21 mars 2009

[Famille Chrétienne] Mgr Jean-Pierre Ricard : "Maintenant, c’est aux lefebvristes d’avancer"

SOURCE - 21 mars 2009

Le cardinal Jean-Pierre Ricard, qui accueille dans son diocèse de Bordeaux l’Institut du Bon-Pasteur (issu de la Fraternité Saint-Pie-X), réagit à la lettre de Benoît XVI avec espérance et réalisme.
Comment recevez-vous la lettre du Saint-Père ?

Je suis frappé par le ton très personnel du pape. On sent combien celui-ci a été atteint, blessé, par les réactions très vives qui se sont manifestées lors de la levée de l’excommunication.

Ce qui l’a touché au plus profond, c’est le double procès d’intention que certains lui ont fait : premièrement, de remettre en question le dialogue juifs-catholiques par la levée de l’excommunication d’un évêque négationniste. Deuxièmement, de "brader" le Concile.

Dans cette lettre, le pape veut répondre à ces critiques qui lui paraissent injustes. Ensuite, il se veut solidaire de ses collaborateurs, il assume ses responsabilités, mais, en même temps, il reconnaît que du côté du Saint-Siège, il y a eu des ratés dans sa communication et dans son information.

Donnant un certain nombre de précisions sur le sens de la levée de l’excommunication, qui n’est pas la pleine réintégration, le pape souligne les difficultés qui sont à affronter, en particulier au niveau doctrinal. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui l’amènent à rattacher la commission Ecclesia Dei à la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui est chargée de suivre les questions doctrinales. La composition même de la Congrégation, qui regroupe des préfets de congrégations, des cardinaux et des évêques du monde entier, est beaucoup plus large que celle de la commission Ecclesia Dei.

Avez-vous été surpris ?

Ce qui m’a paru le plus fort dans la préoccupation du pape, c’est sa volonté de situer la démarche de réconciliation dans la perspective de l’évangélisation. C'est-à-dire de reprendre l’affirmation de saint Jean : "Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit pas", renvoyant ainsi à la parole du Christ qui dit : "C’est à ce signe de l’unité – de la communion fraternelle – qu’on verra que le Père m’a envoyé".

Les disciples du Christ ne peuvent pas être témoins d’un Dieu Père sans vivre une attitude fraternelle. Donc, quand il y a difficulté, rupture, il doit y avoir volonté de réconciliation. Et là, le pape unit ce qu’on aurait tendance à opposer : la réconciliation avec la Fraternité Saint-Pie-X, la réconciliation avec les frères des Églises séparées, et aussi le travail de rencontre fraternelle avec les autres religions. Habituellement, on a l’impression qu’il faut choisir entre la réconciliation avec les frères de la Fraternité Saint-Pie-X ou bien l’œcuménisme et le dialogue interreligieux. Le pape lui-même explique que non, que c’est la même dynamique.

La polémique est donc close ?

C’était important que le pape ait pu donner ses raisons profondes ; je regrette un peu que ses collaborateurs proches n’aient pas pu dire ces choses avant, au moment où la décision a été prise et rendue publique. Cela aurait facilité la réflexion et l’accueil de la décision – même si l’affaire Williamson est venue brouiller profondément les choses.

Maintenant que Benoît XVI a redit les raisons profondes de sa décision, il nous faut entrer dans la compréhension de cette volonté du pape, et œuvrer à cette dynamique de réconciliation en vivant tout à la fois la charité fraternelle et le service humble et clair de la vérité.

Est-ce que les évêques de France sont confortés par ces exigences du pape ?

Il est bon que le pape ait apporté quelques clarifications. Il a rappelé sa position par rapport au concile Vatican II qu’il voit comme une continuité, une reprise de la tradition précédente, et non pas comme une rupture avec tout ce qui le précéderait.

Dans cette perspective, lui-même pense que l’acceptation du Concile, du magistère de l’Église, et du magistère des papes qui l’ont précédé, est une condition sine qua non d’une pleine réconciliation. Il est assez clair sur cette question.

Moi-même, je n’en ai jamais douté dans la mesure où j’ai eu l’occasion de le fréquenter lorsqu’il était préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (j’en suis membre depuis 2002) et de parler avec lui. J’ai toujours senti chez lui une volonté de tendre une main fraternelle.

Il est conscient aussi qu’il y a dans la Fraternité Saint-Pie-X une réalité ecclésiale d’un certain poids avec plusieurs centaines de prêtres, des séminaires, et des œuvres d’Église. Il mise d’autre part sur un dynamisme apostolique présent chez certains de ces prêtres, et enfin sur une possibilité d’évolution dans l’avenir. Il n’enferme pas la Fraternité dans ses positions les plus dures – qu’elle peut encore exprimer aujourd’hui. Il a ce regard d’espérance.

Mais, en même temps, lui-même est au clair sur l’obéissance qui est due au Magistère et sur les points-clés du Concile, sur lesquels il ne transigera pas. Dès le départ, il a prévenu que l’œcuménisme et le dialogue inter-religieux étaient des tâches qu’il voulait poursuivre pendant son pontificat. Il ne les barrera pas d’un trait de plume.

Partagez-vous le regard d’espérance de Benoît XVI sur la possibilité d’une réconciliation avec les lefebvristes ?

Mon attitude de foi me fait l’espérer. Cela dit, je crois que le chemin risque d’être long, car je ne vois pas aujourd’hui, dans les déclarations de la Fraternité Saint-Pie-X, ce désir d’entrer vraiment dans un mouvement de conversion et de réconciliation fraternelle, en faisant comme un examen de conscience. Je sens beaucoup d’assurance et un discours qui dit : "Prenez-nous comme nous sommes, point à la ligne".

Si cette position devait se maintenir ainsi dans sa sécheresse et sa dureté, je ne vois pas comment le dialogue pourrait avancer. Dialoguer, c’est chercher ensemble la vérité, et accepter aussi qu’il y ait un déplacement. Si aucun déplacement n’est possible, n’est envisageable, le dialogue sera très difficile. Mais, j’espère que l’avenir démentira ces craintes et que le pire ne sera pas toujours le plus sûr.

Jean-Claude Bésida

[Le Nouvelliste] La mise au point de l’évêque de Sion sur ses relations avec Ecône

SOURCE - Le Nouvelliste - 21 mars 2009

Mgr Norbert Brunner, évêque de Sion et Mgr Joseph Roduit, Abbé de Saint-Maurice, ont fait une mise au point commune au sujet de la Fraternité Saint-Pie X (Ecône). Ils l’ont adressée, dans sa version française, “à tous les prêtres, diacres et agents pastoraux laïcs de la partie francophone du diocèse de Sion et du territoire abbatial de St-Maurice”. La voici in extenso:
“Chers Confrères, chers collaborateurs et collaboratrices en pastorale,

La levée de l’excommunication des évêques de la fraternité S. Pie X a eu un grand retentissement médiatique particulièrement en raison des déclarations inadmissibles de Mgr Williamson. Dans les divers communiqués parus dans la presse ou diffusés sur les ondes, il y a eu beaucoup de confusions et de fausses interprétations. Je tiens donc à vous donner quelques renseignements importants et surtout, à vous préciser les conséquences de la levée de l’excommunication. Par décret du 21 janvier 2009, le Préfet de la Congrégation pour les évêques, Giovanni Baptista Cardinal Re, en vertu des pouvoirs que lui a conférés le Saint Père, a levé l’excommunication des quatre évêques de la fraternité sacerdotale S. Pie X (cf. texte du décret en annexe). Le Saint Père a consenti à cette démarche, espérant que ce premier pas sera suivi très rapidement d’une réconciliation totale et que l’Eglise retrouve ainsi son unité. Le Saint Père a déjà fait d’autres pas dans la même direction par sa rencontre personnelle avec Mgr Bernard Fellay et la promulgation du Motu proprio « Summorum Pontificum ». La levée des sanctions liées à l’excommunication est un autre signe du Pape en direction de la Fraternité. Personnellement, je salue ces démarches du Saint Père en vue de rétablir la réconciliation et l’unité à l’intérieur de l’Eglise. Cependant, se pose la question des conditions fixées pour la levée de l’excommunication. Nous n’avons pas connaissance de tout le contenu de la lettre adressée par Mgr Bernard Fellay le 15 décembre 2008 au président de la Commission « Ecclesia Dei ». Il ne ressort pas des passages connus que les quatre évêques aient donné des signes de regrets et de repentance. (Or un tel signe est nécessaire selon l’enseignement de l’Eglise pour la remise d’une peine.) Le Pape a malgré tout donné satisfaction aux exigences que la Fraternité sacerdotale avait posées comme condition préalable à une reprise des discussions : réhabilitation de « l’ancien Rite » et levée de l’excommunication (excommunication dont ils ont d’ailleurs toujours contesté la validité). Pour nous, se pose la question des suites immédiates à donner à ce décret dans nos rapports avec les membres de la Fraternité d’Écône. Voici quelques remarques préliminaires à ce sujet. Premièrement, il faut retenir que la levée de l’excommunication, selon les paroles du Pape et de ses collaborateurs, est le début d’un chemin qui doit conduire à la réconciliation et à la complète unité. Tout dépend maintenant de la réponse de la Fraternité à la proposition du Pape. Une déclaration d’intention comme celle du 15 décembre 2008 (selon le contenu rendu public) ne suffira certainement pas. Elle doit, de la part de la Fraternité, être suivie de démarches concrètes dans le sens de l’acceptation de tous les enseignements du Concile et de la nouvelle liturgie. Deuxièmement, il faut garder à l’esprit que l’irrégularité des ordinations d’Écône (et donc de la « suspensio a divinis » des diacres et prêtres ordonnés – depuis les premières ordinations de 1976) reste en vigueur jusqu’à ce que le statut canonique de la Fraternité ait été fixé et qu’une entente ait été trouvée sur les questions litigieuses. Les évêques et les prêtres de la Fraternité ainsi que les adeptes de la fraternité d’Écône ne peuvent dès lors, maintenant comme auparavant, ni conférer ni recevoir licitement les sacrements. Cela signifie concrètement que nos églises et chapelles restent interdites aux prêtres et aux fidèles d’Écône et que les prêtres d’Écône ne peuvent recevoir la délégation pour la célébration d’un mariage. Toutes les autres interdictions prévues par l’Église à l’égard de la Fraternité Saint-Pie X restent en vigueur. En résumé, nous pouvons dire que rien n’a changé dans les relations avec les membres de la Fraternité sacerdotale. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de prier pour sa réconciliation prochaine et entière avec l’Église ainsi que pour l’unité de l’Eglise. Avec mes vœux les meilleurs et mes salutations cordiales.”
Et cet extrait d’un texte sur le même sujet paru dans Le Nouvelliste d’aujourd’hui.

