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26 octobre 2014

[Yann Raison du Cleuziou / Atlantico] Qui sont les Cathos aujourd'hui ? Des traditionalistes rejetés

SOURCE - Yann Raison du Cleuziou / Atlantico - 26 octobre 2014
Le choix des auteurs a été de s'intéresser à la manière dont les catholiques se représentent et pensent les évolutions de leur Église, ce qu'elles leur font et ce qu'ils en font. Extrait de "Qui sont les cathos aujourd’hui ?", de Yann Raison Du Cleuziou, publié chez Desclée De Brouwer (2/2).

Yann Raison du Cleuziou est maître de conférences en science politique à l’université Montesquieu Bordeaux IV et membre du Centre Émile Durkheim (UMR CNRS 5116). Sa thèse sur les transformations de la vie religieuse dans l’Ordre dominicain entre l’après-guerre et la fin des années 1970 a reçu le Prix Richelieu en science politique de la Chancellerie des universités de Paris en 2009. Ses recherches actuelles portent sur les mobilisations politiques dans le monde rural, la politisation des pratiques religieuses et l’histoire contemporaine de l’Église catholique.

Les traditionalistes s’estiment peu connus ou mal connus. La plupart du temps, ils se retrouvent malgré eux associés aux intégristes. Pourtant, les « tradis » ont choisi Rome et ne le regrettent pas. Ils sont attachés à la messe en latin, c’est leur seule différence. Tous ne sont pas nés dans une famille « tradi ». C’est là un phénomène intéressant. Pour l’abbé Éric – car oui il préfère être appelé « Monsieur l’abbé » –, prêtre de 50 ans, curé dans une paroisse où est appliqué le Motu proprio Ecclesia Dei6, devenir traditionaliste a été un accident de parcours.

Issu d’une famille catholique de province, il reçoit une éducation « assez conservatrice », selon ses mots. Il est alors pratiquant et fréquente assidûment la messe paroissiale en français. Mais un jour, il rencontre des militants du MJCF (Mouvement des jeunes catholiques français). Il est séduit par ces jeunes qui portent un Sacré-Coeur à la boutonnière. Il découvre auprès d’eux la liturgie en latin et développe le sentiment d’avoir été déraciné malgré lui de la foi de ses « ancêtres ». Il apprend que la messe est un « sacrifice » et se rend compte qu’il ne sait rien de l’histoire de son Église, que sa foi est assez superficielle et qu’il ignore tout de la « tradition ». Le milieu « tradi » qu’il découvre, avec ses troupes scouts « carrées », ses familles nombreuses, le bénédicité au début du repas et la prière en famille chaque soir, lui offre un modèle désirable : la possibilité de s’inscrire dans une continuité, d’entrer dans des pratiques qui nouent plusieurs générations dans une même foi. Au contraire, il a le sentiment d’avoir vécu jusque-là dans un catholicisme dont le fondement était une rupture avec le monde d’« avant ».
Une tradition rejetée
Décidé à devenir prêtre, il fait l’expérience dans son sémi naire diocésain d’une défiance à l’égard de ceux qui, comme lui,s’intéressent à la messe de rite Saint-Pie V. C’est cette méfiance qui lui rendra suspects de partialité les enseignements qu’il reçoit :

La liturgie par exemple. Il devrait y avoir une certaine continuité, pour prendre les mots du Saint-Père, une herméneutique de la continuité. Mais non, la liturgie, selon les cours de mon professeur, s’est pervertie depuis Constantin, et a retrouvé ses sources primitives et merveilleuses avec le renouveau liturgique et surtout depuis la constitution conciliaire Sacrosanctum concilium 7 et sa mise en oeuvre avec la messe de Paul VI. Avant ? Cela ne vaut rien*.

Parallèlement à cette expérience de séminaire, il est attentif à ce que lui disent ses amis et aînés jeunes prêtres. Ils lui font part de leur déception et se décrivent « prisonniers des laïcs ». Impossible, selon eux, d’appliquer les directives du pape ou d’appliquer un minimum les règles liturgiques normales :

Un prêtre qui fait l’expérience de la tradition de l’Église, de ce qu’a toujours fait l’Église, il se sent comme prisonnier, parce qu’il est pris en otage entre ses confrères, les fidèles, les assistants pastoraux laïcs et son évêque*.

