1 juillet 2018

[FSSPX Actualités] Une journée historique, le 30 juin 1988 / Il y a 30 ans, l’opération survie de la Tradition : l’histoire des sacres (5)

SOURCE - FSSPX Actualités - 30 juin 2018

["Il y a 30 ans, l’opération survie de la Tradition : l’histoire des sacres"]
  1. L’annonce des sacres
  2. Après l’annonce des sacres, les propositions romaines
  3. Le protocole de mai 1988
  4. Un vrai renouveau de l’Eglise ou une réintégration dans l’Eglise conciliaire?
  5. Une journée historique, le 30 juin 1988


Le 30 juin 1988
Mgr Lefebvre tient une conférence de presse le 15 juin à Ecône, à laquelle répond le lendemain une Note d’information du Saint-Siège, et le 17 une monition canonique du cardinal Bernardin Gantin, alors Préfet de la Congrégation des évêques.

Devant les journalistes, le prélat livre de nombreux détails des discussions orales qui ont eu lieu à Rome. Par exemple il a été question de l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, à Paris. Le cardinal Ratzinger explique à son interlocuteur, stupéfait, que désormais il faudra qu’une messe nouvelle y soit régulièrement célébrée, tous les dimanches.

Mgr Lefebvre distribue aux journalistes une courte présentation de chacun des prêtres qu’il a choisis pour assurer la pérennité de la Tradition, spécialement en dispensant les sacrements de confirmation et d’ordre. Il s’agit des abbés Bernard Tissier de Mallerais, un Français ordonné en 1975, Richard Williamson, un Anglais ordonné en 1976, Alfonso de Galarreta, un Espagnol ordonné en 1980, et Bernard Fellay, un Suisse ordonné six ans plus tôt.
Les raisons d’un échec
Le 19 juin, un communiqué du prélat français revient sur les raisons de l’échec des pourparlers. Il explique avoir entretenu « un certain espoir que, l’auto-démolition de l’Eglise s’accélérant, on finisse par nous regarder avec bienveillance ». La lettre du 28 juillet 1987 du cardinal Ratzinger semblait ouvrir « de nouveaux horizons ». Parce que Mgr Lefebvre avait annoncé qu’il allait se donner des successeurs, subitement il semblait que « Rome nous regardait d’un œil plus favorable ».

En effet, dans la proposition romaine initiale, « il n’est plus question de document doctrinal à signer, plus question de demande de pardon, mais un visiteur était enfin annoncé, la société pourrait être reconnue, la liturgie serait celle d’avant le Concile, les séminaristes demeureraient dans le même esprit !… Nous avons accepté alors d’entrer dans ce nouveau dialogue, mais à la condition que notre identité soit bien protégée contre les influences libérales par des évêques pris dans la Tradition, et par une majorité de membres dans la Commission romaine pour la Tradition. Or, après la visite du cardinal Gagnon, dont nous ne savons toujours rien, les déceptions se sont accumulées ».

La déception est venue du texte doctrinal qu’il fallut soudainement signer, de la sous-représentation dans l’organisme chargé de la Tradition à Rome, de l’absence de date pour le sacre épiscopal d’un prêtre de la Fraternité, accordé in extremis. Surtout, le cardinal Ratzinger ne cessait d’insister sur la nécessité d’appartenir à l’unique Eglise, celle de Vatican II, et donc de suggérer que la réconciliation en cours n’était qu’une étape avant d’admettre tout le Concile, ses réformes, son esprit, ses nouveautés… Malgré cela, Mgr Lefebvre a signé le protocole du 5 mai, voulant bien faire confiance au vu des avancées substantielles accordées (liturgie, statut canonique, formation et ordination des candidats, succession dans l’épiscopat).

La date de la consécration épiscopale faisant tant de problème, comme on l’a vu, les nouvelles exigences de Rome – le projet de lettre définitive que lui dictait pratiquement le cardinal Ratzinger le 17 mai – achevèrent de l’éclairer.