Nous avons demandé à Mgr Brunner ce qu’il voulait dire en écrivant «nos églises et chapelles restent interdites aux prêtres et aux fidèles d’Écône». Il nous a répondu:«Un évêque ou un prêtre de la Fraternité S. Pie X ne peut pas, quel que soit le lieu, exercer son ministère sacerdotal et tout particulièrement célébrer les sacrements d’une manière licite. Il ne peut donc bien évidemment pas non plus célébrer licitement dans les églises et chapelles du diocèse. La raison en est la suivante: malgré la levée de l’excommunication des quatre évêques, les évêques et prêtres de la Fraternité restent « suspensi a divinis», c’est-à-dire suspendus.» Et l’évêque de Sion ajoute: «Les fidèles n’ont pas le droit de participer aux célébrations des sacrements conférés par les évêques et les prêtres de la Fraternité S. Pie X (et cela indépendamment du lieu de la célébration) parce qu’ils n’ont pas le droit de participer à une célébration illicite. La participation à leurs célébrations est objectivement illicite parce qu’elles ne sont pas faites en communion totale avec l’Eglise et qu’elles sont sources de grave scandale et de division de la communauté ecclésiale.»

Et en sens inverse pour ce qui est de la participation éventuelle de traditionalistes valaisans aux offices célébrés par les prêtres «officiels» du diocèse dans nos églises paroissiales? Mgr Brunner nous a répondu: «Tous les fidèles unis à l’Eglise catholique peuvent participer aux célébrations dans nos églises à la condition d’accepter la totalité de la doctrine de l’Eglise et d’accepter comme valide la forme ordinaire de la célébration de la messe (et des autres sacrements). La forme ordinaire est, comme vous le savez, la forme introduite par le Pape Paul VI.»

19 mars 2009

[Jerôme Anciberro - Témoignage Chrétien] Flou stratégique au Vatican

SOURCE - Jerôme Anciberro - Témoignage Chrétien - 19 mars 2009

En écrivant aux évêques de son Église, Benoît XVI pensait sans doute apaiser le malaise grandissant chez les catholiques. Mais la stratégie d’autodéfense du Vatican semble bien floue et maladroite

Flou stratégique au Vatican   par Jerôme Anciberro

TC a retrouvé le brouillon de la lettre adressée par Benoît XVI aux évêques de l’Église catholique au sujet de la levée de l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre. Nos lecteurs mesureront tout le travail de réflexion et de réécriture qui ont été nécessaires pour aboutir à la version diffusée ensuite par les services du Vatican. Voici les premières lignes de ce document exclusif, traduit en français : « À tous mes frères en épiscopat : Je me suis planté. Je suis vraiment désolé. C’est moi le patron, j’assume tout le bazar. Merci à ceux qui m’ont aidé à comprendre mes erreurs. Avec l’aide de Dieu et de son peuple, je ferai mieux la prochaine fois. D’ailleurs, depuis le 24 janvier, je tape dans Google le nom des gens avant de signer le moindre document les concernant. C’est fou tout ce qu’on trouve sur le Net… » Trêve de plaisanterie. Joseph Ratzinger n’est pas Barack Obama. Le « Sorry, I screwed up » du président américain se traduirait mal en latin d’Église. Mea culpa sonnerait trop liturgique. Certains passages de la lettre du pape sont pourtant presque touchants, si l’on oublie que les services du Vatican sont censés être gérés par des professionnels. Ainsi ce désarmant aveu sur « les informations auxquelles on peut accéder par Internet » dont la consultation aurait pu éviter « l’incident fâcheux imprévisible » de l’affaire Williamson. Retenons bien ce mot : « imprévisible ». De nombreux commentateurs l’ont déjà fait remarquer : ou bien les services de la Curie ne savaient rien des idées de Mgr Williamson et, dans ce cas, il convient de se poser des questions sur la capacité de ces services à se tenir informés de la marche du monde autrement qu’à la lecture du Bollettino de la Salle de presse du Saint-Siège ; ou bien ces services étaient au courant, et l’on se demande bien comment ils ont pu décider de passer outre.

Prise de conscience

Le seul fait que le pape se soit senti obligé d’écrire et de rendre publique sa lettre du 10 mars à ses « confrères dans le ministère épiscopal » témoigne toutefois d’une prise de conscience intéressante de la crise qui secoue actuellement l’Église. Une crise qui n’a sans doute d’équivalent dans l’histoire contemporaine du catholicisme que celle qui avait suivi la publication de l’encyclique Humanae Vitae en 1968. Certaines mises au point appuyées méritent d’être notées. L’acceptation du dernier concile est clairement évoquée par le pape comme une affaire « doctrinale ». Cette précision met à mal l’argument volontiers utilisé par les traditionalistes selon lequel Vatican II ne serait qu’un concile « pastoral » (sous entendu : non-dogmatique – ce qui est formellement exact – et donc sans véritable valeur doctrinale – ce qui est en revanche très hardi). Si le pape explique à son habitude que « Vatican II renferme l’entière histoire doctrinale de l’Église », il le fait après avoir affirmé qu' « on ne peut geler l’autorité magistérielle de l’Église à l’année 1962 » et que « ceci doit être bien clair pour la Fraternité [Saint Pie X, NDLR] ». L’annonce du rattachement de la Commission Ecclesia Dei à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi marque aussi la volonté d’en finir avec le flou entretenu jusqu’ici sur la nature des relations entre le Vatican et la Fraternité. Enfin, Benoît XVI mentionne explicitement les dialogues œcuménique et interreligieux comme des aspects fondamentaux de la « priorité suprême » qui consiste à « conduire les hommes vers Dieu, vers le Dieu qui parle dans la Bible ».

Argumentation rodée

On peut donc percevoir une légère évolution dans la rhétorique ratzingerienne. Pour autant, le ton général de la lettre décevra beaucoup de fidèles, très au-delà des cercles prétendument « contestataires ». Certes, le pape n’est pas tendre avec les intégristes – il évoque la « suffisance » et la « présomption » de certains d’entre eux –, mais le principal accent critique de son texte porte sans équivoque possible sur les catholiques qui ont osé émettre publiquement leurs doutes sur le style actuel de gouvernement de leur Église. L’argumentation est rodée : ceux qui critiquent les décisions prises à Rome, aussi évidemment catastrophiques soient-elles, sont des diviseurs et des intolérants. Encore une fois, on entendra des dignitaires catholiques répéter que « l’affaire est close » – le premier avait été le cardinal Bertone au début du mois de février… Et il ne faudra ni rire, ni pleurer.

[Luc Chatel - Témoignage Chrétien] Jours de colère

SOURCE - Luc Chatel - Témoignage Chrétien - 19 mars 2009

Les courriers reçus à la rédaction de Témoignage chrétien suffisent à mesurer la profondeur de la crise : à la colère s’ajoute la souffrance.

À la protestation suscitée par les propos de Mgr Williamson et Mgr Sobrinho succède le doute. Peut-on encore rester dans cette Église ? s’interrogent de nombreux catholiques. Certains décident de franchir le pas : en France mais aussi en Allemagne, en Italie, en Suisse. Par milliers ils demandent à être débaptisés. Devant une telle crise, la réponse de l’institution paraît bien timide. Bien sûr il y a eu la condamnation de Mgr Sobrinho par quelques évêques français. Certains ont exprimé leur compassion à l’égard de la jeune fille brésilienne qui s’est fait avorter. Des mots touchants, souvent. Mais pourquoi faut-il une crise pour que des évêques fassent parler leur cœur, pour qu’ils quittent un instant les terres froides du droit canonique, les frontières étroites de l’obéissance hiérarchique ? Les catholiques ont horreur du scandale. On préfère régler ses comptes à l’abri des pierres froides, dans les soupirs et les chuchotements.

Cette fois, la prudence ne suffit plus. La colère déborde. Elle vient après des années de retenue. Autant certains chrétiens, à TC notamment, n’ont pas hésité à dénoncer le courant de restauration théologique à l’œuvre depuis une vingtaine d’années au Vatican, et sa morale si loin du monde et de nos vies, autant la majorité des catholiques, animée d’un même malaise, avait choisi le silence, la confiance, l’espoir. Cette confiance est aujourd’hui trahie, et l’espoir épuisé. Derrière les propos de deux prélats sans cervelle et sans cœur, apparaît une théologie qui a perdu, elle aussi, du cœur. « Avant d’être une Morale, l’Évangile est une Bonne Nouvelle », a coutume de dire le théologien franciscain Arnaud Corbic. Ni Benoît XVI, ni les cardinaux, ni les évêques, dans leur immense majorité, n’ont fait le choix, ces dernières années, de porter la Bonne Nouvelle avant d’asséner leur morale. De clamer haut et fort le message d’amour, de compassion et de miséricorde de l’Évangile. L’Église ne sait plus parler au monde. La lettre du pape aux évêques, bien que sincère, est très loin du compte. À ces croyants désemparés, à ces fidèles attristés, les appels au calme et à l’unité ne suffisent plus. Il faut maintenant des actes. Le programme existe, il s’appelle Vatican II.

18 mars 2009

[Mgr Jean-Luc Bouilleret - la Vie] "la lettre du pape nous sera utile sur le terrain"

SOURCE - Mgr Bouilleret - propos recueillis par Joséphine Bataille - La Vie - 18 mars 2009

« Le pape a voulu expliquer sa démarche, et la clé en est avant tout spirituelle : il l’exprime en citant la Bible et la nécessité de se réconcilier avec « le frère qui à quelque chose contre toi ». Mais il a choisi de s'adresser à nous en frère évêque et non plus en chef, ce qui est très inhabituel, et plein de chaleur pour nous. Dans cette lettre c'est à la fois le cœur et la raison qui s’expriment. J’ai été particulièrement content de la recevoir parce que dans notre diocèse, nous sommes confrontés à un positionnement très fort des membres de la fraternité Saint Pie X. Mi janvier, ils ont envahi la cathédrale pour célébrer l’eucharistie ; ils rejettent l’argument que je leur oppose, selon lequel ils n’ont aucune légitimité sacramentelle. Que le pape ait écrit noir sur blanc que la Fraternité n’a pas de statut canonique et que ses ministre n’ont aucune légitimité pour les sacrements est donc un enjeu important pour nous sur le terrain. Par ailleurs il a redit aussi avec force, et avec toute son autorité pontificale, que le magistère de l’Eglise ne s’arrête pas en 1962, mais qu’il inclut le concile Vatican II, et donc qu’il n’y a pas d’écart entre le pape et le concile, quand tout le jeu de la Fraternité est précisément de jouer « le pape contre le concile » ; comme si on pouvait reconnaître le magistère du premier sans reconnaître celui du second. Le pape rappelle aussi qu’après le règlement de la question disciplinaire, on est entré dans la phase doctrinale, et il ne préjuge pas de son issue. Car l’unité a aussi ses conditions : elle ne peut se faire sans s’articuler avec la vérité. Il attend de la Fraternité qu’elle entre dans la communion plénière , et pour elle, c’est sa dernière chance de le faire. »

Jean Luc Bouilleret, évêque d’Amiens

[Nicolas Senèze - La Croix] La faute du cardinal Castrillon Hoyos

SOURCE - Nicolas Senèze - La Croix - 18 mars 2009

La semaine prochaine, le cardinal André Vingt-Trois emmènera à New-York une dizaine d’évêques et cardinaux (français, mais aussi un Ghanéen et un Coréen) à la rencontre de la communauté juive orthodoxe. Ils visiteront notamment l’Holocauste Museum et le Jewish Heritage Museum. Peut-être le cardinal Dario Castrillon Hoyos devrait-il réserver une place pour ce voyage…

Dans un entretien au quotidien colombien El Tiempo, celui qui est encore pour un temps président de la commission pontificale Ecclesia Dei (en charge du dialogue avec les lefebvristes) explique en effet que, s’il avait eu connaissance des propos négationnistes de Mgr Williamson, il n’aurait pas demandé pour autant sa rétractation avant la levée de l’excommunication.

