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17 février 2006

[Jean Madiran - Présent] Rome et la messe - Pas la « générosité », mais la justice ! - La difficulté

SOURCE - Jean Madiran - Présent - 16 et 17 février 2006

Rome et la messe (I)

Pas la « générosité », mais la justice ! Faisant état d’« indiscrétions » (mais jusqu’ici non confirmées), les gros médias baratinent cette semaine, en des termes systématiquement déplaisants, à propos de Benoît XVI consultant lundi les chefs des dicastères composant la Curie romaine : il les aurait interrogés sur la FSSPX et sur l’opportunité de lever l’excommunication de ses quatre évêques. Sécularisées comme elles le sont, la presse et l’opinion publique sous-estiment beaucoup la question de la messe.

Pour le quotidien prétendument de référence, « au jeu de la surenchère les lefebvristes seront toujours gagnants ». La supposée « surenchère » consiste à dire : « L’ancienne messe, nous ne la demandons pas pour nous, mais pour tous. » Ils ne sont pas les seuls à la demander pour tous. Et ce n’est pas un « jeu ».

Il est blessant, et même odieux, de lire dans La Croix (c’est moi qui souligne) : « Le Synode sur l’Eucharistie, en octobre dernier, a amplement montré qu’il n’était pas question d’accepter une réhabilitation solennelle de la messe dans ce rite [tridentin]. »
Réhabilitation ?
La « messe dans le rite tridentin » n’a jamais été condamnée. Elle a été interdite sans condamnation.
La semaine dernière, à propos de Cristina Campo, nous avons relevé sans autrement y insister que La Croix parlait de « l’abandon par Vatican II du latin et du grégorien ». Insistons donc : c’est une catégorique contrevérité. Vatican II, dans sa constitution liturgique, ordonne au contraire de conserver le latin et le grégorien. C’est « l’esprit du concile », – cet esprit trompeur que Benoît XVI a radicalement récusé, – qui a décrété un tel « abandon », ou pour mieux dire : une telle interdiction. Désormais, avec le rejet officiel de « l’esprit du concile », l’interdiction a perdu son apparence de justification.

Selon les mêmes « indiscrétions », plusieurs cardinaux bienveillants auraient, lundi, « exprimé le souhait d’une plus grande générosité pour les fidèles attachés à la messe en latin ». Sans doute faut-il accepter humblement les miettes de générosité supplémentaires qui pourraient encore tomber de la table à l’intention des réserves indiennes où les « fidèles attachés » sont tenus à l’écart de la vie diocésaine.

Mais c’est d’abord la messe traditionnelle qui est ainsi injustement abaissée. Elle est humiliée par l’interdiction de fait qu’elle subit encore dans un grand nombre de diocèses. Et dans d’autres diocèses, elle est offensée par l’injuste régime d’autorisation préalable auquel elle demeure soumise. Non seulement cette humiliation doit cesser (et tôt ou tard, forcément, elle cessera), mais encore la messe romaine doit retrouver dans les diocèses la primauté d’honneur qui lui revient de plein droit (et que forcément, tôt ou tard, elle retrouvera).

Ce que plusieurs cardinaux bienveillants semblent rechercher, c’est une sorte de compromis par lequel, pour être autorisé à célébrer la messe traditionnelle, le prêtre catholique devrait célébrer aussi la messe de l’« esprit du concile », la messe de Paul VI, et surtout la « concélébrer » avec des prêtres qui ignorent ou méprisent le rite tridentin. D’ailleurs un compromis de ce genre existe déjà en fait dans plusieurs endroits. En échange de la permission de la messe traditionnelle, ce compromis exige des prêtres qui en jouissent de consentir à quelques concélébrations exceptionnelles, – lesquelles bien sûr auront tendance à devenir peu à peu des concélébrations habituelles.

Une telle exigence se comprend fort bien dans la perspective d’une contrepartie pour la concession faite d’autre part à une sensibilité traditionnelle. Mais cette perspective n’est pas conforme à la réalité. Concernant LA MESSE CATHOLIQUE TRADITIONNELLE, LATINE ET GRÉGORIENNE SELON LE MISSEL ROMAIN DE SAINT PIE V, il ne s’agit pas de satisfaire plus ou moins généreusement un attachement sentimental (d’ailleurs légitime). Rome est en présence d’une objection de conscience à la messe de Paul VI, une objection de conscience fondée non point sur une préférence subjective, mais sur la considération des graves malfaçons de cette messe nouvelle. Comme l’a souligné l’abbé Claude Barthe, le Bref examen critique du nouvel Ordo Missae est toujours « en attente de réponse ».

Et les objections qui y sont soulevées ne plaident pas en faveur d’une sensibilité particulière ; elles en appellent à la foi de l’Eglise.

