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20 janvier 2016

[Abbé de Tanoüarn, ibp - Boulevard Voltaire] «Dans l’Église de François, on fait peu de théologie, mais de la bonne politique»


SOURCE - Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel - Abbé de Tanoüarn, ibp - Boulevard Voltaire - 20 janvier 2016

Dimanche, alors même que l’Église démarrait une semaine de prière pour « l’unité des chrétiens », le pape François a effectué sa première visite à la synagogue de Rome. L’abbé de Tanoüarn nous en explique les raisons.
Comment analyser la visite du pape à la synagogue de Rome? 
La visite du pape à la Grande Synagogue de Rome est devenue, depuis Jean-Paul II, une étape obligée du parcours pontifical. Il faut dire qu’il y a toujours eu une relation particulière entre le pape et « les juifs du pape ». Il y a eu une relation passionnelle où, sous tel ou tel pape, on a détruit le Talmud à cause des accusations réitérées concernant une bâtardise du Christ et on obligeait les juifs de Rome, le samedi après-midi, à assister à un sermon donné souvent par un juif converti devenu prêtre… Il y a eu une relation compassionnelle sous Pie XII, qui a tout fait pour défendre la vie des juifs de Rome, en les cachant dans des couvents et jusqu’au sein même du Vatican, au point que le grand rabbin de l’époque, Israel Zolli, lorsqu’il s’est converti au christianisme, a tenu à prendre pour prénom de baptême Eugenio, le même que Pie XII, né Eugenio Pacelli…

C’est le pape Pie X qui se montre très proche des juifs. Déjà, en tant qu’archevêque de Mantoue, il avait fait à Léon XIII, son prédécesseur, une réponse étonnante. Alors que le pape lui demandait « Quels sont les paroissiens les plus charitables de Mantoue ? », il répondit « Sous l’aspect de la charité, ce sont les juifs de la ville. » À la même époque, passant devant un cimetière juif, il récita le psaume De profundis au grand émoi de son secrétaire.

Devenu pape, en 1905, il reçut officiellement Theodor Herzl, le fondateur du mouvement sioniste, et lui dit en substance : « Si vous allez en Palestine et si vous y installez votre peuple, nous préparerons des églises et des prêtres pour les baptiser tous. » Evidemment, de tels propos sont impossibles aujourd’hui. Mais ils marquent une sorte de passion du pape Pie X pour les juifs.

Il faut cependant distinguer la politique et la théologie. L’Église, tout en reconnaissant l’État d’Israël, a reconnu le 13 mai dernier l’existence d’un État palestinien. Preuve que, dans la politique vaticane, une défiance demeure face à une revendication sioniste unilatérale. Certes, François est allé, le 26 mai 2014, poser une pierre sur la tombe de Theodor Herzl. Mais cela ne signifie pas un blanc-seing donné au militantisme sioniste d’aujourd’hui, comme on a pu le lire ici ou là. Le pape montre que l’Église n’a rien en principe contre l’État d’Israël (qui existe depuis 1948). Mais par ailleurs, que je sache, la position de l’Église sur l’opportunité d’un statut international de Jérusalem reste inchangée depuis Pie XII. Jean-Paul II est le dernier à avoir officiellement proposé cette solution, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas sioniste.
Les liens entre juifs et chrétiens tels que les affiche le pape François n’ont donc rien de nouveau?
Il faut aborder la question des rapports entre juifs et chrétiens d’un point de vue théologique. Bruno Forte, théologien du pape, a raison de souligner que le rapport entre juifs et chrétiens n’est pas fondé seulement sur une antériorité chronologique mais sur une mystérieuse parenté théologique. L’Église, depuis ses origines, veut vivre de la foi d’Israël dans le salut de Dieu. Certes, les prophètes ne suffisent pas à expliquer l’extraordinaire geste de Jésus de Nazareth, mais lorsque, connaissant Jésus, on revient aux annonces des prophètes, on est surpris. C’est bien de lui qu’il est question dans tout le Premier Testament déjà.

Le choix de l’Église primitive est clair, même s’il a mis quelques années à s’imposer et même si, concrètement, il a fallu le génie de Paul : les chrétiens rejettent les observances de la loi, mais ils se situent dans la continuité de l’histoire d’Israël. « Paix à l’Israël de Dieu », s’écrie saint Paul à la fin de l’Épître aux Galates.

Peut-on dire que la Jérusalem nouvelle se substitue à l’ancienne ? Oui, bien sûr :« Le premier état des choses a disparu, voici que je fais toutes choses nouvelles », dit le Christ de l’Apocalypse. Mais il faut observer que la théologie dite de la substitution est insuffisante. Il est insuffisant de dire : il y avait les juifs. Il y a les catholiques. Comme si les uns remplaçaient les autres purement et simplement. Le message biblique s’est diffusé aux dimensions du monde comme l’avait annoncé le prophète Isaïe. Mais Israël conserve quelque chose des dons de Dieu.

C’est de cela que parle le pape François à la Grande Synagogue de Rome lorsqu’il évoque « le lien imbrisable entre juifs et chrétiens » ou lorsqu’il appelle les juifs« nos chers frères aînés ». L’expression de « frère aîné » utilisée par Jean-Paul II avait été contestée par certains au motif que, dans la Bible, le frère aîné Ésaü est supplanté par Jacob-Israël son cadet et qu’appeler les juifs nos frères aînés, c’est rappeler la vieille histoire du plat de lentilles et la revivre… Du coup, Benoît XVI, que je sache, employait peu l’expression « frères aînés », jugée maladroite. François ne s’embarrasse pas de ces subtilités théologiques. Comme toujours, il est avant tout dans le « care », dans la compassion, rappelant « sa proximité avec tout survivant de la Shoah encore en vie ».

Dans l’Église de François, il faut le reconnaître, on fait peu de théologie, mais on n’oublie pas de rappeler – c’est de la bonne politique – que les racines de la Shoah sont à chercher dans l’athéisme d’un certain Occident : « Six millions de personnes, seulement parce qu’elles appartenaient au peuple hébreu, ont été victimes de la barbarie la plus inhumaine, perpétrée au nom d’une idéologie qui voulait substituer l’homme à Dieu. » Prêchant « en Europe, en Terre sainte et au Proche Orient une logique de paix et de réconciliation », le pape n’a pas hésité non plus à souligner que « la violence de l’homme contre l’homme est en contradiction avec toute religion digne de ce nom, et en particulier avec les trois grandes religions monothéistes ». C’est, en plus soft, le message de Benoît XVI à Ratisbonne. Il faudra bien que nos imams y viennent tous.