« C’est un problème historique et non moral », affirme en effet le cardinal colombien.

Sur le fond, ce canoniste, qui s’est spécialisé en sociologie religieuse, en économie politique et en éthique économique, a parfaitement raison : l’excommunication des quatre évêques intégristes avait été prononcée en raison de leur ordination épiscopale illicite par Mgr Lefebvre. Et non en raison des opinions négationnistes de l’un d’eux.

Mais par ses propos, le cardinal Castrillon Hoyos confirme les craintes que le Dr Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France, exprimait le 2 mars à La Croix : certains, au Vatican, auraient estimé les positions de Mgr Williamson sur la Shoah secondaires par rapport au retour des brebis égarées.

« Il me semble que, confrontés à la question de savoir s’il fallait tout faire pour éviter un nouveau schisme ou s’en tenir à l’esprit de Vatican II (notamment dans les rapports avec les juifs), certains, au Vatican, ont choisi la première solution », regrettait cet ami sincère de l’Église catholique.

Et de rappeler le véritable problème moral du négationnisme : « Nier la Shoah est un mensonge et une perversion de la morale. (…) Car les propos de Mgr Williamson sont la dénégation complète de ce qui nous est commun, juifs et catholiques : la dignité humaine ».

En Europe, l’Église catholique a pris à bras le corps la question de la Shoah. À la suite de Jean XXIII, de Paul VI, de Jean-Paul II, les responsables catholiques, et une bonne partie des fidèles, ont compris combien l’antijudaïsme chrétien a, pendant des siècles, servi de ferment à l’antisémitisme. À travers ses nombreuses visites aux synagogues de Cologne, New-York ou Washington, Benoît XVI a lui aussi été sans ambiguïté sur ce sujet. Et personne ne peut douter qu’il ait ignoré les positions de Mgr Williamson.

Mais peut-être que dans d’autres Églises, au-delà de l’Europe, un travail est encore nécessaire sur la Shoah. Peut-être, par exemple que le Colombien Castrillon Hoyos n’a pas bien perçu l’importance de ce qui s’est passé en Europe dans les années 1930-1940.

Du coup, cet homme attaché au dialogue (il s’était fait connaître en Colombie pour ses ouvertures vis-à-vis des Farc), soucieux que les catholiques traditionalistes n’apparaissent pas « comme des fidèles de seconde zone », a pu penser que ce qui lui apparaissait comme une question plus politique ou historique pouvait être minoré. Erreur de jugement ? Sans aucun doute.

En avril 2002, le cardinal Castrillon Hoyos rappelait dans une lettre à Mgr Fellay le déjeuner auquel il avait invité ce dernier et Mgr Williamson. Une « rencontre avec des frères évêques » qui « se voulait un geste d’amour fraternel, l’occasion d’une connaissance réciproque » et au cours laquelle « nous n’avons traité d’aucun sujet de fond ».

Connaissant la grande courtoisie de Mgr Fellay, la culture de Mgr Williamson (qui, sur son blog, disserte à plaisir de Mozart et Beethoven), on imagine sans peine l’ambiance cordiale du déjeuner…

Au point que le cardinal Castrillon Hoyos n’ait pas cherché à plus se renseigner sur l’évêque anglais qui avait, pourtant, déjà tenu des propos négationnistes ou antisémites ? Le cardinal affirme en tous les cas qu’il ne connaissait rien du sulfureux personnage.

Une telle ignorance de la part de celui que les papes ont délégué depuis 2000 pour gérer le dossier intégriste ne pourrait être qu’une erreur si elle était involontaire.

Mais le cardinal Castrillon Hoyos affirme aussi avoir volontairement éludé la question. « Il ne s’agissait pas d’étudier la vie de ces évêques, explique-t-il à El Tiempo. L’unique chose qu’il fallait savoir (à propos de Mgr Williamson) est qu’il a été ordonné par Mgr Lefebvre sans autorisation. »

Faire ainsi du négationnisme de Mgr Williamson une question secondaire est plus qu’une erreur : c’est une faute.

Nicolas Senèze

17 mars 2009

Le cardinal Hoyos donne sa version des faits de l'affaire Williamson
17/03/2009 - la-croix.com
Dans une interview publiée mardi 17 mars par le quotidien colombien "El Tiempo", le cardinal en charge des relations avec les lefebvristes s'en prend au porte-parole du Vatican, le P. Lombardi

Le cardinal Darío Castrillon Hoyos, président de la Commission "Ecclesia Dei", s'en est pris vertement au porte-parole du Vatican. Dans une interview publiée mardi 17 mars par le quotidien colombien El Tiempo, le prélat, qui avait été épinglé par le P. Lombardi à propos de l'affaire Williamson, donne sa version des faits et il le fait sans mettre de gants.

Le mois dernier, le porte-parole du Vatican reconnaissait les insuffisances qui ont marqué l’annonce de la levée des excommunications. Il mettait en cause le cardinal Castrillon Hoyos, principal négociateur avec les fidèles de Mgr Lefebvre.

S’il expliquait que les négociations avaient été menées avec Mgr Fellay, le supérieur de la Fraternité St-Pie-X, le P. Lombardi soulignait aussi dans La Croix que les positions des autres évêques n’ont pas été suffisamment prises en compte et "ce qui est sûr, c’est que le pape l’ignorait", mais "s’il y en a un qui devait le savoir, c’est le cardinal Castrillon Hoyos", le président de la Commission pontificale Ecclesia Dei…  "Une absurdité" 
Dans l'interview accordée à El Tiempo, le cardinal Castrillon Hoyos répond que le P. Lombardi n'a pas dit exactement cela, "et s'il l'a dit, c'est une absurdité, une idiotie, parce qu'il ne s'agissait pas d'étudier la vie de ces évêques. L'unique chose qu'il fallait savoir est qu'il fut ordonné par (Marcel) Lefebvre sans autorisation". Et de poursuivre : "Les lefebvristes n'ont pas été excommuniés pour des motifs de doctrine, mais parce qu'ils avaient été ordonnés sans autorisation".

Le cardinal Lehmann avait également reproché à la Commission "Ecclesia Dei" de ne pas s’être assez renseignée sur l’évêque Williamson. Selon le prélat allemand, l’évêque négationniste s'était déjà fait connaître par des propos problématiques sur d’autres thèmes, avant de développer ses propos négationnistes sur l’extermination des juifs par les nazis. Lui aussi estimait que la Commission aurait dû avoir connaissance de ces faits.

Le cardinal Castrillon Hoyos assure pour sa part qu'il a eu connaissance des propos de Mgr Williamson seulement quand il y a eu une vive réaction du monde juif et d'évêques d'Allemagne, de Suisse et d'Autriche. "Un problème historique, pas moral"
A propos du dialogue avec les évêques intégristes excommuniés, le cardinal Castrillon Hoyos souligne qu'il n'était pas tout seul à négocier avec l'évêque Bernard Fellay, supérieur général de Fraternité sacerdotale St-Pie-X. "J'avais toujours à mes côtés tout le groupe au sein du Saint-Siège nécessaire pour chacun des pas. Quand nous avons parlé des excommunications, ce ne fut pas un dialogue de Castrillon avec Fellay..., non, non, non. Je n'ai négocié avec personne. Ce fut la Commission de cardinaux, y compris Ratzinger (le pape Benoît XVI), parce que nous avons commencé à en parler quand il n'était pas encore pape. Il n'y a pas eu un seul acte qui ne s'est pas fait collégialement".

Rome aurait-elle demandé la rétractation de Mgr Williamson à propos de la négation de l'holocauste, si l'on avait su sa position avant la levée de l'excommunication ? Le cardinal Castrillon Hoyos répond qu'il pense que non. "Parce que c'est un problème historique, pas moral".

Le prélat colombien était interrogé par téléphone à propos de son livre De frente y sin miedo - Dialogos con el cardenal Dario Castrillon, réalisé par le journaliste César Mauricio Velasquez. L'ouvrage était présenté le même jour au Museo El Chico, de Bogota. Le livre parle de thèmes comme la politique, la pauvreté et le terrorisme à la lumière de la foi catholique.

On y trouve des révélations comme une demande de médiation qui lui a été faite concernant l'offre du roi de Thaïlande d'accueillir le dictateur déchu Saddam Hussein et un groupe de ses affidés. "Si je me souviens bien, il s'agissait d'environ 500 personnes". "J'ai parlé de cette offre au Saint-Père, et il m'a dit que cela se ferait par le biais de la nonciature (…) Le but était d'éviter la guerre, mais je ne sais pas jusqu'où a été la médiation de l'Eglise".

Avec Apic
Entretien du cardinal Castrillon Hoyos à El Tiempo
17 mars 2009 - version française: lacriseintegriste
Quel a été votre rôle dans la médiation avec les lefebvristes dont on a levé l'excommunication ?

J'ai eu à faire ces entretiens, mais cela ne signifie pas que j'étais seul à parler avec Mgr Fellay. J'ai toujours eu à mes côtés tout le groupe au sein du Saint-Siège nécessaire pour chacun des pas. Quand nous avons parlé des excommunications, ce ne fut pas un dialogue de Castrillon avec Fellay..., non, non, non. Je n'ai négocié avec personne. Ce fut la commission de cardinaux, y compris le cardinal Ratzinger (le pape Benoît XVI), parce que nous avons commencé à en parler quand il n'était pas encore pape. Il n'y a pas eu un seul acte qui ne s'est pas fait collégialement.
Comment avez-vous eu connaissance des paroles de Mgr Williamson niant l'Holocauste ?
Nous l'avons su officiellement au moment de la forte réaction de la part du monde juif et des évêques des paysus sensibles (Allemagne, Suisse et Autriche). Nous en avons eu communication entre nos mains le 5 février. Mais les lefebvristes n'ont pas été excommuniés pour des motifs de doctrine, mais parce qu'ils avaient été ordonnés sans autorisation.
Quand le porte-parole du pape, le P. Federico Lombardi, dit que vous deviez savoir ce qu'avait dit Mgr Williamson, est-ce que vous le prenez comme une manière de vous « tirer les oreilles » ?
Il n'a pas exactement dit cela, et s'il l'a dit, c'est une absurdité, une idiotie, parce qu'il ne s'agissait pas d'étudier la vie de ces évêques. L'unique chose qu'il fallait savoir est qu'il a été ordonné par Mgr Lefebvre sans autorisation
N'aurait-il pas fallu, avant de lever l'excommunication, que Mgr Williamson se rétracte ?
Personne ne l'a demandé au Saint-Père parce que personne ne savait qu'il l'avait dit.
Si vous l'aviez su, auriez vous demandé sa rétractation avant de lever l'excommunication ?