JEAN MADIRAN - PRESENT n°6026 - 16 février 2006

Rome et la messe (II) - La difficulté

Le saint-siège est terriblement embarrassé depuis une trentaine ou une quarantaine d’années par la révolution permanente installée dans la liturgie catholique, et en particulier par la question de la messe.

La messe vernaculaire actuellement en usage dans l’ensemble des diocèses est cette « messe nouvelle » promulguée par le pape Paul VI le 3 avril 1969, son entrée en vigueur étant fixée au 30 novembre de la même année. Elle a été l’oeuvre du courant religieux qui s’est dénommé lui-même « l’esprit du concile », cet esprit trompeur désavoué par Benoît XVI (22 décembre 2005). Paul VI en personne, par actions et par omissions, fut un propagateur de « l’esprit du concile » : il ne fut pas que cela, mais cela il le fut souvent. Il le fut pour la messe. Le concile Vatican II avait décrété, dans sa constitution liturgique (numéro 36) que l’on devait « conserver le latin dans les rites » de l’Eglise latine. Par la magie de « l’esprit du concile », cela devenait au contraire, dans la bouche de Paul VI :

« La langue principale de la messe ne sera plus le latin, mais la langue parlée » (discours du 26 novembre 1969). Vatican II avait proclamé (numéro 116) : « L’Eglise reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine. » Par la même magie, dans le même discours, Paul VI disait le contraire : « Nous perdons [avec la nouvelle messe] une grande partie du chant grégorien. »

Dès son élection en 1978 au souverain pontificat, Jean-Paul II s’était préoccupé de la situation de la messe, bien qu’il fût connu pour n’avoir pas la liturgie dans ses priorités. Il avait, à ce sujet notamment, reçu en audience Mgr Marcel Lefebvre. En 1980, il lançait auprès des évêques une enquête sur « l’étendue de la résistance à l’instauration du rite nouveau ».

Les évêques répondirent en substance qu’ils ne rencontraient aucune résistance (ce qui d’ailleurs était vrai en ce sens qu’ils refusaient de rencontrer les personnalités et les groupes militant pour la messe traditionnelle). En faveur de celle-ci, quatre ans plus tard, Jean-Paul II conférait « aux évêques diocésains la faculté d’user d’un indult autorisant (...) à célébrer la messe en utilisant le missel romain selon l’édition de 1962 ». On sait avec quelle parcimonieuse cruauté la plupart des évêques usèrent de cette faculté.

C’est pourquoi Jean-Paul II revient encore sur la question en 1986, mais on ne le saura, et sans écho médiatique, qu’une dizaine d’années plus tard, par le témoignage du cardinal Stickler et celui d’Eric de Saventhem, président international d’Una Voce. En 1986 donc, Jean-Paul II nomme une commission de neuf cardinaux pour examiner si la messe traditionnelle est vraiment interdite (comme on le prétend dans l’épiscopat).

La réponse est : —Non, elle n’a jamais été interdite. Et la commission suggère diverses dispositions, dont celle-ci : — Qu’à toutes les messes célébrées en latin, le célébrant ait librement le choix entre le rite ancien et le rite nouveau.

Le public n’en a été pleinement informé qu’en 2005, par les pages 59 à 77 du livre de l’abbé Paul Aulagnier : La bataille de la messe.

Mais les évêques ont tout bloqué en 1986, et le Pape s’est senti contraint d’attendre des temps meilleurs.
« Jamais interdite », LA MESSE CATHOLIQUE TRADITIONNELLE, LATINE ET GRÉGORIENNE SELON LE MISSEL ROMAIN DE SAINT PIE V ? Pour que cela soit clairement vrai, il faut préciser (mais on est loin de le faire toujours) : jamais interdite valablement. Et ajouter pourquoi elle ne pourrait pas l’être.
Mais en fait, et par abus de pouvoir, elle a bien été interdite par les actions et omissions de « l’esprit du concile » du pape Paul VI. Et par la déclaration qu’il en a faite au nom de son « Autorité suprême » dans son discours consistorial du 24 mai 1976.
 
Là se trouve la difficulté qui paralyse le saint-siège.
 
Difficulté beaucoup plus grande que celle provenant des pressions épiscopales. Plus grande aussi que la réticence de plusieurs cardinaux qui ont du mal à expliquer pourquoi ils avaient si vite et si totalement abandonné la messe de leur ordination. Ces cardinaux et ces évêques passeront, ils sont en train.
Mais on ne voit pas comment régler le problème de la messe sans récuser Paul VI. Même si elle reste implicite, la récusation sera grave, et forcément évidente. Quand il s’agit d’un pape vivant, la piété suggère le manteau de Noé (encore qu’il puisse exister des exceptions légitimes). Après son décès, aujourd’hui plus d’un quart de siècle, le manteau de Noé lui-même commence à devenir transparent. 

JEAN MADIRAN - PRESENT n°6027 - 17 février 2006