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18 avril 2012

[Jean-Pierre Denis - La Vie] Intégristes : sept questions dérangeantes

SOURCE - Jean-Pierre Denis - La Vie - 18 avril 2012

La signature d’un accord entre la Fraternité Saint-Pie X (FSPX) marque une étape importante dans l’histoire de l’Eglise. Selon tout hypothèse, désormais, une partie des dissidents qui avaient suivi Mgr Lefebvre dans le schisme vont rentrer dans l’Eglise catholique où ils jouiront d’une très large autonomie. Cet événement majeur pose de sérieuses questions aux chrétiens en général, aux catholiques en particulier. J’en vois pour ma part sept principales. Je les pose ici sans tabou, mais sans certitude exagérée, pour ouvrir la réflexion avec vous.   
Question n° 1 : Risque ou sécurité ?    
Si l’on regarde l’histoire de l’Eglise depuis les premiers siècles, il y a plus de danger à laisser les schismes s’installer qu’à les résorber dès la première génération, car les évêques dissidents ont tendance à se multiplier avec le temps. Or, en raison de la succession apostolique (les évêques sont les successeurs des apôtres), c’est l’épiscopat qui est la clé, en un sens plus que la papauté. Laisser dans la nature des évêques dissidents est de ce point de vue fort dangereux, comme si on acceptait la prolifération nucléaire. Les faire rentrer, c’est reprendre le contrôle. Si l’on considère que la FSPX, c’est un peu la Corée du Nord, il faut bel et bien négocier avec ce régime opaque pour éviter la menace de la bombe sauvage. Cependant ici, on a récupéré une ogive (Mgr Fellay) à, mais il en restera sans doute trois dans la nature (les évêques Williamson, Tissier de Mallerais et Gallareta). 
Mon verdict provisoire : bien joué, Benoît !    
Question n° 2 : Triomphalisme ou repentance ?
Pour faire taire les critiques, on va nous servir, encore une fois, la parabole du fils prodigue. Le retour du flambeur dans la maison du père ne réjouit pas l’autre fils, l’aîné, le fidèle. Mais l’usage d’une telle parabole suppose, tout de même, que l’on se donne la peine de lire le texte. Le fils prodigue prononce en effet cette phrase clé : « Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils ». Du côté lefebvriste, point de repentance, mais un triomphalisme de matamore, d’ailleurs surjoué pour se gonfler d’importance. Gênant, tout de même. Nous vivons une situation fausse, et cette fausseté augure de nombreuses et graves difficultés. 
Mon verdict provisoire : ne soyons pas dupes. 
Question n° 3 : Guerre ou paix ?    
L’expérience des années récentes incite à la prudence mais pas forcément au pessimisme. Certes, le harcèlement des prêtres et des évêques français par de petits groupes de la mouvance tradi est un fait commun, plutôt encouragé par le Motu Proprio réhabilitant le « rite extraordinaire » d’avant le Concile. Mais d’un autre côté, le dialogue entre catholiques progresse, comme nous nous y sommes nous-même employés en invitant le supérieur de la Fraternité Saint Pierre, l’abbé Ribeton, aux Etats généraux du christianisme organisés par La Vie en 2010. Il y a dans la famille tradi aussi de nombreux croyants sincères et intelligents, des personnes qui réfléchissent, qui évoluent et qui valent mieux que les étiquettes qu’ils se sont eux-mêmes collés ou qu’on veut leur coller. Certains peuvent même nous apprendre des choses! La récente visite canonique (inspection, dans le jargon catholique) dont a fait l’objet l’Institut du Bon pasteur de l’abbé Laguérie montre par ailleurs que, une fois soumises à Rome, ces communautés sont peu à peu normalisées, non sans difficulté ou résistance de leur part. Sur le long terme donc, aucun doute : le temps joue en faveur de la grande Eglise, qui digère discrètement mais sûrement les rebelles qu’elle avale. C’est d’ailleurs ce qui motive le refus de nombreux intégristes, notamment en France. 
Mon verdict provisoire : prometteur à long terme.    
Question n° 4 : Réaction ou capitulation ?    
La coïncidence avec l’anniversaire de Vatican II est frappante. Beaucoup de catholiques y verront la preuve que le pape, à force de gestes de ce type, montre qu’il n’assume plus le concile, quoi qu’il puisse dire, faire et répéter par ailleurs sur tous les tons. Le pontificat de Benoît XVI sera définitivement entaché de ce soupçon réactionnaire, renforcé encore par la coïncidence de date avec l’anniversaire de l’élection de Joseph Ratzinger au trône de Pierre. On peut cependant lire l’histoire en sens inverse, ce que j’aurais tendance à faire. Après cinquante ans de lutte, d’insolence vis à vis des prêtres, d’insubordination face aux évêques, d’insultes envoyées au pape, une partie du courant intégriste rend les armes en pleine commémoration conciliaire. 
Mon verdict provisoire : jugement suspendu !    
Question n° 5 : Unité ou éclatement ?   
Le retour des intégristes ne sera que partiel. En France notamment, la bataille promet d’être rude à l’intérieur de ce courant, toujours prompt à la scissiparité. Les enjeux véritables seront financiers, immobiliers autant qu’idéologiques ou théologiques. Une petite secte demeurera. De ce point de vue, l’opération menée par Rome est habile : diviser pour régner, récupérer les récupérables, abandonner les autres à leur triste sort. Mais d’un autre côté, ne risque-t-il pas d’accélérer le schisme rampant qui continue à menacer l’Eglise catholique, à travers le départ de nombreux fidèles dans les pays occidentaux ? L’image d’une Eglise cajolant ses extrémistes ne risque-t-elle pas de porter un terrible coup à l’évangélisation ? Du risque de découragement de nombreux prêtres, évêques ou fidèles, ne fait-on pas trop bon marché? Je crains fort que, prisonnier d’un système de gouvernement très défaillant, le pape n’ait pas bien mesuré cette dimension du problème. 
Mon verdict provisoire : gros ennuis à venir.    
Question n° 6 : Intégrisme ou négationnisme ?    
Le courant intégriste est complexe. Derrière le paravent de la liturgie se posent toutefois de fondamentales questions. Peut-on être catholique et négationniste comme Mgr Williamson, s’il prenait fantaisie (hautement improbable) à ce délirant personnage de se rallier à son tour ? Plus sérieusement, peut-on être catholique et professer toujours l’antijudaïsme (à supposer qu’il n’existe plus dans la grande Eglise…) ? Peut-on être catholique et condamner le dialogue interreligieux, ainsi que l’œcuménisme ? Peut-on être catholique et rejeter tout ce que disent et font les papes depuis cinquante ans ? Ici, comme lors de la création de l’Institut du Bon Pasteur, je pense que l’on paiera longtemps, et fort cher, les ambiguïtés de la situation. 
Mon verdict provisoire : trop risqué, Benoît !    
Question n° 7 : Tradition ou intégrisme ? 
On veut retrouver la tradition catholique dans toute son ampleur et sa beauté, et il y a de très bonnes raisons de renouer certains fils abusivement coupés. Or ce que l’on récupère, ce n’est pas la tradition, mais l’intégrisme. Intellectuellement, théologiquement, artistiquement, et spirituellement ce courant purement réactionnaire n’a rien produit de notable depuis son émergence au XIXe siècle. La tradition sera toujours vivante. L’intégrisme restera stérile. 
Mon verdict provisoire : pas d’affolement.