Je pense que non, parce que c'est un problème historique et non moral. Par prudence, le Saint-Père aurait pu dire d'attendre un moment. Je crois qu'il y a eu négligence de la part du porte-parole du Saint-Siège dans la déclaration qu'il a faite à La Croix, car il n'a pas à entrer dans des jugements sur les gens en disant que le cardinal doit savoir quelque chose qui n'a pas besoin de savoir. Si quelqu'un devait savoir quelque chose, c'est le cardinal en charge de la vie des évêques, le cardinal Re.
Êtes-vous conscient de ce que le porte-parole a dit ?
Franchement, cela ne m'intéresse pas. Il m'a écrit une lettre pour me demander pardon. Nous sommes de bons amis.
Comment se fait-il que le pape ai proposé une offre à Saddam Hussein?

Certains collègues allemands sont venus chez moi, à Rome, le mois avant l'arrestation de Saddam Hussein. Ils m'ont dit venir au nom du roi de Thaïlande. Ils demandaient que le Vatican propose à Saddam Hussein que le roi de Thailande lui offre un refuge sûr, à lui et à un assez grand groupe de fidèles (500, si je me rappelle bien). J'ai parlé au Saint-Père de cette offre  et il m'a dit que cela se ferait par le biais de la nonciature. J'ai dit que nous pourrions appeler immédiatement le Premier ministre de thaïlandais, ce qui a été fait pour vérifier qu'il s'agissait d'une offre réelle. C'est tout ce que je sais.

Pourquoi la Thaïlande était-elle prête à cela ?

Je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi on m'a demandé cela. Le but était d'éviter la guerre, mais je ne sais pas jusqu'où est allé la médiation de lÉglise.

Quelle est la réponse chrétienne à la violence en Colombie ?

Si on ne part pas de la reconnaissance d'un Dieu personnel qui s'est révélé, il est très difficile d'entrevoir sur des solutions. Il s'agit de connaître l'esprit de Dieu qui est le Seigneur de la vie et nous devons mettre en jeu des éléments tels que la primauté de la charité et de la miséricorde, de la justice, sans détruire le bien commun.

Comment peut-on parler de paix avec la guérilla ?


Lorsque les routes sont ouvertes pour un dialogue - et le président les a ouvertes, ainsi que les administrations précédentes - nous savons que de sgens issus de la guerilla ont occupé des postes importants dans le pays. Je me suis entretenu dans la brousse avec l'un d'entre eux, Antonio Navarro Wolf (devenu gouverneur de Nariño), le fusil encore chaud, parce qu'il venait de tirer.

Comment parler de la foi en Dieu, si la guérilla est athée ?

Je n'affirme pas que la guérilla est athée. Beaucoup de membres de la guérilla sont des enfants de foyers chrétiens. Plusieurs fois, j'ai parlé avec des guérilleros qui avaient une connaissance de la foi. A partir de la foi, il a été possible de parler, d'avoir une attitude de respect de la vie.
Recueilli par Andrés Gomez Osorio

16 mars 2009

Le pape, les évêques, la Fraternité et la mouvance Ecclesia Dei
16 mars 2009 - Côme Prévigny - laportelatine.org
Certains attendaient que le pape démissionne, d’autres demandaient qu’on recondamne la Fraternité Saint-Pie X, plusieurs souhaitaient qu’on relativise le geste du 21 janvier 2009 en affirmant que les évêques « lefebvristes » étaient hors de l’Église, qu’on recoure à la mise en doute de la validité de leurs sacrements ou encore qu’on présente leurs prêtres comme d’obscurs doctrinaires d’un ancien temps.
Benoît XVI persiste et signe
Le pape n’a pas plié devant « les loups ». Il a persisté et signé. Dans une lettre publiée aux évêques du monde entier le 10 mars, il a tour à tour battu en brèche l’idée selon laquelle la Fraternité était schismatique. Il a rappelé que ses évêques étaient validement consacrés. Il a loué l’honnêteté de ses 491 prêtres animés par « l’amour pour le Christ ».
Au-delà de ces rappels filés, on sent malgré tout à la lecture le bouleversement d’un pape presque sidéré de considérer la disproportion qui existe entre d’une part son « geste discret de miséricorde envers quatre évêques » et, d’autre part, la « discussion d’une véhémence telle qu’on n’en avait plus connue depuis très longtemps ». Il y a incohérence. En face d’un décalage si invraisemblable, le sang du pasteur ne fait qu’un tour, il vient défendre sa brebis contre les loups. Il explique alors que ces derniers ont toujours besoin d’une bête à abattre médiatiquement. Il vient à la rescousse de la Fraternité en lui faisant bénéficier de la protection dévolue à l’aura et à l’autorité de sa charge. Mieux encore, en décrivant l’œuvre de Mgr Lefebvre comme un bouc-émissaire, il relativise grandement les griefs portés contre elle.
Même sur Vatican II, contrairement à ce que disent journalistes et évêques à l’unisson, on ne trouve pas les exigences qu’eux-mêmes imposent. Nulle part, le pape ne parle de concile non-négociable. Nulle part, Benoît XVI affirme que la Fraternité devra se plier à la vision commune de la liberté religieuse, nulle part il ne lui impose de se mettre sous l’autorité de la collégialité dévolue aux seuls évêques diocésains. Il parle de « problèmes à traiter ». Il dit aussi qu’il ne faut pas « geler l’autorité magistérielle de l’Église à l’année 1962. » Tout ceci ne semble pas contraire aux aspirations d’une Fraternité qui se voit concéder des discussions doctrinales. N’est-ce pas ce que, précisément, elle souhaitait ?
La seule nuance apportée à ce tableau est la référence à l’irrégularité juridique de la Fraternité aux yeux de Rome. Mais, je crois honnêtement qu’il n’y a personne qui pense un instant, même au sein de cette Fraternité qui a jusque là elle-même repoussé des accords canoniques, qu’elle soit officiellement en règle avec le Saint-Siège. Le pape affirme qu’il y a une distinction à établir entre les personnes et l’institution. Mais qui vient demander une église ? Qui vient se présenter pour baptiser ? Les personnes ou l’institution ? Benoît XVI joue habilement.
Rappels romains
A contrario, le Souverain Pontife fait-il preuve de mansuétude vis-à-vis des égarements épiscopaux ? Pas vraiment, il condamne au contraire, sans pour autant les nommer, ceux qui, dans les rangs catholiques ont « pensé devoir [l’]offenser avec une hostilité prête à se manifester ». Il valide son constat dramatique du chemin de Croix du Colisée (2005) en rappelant qu’en bien des endroits la foi risquait « de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus à s’alimenter ». Il fait une profession de foi contre le relativisme en demandant aux évêques de prêcher « non pas un dieu quelconque, mais ce Dieu qui a parlé sur le Sinaï » reconnu « en Jésus Christ crucifié et ressuscité ».
Alors, il ne reste que quelques lots de consolation aux évêques rebelles, comme celui qui consiste à dire que le décret du 21 janvier n’était pas une priorité. Benoît XVI avait déjà agi ainsi il y a deux ans : Tout en imposant la libération de la messe traditionnelle à la terre entière, il affirmait dans une lettre déjà adressée à ses confrères dans l’épiscopat (7 juillet 2007) que cela ne concernait finalement que quelques initiés formés au latin et à la liturgie. Qu’importe, son geste est passé et c’est bien lui qui compte, non une formule qui a été plus ou moins oubliée et qui visait avant tout à rassurer.
A peine la lettre publiée, les conférences épiscopales de l’Europe du Nord se sont alors précipitées à leurs secrétariats. Il fallait coûte que coûte publier des communiqués faisant mine de se réjouir des propos pontificaux à l’appui de quelques lots de consolation qu’elle concédait aux évêques en révolte, histoire de se montrer proches du pape et, surtout, d’effrayer cette Fraternité afin qu’elle s’en aille d’elle-même. Ce fut un fiasco total puisque, déjouant leurs pronostics, Monseigneur Fellay a répondu immédiatement : il accueillait avec joie la lettre de Benoît XVI, remerciant le pape d’ouvrir les discussions attendues, allant jusqu’à reprendre les citations (saint Luc) et les références (la Vierge de Confiance) du courrier romain. Si la lettre de Benoît XVI a dû faire blêmir plus d’un de ces évêques contestataires, ils ont dû plus que frémir à la lecture de celle de Monseigneur Fellay.
La mouvance Ecclesia Dei tributaire de la doctrine ?
Dans quelques communautés Ecclesia Dei, on s’est parfois ému de l’intégration inattendue de la commission du même nom dans la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Il est vrai que l’histoire a montré que ces instituts et fraternités oscillaient selon les temps ou les personnes sur le discours à tenir : Lorsqu’il fallait manifester son attachement à Rome, on disait qu’on acceptait tout le Magistère du pape. Quand, au contraire, on souhaitait faire cause commune avec la Fraternité Saint-Pie X, on concédait bien volontiers que la liberté religieuse ou l’œcuménisme ambiant restaient problématiques. Cette oscillation cachait finalement une ambigüité, celle qui avouait sans le dire que les études positives et les critiques promises par mille et un accords pratiques n’avaient jamais eu lieu.
Et voici que le pape, contre toute attente, place toute la mouvance Ecclesia Dei à la remorque des discussions doctrinales avec le clergé d’Écône. Il y a de quoi inquiéter plus d’un des membres de ces communautés. Le pape serait-il si irrité au point d’oublier ceux qui ont passé accord avec Rome depuis 1988 ? Penserait-il qu’au fond ils n’ont jamais accepté les réformes ? Mais dans une telle hypothèse, ne serait-ce pas reconnaître pour lui qu’elles étaient plus ou moins en rupture avec la Tradition de l’Église ?
Je peux me tromper, mais on peut, au contraire, envisager que si Benoît XVI rend ces communautés tributaires de la discussion théologique, c’est qu’il croit en l’issue de ces colloques qu’il a prévus non seulement dans le décret du 21 janvier mais également dans la lettre du 10 mars. Sinon, il ne prendrait pas le risque de sacrifier ces milieux auxquels il a maintes fois exprimé son attachement sur l’autel de l’enlisement que seuls prédisent ceux qui n’ont jamais cru dans les discussions doctrinales.
Sans doute, y a-t-il le passé, les prises de position antérieures, les discours qui nous ont fait trembler. Mais les mois de janvier et de février 2009 ont semblé durer, à bien des égards, une éternité. Les lignes ont bougé, les avis ont changé, encore plus profondément qu’ils n’ont été altérés en l’espace de vingt ans. L’esprit de Benoît XVI lui-même a été marqué. La gravité de sa lettre le révèle. Tous, pape, cardinaux, évêques ou prêtres ne peuvent que constater que, dans le contexte actuel, la Fraternité a été un signe de contradiction. Qui sait si au cœur de ce séisme de quelques semaines, Notre-Dame n’a pas marqué tous les cœurs ?
Pour l’heure, le chef de l’Église se trouve au pied du mur : Ou bien il continue, contre vents et marées, à protéger, comme dans cette lettre, cette société religieuse malaimée et il prouve que l’expérience de la Tradition est bel et bien envisageable, ou bien il ouvre la porte de l’enclos aux loups et l’œuvre de restauration de l’Église se trouvera reléguée aux calendes grecques. Mgr Fellay en observateur avisé a toujours aimé reconnaître, malgré les divergences qui le séparait de lui, que lorsque Joseph Ratzinger d’abord cardinal puis pape se trouvait au pied du mur, il posait généralement le bon choix. Prions !

