17 février 2017

[Lettre à Nos Frères Prêtres] La destruction de la morale

SOURCE - Lettre à Nos Frères Prêtres - décembre 2016

D’une façon générale, pour Luther, l’essentiel n’est pas d’éviter le péché, de combattre les tentations (c’est ce qu’il a fait durant sa période catholique, mais il estime, à tort, qu’il a échoué), puisque de toute façon l’homme reste intérieurement pécheur. Ce qui compte, c’est de s’agripper au manteau des mérites du Christ pour s’en envelopper et échapper ainsi, quoique toujours ennemi de Dieu, à la colère divine, Dieu voyant sur nous les mérites de son Fils bien-aimé.
« Pèche fortement »
C’est tout le sens de la maxime de Luther à Philippe Melanchthon, dans sa lettre du 1er août 1521 : Pecca fortiter, sed fortius fide (« Pèche fortement, mais crois plus fortement encore »). Voici d’ailleurs ce célèbre texte dans son intégralité : « Sois pécheur et pèche fortement, mais confie-toi et réjouis-toi plus fortement dans le Christ, vainqueur du péché, de la mort et du monde. Tant que nous serons ici-bas, il faut que le péché existe… Il nous suffit d’avoir reconnu l’Agneau qui porte les péchés du monde ; alors le péché ne pourra nous détacher de lui, irions-nous avec des femmes mille fois en un jour, ou y tuerions-nous mille de nos semblables ». Luther s’applique d’ailleurs à luimême cette doctrine : les bonnes œuvres, notamment les vœux monastiques, étant inutiles, il se
marie dès 1525 avec une ancienne religieuse, Catherine de Bora, dont il aura six enfants.
La bigamie de Philippe de Hesse
Il appliqua également ces principes à Philippe, landgrave de Hesse. En 1523, celui-ci s’était marié à Christine de Saxe, qui lui avait donné sept enfants. Mais il souhaitait faire un « second mariage légitime », c’est-à-dire pratiquer la bigamie. Philippe demanda donc aux chefs de la Réforme (il en était l’un des principaux soutiens) une autorisation écrite en ce sens. De nombreux indices montrent que Luther avait souvent donné oralement des autorisations de ce genre ; suivant son expression, c’étaient là des « conseils de confession ». En revanche, une autorisation écrite lui répugnait. Mais, en raison de la place que possédait dans la Réforme celui que les luthériens appelaient « le Magnanime », Luther signa avec Melanchthon, le 10 décembre 1539, cette autorisation de bigamie, que Bucer et d’autres contresignèrent ensuite. Le 4 mars 1540, le second mariage fut célébré en présence de Melanchthon, de Bucer et d’un représentant de l’électeur de Saxe.
     
Mais trop de personnes étaient dans le secret, en sorte que le bruit se répandit que Luther avait autorisé une bigamie en échange d’un tonneau de vin. Luther s’affaira pour qu’on ne reconnaisse rien, et qu’on nie l’existence de l’autorisation écrite. Le 15 juillet, il déclara aux conseillers du landgrave : « Quel mal y aurait-il à ce que, pour un plus grand bien, et en considération de l’Église chrétienne, on fit carrément un bon mensonge ? » Puis, dans une lettre à Philippe de Hesse luimême
: « S’il faut en venir à écrire, je saurai fort bien me tirer d’affaire et laisser Votre Grâce s’embourber » (cf. sur cet épisode, par exemple, Robert Grimm, Luther et l’expérience sexuelle, Labor et Fides, 1999, p. 305-311 – ouvrage publié grâce à une subvention de l’Église reformée évangélique du Canton de Neuchâtel et de l’Union synodale réformée évangélique Berne-Jura).

L’inutilité des bonnes œuvres, et en général de la morale 

On peut rapprocher de cette mise de côté de la morale la plus élémentaire le pamphlet qu’il avait publié en 1520, sous le titre La captivité de Babylone : « Tu vois comme le chrétien est riche ; même en le voulant, il ne peut perdre son salut par les plus grands péchés, à moins qu’il ne refuse de croire. L’incrédulité mise à part, il n’y a pas de péchés qui puissent le damner. Si la foi retourne aux promesses que Dieu a faites au baptisé, ou qu’elle ne s’en écarte pas, en un instant tous les péchés sont absorbés par elle, ou plutôt par la véracité divine ; car si tu confesses Dieu et que tu t’abandonnes avec confiance à ses promesses, il ne peut se renier lui-même ».