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7 juillet 2007





Le pape libéralise la messe en latin d'avant Vatican II
07.07.07 - Henri Tincq - lemonde.fr
Attendu par les catholiques traditionalistes comme une bénédiction, et par beaucoup d'évêques et de prêtres –en France, en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis, etc– comme un cadeau empoisonné, le motu proprio ("décret personnel") de Benoît XVI libéralisant la messe en latin a été publié, samedi 7 juillet, à Rome. Il est accompagné d'une "lettre d'explication" (initiative rare) du pape, qui se sait en terrain miné. Cette question est en effet au cœur du conflit qui oppose encore, quarante ans après, les catholiques favorables au concile VaticanII et les traditionalistes (très minoritaires) qui font de la messe en latin le symbole de leur hostilité au changement des années 1960 dans l'Eglise catholique : reconnaissance de la liberté de religion, ouverture de dialogues avec les autres confessions chrétiennes, avec les juifs et les musulmans, fonctionnement plus collégial, etc.
"DOUBLE USAGE" Le pape donne satisfaction aux traditionalistes sur le rite, mais ceux-ci devront se garder de triompher. L'article 1 du motu proprio établit que la messe moderne, dite de Paul VI, promulguée en 1970, est "l'expression ordinaire" de la vie de l'Eglise. Elle est solennellement confirmée. Le rite ancien – celui du concile de Trente (1545-1563), actualisé par JeanXXIII en 1962, qui l'avait expurgé de sa prière du vendredi saint pour les "juifs perfides" – n'est admis qu'à titre d'"expression extraordinaire" de la liturgie. La règle reste la messe moderne : la messe en latin est l'exception.
BenoîtXVI rappelle que le rite ancien n'avait jamais été abrogé, même après le concile (ce que plus personne ne conteste). Et récusant la critique qu'il pressent aujourd'hui d'un "bi-ritualisme", source de confusion et de division – qui serait nouveau dans l'Eglise latine (les Eglises d'Orient, pour des raisons historiques, ont plusieurs rites) –, il insiste : "Il n'y a qu'un rite romain", même s'il peut s'exprimer en deux formes. "Il n'est pas convenable de parler (…) de deux rites. Il s'agit plutôt d'un double usage de l'unique et même rite", écrit-il dans sa lettre d'explication.
La principale nouveauté du décret de Benoît XVI est la levée du verrou qu'avait fixé Jean Paul II pour la célébration de la messe en latin. Le 2 juillet 1988, dans la lettre apostolique Ecclesia Dei, publiée après le schisme de Mgr Lefebvre dans le but, déjà, de se réconcilier avec les traditionalistes, Jean PaulII avait voulu favoriser une application "généreuse" de l'ancien rite, mais l'avait soumise à l'approbation préalable de l'évêque du diocèse. Celle-ci ne sera plus nécessaire.
Ce dispositif n'avait pourtant pas si mal fonctionné puisqu'en France, par exemple, deux diocèses sur trois autorisent déjà des célébrations à l'ancienne. Mais le pape actuel veut aller plus loin dans la "réconciliation" avec son aile conservatrice. L'accès à l'ancienne messe était resté "difficile", admet-il, la raison étant que "les évêques craignaient que l'on mette en doute l'autorité du concile". Il en libère donc la voie et justifie, en outre, ces nouvelles normes –qui rentreront en application le 14 septembre– par des courants nouveaux de sympathie qu'il observe pour la messe traditionnelle dont on croyait, dans les années 1960, qu'elle disparaîtrait d'elle-même.
"À LA LIMITE DU SUPPORTABLE" Benoît XVI est un pape de rigueur et d'orthodoxie. Avant d'être élu, le cardinal Ratzinger critiquait déjà les "abus" et les fantaisies de la messe moderne. Dans sa lettre du 7 juillet, il dénonce à nouveau "les déformations à la limite du supportable", déformations "arbitraires qui ont profondément blessé des personnes totalement enracinées dans la foi". Ces mots iront droit au cœur des traditionalistes. Mais ils décevront la grande majorité des prêtres et des évêques qui s'efforcent d'animer des liturgies modernes accessibles au plus grand nombre sans porter atteinte au mystère et au sacré.
Faut-il en déduire que les traditionalistes ont gagné la partie? Non, le pape met trois garde-fous. Primo, la messe en latin ne pourra être célébrée qu'à la condition qu'elle soit demandée par un "groupe stable" de fidèles attachés à l'ancien rite qui en fait la demande. Sans doute le mot "groupe stable" reste-t-il très vague. Le pape ne donne ni critère, ni chiffre et cela risque de provoquer des tensions. Mais les prêtres ne seront pas à la merci de pressions et de demandes individuelles.
Secundo, le prêtre en charge d'une communauté, en concertation avec son évêque, garde une marge de manœuvre. Il ne mettra pas en péril sa communauté qui observe la liturgie moderne. Il devra "éviter la discorde et favoriser l'unité de toute l'Eglise", écrit BenoîtXVI. Les prêtres de base connaissent les méthodes musclées de certains groupes traditionalistes pour tenter d'obtenir une église ou des célébrations en latin. Avec ce décret, ils ne sont pas démunis d'arguments.
Tertio, seuls des prêtres "idoines et non empêchés par le droit" pourront célébrer selon ces nouvelles dispositions. Les prêtres qui ne sont plus en communion avec l'Eglise (la Fraternité Saint-PieX fondée par Mgr Lefebvre, excommunié) ne seront pas davantage qu'hier autorisés à célébrer la messe en latin dans le diocèse où ils ont une implantation.
Il s'agit donc d'un texte plutôt équilibré. Le pape n'ignore pas "les exagérations de certains fidèles liés à l'ancienne tradition liturgique". Mais il estime que les craintes de "troubles" ne sont pas "réellement fondées", simplement parce que "l'usage de l'ancien rite présuppose une formation et un accès à la langue latine qui ne sont plus tellement fréquents". Il cherche à rassurer les évêques : "Ces nouvelles normes ne diminuent aucunement [votre] autorité". Ils sont chargés de "veiller à ce que tout se passe dans la paix et la sérénité".
Les catholiques conciliaires s'étonneront toutefois qu'aucune contrepartie ne soit exigée des traditionalistes en termes de ralliement au concile VaticanII, qu'ils vont continuer de poursuivre de leur hargne. La fin du schisme est-elle à ce prix ?
Henri Tincq