19 mai 2018

[Jean-Jacques Durré - cathobel.be] Paul VI à Mgr Lefebvre en 1976: «Prenez ma place pour diriger l’Eglise!»

SOURCE - Jean-Jacques Durré - cathobel.be - 17 mai 2018

«Vous avez jugé le pape comme infidèle à la foi… Prenez ma place pour diriger l’Eglise!» Le ton de la conversation entre le pape Paul VI et l’évêque traditionaliste Mgr Marcel Lefebvre (photo) le 11 septembre 1976, est ferme et préfigure déjà le schisme qui surviendra douze ans plus tard en 1988. 
      
Mgr Leonardo Sapienza, régent de la Maison pontificale, a publié en Italie un livre intitulé «La barca di Paolo» (La Barque de Paul). Cet ouvrage contient de nombreux éléments inédits sur la vie du pape Montini et sur les années de l’après-Concile Vatican II.
     
Ainsi, l’auteur s’attache à faire le récit de la rencontre entre Paul VI et Mgr Marcel Lefebvre, fondateur de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), le 11 septembre 1976 à Castel Gandolfo. Cette conversation d’une demi-heure semble très tendue, voire houleuse, très loin en tout cas de la déférence et de la majesté entourant le pape. Les deux hommes s’accordent sur l’existence d’abus après le concile Vatican II, mais le pape reproche à Mgr Lefebvre son manque d’obéissance. C’est le début d’une longue dispute.
De la désobéissance à l’excommunication
Rappelons qu’en 1970, Mgr Lefebvre fonde à Fribourg en Suisse, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX) dont le séminaire s’installe ensuite à Ecône. En 1974, il publie un manifeste où il réaffirme les positions anti-libérales et anti-modernistes qu’il avait développées au Concile Vatican II.  Le 6 mai 1975, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, Mgr Mamie, retire son autorisation à la FSSPX. Malgré cela, Mgr Lefebvre décide de continuer son action de formation de prêtres, et, en juin 1976, il ordonne treize prêtres sans autorisation. Le 22 juillet 1976, Paul VI frappe Marcel Lefebvre d’une suspens a divinis.
     
Car pour le pape, le problème est avant tout une question d’obéissance au souverain pontife. “La position que vous avez prise est celle d’un antipape. (…) Vous avez jugé le pape comme infidèle à la foi, dont il est le garant suprême. (…) S’il en était ainsi, je devrais démissionner et vous inviter à prendre mon poste pour diriger l’Eglise”, assène Paul VI à l’évêque français, lui demandant s’il réalise “le scandale et le mal qu’il a fait à l’Eglise” selon l’auteur du livre. Dans son ouvrage, Mgr Leonardo Sapienza précise que, de son côté, Mgr Lefebvre reconnaît que ses paroles et ses écrits ont pu être “inappropriés”, mais affirme qu’il ne peut aller à l’encontre de sa conscience. Notamment parce que certains documents conciliaires ne s’accordent pas, selon lui, avec la tradition de l’Eglise. Ce qu’il veut, explique-t-il, c’est avant tout “former des prêtres selon la foi et dans la foi”. Dans certains autres séminaires, dénonce-t-il, se déroulent des “situations inimaginables”. «Tout serait résolu, soutient l’évêque réfractaire, si le pape demandait aux évêques d’autoriser des chapelles où les fidèles pourraient “prier comme avant le Concile». Une demande rejetée par le successeur de Pierre: “Nous sommes une communauté, nous ne pouvons permettre une autonomie de comportement aux différentes parties”.
     
Toutefois, les rapports sont maintenus avec Rome, et une tentative de normalisation de la situation de la FSSPX a lieu le 5 mai 1988, par la signature d’un accord entre le cardinal Ratzinger – le futur pape Benoit XVI – et Mgr Lefebvre, par lequel est reconnu le principe de l’ordination d’un évêque et le maintien de «la discipline spéciale concédée à la Fraternité par une loi particulière». Le lendemain, Mgr Lefebvre revient sur sa signature. Il décide alors, pour assurer sa succession, de consacrer des évêques, même sans l’accord de Rome. Ce qu’il fait, malgré les mises en garde canoniques, le 30 juin 1988. Mgr Lefebvre, assisté de l’évêque émérite de Campos au Brésil, Mgr Antônio de Castro Mayer, sacre quatre évêques: Alfonso de Galarreta, Bernard Fellay (qui deviendra supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X) , Bernard Tissier de Mallerais et Richard Williamson (qui sera exclu de la FSSPX pour avoir tenu des propos négationnistes à propos de la Shoah).
     
Ce sacre d’évêques malgré l’interdiction du Vatican, relève de l’excommunication latæ sententiæ, c’est-à-dire que l’individu s’excommunie lui-même, du simple fait de son acte. Toutefois, l’excommunication doit faire l’objet d’une déclaration publique. C’est ce que fait le cardinal Gantin, le 1er juillet 1988 par le décret Dominus Marcellus Lefebvre qui déclare excommuniés Marcel Lefebvre lui-même, Mgr de Castro-Mayer, évêque coconsécrateur, et les quatre nouveaux évêques. Le 2 juillet 1988 par le motu proprio Ecclesia Dei, le pape Jean-Paul II rappelle aux fidèles que nul ne doit ignorer que «l’adhésion formelle au schisme constitue une grave offense à Dieu et comporte l’excommunication prévue par le droit de l’Eglise».
Tentatives de réintégration
L’Eglise est en crise”, affirme par ailleurs Mgr Lefebvre. Toujours selon l’ouvrage du régent de la Maison pontificale, c’est un constat qui est rejoint par Paul VI, lequel affirme en souffrir profondément. Et le pape de reconnaître qu’il existe des abus très nombreux. Cependant, malgré ces abus, poursuit Paul VI, le bien apporté par le Concile est plus grand encore. “Il y a des signes des temps, grâce au Concile, d’une vigoureuse reprise spirituelle parmi les jeunes, une hausse du sens des responsabilités”, assure-t-il. Et le comportement de Mgr Lefebvre contribue et aggrave la grise à cause des “désobéissances solennelles, avec son défi ouvert contre le pape”, écrit Mgr Leonardo Sapienza dans son livre.

Dans la discrétion, des négociations entre le Saint-Siège et la Fraternité en vue de la réintégration de la communauté dans le giron de l’Eglise catholique amènent à la levée de l’excommunication des évêques en janvier 2009 par le pape Benoit XVI, sans que cela signifie le retour à la pleine communion de la FSSPX qui doit reconnaître l’autorité du pape et du Concile Vatican II. Et c’est sur ce point que ça coince. En octobre 2012, face à l’opposition réitérée des trois évêques de la FSSPX à Vatican II, Mgr Gerhard Müller, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) envisage de mettre fin aux discussions. Néanmoins, les contacts continuent au sein de la commission pontificale Ecclesia Dei, et, le 13 décembre 2013, Mgr Bernard Fellay, devenu supérieur de la FSSPX, rencontre brièvement le pape François.

Le Vatican poursuit la politique de la «main tendue». Ainsi, le 21 novembre 2016, dans sa lettre apostolique Misericordia et misera clôturant le jubilé de la Miséricorde, le pape François rend licite le sacrement de confession donné par les prêtres de la fraternité «jusqu’à ce que soient prises de nouvelles dispositions». Le 4 avril 2017, il crée des dispositions pour assurer la reconnaissance légale des mariages de la Fraternité.

Reste à voir si un jour, la FSSPX saisira cette main tendue. Pour l’heure, elle refuse toujours de reconnaître le Concile Vatican II et les négociations semblent au point mort.