Bien qu’il ait obtenu à force d’insistance et d’obstination une date pour un sacre (le 15 août), il doit reconnaître que « le climat n’est plus du tout à la collaboration fraternelle et à une pure et simple reconnaissance de la Fraternité. Pour Rome le but des colloques est la réconciliation, comme le dit le cardinal Gagnon, dans un entretien accordé au journal italien L’Avvenire, c’est-à-dire le retour de la brebis égarée dans la bergerie. C’est ce que j’exprime dans la lettre au Pape du 2 juin : « Le but des colloques n’est pas le même pour vous que pour nous. »

Le prélat octogénaire achève le communiqué : « La Rome actuelle conciliaire et moderniste ne pourra jamais tolérer l’existence d’un vigoureux rameau de l’Eglise catholique qui la condamne par sa vitalité. Il faudra donc encore attendre quelques années sans doute pour que Rome retrouve sa Tradition bimillénaire. Pour nous, nous continuons à faire la preuve, avec la grâce de Dieu, que cette Tradition est la seule source de sanctification et de salut pour les âmes, et la seule possibilité de renouveau pour l’Eglise ».
Une Eglise parallèle ?
Evidemment, la grosse presse crie au schisme et reprend les objurgations de Rome pour que Mgr Lefebvre renonce à sacrer. Celui-ci est habité par une sérénité retrouvée et la certitude d’accomplir la volonté signifiée de Dieu. L’adhésion des fidèles et du clergé vient confirmer sa mâle assurance.

Il faut cependant répondre aux objections et aux accusations qui se répandent. Sur le protocole d’accord, jamais Mgr Lefebvre ne regrettera ou ne remettra en cause le contenu du texte doctrinal qu’il a signé. Lors de la conférence de presse du 15 juin, il déclare que l’article 3 « nous a satisfait ». En affirmant que certains aspects « enseignés par le concile Vatican II ou concernant les réformes postérieures de la liturgie et du droit » étaient « difficilement conciliables avec la Tradition », « en quelque sorte on nous donnait satisfaction sur ces points-là. Cela nous permettait de discuter des points dans le Concile, dans la liturgie, et dans le Droit canon. C’est ce qui nous a permis de signer ce protocole doctrinal, sans quoi nous ne l’aurions pas signé ».

Sur l’accusation de constituer une Eglise parallèle, accusation plusieurs fois formulée par le cardinal Ratzinger pour faire plier l’archevêque, celui-ci répond en balayant l’objection à sa racine : « Eminence ce n’est pas nous qui faisons une Eglise parallèle puisque nous continuons l’Eglise de toujours. Mais c’est vous qui faites l’Eglise parallèle en ayant inventé “l’Eglise du Concile”, celle que le cardinal Benelli a appelé “l’Eglise conciliaire”. C’est vous qui avez inventé une église nouvelle, pas nous, c’est vous qui avez fait de nouveaux catéchismes, de nouveaux sacrements, une nouvelle messe, une nouvelle liturgie, ce n’est pas nous. Nous, nous continuons ce qui a été fait auparavant. Ce n’est pas nous qui faisons une nouvelle Eglise ».

Surtout, la force de la légitimité des sacres, outre les circonstances extraordinaires et l’état de nécessité dans lequel se trouve l’Eglise, réside dans le fait que Mgr Lefebvre distingue bien entre pouvoir d’ordre et pouvoir de juridiction. Il donne des évêques à l’Eglise pour continuer le sacerdoce et la dispensation des sacrements en toute sûreté de doctrine et d’orthodoxie, mais ces évêques n’ont aucune pouvoir de gouvernement, aucune juridiction propre. Il ne s’agit pas de fonder une hiérarchie parallèle, de se substituer à la juridiction ordinaire ou d’attribuer des territoires à l’apostolat des quatre évêques qu’il sacre le 30 juin 1988. Il s’agit de donner les moyens à la Tradition de continuer, de survivre.

Mais cette Tradition n’est pas bâtie dans les nuées. Elle est ancrée dans les réalités qui existent visiblement dans l’Eglise visible, celle de la terre. A commencer par cette société fondée légitimement et abusivement supprimée qu’est la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X.
Des évêques auxiliaires, pas des francs-tireurs

Les évêques sacrés par Mgr Lefebvre sont catholiques parce qu’ils sont auxiliaires de la Fraternité. Autrement ils ne seraient que des vagabonds, à l’instar de ces évêques des milieux sédévacantistes, sacrés sans véritable nécessité, éparpillés et formant une stérile coterie.

