26 juin 2018

[Christian Bless] La biographie de Dom Gérard par Yves Chiron

SOURCE - Christian Bless - 31 mai 2018

Déclaration liminaire

J'ai reçu le baptême le 5 juin 1955 en l'église Saint Antoine de Bacos à Alexandrie d'Egypte.

De par ce sacrement, je suis catholique romain me reconnaissant pleinement fils de l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Je suis fils spirituel et intellectuel de saint Athanase, sainte Catherine d'Alexandrie, saint Clément, saint Cyril ainsi que d'une longue théorie de saints, de martyrs et de docteurs qui ont transmis le dépôt de la foi sans altération jusqu'à nos jours.

Je suis Romain.

Je suis Romain sans réserve ainsi que le proclamait Monseigneur Marcel Lefebvre dans sa Déclaration du 21 novembre 1974 :
Nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité...


C'est pourquoi sans aucune rébellion, aucune amertume, aucun ressentiment nous poursuivons notre œuvre de formation sacerdotale sous l'étoile du magistère de toujours...

C'est pourquoi nous nous en tenons fermement à tout ce qui a été cru et pratiqué dans la foi, les mœurs, le culte, l'enseignement du catéchisme...
Je professe intégralement et sans la moindre réserve le Credo de l'Eglise romaine ainsi que le Symbole de Saint Athanase.

Je veux mourir en fils fidèle de l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique, Corps mystique de Jésus-Christ. Je crois à la Primauté pontificale ainsi qu'au dogme de l'Infaillibilité qui est attachée à la personne du successeur de saint Pierre, selon les conditions définies.

Si le germe de la foi a été implanté lors de mon baptême, c'est à la lecture de Jean Madiran et d'Itinéraires que cette foi a commencé de se développer et de s'exprimer et c'est par la prédication et l'exemple de Mgr Marcel Lefebvre qu'elle a pris forme. Je dois sa coloration propre à Dom Gérard, Henri et André Charlier, Henri Pourrat et quelques autres dont j'ai en grande partie reçu les enseignements des mains de Gérard Prieur.

C'est dans ce contexte spirituel et intellectuel que j'ai lu la biographie que Yves Chiron a consacré à la vie et l'œuvre de Dom Gérard dont je me reconnais débiteur insolvable et ce malgré certains désaccords qui ont été exprimés du vivant du fondateur du monastère de Bédoin et de l'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux qui demeurent parmi les lieux les plus importants de ma vie et que j'ai fréquentés quarante années durant.
     
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L'ouvrage qu'Yves Chiron a consacré au fondateur du prieuré de Bédoin et de l'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux rappelle de belles pages de cette histoire qui a marqué nos vies, de ces débuts pleins de fraîcheurs et de vérité, de ce jaillissement dont nous sommes nombreux à avoir bénéficié et à en conserver une reconnaissance que rien n'aura entamé.

Mais, comme il était à craindre pour ceux qui connaissent quelque peu les positions et les partis-pris de l'auteur sur les sujets douloureux qui ont divisés les catholiques ces dernières décennies, ce livre est partial, partiel et sélectif tant au plan des faits que des documents cités. Il est moins, dans certaines de ses parties, l'oeuvre d'un historien que la défense d'un point de vue et de thèses défendues par le rédacteur. Bien des pages ressemblent davantage à des polémiques où l'auteur règle des querelles personnelles et notamment de vieilles rancoeurs recuites à l'encontre de Mgr Marcel Lefebvre et de son œuvre, sans que trois décennies lui aient permis de prendre de la hauteur et de juger les événements à l'aulne de leurs fruits et des événements subséquents, ce que l'on était en droit d'attendre d'un historien digne de ce nom.

Certaines de ces pages prennent tant Dom Gérard que Jean Madiran en otage pour justifier les thèses de l'auteur, elles n'expliquent pas certains revirements dont il aurait été important d'analyser les causes et elles travestissent probablement plus ou moins gravement leur pensée.
     
