2 juin 2018

[Abbé Patrick Troadec, fsspx - Séminaire Saint-Curé d’Ars] 1968-2018 : Décadence et renaissance

SOURCE - Abbé Patrick Troadec, fsspx - Séminaire Saint-Curé d’Ars - Lettre aux Amis et Bienfaiteurs - 31 mai 2018

Le cinquantième anniversaire de mai 68 est l’occasion de porter un regard chrétien sur les changements survenus à ce moment-là en France tant au point de vue social que religieux.
Mai 68
Nos ennemis ont pris pour cible la famille, cellule de base de la société, en commençant par le père, celui-ci incarnant l’autorité. Voulant faire table rase du passé, ils ont inscrit sur les murs des villes des propos abjects salissant la figure du père. Ils ont prétendu qu’autrefois le père était dur, sans cœur et ont remplacé l’homme viril, convaincu, ferme, décidé, par l’homme mou, manquant de force, de détermination, de volonté. Les révolutionnaires se sont attaqués aussi à l’enfant en empêchant sa venue au monde par l’établissement des lois permissives en faveur de la contraception en 1967 et de l’avortement en 1975. Ils se sont attaqués à la femme en l’incitant à quitter son foyer domestique pour travailler à l’extérieur. Ils ont ainsi pu s’emparer de ses enfants pour qu’ils soient « formés » par l’État-Providence.

Nos ennemis ont voulu encore évacuer de la vie terrestre la notion de sacrifice, la croix, comme en témoignent les nouveaux commandements sous la forme de slogans tels que : « Interdit d’interdire », « jouir sans entraves », « prenez vos désirs pour des réalités », ou encore : « tout, tout de suite. »

Par sa tolérance universelle, mai 68 a conduit au matérialisme hédoniste et par son rejet de l’autorité au mythe de l’égalitarisme signant ainsi la mort de la civilisation occidentale fondée sur les vérités naturelles et évangéliques promues et défendues par l’Église et l’État. Résultat : il n’y a plus de héros ni de saints, mais des anti-héros (vedettes de bandes dessinées, chanteurs, sportifs...).
Le concile Vatican II
Sur le moment, les hommes d’Église n’ont pas réagi. En effet, lors du concile Vatican II qui venait de se terminer trois ans plus tôt, la liberté de l’homme a été exaltée par la liberté religieuse. Les papes Jean XXIII et Paul VI ont refusé délibérément que le Concile portât la moindre condamnation comme celle du communisme. Ils ont jeté l’anathème sur les prétendus prophètes de malheur et annoncé une nouvelle Pentecôte. Cette vision utopiste de l’homme et du monde a conduit les évêques de France à manquer de lucidité sur les maux de leur époque et de force pour s’opposer aux lois telles que l’avortement.

Dans le même temps est apparue la nouvelle messe (1969) qui estompe l’aspect sacrificiel au profit de l’aspect repas. Des prêtres ont supprimé du même coup l’obligation de l’assistance à la messe dominicale sous peine de péché grave et ont contribué, par là-même, à vider les églises. En cessant de prêcher sur les fins dernières, ils ont amené l’homme à oublier qu’il n’est sur terre que de passage et l’ont conduit à rechercher le paradis ici-bas. En remplaçant la confession individuelle par les absolutions collectives, ils ont concouru à banaliser le péché et à faire perdre aux fidèles le sens du bien et du mal. En autorisant la messe du samedi soir, ils ont désacralisé le dimanche.

Les résultats ne se sont pas fait attendre. La baisse de la pratique religieuse a été fulgurante. Dans son ouvrage Comment notre monde a cessé d’être chrétien (Seuil, 2018), le sociologue Guillaume Cuchet date l’effondrement du catholicisme en France de la période 1963-1973. Le nombre de catholiques pratiquants est passé de 20% à 2% de la population. Néanmoins, loin de se remettre en question, les prêtres d’alors ont prétendu que s’il y avait une perte quantitative de fidèles, elle était compensée par un gain qualitatif. Pourtant, les sondages ont révélé que les catholiques pratiquants avaient de moins en moins de certitudes concernant la présence réelle de Jésus dans l’hostie, l’existence de l’enfer, la virginité perpétuelle de la sainte Vierge... Nous avons donc assisté au moment du concile Vatican II à un début de chute vertigineuse de la pratique religieuse en France qui a conduit à l’effondrement de la foi et de la morale catholiques et qui a rendu possible la Révolution de mai 68.
La réaction catholique

En même temps que s’amorçait cette décadence effrayante, il y eut dans notre pays une réaction salutaire d’hommes d’Église qui surent s’opposer à la Révolution avec le soutien de fidèles éclairés.

Mgr Lefebvre, le père Calmel, Dominicain, dom Gérard Calvet, Bénédictin, le père Augustin, Olivétain, le père Eugène, Capucin, l’abbé Lecareux, fondateur de la communauté de la Transfiguration, et aussi Mère Hélène Jamet et Mère Anne-Marie Simoulin, Dominicaines, Mère Marie-Gabriel, Spiritaine, sœur de Mgr Lefebvre, fondatrice avec lui des Sœurs de la Fraternité, Mère Marie-Christiane, autre sœur de Mgr Lefebvre, Carmélite, Mère Thérèse-Marie, sœur de l’abbé Coache, Franciscaine, et plusieurs autres, ont résisté au modernisme et au libéralisme ambiant et ont fait le choix de rester fidèles à la messe de toujours et aux constitutions de leur congrégation. Ce choix éclairé leur a valu d’être combattus sévèrement par les autorités religieuses. Ces âmes d’élite ont dû faire face à une opposition farouche du clergé moderniste qui a tout mis en œuvre pour détruire leurs communautés. Le combat fut si rude que des prêtres, des religieux, des religieuses sont morts de chagrin.

Dans cette lutte, le rôle des laïcs a été décisif. Des fidèles se sont regroupés dans des locaux de fortune aménagés en chapelle et ont cherché des prêtres pour leur célébrer le saint sacrifice de la messe. Malgré l’incommodité des lieux de culte et les anathèmes lancés par le clergé officiel, les fruits n’ont pas tardé à paraître au grand jour. Le séminaire d’Écône s’est rempli, d’autres séminaires se sont ouverts aux quatre coins du monde, et les couvents traditionnels se sont développés. Les laïcs ont encore combattu la Révolution dans la revue Itinéraires dirigée par Jean Madiran, la Cité catholique de Jean Ousset, l’association Credo de Michel de Saint-Pierre, les Congrès de Lausanne, le Mouvement de la Jeunesse catholique de France...
L’heure du bilan
En mai 68, les partisans de la Révolution nous promettaient le paradis sur terre, et les prêtres modernistes nous annonçaient une nouvelle Pentecôte. Cinquante ans plus tard, le bilan est tout autre.

Force est de constater que les révolutionnaires n’ont pas tenu leurs promesses. Le nombre de jeunes drogués, la quantité colossale d’anxiolytiques et d’antidépresseurs consommés en France par 12% de la population, le suicide qui après avoir touché les plus de 60 ans affecte désormais les moins de 25 ans, le nombre de psychiatres et de psychologues qui a été multiplié par 15 depuis les années 70 témoignent du mal-être de nos contemporains.

Quant à la nouvelle Pentecôte annoncée au moment du Concile, nous devons avouer qu’elle n’a pas eu lieu. Les églises ne sont fréquentées en général que par des adultes bien souvent âgés. Parmi les jeunes, qui va encore à la messe dite de Paul VI en dehors des charismatiques, du mouvement néo-catéchuménal et des communautés d’esprit un peu traditionnel ? Les séminaires se sont vidés. Il n’y a même pas 100 ordinations par an aujourd’hui en France dans le clergé diocésain, pour 600 à 700 prêtres qui meurent chaque année.

Durant cette même période, nous voyons les fruits merveilleux des œuvres traditionnelles qui ont visiblement été bénies de Dieu. À titre d’exemples, la Fraternité Saint-Pie X compte aujourd’hui plus de 630 prêtres, 180 séminaristes, plus de 200 religieuses, plus de 120 frères et 80 sœurs oblates. Les Dominicaines de Fanjeaux et de Saint-Pré regroupent plus de 300 religieuses. Ces chiffres dénotent une grande ferveur, compte tenu du petit nombre de fidèles de la Tradition en France. S’il y avait en proportion autant de vocations chez ceux qui se disent catholiques que dans la Tradition, les couvents seraient remplis et l’on verrait des prêtres à tous les coins de rue !

En dehors de ceux qui se sont donnés au bon Dieu dans les années 70, beaucoup de jeunes de la Tradition ont fondé de beaux foyers catholiques unis, durables et féconds. À Flavigny, les séminaristes sont issus de familles de six enfants en moyenne. On voit par là comment la Tradition est source de vie naturelle et de vie surnaturelle tandis que la Révolution est mortifère.

Mgr Lefebvre a dit en substance lors de son jubilé sacerdotal en 1979, Porte de Versailles : « J’ai vu en Afrique des villages de païens devenir chrétiens. Ce que j’ai vu là-bas, il n’y a pas de raison qu’on ne le voie pas chez nous. » Le saint évêque attribuait ces conversions au saint sacrifice de la messe. C’est pourquoi il terminait son homélie en disant sous forme de testament : « Gardez la messe de toujours ! » Nous pouvons, quarante ans après, vérifier le bien-fondé de ses paroles. Cela doit nous encourager à rester fidèles à la foi de nos ancêtres.
Les atouts et les dangers
Que les jeunes gens et jeunes filles du milieu traditionnel réfléchissent aux motifs qui ont conduit leurs parents et leurs grands-parents à faire le choix de garder la doctrine traditionnelle et la messe de toujours.

D’un côté, cela est plus facile pour eux que pour leurs parents et, de l’autre, plus difficile.

Il est plus facile de rester fidèle aujourd’hui à l’Église dans sa Tradition puisque l’on voit mieux à quel degré de décadence conduit la Révolution et à quelle impasse mène le modernisme. En constatant l’état de déchéance religieuse et morale de nos contemporains, cela ne donne pas envie de tomber dans les mêmes travers !

Il est plus facile de garder la foi dans son intégralité dans la mesure où nous avons des lieux de culte en général bien aménagés, de bons mouvements de jeunesse, de bons séminaires, des communautés religieuses ferventes, de bonnes écoles, des familles équilibrées qui montrent que la vie catholique est encore possible aujourd’hui.

Il est aussi plus facile de rester fidèle à la Tradition car les déviations conciliaires et les attaques perpétrées contre la messe catholique ont permis d’approfondir la nature du sacrifice de l’autel. Dans les années 50, on voyait dans la messe surtout l’aspect de sacrement, mais l’aspect sacrificiel avait été quelque peu mis sous le boisseau. La messe était perçue comme le moyen de faire venir Jésus sur l’autel et de le recevoir dans la sainte communion, mais on avait un peu oublié qu’elle est le renouvellement non sanglant du sacrifice du Calvaire. Mgr Lefebvre a su nous rappeler que la messe est avant tout un sacrifice, qu’elle remet sur nos autels l’unique sacrifice rédempteur pour que Dieu nous fasse miséricorde. En affirmant que la messe est un sacrifice propitiatoire, l’ancien archevêque de Dakar nous a montré la nécessité d’intégrer le sacrifice dans notre propre vie. La vie chrétienne est une vie de sacrifice ; les vies sacerdotale, religieuse, conjugale sont des vies de sacrifice. Certes, les vies chrétienne, sacerdotale, conjugale sont des vies d’amour, mais il n’y a pas ici-bas d’amour vrai sans sacrifice. Il est nécessaire de sacrifier nos amours déréglés pour aimer comme nous devons aimer.

Il est donc plus facile aujourd’hui qu’il y a cinquante ans d’être fidèle à l’Église dans sa Tradition bimillénaire pour les motifs qui viennent d’être évoqués. Mais sous d’autres rapports, cela est aussi plus difficile, dans la mesure où il y a actuellement de nouvelles sources de tentations : internet, le portable, les modes... Il est donc nécessaire d’être extrêmement vigilant pour ne pas se laisser corrompre par des outils qui rendent de grands services, mais augmentent aussi considérablement les occasions de péché. Autrefois, pour ne pas se laisser corrompre par le monde, il suffisait de rester chez soi. Aujourd’hui, le monde est entré chez nous par ces nouvelles technologies.

Par ailleurs, il est aussi plus difficile aujourd’hui de rester fidèle à la Tradition en raison de l’attrait que peuvent susciter des communautés dites traditionnelles, qui ont fait des compromis leur empêchant la proclamation claire de la vérité et la dénonciation des erreurs de notre temps. Ainsi, de compromis en compromis, nous risquons nous-mêmes de nous affadir et de perdre le sens du combat de la foi. Aussi importe-t-il de saisir la nature de l’esprit catholique.
L’esprit catholique
Le catholique fidèle unit dans sa vie piété et doctrine. Il manifeste une piété enracinée dans la doctrine, et sa doctrine débouche sur la piété. La vraie piété permet de discerner la grandeur de Dieu, sa majesté, sa pureté, sa bonté pour nous, et nous conduit à vivre sous son regard, sous sa dépendance. La doctrine authentique permet de saisir qui est Dieu, qui nous sommes et quel chemin emprunter pour aller à lui. Elle nous amène à prendre conscience des faiblesses laissées en nous par le péché originel et à admirer les dons de Dieu reçus au baptême, enrichis par la prière, les sacrements et les actes vertueux. Elle nous communique le sens de l’autorité et du véritable amour détruits par les Révolutionnaires. Elle nous rend allergiques à l’erreur et au mal. Dans notre pays déchristianisé et islamisé, puissions-nous être des lumières pour éclairer les âmes de bonne volonté.

Quant à nous, prêtres du Séminaire Saint-Curé d’Ars, nous nous efforçons, chers Amis et Bienfaiteurs, d’y former des jeunes gens aux convictions solides afin qu’ils vous transmettent bientôt les vérités de la foi dans leur intégralité. Aussi soyez vivement remerciés pour votre soutien par vos prières et vos dons.

Abbé Patrick Troadec
Directeur
Le 31 mai 2018, en la Fête-Dieu