Côme Prévigny, agrégé de l'université - Le 16 mars 2009

[Soazig Quemener - Le Journal du Dimanche] "Benoit XVI est désemparé"

SOURCE - Soazig Quemener - Le Journal du Dimanche - 16 mars 2009

Chahuté par l'affaire Williamson, Benoît XVI débute son premier voyage en Afrique mardi. Dans une lettre envoyée la semaine dernière aux 5000 évêques catholiques, le pape affirme qu'il ignorait les positions négationnistes du prélat. Henri Madelin, théologien et ancien provincial des Jésuites de France, revient pour Le Journal du Dimanche sur les polémiques suscitées par le Vatican.

Benoît XVI a finalement reconnu une erreur. Jeudi, le Saint-Père a fait parvenir une lettre d'explication aux 5000 évêques catholiques. Le pape y admet qu'il ignorait les positions négationnistes de Richard Williamson, l'un des quatre prélats lefebvristes dont il a levé l'excommunication fin janvier. Et assure que la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre ne pourra pas réintégrer l'Eglise si elle ne reconnaît pas les décisions de Vatican II. Mais un autre front s'allume, au Brésil cette fois. La décision, la semaine dernière par l'archevêque de Recife, d'excommunier une mère qui a fait avorter sa fille de 9 ans, enceinte de jumeaux à la suite d'un viol, ainsi que toute l'équipe médicale qui l'a opérée, suscite un mouvement de protestation planétaire. Alors que samedi 7 mars, le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques, justifiait cette décision, la Conférence nationale des évêques du Brésil a fait savoir vendredi dernier qu'elle avait annulé l'excommunication. Un nouveau travail d'explications en perspective pour Benoît XVI.

Comment jugez-vous la lettre expédiée jeudi par le pape aux évêques?
Benoît XVI se présente avec une attitude humble et même désemparée. Manifestement, on a pris conscience à Rome que la communication de la curie a connu de nombreux ratés. Le pire était la non-consultation des évêques locaux avant de prendre une décision qui les concernait au premier chef et qui allait se répercuter dans tous les diocèses. C'est une secousse énorme. Aujourd'hui il s'agit de rattraper tout cela.

Des remous prévisibles

Dans cette lettre, le pape explique qu'il ignorait l'antisémitisme de Williamson, l'un des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre...
Le processus de réconciliation avec les lefebvristes est compliqué et dangereux. Les quatre récipiendaires n'étaient sans doute pas mûrs pour cela. Ce n'était pourtant pas quelque chose de dramatique. Ce qui l'a été, en revanche, c'est l'affaire Williamson. Mais tout n'est pas négatif dans ce qui se passe. La solidarité avec les juifs a joué malgré les protestations, nombreuses de chaque côté. Or, que les chrétiens reconnaissent leurs racines communes avec le judaïsme était l'une des avancées du concile Vatican II. Une avancée refusée par les intégristes.

Etait-il réellement nécessaire de leur tendre la main?
Je comprends que quelqu'un qui est à la barre du gouvernement d'une Eglise et qui connaît bien l'histoire fasse tout ce qu'il peut pendant que c'est encore possible afin d'éviter un schisme. Nous avons des exemples dans l'Histoire de groupes qui se sont séparés, il y a un ou deux siècles, et qui ne meurent pas, continuant à alimenter des revendications éternelles. Enfin, quand on est aux commandes d'un gros navire comme celui-là, on est hanté par l'idée de l'unité. Comme toujours, le pape en appelle à un effort de culture et de lecture de l'histoire.

Certains observateurs du Vatican décrivent un pape très solitaire. Benoît XVI n'est-il pas trop coupé du monde?
Il y a un fractionnement entre les différents responsables du Vatican. Ils ne semblent pas se rencontrer fréquemment, il n'y a donc pas de position harmonisée. Enfin, Benoît XVI est d'abord un professeur. Il parle comme s'il faisait un cours. Après, quand il s'aperçoit que ses propos n'ont pas été bien reçus, il corrige et repart autrement. Cela a été le cas lors du discours de Ratisbonne, mais aussi avec les nominations ratées à Linz et Varsovie. Il aurait pu prévoir que cela allait faire des remous.

Le spectre du "pape allemand"

La lettre aux évêques va-t-elle pouvoir rassurer les catholiques?
Les évêques sont les plus proches de la reprise du dialogue avec le pape, même s'ils se demandent toujours comment ils vont pouvoir un jour associer leurs prêtres à ceux de la Fraternité Saint-Pie X. Pour les fidèles, ce sera plus lent, plus compliqué. Ce qui s'est passé laissera plus de traces encore en Allemagne qu'en France. Ce qui a choqué, outre-Rhin, c'est le retour du passé allemand par un pape allemand. Souvenez-vous, lors de son élection, les commentateurs disaient que c'était un signe de maturité de l'Eglise qu'un cardinal allemand devienne pape. Aujourd'hui, c'est d'autant plus difficile pour l'opinion publique allemande.

Les catholiques français vont-ils s'éloigner du pape?
Ils sont déçus mais il y aura d'autres mouvements. Le voyage du Saint-Père en France s'était très bien passé. D'ailleurs, Benoît XVI s'est agacé de voir cette crise user le crédit acquis à Paris.

Comment avez-vous compris l'excommunication, au Brésil, de l'équipe médicale qui avait procédé à l'avortement d'une petite fille violée?
Je suis très choqué par cette histoire. Faire tomber une excommunication dans un pays pauvre, dans un contexte de vie affective et sexuelle que l'on sait très dur, c'est un acte de puissance difficilement compréhensible.

Quels sont les enjeux du voyage du pape cette semaine en Afrique?
Il fallait que Benoît XVI s'inscrive dans la continuité de son prédécesseur, Jean-Paul II, en soutenant le continent africain, terrain très important pour la foi chrétienne. L'Afrique est aussi un continent de souffrances, et ce voyage une manière d'aller au coeur de la crise. Le pape n'aura pas de peine à remplir les stades et à secouer les foules par sa parole.