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Début juillet 1988, au vu de la tournure que prenaient les événements, des déchirures qui s'annonçaient suite aux sacres épiscopaux réalisés par Mgr Marcel Lefebvre, je téléphonai à Dom Gérard et lui demandai un rendez-vous. Le 4 ou le 5 juillet, sauf erreur, je me présentai à la porte de sa cellule où Jean Madiran m'avait précédé, ce qui permettra de dater plus exactement le jour de cette visite. Je me mis à genoux aux pieds de Dom Gérard et le suppliai de ne précipiter aucune décision et de ne rien entreprendre qui puisse entamer l'unité qui, jusque-là, avait présidé, dans une large mesure, à la résistance des catholiques traditionnels aux dérives de la hiérarchie catholique et du clergé.

Au cours de cet entretien, Dom Gérard me dit, dans une formule qui lui ressemble bien, que le geste de Mgr Lefebvre était prophétique et qu'il retentirait dans l'histoire de l'Eglise. Il ajouta également qu'il reconnaissait que les propositions qui lui étaient faites par les hiérarques romains étaient dues au geste de l'ancien archevêque de Dakar qui venait de conférer la consécration épiscopale à quatre prêtres. Il lui conservait toute son admiration et sa reconnaissance et rappelait que le prélat lui avait indiqué qu'il comprenait que la situation du monastère était différente de celle de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et pouvait justifier une prise de position différente. Certains témoins insistent cependant sur le fait que cette formule est incomplète puisque Mgr Lefebvre lui aurait cependant déconseillé cette décision.

En sortant de la cellule de Dom Gérard, je savais que la décision était prise et que les déchirements étaient inévitables. Dom Gérard n'avait pas toujours défendu ce point de vue, loin de là puisque, peu de temps auparavant, il expliquait et écrivait en défense des sacres épiscopaux, de leur nécessité et de leur légitimité. Je l'ai personnellement entendu expliquer avec force la nécessité, la licéité et les bienfaits de ces sacres, en octobre 1987, dans la cour du séminaire d'Ecône, à une journaliste, Madame Michèle Reboul sauf erreur.

Si l'on voulait absolument traiter de ce sujet, et si l'on voulait le faire sans attendre que l'écoulement du temps ait accordé davantage de recul et permis d'apaiser les passions que ces divergences avaient fait naître, l'auteur aurait alors dû analyser la situation et les variations de Dom Gérard plus à fond pour en comprendre les raisons profondes. Je ne suis pas convaincu qu'il était déjà temps de risquer de soulever le voile qui couvrait ces événements douloureux, et je m'en étais ouvert à certains moines, mais il fallait au moins le faire en profondeur, avec autant d'indépendance d'esprit et d'honnêteté intellectuelle que possible.

Il me semble que la manière dont ces décisions de Dom Gérard ont été présentées desservira la mémoire du grand moine. Est-il exagéré d'affirmer que le sujet a été traité de méchante façon et avec méchanceté?
     
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Le catholique sait que la règle infaillible qui lui a été donnée pour évaluer des situations est qu'un arbre se juge à ses fruits. Le simple fidèle, bien que fréquentant plusieurs fois par année depuis quatre décennies le prieuré de Bédoin et, ensuite, l'abbaye du Barroux, ne peut juger les choses que de l'extérieur et ne peut formuler qu'un jugement basé sur certaines apparences, des conversations avec certains moines et le témoignage de quelques proches. De ces observations, il retient, qu'à ce jour, la liturgie dont il vient se nourrir conserve la majesté et la rectitude que lui avait imprimées Dom Gérard et qui est peut-être sans équivalent dans le monde monastique contemporain et il peut penser que les observances monastiques et de la sainte Règle sont demeurées intactes, ce qui est sans doute le plus important et constitue la raison pour laquelle il parcourt régulièrement des centaines de kilomètres pour venir boire à cette source qui étanche sa foi, son espérance et sa charité.

