvres » (on aura remarqué que le magasin de ventes d’objets religieux joue son rôle dans l’apostolat comme l’invitation à la confession fréquente) qui, s’il ne verse pas dans l’« américanisme », peut être porteur d’une évangélisation solide et conquérante. C’est le cas dans cette paroisse des Saints Innocents, grâce à des curés de qualité. Rien n’empêche le vieux continent de l’imiter. Le succès pastoral qu’a eu à Marseille la paroisse Saint-Vincent-de-Paul, au sommet de la Canebière, lorsque l’abbé Michel-Marie Zanotti-Sorkine en était curé, le montre.

4) Depuis que nous avons découvert les Saints Innocents, de nombreux amis ayant eu l’occasion de voyager à New York nous ont raconté avoir eux aussi été marqués par leur passage en ses murs. Pour la dignité des célébrations, la vigueur des homélies et la ferveur des fidèles mais aussi pour cet étonnant melting-pot à l’image de New York où les diplomates onusiens côtoient les femmes de ménage philippines de la Vème avenue et les familles noires du Bronx. Si l’on considère, en outre, que c’est un prêtre indien qui a permis l’installation de la « messe en latin » dans cette paroisse de Manhattan, on ne peut qu’être fasciné par le caractère authentiquement catholique, à savoir universel, de la messe traditionnelle.