Éric cite plusieurs exemples, comme celui d’un jeune prêtre obligé de donner une absolution collective alors que c’est une pratique prohibée par Rome ; ou un autre contraint de donner la communion à un paroissien divorcé et remarié sous peine d’être privé de chorale et d’organiste. Et il ajoute que les évêques laissent faire, que les prêtres sont abandonnés à leurs ouailles et qu’en cas de conflit avec leurs paroissiens, quoi qu’ils disent, on leur donnera tort. Il cite encore un autre ami prêtre qui faisait référence à une encyclique et qui s’est entendu répondre : « Heureusement qu’il y a les montagnes entre Rome et nous* » et : « Ce document est très bien mais il n’est pas adapté à notre situation ecclésiale*.»
Des paroles qu’il juge scandaleuses.
Pour Éric, ce qui est douloureux et incompréhensible dans les diocèses, c’est que bien des écarts par rapport à ce qu’il estime être l’authentique foi catholique sont tolérés mais que l’attachement à la tradition et à l’orthodoxie, lui, est suspect. Selon lui les traditionalistes font l’objet d’un traitement d’exception, ils sont systématiquement exclus et méprisés :

On peut vous pardonner beaucoup de choses dans l’Église. On vous pardonnera d’avoir une relation amoureuse, on vous pardonnera de ne pas dire la messe tous les jours, de délaisser votre bréviaire, de vous moquer des formules de piété éprouvées, de dire des hétérodoxies en chaire, on vous le pardonnera. Parce qu’on est très charitable. Mais on ne vous pardonnera pas une seule chose. Le péché suprême, c’est de regarder vers la tradition et, bien plus encore, c’est de regarder vers la fraternité Saint-Pie-X. On vous permettra d’aller à des cultes protestants, même que des prêtres communient à des cultes protestants, ce qui est arrivé, que vous fassiez du dialogue interreligieux avec des bouddhistes, que vous alliez faire des retraites zen, on trouvera que vous êtes le prêtre le plus ouvert du monde, merveilleux, on vous citera en exemple. Que vous célébriez la Sainte Messe en latin, même pas la messe de saint Pie V, la messe de Paul VI en latin, que vous portiez la soutane, c’est suspect. Que vous priiez le chapelet et que vous confessiez dans un confessionnal, vous êtes suspecté d’intégrisme*.

Éric décide finalement de rejoindre le séminaire d’Écône en Suisse. C’est alors le seul qui offre une formation à la liturgie traditionnelle. Il vient d’être fondé par Mgr Marcel Lefebvre. Devenir traditionaliste, cela aura été pour l’abbé Éric un cheminement, l’acquisition progressive de la conviction qu’on ne peut pas grandir dans la tradition dans les paroisses ordinaires. Dans son séminaire diocésain, Éric avait le sentiment qu’on lui volait ses racines, que les enseignements qu’il recevait n’étaient qu’une propagande avant-gardiste et que, plus tard, en paroisse, il ne pourrait pas vivre conformément à sa foi et aux orientations données par le pape. Au nom de cette fidélité au pape, l’abbé Éric finira par quitter la fraternité sacerdotale Saint-Pie X au début des années 1980 avant la rupture de Mgr Lefebvre avec Rome. Après quelques années qu’il qualifie d’« errance » pendant lesquelles il vit grâce à l’accueil de communautés monastiques et au soutien d’amis, il sera incardiné dans un diocèse et bénéficiera du Motu proprio Ecclesia Dei. Il devient vicaire d’une paroisse de centre-ville et peut dire « la messe de toujours ».
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Extrait de "Qui sont les cathos aujourd’hui ?", de Yann Raison Du Cleuziou, avec la collaboration de Geneviève Dahan-Seltzer et Françoise Parmentier, publié chez Desclée De Brouwer, 2014.