Il faut donc rendre justice de ce que le changement important de cap effectué en 1988 n'a pas affecté, à ce jour, le cœur de son œuvre.

Malheureusement, l'acceptation des textes du Concile de Vatican II, notamment de celui consacré à la liberté religieuse et l'acceptation, de fait, d'un certain bi-ritualisme et donc de la licéité et de l'«orthodoxie» du nouvel Ordo Missae ne sont pas restés sans conséquences, les causes produisant inévitablement leurs effets. Il y a eu là, il est vrai, un significatif changement de la part de Dom Gérard, mais dont l'auteur n'analyse pas les raisons profondes. Les passages traitant de cette évolution sont même l'occasion de propos gravement offensants pour l'ancien Père Abbé à qui il est reproché ses précédentes désobéissances, son manque de formation, son inconscience et sa légèreté, le tout avec une suffisance et une condescendance qui offensent ceux qui ont aimé Dom Gérard et lui restent attachés. Les moines employés à la relecture du manuscrit n'ont-ils rien remarqué?

Or, sans entrer dans le détail, force est de constater le changement radical manifesté au monastère Sainte-Madeleine notamment par l'abandon du texte et de l'enseignement formulé dans L'Eglise face aux nations, la modification du texte du livre de Dom Gérard Demain la chrétienté, dans sa deuxième édition, et, surtout, parce que plus visible et constatable pour tout visiteur aux travers des années, l'importante évolution de la librairie qui est proposée aux foules déferlant sur l'abbaye et qui désormais ressemble presque sans exception à n'importe quelle librairie conciliaire, au risque de tromper gravement les fidèles non avertis. La plupart des ouvrages qui ont analysé la crise religieuse, fondé et motivé la résistance à certaines évolutions, ainsi que les livres qui ont suivi sont systématiquement absents de la librairie, ce qui rend la raison d'être de cette œuvre incompréhensible pour les visiteurs n'ayant pas connu le passé.

Le récent développement de la pastorale « Amoris Laetitia » qui semble être pratiquée confirme une lente dérive et assimilation du monastère à la dynamique de l'esprit conciliaire en totale contradiction et infidélité à l'esprit initial dans lequel l'œuvre de Dom Gérard a été fondée et qui a bouleversé nos vies dès ses humbles débuts. Il est à craindre que le cadre extérieur reste le même mais que la substance en ait été modifiée et continue de l'être progressivement. Les moines en sont-ils conscients?

Où est donc passée la flamme initiale, cet élan, cette liberté face au Monde et à ses puissants que le fondateur avait imprimés à son œuvre à ses débuts. Qu'est devenue cette belle insolence face aux autorités abusives, cette indépendance d'esprit et d'action devant les hiérarques douteux, persécuteurs ou apostats, face à cette apostasie immanente?
     
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Au centre du débat, il y a naturellement la question de la messe.

Dans un premier temps, je n'avais pas voulu croire à la concélébration de Dom Gérard avec Jean-Paul II, ensuite, le fait étant confirmé, je m'étais permis de lui écrire une protestation et mon incompréhension après l'enseignement que nous avions reçu de sa bouche, dès notre première rencontre à Lausanne en 1978 et par la suite. Je voulais attirer son attention sur les conséquences graves de cette exception à un principe et sur les réactions négatives que cet acte allait susciter. Irrité, Dom Gérard me téléphona, s'ensuivit un entretien houleux qui se termina avec mille protestations d'amitiés et des promesses de nous revoir bientôt, ce qui arriva peu de temps après à l'occasion d'un de nos très nombreux déplacements au monastère.