15 mars 2009





La stratégie de la Fraternité
Mars 2009 - Abbé Régis de Cacqueray-Valménier - Fideliter n° 188 de mars-avril 2009 - laportelatine.org
Parler de « stratégie » de la Fraternité peut sans doute surprendre. La connotation militaire de ce mot, le côté tactique qu’il suggère, conviennent-ils bien à un combat aussi éminemment religieux et surnaturel que le nôtre ? La seule expression de « foi » n’est-elle pas suffisante pour dire l’alpha et l’oméga de notre plan d’action ? Mais la lutte justifie l’existence d’une stratégie.
Qui niera que la Fraternité est une petite armée chargée d’un immense combat, le combat de la foi ? Or, dans ce combat comme dans n’importe quel autre, il y a différents objectifs à atteindre : il faut donc rechercher les moyens et les actions les plus adaptés pour y parvenir. En premier lieu, nous combattons pour garder et pour transmettre la foi partout où elle existe encore. C’est le travail le plus visible de la Fraternité, celui auquel s’adonnent ordinairement ses membres. Mais nous cherchons également, de tout notre coeur, à propager cette même foi auprès de toutes les âmes par la prédication missionnaire. Enfin, comment ne pourrions-nous pas nous préoccuper de l’état de déchéance où se trouve réduite l’Église, rongée jusqu’au plus profond d’elle-même par l’hérésie ? Comment n’aurions-nous pas, également, comme but très cher, de faire tout ce que nous pouvons pour tirer les autorités de l’Église de l’ornière des erreurs et des hérésies où elles se sont plus ou moins fourvoyées ? A leur égard, ce devoir est d’autant plus impérieux que la Fraternité se trouve mystérieusement à peu près la dernière à pouvoir exposer clairement les motifs principaux de la perte généralisée de la foi.
Ce qu’est l’humanisme moderne
Cependant, s’il est bien clair que la Fraternité se doit de travailler à l’extirpation des erreurs dans l’Église et au retour de sa hiérarchie à l’intégralité de la vérité catholique, il est également évident pour tous qu’un tel travail est extrêmement périlleux. Si la Fraternité perdait ce combat, si elle se laissait à son tour contaminer par les doctrines d’erreur, il semblerait alors ne plus rester d’espérance pour sortir de la crise de l’Église. Bien sûr, nous croyons que le bon Dieu est tout puissant et n’a pas besoin de nous pour aller là où il le veut. Mais il ne veut pas, pour ce motif, que nous nous dérobions à nos devoirs en négligeant, sous prétexte qu’il lui est loisible de recourir à des moyens extraordinaires, d’aller jusqu’au bout de nos moyens et de nos forces.
Trois marches d’escalier
La réflexion sur la nécessité de cette confession de la foi auprès des autorités de l’Église « conciliaire » amena les supérieurs de la Fraternité à définir, en 2001, les grandes lignes du plan qu’elle suivrait, sur le long terme, dans ses relations avec Rome. Ce plan comprenait trois étapes. La première consistait à demander à Rome « deux préalables » ; le premier préalable était de reconnaître à tous les prêtres le droit de célébrer librement la messe de saint Pie V, le second de prononcer le retrait du décret des excommunications de 1988. Dans un deuxième temps, une fois ces préalables accordés, la Fraternité préconisait des discussions doctrinales au cours desquelles se trouveraient abordées les grandes thèses libérales nouvelles et gravement erronées du concile Vatican II, à l’origine du mal qui ronge l’Église de l’intérieur. Enfin, dans un troisième et dernier temps seulement, ces discussions doctrinales ayant heureusement débouché, arriverait la régularisation canonique de la Fraternité et des communautés amies.
La Fraternité choisit de rendre public ce plan en trois étapes, de le porter à la connaissance de tous, des prêtres et des fidèles de la Fraternité comme des autorités de l’Église. Lorsqu’il fut connu, il n’intéressa guère ni les uns ni les autres, tant sa teneur paraissait lointaine et impossible. On ne voyait guère pour quels motifs, dans son état d’opposition à la Tradition, Rome condescendrait aux demandes de cette petite Fraternité officiellement exclue de l’Église. On accusa la Fraternité d’imposer des exigences inouïes pour camoufler sa volonté de s’isoler. Au vrai, qui d’entre nous en 2001 aurait pensé que, moins de huit ans plus tard, le pape aurait accompli deux gestes décisifs pour répondre à ces préalables ?
Une stratégie qui s’est imposée
Rome aurait pu, lorsque la Fraternité fit connaître son plan, ou se désintéresser complètement d’elle, ou lui dire qu’elle le refusait et faire une contre-proposition. Or, bien qu’il ait suscité, au tout début, une lettre de protestation du cardinal Castrillón Hoyos à Mgr Fellay datée du 5 avril 2002, la feuille de route proposée par la Fraternité s’est, en réalité, peu à peu imposée dans les rapports entre le Saint-Siège et la Fraternité. Les années du pontificat de Jean-Paul II s’achevèrent sans aucun résultat apparent. C’est son successeur, le pape Benoît XVI, qui a montré sa décision de faire sienne la feuille de route de la Fraternité.
Chacun se rappelle cet événement encore récent du Motu Proprio du 7 juillet 2007 qui, à la suite de la croisade de rosaires lancée par notre supérieur général, reconnut que la messe qu’avait défendue Mgr Lefebvre n’avait jamais été interdite. Le texte comportait de nombreuses et graves imperfections, mais constituait cependant un pas décisif dans le désenclavement progressif de la messe. Il était pourtant encore possible de penser que ce geste, venu d’un pape dont l’intérêt pour la liturgie est célèbre, se trouvait coïncider avec le premier voeu de la Fraternité sans pour autant avoir été consenti en réponse à sa demande.
Après le décret du 21 janvier 2009, il n’est plus possible de penser ainsi. Ce second geste correspond au second préalable de la Fraternité, même s’il n’y répond que d’une façon de nouveau imparfaite et insuffisante. Après lui, nous ne pouvons que constater que la stratégie de 2001, jamais officiellement contestée par Rome lorsqu’elle fut émise, a été reprise et se trouve suivie presque à la lettre par le Saint-Siège. Nous pourrions avancer plusieurs raisons qui permettraient de l’expliquer. Cependant, nous avons bien conscience que tous ces motifs demeureraient très insuffisants sans évoquer la puissance de la prière du Rosaire.
Non seulement le décret du 21 janvier est venu s’inscrire de nouveau dans la stratégie préconisée par la Fraternité, mais il nous a surtout apporté la garantie que Rome accepte de continuer, dans l’avenir, à la suivre telle que nous l’avons voulue. Le décret du 21 janvier reconnaît en effet que doivent avoir lieu de « nécessaires colloques » entre Rome et la Fraternité sur « des questions encore ouvertes ». Or, c’est exactement ce que nous avons demandé dans notre deuxième étape. Nous avons dit que nous voulions des discussions doctrinales parce que nous les jugions absolument indispensables pour travailler à la résolution de la crise de l’Église. Nous ne pouvons donc que nous réjouir que le cardinal Re, signataire du décret au nom du pape, accepte ces discussions de fond, les juge nécessaires comme prochaine étape et estime « encore ouvertes » les questions que nous posons.
Changer de stratégie ?
Différentes voix, de Rome ou d’ailleurs, estiment cependant, au moment du combat où nous nous trouvons, utile de modifier notre stratégie. Elles nous conseillent d’inverser l’ordre des deux étapes restantes, de faire passer la troisième des étapes avant la deuxième, la régularisation canonique de la Fraternité avant les conversations doctrinales. Parmi les arguments qu’elles donnent, elles font valoir la bienveillance du pape à notre égard : il faut en profiter car ses années sont comptées et l’on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir ! On nous dit également que ces conversations doctrinales sont vouées à l’échec. Nous allons certainement nous y enliser et la régularisation canonique de la Fraternité n’aura jamais lieu. Ou bien on nous dit que, la situation de la Fraternité ayant été régularisée, la place officielle qui lui sera concédée lui donnera plus de poids vis-à-vis de Rome pour faire valoir ses positions.
Il est certain que le choix d’une stratégie plutôt que d’une autre ne relève pas de la foi et nous ne contestons pas la possibilité d’en discuter. Davantage, les meilleurs stratèges ne sont-ils pas justement ceux qui, en fonction de l’évolution de la situation, se montrent capables de changer ce qu’il faut pour mieux coller à la réalité ? Soucieux de ne pas rester sur une ligne stratégique par incapacité de nous remettre en cause ou par obstination, examinons de plus près les objections de ceux qui préconisent immédiatement notre régularisation canonique.
Après Benoît XVI
Certes, le pape manifeste un souci indéniable à notre égard. Doit-on craindre qu’il n’en sera pas de même avec ses successeurs ? Il me semble, sans suivre à la loupe les changements qui s’opèrent dans la Curie et parmi les cardinaux, que le pape a déjà largement imprimé un mouvement qui correspond à ses choix. L’aile progressiste est peu à peu remplacée par une tendance plus sérieuse, effrayée et désemparée par la crise que subit l’Église, à la recherche de solutions pour l’en tirer mais encore incapable d’oser l’indispensable remise en cause du concile. Il nous semble donc en réalité que, plus le temps passe, moins notre sort se trouve dépendre de la seule bienveillance personnelle du pape.
Le poids de la reconnaissance ?
Aurions-nous plus de poids pour discuter après la régularisation de la Fraternité ? C’est un argument que l’on entend souvent. Cependant, si l’on regarde l’histoire du combat de la Tradition, il est manifeste que tous ceux qui ont accepté ces régularisations canoniques ne sont pas parvenus à obtenir ces conversations. Une fois régularisés, leurs cas étaient considérés comme réglés et ces discussions n’ont jamais eu lieu. De nettes intimidations leur enjoignaient ensuite de se taire s’ils cherchaient à maintenir un discours critique sur le concile. Nous ne pensons donc pas, étant donné que nous sommes à peu près les derniers à savoir pointer les erreurs du doigt, que nous pouvons prendre le risque infini d’accepter un statut canonique sans avoir obtenu la certitude morale du redressement doctrinal de Rome.
Le salé et le sucré
Il faut avouer qu’il nous répugne de nous retrouver sous l’enveloppe canonique offerte par une Rome qui n’aurait pas retrouvé sa Tradition et demeurerait enlisée dans sa quête impossible de l’herméneutique de continuité du concile Vatican II. Nous le verrions comme un outrage à la vérité et un risque supplémentaire d’augmentation de la confusion pour les âmes.
Plus tard ou jamais ?
Les discussions vont-elles forcément s’enliser ? Nous savons bien qu’elles sont, à vue seulement humaine, extrêmement difficiles car ce ne sont pas seulement quelques conclusions théologiques qui nous séparent mais, dès l’abord, de véritables gouffres philosophiques infranchissables (cf. l’article de M. l’abbé Morvan). Cependant, que de nuances entre les hommes ! A côté d’intelligences vraiment perdues dans les fourrés impénétrables de la pensée moderne, il existe des esprits plus sains aspirant à la philosophie pérenne. La précision du thomisme et la nécessité de la scolastique retrouvent ici ou là leurs lettres de noblesse. Ne l’oublions pas : nous étions nombreux à penser que les deux premières demandes de la Fraternité ne seraient jamais entendues. Les récents événements nous ont démontré le contraire. Il ne faut donc pas désespérer de la suite.
Rome confirme
Par ailleurs, nous serions en droit de penser que ce n’est pas la volonté profonde du pape que cette régularisation canonique se produise maintenant. En effet, dans ce décret du 21 janvier, le pape a signé la levée des prétendues excommunications et il semble avoir indiqué ce qu’il souhaitait désormais. Or il ne parle pas de la régularisation canonique de la Fraternité. Il aurait pu le faire mais il ne l’a pas fait. Il a dit, au contraire, qu’il fallait nécessairement ces discussions doctrinales que nous avons demandées. Sans doute, il pourrait, dans l’avenir, exprimer toute autre chose. Mais, quant à nous, nous sommes satisfaits de le voir reconnaître la nécessité des conversations doctrinales avant de se préoccuper des questions canoniques.
Nous dirons pour finir que l’on ne change pas une stratégie qui a désormais acquis ses lettres de noblesse. Après cette seconde obtention, il y a moins de raisons que jamais de la modifier, parce qu’elle fonctionne bien : premièrement, porter à la connaissance de tous notre objectif ; deuxièmement, pilonner le terrain par l’artillerie lourde des rosaires ; troisièmement et enfin, avancer avec la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ vers les nouvelles positions à conquérir.

Abbé Régis de Cacqueray-Valménier, Supérieur du district de France inFideliter n° 188