Afin de bien faire comprendre que les évêques qu’il va sacrer n’auront pas de pouvoir de gouvernement, Mgr Lefebvre insiste sur le rôle du Supérieur général de la Fraternité auquel ils restent soumis. A la fin de la conférence de presse qu’il tient à Ecône le 15 juin, il explique ainsi que « celui qui aura donc en principe la responsabilité des relations avec Rome lorsque je disparaîtrai, ce sera le Supérieur général de la Fraternité, M. l’abbé Schmidberger, qui a encore six années de supériorat général à accomplir. C’est lui qui, éventuellement, aura désormais les contacts avec Rome pour continuer les colloques, s’ils continuent ou si le contact est maintenu – ce qui est peu probable pendant quelque temps puisque dans L’Osservatore Romano va sans doute titrer : « Schisme de Mgr Lefebvre, excommunication… » Pendant X années, peut-être deux ans, trois ans, je n’en sais rien, cela va être la séparation ». Séparation sans rupture, afin d’organiser la Tradition après sa mort, qui surviendra moins de deux ans plus tard, le 25 mars 1991.

Le fondateur de la Fraternité entrevoit donc une pause dans les contacts et les colloques avec Rome, mais fort brève. Il se montre quelque peu optimiste, puisqu’il faudra attendre une douzaine d’années pour que Rome se tourne à nouveau vers la Fraternité. Le cardinal Darío Castrillón Hoyos, président de la commission pontificale Ecclesia Dei à partir de l’an 2000, constatera que les sacres épiscopaux, bien loin de provoquer la ruine annoncée de l’œuvre de Mgr Lefebvre, avaient providentiellement permis son développement dans un milieu préservé des erreurs et des mœurs modernes.

En un mot, ces sacres serviront à édifier, à construire l’Eglise, contrairement à « ceux qui la démolissent » en répandant des idées condamnées par le magistère constant des pontifes romains : « Voilà le fond de ces événements que nous allons vivre (…), et il y aura un monde fou à la cérémonie du 30 juin pour la consécration de ces quatre jeunes évêques qui seront au service de la Fraternité».
Au service de la Fraternité
Le 4 juillet 1988, juste après les sacres, Mgr Lefebvre revient sur le rôle et la place des évêques. A Ecône, devant les supérieurs de districts et de séminaires réunis autour de lui, il leur tient ce discours : « Les statuts de la Fraternité demeurent la règle de notre mission providentielle. Les sacres épiscopaux ne supplantent pas la structure de la Fraternité. Il est entendu, et les évêques le comprennent bien, qu’ils ne sont que des auxiliaires de la Fraternité, qu’ils ne peuvent supplanter la hiérarchie de la Fraternité, qu’ils n’ont aucune juridiction propre en tant qu’évêques. Même si on trouve parfois des supérieurs généraux évêques, ce n’est pas la norme. Les évêques sont consacrés au service de la Fraternité et les groupes normalement unis à elle, selon le critère que Rome acceptait de retenir, à savoir pour les confirmations et les ordinations. C’est le Supérieur général qui prendra la responsabilité d’ordonner des candidats venant de l’extérieur de la Fraternité, de sociétés constituées, dans la mesure où leurs Constitutions seraient normalement dignes d’être approuvées par l’Eglise. Les supérieurs de districts et de maisons autonomes organisent les confirmations. La juridiction est donnée aux évêques par le cas de nécessité où se trouvent les fidèles ».

Précisons que cette juridiction n’est rien d’autre que la suppléance par l’Eglise à l’absence de juridiction ordinaire ou déléguée, et ce en vue d’assurer la validité des sacrements dans des circonstances extraordinaires. Il ne s’agit nullement de s’attribuer une juridiction propre.

Le même jour, Mgr Lefebvre revient sur l’organisation qu’il entend laisser : « C’est le Supérieur général qui entretient les liens avec Rome et, en un mot, prend la responsabilité de la Tradition, car c’est la structure de la Fraternité qui existe aux yeux de l’Eglise. Nous n’avons jamais voulu d’une organisation de la Tradition ni d’une présidence d’une telle association ; mais il n’en reste pas moins que de facto la Fraternité est la colonne vertébrale de la Tradition, son instrument providentiel, sur lequel doivent s’appuyer toutes les initiatives de tradition. Les évêques n’ont aucune juridiction territoriale, mais pour des raisons pratiques, ils exerceront le plus souvent leur ministère respectivement dans les pays de langue française, anglaise, allemande et espagnole ». Il s’agit de répondre aux besoins de l’apostolat, auxquels l’ancien missionnaire ne peut plus faire face.
Pas de schisme ni de rupture avec la Rome catholique