Le Père Abbé avait mit le doigt dans l'engrenage car si l'on pouvait célébrer la nouvelle messe une fois, qu'est-ce qui pouvait bien empêcher de la célébrer, ou concélébrer, à d'autres occasions? Or, ne nous avait-il pas enseigné, citant Luther, qu'elle détruisait l'Eglise? Il suffisait d'ailleurs de regarder autour de soi pour s'en convaincre. Par cet acte grave, il se mettait en contradiction avec sa propre œuvre et ouvrait la porte à d'autres dérives. Où avait passé la belle intransigeance des débuts, celle qui se référait à Jeanne d'Arc, à André Charlier et à tant d'autres? Qui donc avait circonvenu le moine tout d'une pièce qui s'était tant de fois indigné des scandales secouant le clergé qui, des années durant, en toute liberté, avait défendu la foi et la liturgie, sans concession, indifférent aux persécutions et aux mesquineries cléricales dont il était victime? le moine qui nous faisait respirer un autre air, à une altitude toute faite de limpidité et de lumière, transcendant les miasmes des compromissions et des lâchetés cléricales? le moine qui savait le prix des âmes et témoignait de la gloire et de l'honneur de Dieu, et qui nous apprit à aimer l'Eglise, sa liturgie, son histoire, ses saints?

Comment cet homme fier et libre a-t-il pu se rendre aux exigences abusives de bureaucrates douteux qui continuaient de présider à la décomposition de la foi et de la liturgie sous des airs patelins et cette dégoulinante gentillesse dont l'hypocrisie a éloigné tant de fidèles de l'Eglise de leur baptême?

Comment a-t-il pu transiger sur des choses aussi saintes que le Saint Sacrifice de la Messe, pour participer et laisser ses moines participer à un rite « qui s'éloigne dans l'ensemble comme dans le détail de la foi catholique telle que définie par le Concile de Trente ...»? Un rite qui fut imposé au mépris du droit contre le rite Tridentin dans une persécution des prêtres et des fidèles sans précédent, qui est « une arme par destination » contre la liturgie traditionnelle et qui donc en fait un rite illégitime et dont on ne voit pas bien comment il pourrait être « orthodoxe », sinon les mots n'ont plus de sens. Comment a-t-il pu faire l'impasse sur la déclaration du Père Calmel : «Je m'en tiens à la Messe traditionnelle, celle qui fut codifiée, mais non fabriquée, par saint Pie V, au XVIe siècle, conformément à une coutume plusieurs fois séculaires. Je refuse donc l'ORDO MISSAE de Paul VI. Pourquoi? Parce que, en réalité, cet ORDO MISSAE n'existe pas. » Le grand Père Calmel dont la plupart des ouvrages ne sont pas proposés à l'attention des fidèles à la librairie du monastère pas plus que le remarquable ouvrage que lui a consacré le Père Jean-Dominique O.P., ainsi que tant d'autres...

La biographie nous apprend, hélas, que Dom Gérard serait le créateur de la formule « la réforme de la réforme » ce que nous aurions préféré ignorer. Mais les mots sont piégés : comment réformer une révolution, une œuvre impie de destruction préméditée, imposée au mépris du droit et du bien des âmes dans un mouvement de rage sectaire rarement rencontré dans la Sainte Eglise? Le Père Calmel poursuivait : « Ce qui existe c'est une Révolution liturgique universelle et permanente, prise à son compte ou voulue par le Pape actuel... »

L'auteur reprend d'ailleurs d'autres formules, brillantes en apparence, séduisantes mais qui établissent des parallèles mensongers et trompeurs ; je pense à la citation où Gustave Thibon oppose le « caravansérail moderniste à l'isoloir intégriste », elle est sans signification et diffamatoire de surcroît. Elle établit une fausse symétrie indigne de ce grand esprit.
     