Levée des excommunications: « Le geste d’un Père » (Mgr Aillet)
Mars 2009 - Christophe Geffroy - lanef.net
Mgr Marc Aillet est évêque de Bayonne depuis l’automne 2008. Il exprime ici le point de vue d’un évêque français sur la levée des excommunications des quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X La Nef – Comment recevez-vous le geste du pape d’avoir levé les excommunications qui touchaient les quatre évêques de la Fraternité Saint-Pie X (FSPX) ?
Mgr Marc Aillet – C’est un geste significatif, d’autant qu’il est advenu au cours de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Qui ne souhaiterait une réconciliation de tous les fidèles catholiques au sein de l’unique Eglise du Christ qui repose sur Pierre et ses successeurs ? J’accueille donc ce geste comme l’émanation d’un Père qui ne fait l’économie d’aucun effort pour se réconcilier ses enfants. Si l’on me permet cette comparaison forcée, c’est un peu la parabole évangélique dite du Fils prodigue qui s’accomplit : le fils aîné se scandalisera toujours devant la longanimité de son Père et soupçonnera toujours son frère d’être intéressé, ce qui est d’ailleurs le cas du fils prodigue de la parabole : cela n’empêche pas le Père d’ouvrir tout grand les bras !
Qu’est-ce que cela change pour la situation de la FSPX et de tous ses prêtres qui, eux, n’étaient pas excommuniés mais au moins suspens a divinis ?
L’excommunication n’avait été formellement déclarée que pour les quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre sans mandat pontifical et la levée de la sanction ne concerne à proprement parler que les quatre prélats. Elle ne donne pas pour autant de statut canonique à la Fraternité Saint-Pie X, ni de mission canonique aux évêques et aux prêtres de ce mouvement qui ne peuvent toujours pas exercer leur ministère de manière licite. Mais ce geste du Saint-Père est une étape importante, d’autant que ces évêques manifestaient leur bonne volonté en le lui demandant. Il devrait en effet faciliter le dialogue avec le Saint-Siège, en vue de clarifier leur situation canonique, et faciliter ainsi le retour à la pleine communion.
La levée des excommunications ne signifie pas accord ni même réintégration dans le giron de l’Église : que signifie concrètement être en « pleine communion », quelle est la base canonique de la notion de « pleine communion » ?
La pleine communion se définit à partir de trois critères.
– C’est d’abord la communion dans la foi de l’Église, telle qu’elle est définie par le Magistère extraordinaire et par le Magistère ordinaire universel (cf. Lumen Gentium, n. 25). Sans doute le Concile Vatican II n’a pas défini de nouveaux dogmes ; mais pour ce qu’il a rappelé de la Foi de toujours et de la morale catholique, il appartient au Magistère ordinaire universel et exige l’assentiment des fidèles. En ce sens, le Catéchisme de l’Église Catholique, promulgué le 11 octobre 1992 par le pape Jean Paul II, proprement comme un acte du Concile Vatican II, est le texte de référence de l’enseignement du Magistère actuel de l’Église en matière de foi et de morale. Dans la constitution apostolique Fidei Depositum par laquelle il le promulguait, Jean Paul II écrit : « Je le reconnais comme un instrument valable et autorisé au service de la communion ecclésiale et comme une norme sûre pour l’enseignement de la foi ».
– Le deuxième critère de la pleine communion porte sur les livres liturgiques autorisés pour la célébration des sacrements de l’Église. Dans l’Église latine, nous savons désormais clairement, grâce au motu proprio Summorum Pontificum, publié par le Pape Benoît XVI le 7 juillet 2007, que les livres liturgiques antérieurs au Concile, dans l’édition de 1962, n’ont jamais été interdits par un acte canonique ; leur usage est désormais réglé par le motu proprio qui le désigne comme « la forme extraordinaire de l’unique rite romain », lequel doit être célébré selon les principes théologiques définis par la Constitution Sacrosanctum Concilium qui recueillait de manière autorisée les acquis principaux du « mouvement liturgique » lancé par le motu proprio Tra le sollicitudini de saint-Pie X en 1904.
– Enfin le troisième critère de la pleine communion concerne la discipline de l’Église telle qu’elle a été réformée par le Code de Droit canonique de 1983. Je sais d’ailleurs que bien des prêtres issus de la Fraternité Saint-Pie X sont revenus à la pleine communion grâce à l’étude du Code de Droit canonique, qui expose de manière parfois plus rigoureuse, étant donné le genre littéraire, l’essentiel de l’ecclésiologie du Concile Vatican II. C’est sur ces trois piliers de la vie de l’Église post-conciliaire – Catéchisme de l’Église catholique, livres liturgiques de 1962 et 1970, Code de Droit canonique de 1983 – que doit porter la discussion sur la pleine communion, en tant qu’ils apportent une interprétation autorisée des enseignements du Concile à l’intérieur de la Tradition de l’Église.
Peut-il y avoir un accord entre Rome et Écône s’il reste des points de divergences doctrinaux en suspens ?
Toutes les discussions à venir auront sans doute pour objectif de vérifier cette pleine communion à l’aune des critères que je viens de rappeler. On notera que Mgr Fellay a précisé dans une interview donnée à l’hebdomadaire Famille Chrétienne qu’il ne s’agissait pas pour lui de rejeter le Concile Vatican II en bloc, mais d’émettre des « réserves » sur un certain nombre d’affirmations qui lui paraissent ambiguës, c’est-à-dire susceptibles d’être interprétées en rupture avec la tradition.
L’on revient souvent sur ces quelques points qui font difficulté : l’engagement œcuménique de l’Église, s’il conduit à gommer les différences et à espérer une Eglise syncrétiste au-dessus des Églises et communautés ecclésiales, y compris l’Église catholique ; le dialogue interreligieux, s’il favorise l’indifférentisme ; la liberté religieuse, si elle induit le relativisme… Depuis le Concile, en s’attachant aux textes mêmes qui ont été promulgués par Paul VI, le Magistère a donné bien des interprétations conformes à la Tradition, là où un certain « esprit du Concile » avait pu imposer dans les faits une certaine rupture de tradition, dénoncée à plusieurs reprises par Jean Paul II et Benoît XVI. Je pense en particulier au discours du Saint-Père à la Curie romaine, le 22 décembre 2005 qui a apporté des précisions très éclairantes, qui n’ont pas échappé au Supérieur de la Fraternité Saint-Pie X, sur la véritable herméneutique du Concile, qui est dite « de la réforme et du renouveau dans la continuité de l’unique Sujet-Église », par opposition à « l’herméneutique dite de la discontinuité et de la rupture », qui a souvent pu compter « sur la sympathie des mass media, et également d’une partie de la théologie moderne ».
Un certain nombre de points doctrinaux, qui ne touchent pas directement à la substance de la foi, ont déjà reçu me semble-t-il une interprétation conforme à la grande tradition de l’Église : pour le dialogue interreligieux, il y a eu Dominus Jesus qui rappelle sans ambiguïtés, en se fondant dans l’enseignement de Nostra Aetate, que Jésus est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes, et qu’il est, comme Verbe fait chair, le seul Messie envoyé par le Père pour sauver tous les hommes ; pour l’œcuménisme, il y a eu l’encyclique Ut unum sint de Jean Paul II et la Note doctrinale de la Congrégation pour la Doctrine de la foi « sur certains aspects de l’Évangélisation » (3 décembre 2007) qui affirme par exemple que l’engagement œcuménique « ne prive pas du droit, ni ne dispense de la responsabilité d’annoncer en plénitude la foi catholique aux autres chrétiens qui librement acceptent de l’accueillir ».
Cela dit, les discussions pourraient permettre un accord entre Rome et Écône si les membres de la Fraternité Saint-Pie X s’engagent à avoir désormais une attitude positive d’étude et de communication avec le Saint-Siège, en évitant toute polémique, en n’ayant d’autre but que de parvenir, par une critique constructive, à la formulation d’une interprétation de ces points de doctrine à l’intérieur de la Tradition de l’Église, et en reconnaissant pleinement l’autorité du Successeur de Pierre. En ce sens, Mgr Fellay écrivait ces derniers temps au Saint-Père : « Nous sommes toujours fermement déterminés dans notre volonté de rester catholiques et de mettre toutes nos forces au service de l’Église de Notre Seigneur Jésus Christ, qui est l’Église catholique romaine. Nous acceptons son enseignement dans un esprit filial. Nous croyons fermement à la Primauté de Pierre et à ses prérogatives, et c’est pour cela même que nous souffrons tant de l’actuelle situation. »
En quoi peut-on se réjouir du retour de la FSPX dans la pleine communion ecclésiale ? Que peut-elle apporter à l’Église ? Comment voyez-vous les rapports entre la FSPX et les évêques dans le cadre d’une administration apostolique ou d’une prélature personnelle ?
Ne devons-nous pas souhaiter que ces prêtres ordonnés validement, puissent, pour le bien des âmes, prendre toute leur place dans la mission de l’Église si éprouvée par la crise persistante des vocations et de l’évangélisation ? Nul n’est de trop dans l’Église ! Dans la mesure où les conditions d’un dialogue sérieux, même critique, qu’il appartient au Saint-Siège seul de définir, sont réalisées en vue de parvenir à la pleine communion, je ne serais pas opposé à ce qu’un statut canonique soit accordé aux prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, même si les blessures entretenues par une certaine presse qui s’est arrogé le pouvoir de faire l’opinion publique, risquerait encore de brouiller le message.
Ce geste suscite une large incompréhension dans certains secteurs de l’Église, notamment en raison des scandaleux propos négationnistes de Mgr Williamson : comment expliquez-vous cette réserve ? Mgr Williamson n’est-il pas un prétexte commode pour « rejeter le bébé avec l’eau du bain » ?
Sans doute les propos négationnistes intolérables de Mgr Williamson sont-ils venus parasiter la décision du Saint-Siège et je ne peux m’empêcher de penser qu’ils ont servi ceux qui veulent systématiquement discréditer le Saint-Père et faire peser le soupçon sur ses intentions. De même, il ne faut pas exclure tout à fait que, d’un point de vue politique, certains lobbies aient trouvé dans ces déclarations, je le répète odieuses, une belle aubaine pour détourner la désapprobation de l’opinion internationale face aux événements qui ont aggravé ces dernières semaines le conflit israélo-palestinien.
Mais l’incompréhension vient aussi de l’ignorance qui caractérise de nombreux fidèles par rapport au Concile Vatican II, dont on peut se demander, à quarante de distance, s’il a été effectivement reçu. C’était la question que posait Jean Paul II en 2001 dans sa lettre Au début du nouveau millénaire : « En préparation du Grand Jubilé, j’avais demandé que l’Église s’interroge sur la réception du Concile. Cela a-t-il été fait ? » Force est de constater que, lors de la levée de bouclier qui a accueilli, y compris au sein du monde catholique, la levée des excommunications, l’on a d’autant plus invoqué le Concile Vatican II de façon incantatoire que l’on est souvent bien loin, dans sa mise en œuvre, du véritable Concile. « L’esprit du Concile » a été d’autant plus invoqué que l’on a pris ses distances, souvent de manière déclarée, par rapport aux « textes du Concile », au profit d’interprétations douteuses, voire hétérodoxes. Comment taire la contestation ouverte qui s’est parfois imposée de manière explicite de la part de pasteurs ou de théologiens, constitués en véritables groupes de pression, qui comptent parmi les principaux défenseurs de l’esprit du Concile, sur des points essentiels de la foi ou de la morale catholique, rappelés pourtant sans ambiguïtés par le Concile et par le Magistère post-conciliaire : je pense à la doctrine d’Humanae Vitae sur la régulation naturelle des naissances, l’indissolubilité du mariage, le non-accès des femmes au sacerdoce ministériel, le célibat des prêtres, la nature sacrificielle de la Messe, la présence réelle, le sacrement de pénitence et de réconciliation, etc. Je ne sache pas que ces positions en rupture flagrante de communion et qui ont fait l’objet du rappel à l’ordre répété de l’autorité romaine depuis quarante ans, aient été traités avec la même pugnacité que les réserves de la Fraternité Saint-Pie X par rapport au Concile.
En outre, je suis de ceux qui demandent que nous soyons vigilants à dénoncer clairement tous les négationnismes : celui de l’holocauste bien sûr, mais aussi celui des goulags soviétiques dont nous avons pu être complices par des rapprochements pour le moins imprudents avec le Parti communiste ou ses dérivés syndicaux dans les années 70, mais encore celui des 220 000 enfants massacrés dans le sein de leur mère : les générations futures ne seront-elles pas en droit de nous reprocher notre silence ?
Des évêques ont regretté le manque de communication du Saint-Siège en cette affaire : qu’en pensez-vous ?
Ces regrets et d’autres critiques, qui ont pu donner l’impression que l’on hurlait avec les loups, complaisamment diffusés par la presse, y compris catholique, m’ont blessé dans mon affection collégiale : dans le contexte des calomnies qui ont été prononcées contre le Saint-Père, ces regrets jetés en pâture aux médias ne m’ont pas semblé être le reflet d’une pleine communion. Oui à la critique constructive, mais non à leur publicité surtout dans le contexte explosif du moment : pour le coup, c’est une erreur grave de communication. De plus, il est trop facile de rejeter la responsabilité sur le Saint-Siège : qu’avons-nous fait pour communiquer sur ces matières auprès de nos prêtres et de nos fidèles ? Et surtout que faisons-nous pour permettre à nos fidèles, dont la connaissance du Concile est réduite à bien des clichés réducteurs diffusés par la presse, un véritable accès à l’enseignement de Vatican II ? Comme l’écrivait Jean Paul II dans un texte déjà cité plus haut : « A mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu’ils soient lus de manière appropriée, qu’ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église » (Au début du nouveau millénaire, n. 57 ).
Toute cette affaire ne remet-elle pas en cause notre façon de traiter l’information, notamment par le manque de distance par rapport à l’événement qui nous empêche de le saisir dans toute son ampleur ?
Il me semble que nous manquons en effet d’une élémentaire distance dans la façon que nous avons de traiter l’information. Dans notre excessif souci de réagir à l’actualité, en temps réel, pour ne pas risquer d’être disqualifiés, au nom des sacro-saintes lois de la communication qui nous sont imposées par le monde des médias, nous réagissons nous aussi au quart de tour, sans prendre la peine d’aller à la source et d’attendre le temps de la réflexion et des éclaircissements provoqués par ces embrasements. Sans doute le traitement infligé à l’information par le monde aggrave l’image de l’Église ou du Saint-Père qu’il impose complaisamment et souvent de manière durable à l’opinion publique. Mais nous ne déjouerons pas cette part de ténèbres qui s’immisce dans les médias, dont il ne s’agit pas pour autant de nier toujours un certain professionnalisme, en utilisant les armes du monde. Il s’agit aussi, on le voit bien, d’un déchaînement qui dépasse l’humain et nous demande d’abord de fourbir des armes spirituelles. Où est-il écrit dans l’Évangile que la mission prophétique de l’Église puisse se réduire aux lois bien huilées de la communication humaine auxquelles il faudrait être rompu ? Jésus, qui est le communiquant par excellence et qui savait pertinemment ce qu’il y a dans l’homme, a-t-il échappé à la calomnie et déjoué tous les pièges ? Si c’était le cas, cela se saurait. Et si cela faisait partie de la mission prophétique de l’Église pour que la Vérité triomphe toujours du mensonge ? « Mais la Sagesse se révèle juste dans ses enfants » (Mt 11, 19). D’ailleurs, je crois que de même que le dialogue avec les musulmans a été l’effet positif inattendu de la crise de Ratisbonne, le dialogue avec les juifs, nos frères aînés dans la foi, est en train de s’approfondir grâce à la crise que nous venons de vivre.
Comment situez-vous ce geste par rapport à la question œcuménique, notamment dans nos rapports avec les orthodoxes ?
Pour ce qui est de l’unité des chrétiens, qui tient tant à cœur au Saint-Père qu’il en a fait une des priorités de son pontificat, en particulier avec les orthodoxes, cette ouverture manifestée par Benoît XVI vis-à-vis de ces catholiques contestataires, pourrait préjuger d’autres ouvertures. Par exemple, pourquoi ne pas envisager, sans rien perdre de la conception catholique de la primauté de Pierre, définie au Concile Vatican I, de poursuivre les discussions théologiques avec nos frères séparés de l’Orthodoxie, à l’intérieur même de la communion ecclésiale, même avec une réserve sérieuse quant à l’exercice de cette primauté, en vue de faciliter le chemin vers la pleine communion ? N’avons-nous pas vécu ensemble tout au long du premier millénaire, sans nous poser explicitement la question ?
Un dernier mot, Monseigneur ?
Je crois que nous avons mieux à faire aujourd’hui qu’à crier notre crainte infondée d’une remise en cause du Concile Vatican II, « qui nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence » (Jean Paul II). Car en attendant, que faisons-nous pour que le Concile apporte effectivement un nouveau printemps pour l’Église : en terme de vocations sacerdotales et religieuses qui sont toujours le vrai baromètre de la vitalité de nos communautés, en terme de transmission de la foi ou de nouvelle évangélisation ? Comme évêque, ce qui m’intéresse d’abord aujourd’hui, c’est de relancer l’appel aux vocations sacerdotales. Aussi, dès la rentrée prochaine, j’ouvrirai dans mon diocèse une Propédeutique pour permettre à des jeunes, désireux de répondre à l’appel au Sacerdoce, de trouver un lieu où l’identité du prêtre sera clairement définie, dans sa grâce propre comme dans son articulation théologale et pas seulement fonctionnelle avec le sacerdoce commun des fidèles, et où sera clairement envisagée la possibilité d’exercer à plein le sacerdoce ministériel, à la manière des apôtres, c’est-à-dire dans un sens résolument missionnaire.
Propos recueillis par Christophe Geffroy