Les sacres de 1988 ont été bien pensés. Ils répondent à une situation extraordinaire. Ils ne sont pas le fruit d’une sédition, mais un acte pour assurer l’ordre alors que l’anarchie se répand. L’archevêque l’explique très bien au cours de la conférence de presse. L’esprit d’Assise, « les idées modernes et modernistes qui sont passées à travers le Concile » et qui corrompent la foi, justifient un tel acte, malgré les sanctions apparentes. Jamais Mgr Lefebvre ne fera schisme avec le successeur de Pierre. Mais avec le pape moderniste, à savoir « avec les idées qu’il répand partout, les idées de la Révolution, les idées modernes, oui ». Et d’insister : « Nous n’avons personnellement aucune intention de rupture avec Rome. Nous voulons être unis à la Rome de toujours et nous sommes persuadés d’être unis à la Rome de toujours, parce que dans nos séminaires, dans nos prédications, dans toute notre vie et la vie des chrétiens qui nous suivent, nous continuons la vie traditionnelle comme elle l’était avant le concile Vatican II et qu’elle a été vécue pendant vingt siècles. Alors, je ne vois pas pourquoi nous serions en rupture avec Rome parce que nous faisons ce que Rome elle-même a conseillé de faire pendant vingt siècles. Cela n’est pas possible ».

D’ailleurs, l’infraction à une loi ecclésiastique de nature disciplinaire ne saurait constituer un schisme, c’est-à-dire un péché contre l’unité de l’Eglise. Il ne s’agit pas de fonder une « petite Eglise » qui ne reconnaîtrait pas le fondement pétrinien de l’institution fondée par Notre Seigneur Jésus-Christ et s’en séparerait formellement. Les lois de l’Eglise ne sauraient servir à sa destruction alors que les erreurs corrompent partout la foi et les mœurs. Face à un tel enjeu, le télégramme du cardinal Ratzinger du 29 juin, enjoignant le prélat d’Ecône à « partir dès aujourd’hui pour Rome sans procéder aux ordinations épiscopales », apparaît bien futile.
Le mandat de l’Eglise
Lors de la cérémonie historique du 30 juin, Mgr Lefebvre lit un mandat où il explique que le modernisme des autorités de l’Eglise rend nulles les peines et les censures qu’il pourrait encourir. Par contre, c’est l’Eglise romaine elle-même, « toujours fidèle aux saintes traditions reçues des Apôtres », qui « nous commande de transmettre fidèlement ces saintes traditions – c’est-à-dire le dépôt de la foi – à tous les hommes pour le salut de leurs âmes ».

L’archevêque invoque le salut des âmes pour remonter à l’intention du législateur, qui ne peut vouloir que les lois ecclésiastiques soient utilisées au détriment de la foi. Il s’agit d’un acte d’epikie, qui relève de la vertu de prudence dans des cas exceptionnels, où seule une sagesse plus haute est capable d’éclairer l’esprit de la loi pour ne pas s’arrêter à la lettre. Cet esprit, c’est que dans l’Eglise la Loi suprême est le salut des âmes (salus animarum suprema lex).

Ce que l’Eglise commande – l’Eglise que Mgr Lefebvre qualifie souvent « de toujours », pour désigner l’Eglise romaine fidèle à ses traditions, par opposition à l’Eglise conciliaire imbue des nouveautés destructrices de la foi –, oblige en conscience l’archevêque : « C’est pourquoi, ayant pitié de cette foule, j’ai le très grave devoir de transmettre ma grâce épiscopale à ces chers prêtres, afin qu’eux-mêmes puissent conférer la grâce sacerdotale à de nombreux et saints clercs formés selon les saintes traditions de l’Eglise catholique ».

Finalement, en ce 30 juin, Mgr Lefebvre accomplit un acte héroïque dans la plus pure continuité de ce qu’il écrivait le 4 juillet 1984, où en quelques lignes il livrait l’esprit qui l’animait : « C’est pourquoi je m’entête, et si vous voulez connaître la raison profonde de cet entêtement, la voici. Je veux qu’à l’heure de ma mort, lorsque Notre-Seigneur me demandera : “Qu’as-tu fait de ton épiscopat, qu’as-tu fait de ta grâce épiscopale et sacerdotale ?” je n’entende pas de sa bouche ces mots terribles : “Tu as contribué à détruire l’Eglise avec les autres” ».

Face au grave devoir de l’heure présente, Mgr Lefebvre ne s’est pas dérobé.

Abbé Christian Thouvenot