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L'auteur de cette biographie, à l'unisson de la camarilla conciliaire, nous fait un devoir de rester unis à « l'Eglise visible » mais qui donc va nous désigner avec certitude qui appartient à l'Eglise visible et qui en est exclu? Les humbles fidèles méprisés, les prêtres rejetés et moqués en raison de leur fidélité indéfectible, qui donc osera dire qu'ils n'appartiennent pas à « l'Eglise visible»? Qu'ils ne sont pas en pleine communion? Quelle arrogance, quelle suffisance !

Je sais bien que c'était une préoccupation de Dom Gérard, et cela avant l'année « climatérique », il parlait de son inquiétude de voir les esprits s'accoutumer à vivre séparés sans s'en apercevoir et sans en souffrir. La crainte de la « petite Eglise », il en citait des exemples dans l'histoire lorsque nous devisions de ces choses-là. L'inquiétude était sans doute légitime mais, avec le recul du temps, comment écrire une biographie de cette importance sans prendre en compte les événements qui ont démenti ces craintes?

L'affirmation péremptoire de « schisme » traverse la biographie et revient de manière lancinante sans analyse, sans références, sans mise en contexte, comme étant un fait acquis, établi, non contesté. L'auteur la répète un peu trop souvent pour ne pas donner l'impression de régler ses comptes ou, peut-être, de vouloir se convaincre lui-même ou crier dans la nuit pour se rassurer. Malheureusement, s'il faut en croire le texte, il semble qu'il puisse s'autoriser de certaines prises de position de Dom Gérard, ce que l'on peut certes déplorer. Mais, n'y a-t-il pas escamotage d'autres textes qui auraient pu remettre dans leur contexte les variations du Père Abbé sur un sujet aussi délicat et, peut-être, mettre en évidence son intention profonde?

Quoi qu'il en soit, cette affirmation de « schisme », répétée à satiété, 30 (trente !) années après les faits, sans tenir compte ni faire mention non seulement des arguments contraires mais des nombreux faits qui sont venus contredire cette affirmation sommaire, et qui confirment quotidiennement dans les faits cette contradiction, cette dénonciation du « schisme » ressemble à une malhonnêteté intellectuelle et affaiblit considérablement le crédit de l'auteur, elle confine souvent au ridicule. Elle est diffamatoire non seulement pour le « prélat d'Ecône » mais pour ceux qui lui doivent la foi, les sacrements, les écoles de leurs enfants ...

Disons-le clairement, il y a là une impiété filiale majeure, une ingratitude coupable et une cécité entretenue. En effet, Dom Gérard avouait que sans le geste « prophétique » de Mgr Lefebvre, les autorités romaines ne lui auraient pas offert le statut qui est aujourd'hui celui de l'abbaye. Et l'on ne prend pas grand risque à affirmer que sans la résolution de l'évêque et la patiente et humble persévérance de ses successeurs, sans le dévouement de ses prêtres, les instituts dits « Ecclesia Dei » non seulement n'auraient pas vu le jour mais n'existeraient plus à ce jour. La FSSPX fondée par l'ancien archevêque de Dakar est le rempart de ces différentes familles religieuses qui survivent et se développent à l'abri de cette muraille.

Un historien qui aurait voulu faire œuvre de mémoire réfléchie et non un travail polémique aurait donné de la profondeur en considérant les faits sous leurs différents angles et en prenant en compte ce que l'écoulement du temps nous enseigne. Il a pris Dom Gérard en otage pour justifier ses propres querelles.

Jean Madiran a également été abusivement annexé. Comment le citer sans faire mention, entre autres, de la déclaration longuement mûrie, posément énoncée, et l'on sait avec quel soin et précision Jean Madiran s'exprimait, dans son témoignage qui enrichit le film d'hommage consacré à la vie de Mgr Lefebvre. A propos des sacres épiscopaux du 30 juin 1988, Jean Madiran y répond avec force et clarté : « ... moi, à l'époque, je n'étais pas capable de porter un jugement. Aujourd'hui, il m’est difficile de trouver qu'il a eu tort .... » Et ce, après près d’un quart de siècle (en 2012) d'analyses et de réflexions, avec tout le poids que le fondateur d’itinéraires savait donner à ses déclarations, pesant chaque mot. Le biographe de Dom Gérard ignore-t-il ce document capital, une des dernières déclarations publiques du grand Jean Madiran et qui vient confirmer les derniers éditoriaux qu'il a confiés au journal Présent? Ignore-t-il les événements qui se sont déroulés, au fil des années, depuis cette année 1988 et depuis le 7.07.2007, et ensuite? Ne sommes-nous pas légitimement autorisés à penser qu'il y a dans cette biographie une volonté de défendre une thèse, au mépris des faits et des lecteurs non avertis?

Puisque nous sommes occupés du passé, il est une question que l'on peut se poser. Si Dom Gérard avait été plus ferme, tenant compte non seulement du bien de sa communauté mais également des responsabilités qu'il portait, de fait, au- delà du cloître, s'il avait été beaucoup plus ferme à l'été 1988, n'aurait-il pas pu obtenir pour les fidèles et l'Eglise la messe traditionnelle dont on reconnaîtra finalement les droits imprescriptibles seulement 20 ans plus tard et, peut-être, des précisions officielles sur des textes conciliaires douteux qui continuent de diviser?
     
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Quelle légitimité Monsieur Yves Chiron et son commanditaire ont-ils pour désigner qui a le sens de l'Eglise et qui ne l'a pas, qui appartient à l'Eglise et qui en est exclu? Va-t-on injurieusement exclure du périmètre visible de l'Eglise ces prêtres qui se dévouent à la limite de leurs forces pour le salut des âmes, bâtissent des églises là où une hiérarchie apostate les vend ou les laisse détruire, exclure ces familles héroïques qui, au prix de sacrifices inouïs, élèvent leurs enfants vers Dieu et construisent des écoles en se privant de tout, écoles qui sont dénigrées et déconseillées par les nouveaux pharisiens se réclamant abusivement de Dom Gérard. Quel critère doit-on appliquer pour distinguer sur les routes de Chartres les pèlerins qui sont « schismatiques » et donc hors du périmètre visible de l'Eglise et manquant singulièrement de ce fameux « sensus ecclesiae », dont certains font leur fond de commerce, de ceux réputés « en pleine communion»?

L'on nous a beaucoup rebattu les oreilles, et le biographe n'y manque pas, du « sens de l'Eglise » dont aurait manqué Mgr Marcel Lefebvre et ceux qui lui ont fait confiance à travers les épreuves, ce sens de l'Eglise dont Dom Gérard aurait manqué à ses débuts. Et si, précisément, c'est durant ces années-là, lorsqu'il dénonçait les abus d'autorité de bureaucrates empourprés, le piétinement de la liturgie, du catéchisme et de la foi des fidèles abandonnés que Dom Gérard a manifesté avec le plus d'éclat son amour des âmes et de l'Eglise? Ces années horribles où la cléricature, dans un affreux chantage, a fait usage de l'argument d'obéissance pour contraindre les fidèles à renoncer aux choses les plus sacrées, à blesser leur foi, à vider les églises et les séminaires, à affaisser la société?

Et si, contrairement à la ritournelle sans fondement expliqué, à la pression médiatique savamment organisée, c'était précisément Mgr Marcel Lefebvre qui avait eu le sens de l'Eglise, le sens surnaturel de l'Eglise, qui avait seul mesuré la gravité, la profondeur abyssale et mystérieuse du drame épouvantable qui s abattait non tant sur l'Eglise qui est une, sainte, catholique et apostolique, sans tache et sans couture, Corps mystique de Jésus-Christ, mais sur le clergé et la hiérarchie jusqu'au plus haut niveau. Et s'il avait, à peu près seul, mesuré la nature et l'ampleur de ce mystère d'iniquité? Et si c'était lui qui avait fourni la réponse adéquate et surnaturelle à ce drame incompréhensible? Au lieu de trouver des accommodements humains sans aucune proportion avec le drame qui se déroulait. Et s'il était le seul à avoir saisi que cette crise effroyable allait ravager la vigne pendant longtemps encore et que, de pontifes plus ou moins orthodoxes en pontifes plus ou moins hétérodoxes, cette crise allait se prolonger sans qu'aucun accommodement humain n'y puisse rien faire.

Les causes ont des conséquences et je ne pense pas qu'une certaine forme de papolâtrie, caricature de l'éminente dignité pontificale, papolâtrie qui, de contorsions intellectuelles en concessions nouvelles, finit par tout justifier, constitue une preuve très convaincante du « sentire cum ecclesiae ». Dans le prolongement d'une liste qui va s'allongeant de pontifes plus ou moins orthodoxes, les malheurs du temps vont nous infliger le 14 octobre prochain l'épreuve de la « canonisation » de celui qui avec une méchanceté peu commune a imposé aux fidèles un rite de la messe douteux (au mieux) qui a contribué à vider les églises et déchristianiser des pans entiers de nos pays.

Custos quid de nocte?

Ce mystère d'iniquité, n'entame en rien notre foi, notre espérance et notre charité, bien au contraire, pas plus que notre romanité et notre attachement à l'Eglise une, sainte, catholique et apostolique, Jésus-Christ répandu et communiqué sous la conduite du Vicaire de Jésus-Christ, quelles que soient ses défaillances, Eglise hors de laquelle nous savons qu'il n'y a pas de salut, Epouse immaculée du Christ Sauveur.

Nourri des écrits de Benedictus et de la récitation du diurnal, nous gardons une fidélité reconnaissante, une gratitude de tous les jours, à la mémoire du moine qui nous accueillait dans l'humble prieuré de Bédoin, qui limpide et dégagé des contingences de ce monde nous parlait des âmes, des anges et de la gloire de Dieu. L'ancien Prieur de La Madeleine savait nous faire respirer à des hauteurs auxquelles la bassesse du monde nous avait déshabitués, et il nous enseignait la sainteté de la liturgie comme aucun autre ecclésiastique ne nous avait parlé auparavant, ni depuis d'ailleurs. Il nous convainquait à devenir des âmes de désir, à répondre toujours à l'aspiration la plus haute et nous engageait à la fidélité à l'essentiel. Il a fondé une œuvre qui dépassait largement les murs de son monastère, œuvre unique en son genre qui nous a transmis également les Charlier, Péguy, Pourrat, le sens des mystérieuses épousailles du ciel et de la terre et tant d'autres trésors inestimables qui ont façonné nos existences et continuent de le faire.

A la fin de sa vie, le 9 mars 2006, libéré des pressions de sa charge, et prenant peut-être tardivement conscience de la portée de certaines décisions, il écrivait à ses moines, à propos de la messe et de ses concélébrations («Réponses à quelques interrogations») : 
«Alors, j'ai fait un geste. Comme ça ne suffisait pas, il fallut encore s'engager auprès des supérieurs monastiques à ne pas interdire à nos prêtres qui passeraient dans leurs monastères de concélébrer avec la communauté. On me disait que personne n'a le droit de s'y opposer. (J'aurais dû penser au droit propre de notre communauté, inscrit dans les Déclarations auxquelles nous sommes solennellement liés par nos vœux de religion). Je le regrette maintenant puisque certains d'entre vous le considèrent comme un précédent, chose que je ne voulais absolument pas. »

« Tout ceci pour répondre à votre interrogation : je répète que je n'ai jamais, au grand jamais, voulu introduire l'usage du nouveau rite. Non seulement je ne l'ai pas voulu mais pendant trente ans nous avons tenu le cap, formé la communauté dans le sens de cette fidélité, en bravant les interdits, changés aujourd'hui en gracieuses permissions, agrémentées de félicitations en haut lieu.»

«Pendant quatre ans, notre P. Basile, étudiant à Rome, s'est fait un devoir de refuser toute concélébration malgré le courant contraire, et jamais il ne m'a demandé d'y déroger.»

Voilà donc quelle est la Tradition liturgique dont parle le Prologue de nos Déclaration. Voilà ce que nous avons professé solennellement et que le Droit Canon appelle une Lex propria, raison d'exister de notre monastère. »

Je regrette infiniment que les deux concélébrations, que j'ai consenties pour le bien de notre fondation d'Agen, puissent créer un précédent dont on s'autoriserait à tort, non seulement pour en poursuivre et en multiplier la pratique, mais aussi et surtout pour le reconnaître comme l'exercice d'un droit. » 
« C'est dans cet esprit que j'ai écrit une lettre à notre Père Abbé le 4 mars de la semaine dernière, lui disant : 
Mon cher Père Abbé,
Je vous supplie à deux genoux, pour l'unité de la communauté de tabler fermement sur notre droit propre.
En 1997, il y a 9 ans, en réunion de prêtres, c'était la ligne définie par le P. Abbé pour la communauté.
Merci mon cher Père Abbé de bien vouloir continuer.
Votre fils, Fr. Gérard
 
« N'ayant plus aucun pouvoir de décision, il me revient cependant le droit d'interdire formellement que l'on s'autorise de moi pour faire le contraire de ce que pendant 30 ans j'ai enseigné et pour quoi j'ai milité contre vents et marées.»
Déjà en avril 1997, dans son Diaire, le T.R.P Dom Gérard écrivait :
« ... Le P. Abbé (...) a fait une mise au point le vendredi 25 en réunion de prêtres :
1- Messe de Paul VI : Catholique, valide, célébrée depuis plus de 25 ans par 3 papes, 2500 évêques et les prêtres du monde entier. N.B. : les nouveaux béatifiés n'ont connu que cette messe. Mais elle est pernicieuse par son caractère évolutif.
2. Messe traditionnelle : « rite romain classique » (Dom Cabrol) durera toujours. « C'est toute une autre atmosphère ». Par ses rites, gestes, formules, elle a un pouvoir sanctifiant plus prononcé. (Témoignages innombrables).
3. Au monastère ne se célèbre la messe que sous ce rite.
• Garantie de Rome qui a approuvé nos constitutions.
Par souci d'unité interne de la Communauté. Le P. Abbé demande qu'on ne concélèbre pas selon le rite de Paul VI, même à l'extérieur. Nous avons tenu cette position pendant 8 ans. Il serait désastreux de lâcher la position, tant pour les fidèles qui s'appuient sur le roc inentamable que représente pour eux notre abbaye que pour l'autorité romaine qui a besoin de notre témoignage. (...)»
Même si, parfois, Dom Gérard « écrivait droit avec des lignes courbes », tout est dit, clairement, avec force et autorité. 

Le lecteur de la biographie n'en saura rien. L'auteur n'a pas su, et n'a pas voulu montrer au lecteur qu'au-delà de certaines hésitations et de variations dans le temps, Dom Gérard est resté fidèle à une ligne de fond tracée dès les premiers jours.

Au risque de se répéter, l'on ne peut que regretter ce travail partisan qui porte préjudice à la mémoire de Dom Gérard Calvet, à son œuvre et à son intention profonde.

Il est à craindre que la démarche de l'auteur ne reflète la position d'une partie au moins de la communauté monastique de La Madeleine et cette pensée est douloureuse.

Du plus profond de notre gratitude, nous souhaitons qu'il se trouve parmi ses fils quelque moine que cette exigence sans compromission aura conquis et qui reprendra le fil de cette œuvre dont sa biographie officielle donne une image gauchie.

Christian Bless

Fête de Marie Reine, 31 mai 2018