Une année de propédeutique à Bayonne
Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, ouvrira à la rentrée 2009 une année de Propédeutique pour son diocèse. Cette année permettra aux jeunes qui envisagent le sacerdoce de fonder leur vocation et leur formation futures dans une réelle intimité avec le Christ et une véritable expérience de l’Église.
Parmi les « sommets » proposés aux candidats : un contact assidu avec la Parole de Dieu, une initiation à la foi de l’Église, à la morale et aux grands courants de la spiritualité chrétienne, une insistance sur la vie fraternelle dont la Liturgie, « source et sommet de la vie de l’Église », devra être le creuset et qui exigera une formation authentique, en lien avec la grande tradition sans rupture de l’Église romaine, telle qu’elle a été recueillie pour notre temps par la Constitution Sacrosanctum Concilium du Concile Vatican II.
Enfin, la pratique de l’adoration eucharistique comme de la vraie dévotion à la Vierge Marie auront aussi toute leur place. « Le chemin de Saint-Jacques qui traverse notre diocèse, chemin par excellence d’initiation chrétienne et d’évangélisation, aura une place privilégiée dans le programme de formation, tant par l’accomplissement en communauté d’une partie de cette route que par l’expérience missionnaire de l’accueil des pèlerins », souligne Mgr Aillet, avant de conclure : « Nous n’oublierons pas que c’est en les associant à son acte d’évangéliser que Jésus a assuré la formation de ses apôtres ».

[Koz - blogs La Croix] Confiance et humilité

SOURCE - Koz - Blog La Croix - 15 mars 2009

In medio stat virtus. Et, par chance, in medio, précisément, j’y stat ! Oh oui je sais, cela peut paraître présomptueux. Je me jette peut-être dans les griffes du terrifiant péché d’orgueil… Sans me prononcer sur ma vertu, disons que je suis l’un de ces catholiques qui forment l’écrasante majorité des fidèles. Ni lefebvriste, ni progressiste. Et je m’en félicite. Car véritablement, le moment venu pour le Coopérateur de la Vérité de prendre la plume, je n’aurais pas voulu être du côté de ceux qui pensent pouvoir “traiter [le Saint-Père] avec haine sans crainte ni réserve“, ou de celui des “éléments déformés et malades“.

Dans sa lettre, Benoît XVI montre le chemin de l’unité. Ce chemin, qu’il emprunte le premier, c’est celui de la confiance, celui de l’humilité.

Le chemin de la confiance, en Benoît XVI : qui sont donc ceux qui ont pu croire, et laisser croire, que Benoît XVI fasse preuve de la moindre indulgence envers le négationnisme ? Benoît XVI est-il un nouveau venu dans l’Eglise pour que les catholiques ignorent ses positions antérieures, ignorent son rôle dans le pontificat de Jean-Paul II, ignorent ses propres démarches ? Et quand bien même un doute aurait subsisté dans leurs esprits, à moi aussi, “il (…) a été dit que suivre avec attention les informations auxquelles on peut accéder par internet aurait permis” de le lever rapidement. Qui sont ceux qui ont pu croire et laisser croire que Benoît XVI s’apprêtait à brader Vatican II ? Le Père Ratzinger n’a-t-il pas été un artisan de Vatican II ? Le cardinal Ratzinger n’a-t-il pas été l’interlocuteur de Mgr Lefebvre, sans rien abandonner de Vatican II ? Benoît XVI n’a-t-il pas prononcé à la Curie, le 22 décembre 2005, un discours dépourvu de la plus petite ambiguïté ?

Le chemin de l’humilité, aussi. Loin de toute “suffisance et présomption” (comme de toute “fixation sur des unilatéralismes“). Dans une interprétation toute séculière, certains titrent sur la reconnaissance de ses erreurs par le Pape, sur son mea culpa. Benoît XVI, que l’on dit si ferme, que l’on dit intransigeant, prend la plume pour, effectivement, reconnaître des “erreurs“. Nous avons là le chef de l’Eglise catholique qui fait la démarche d’écrire pour admettre des erreurs, pour reconnaître des insuffisances (parfois même de façon presqu’attendrissante, lorsqu’il évoque internet) : combien de responsables - du président d’une association, au chef d’Etat, en passant par le chef d’entreprise - envisagent seulement une telle démarche ? Voilà le Pape, chef d’une Eglise que l’on nous dépeint parfois comme pompeuse, pape auquel nos interlocuteurs prêtent une infaillibilité mal interprétée, qui vient reconnaître des erreurs… Je confesse une certaine tendresse pour cette Eglise qui se montre ainsi dans toute son humanité. Une humanité qui est aussi à l’image d’un Dieu qui s’est fait homme, qui a “accepté” de se faire homme.

Alors, ce chemin, se peut-il que nous refusions de le suivre ? Se peut-il que nous ne concevions pas un peu de gratitude pour cette lettre et, le cas échéant, un peu de remords pour nos réactions passées ? Se peut-il que les uns et les autres ne se laissent pas toucher par cette démarche du Saint-Père ? Se peut-il que les uns reprennent aussitôt le chemin de la défiance, et les autres celui de la présomption ?

Déjà certaines réactions semblent témoigner d’un esprit de polémique persistant… Puisque, d’un bord à l’autre, les uns et les autres font assaut de “vraie catholicité“, alors, que chacun ait à cœur d’adopter une réaction vraiment catholique, de confiance et d’humilité, sans naïveté ni présomption.

“Mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. Car toute la Loi atteint sa perfection dans un seul commandement, et le voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres !”