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15 septembre 2011

[Lettre à nos frères prêtres / FSSPX] Préparation des dons: L'origine des prières

SOURCE - Lettre à nos frères prêtres n°51 - Septembre 2011

Lettre trimestrielle de liaison de la Fraternité Saint-Pie X avec le clergé de France
Directeur de Publication : abbé Régis de Cacqueray. Rédacteur en chef : abbé Grégoire Celier

Lorsqu’on compare les deux prières principales de l’Offertoire du Missel révisé par saint Pie V et de la Préparation des dons du Missel de Paul VI, on ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire différence de tonalité qui apparaît : il s’agit de deux univers symboliques et mentaux différents.
Puisque nous avons rappelé (Lettre à nos frères prêtres 47, octobre 2010, pp. 2-3) l’origine historique de l’Offertoire, il est bon de nous interroger également sur celle de la Préparation des dons.
Dans les années 50, un intérêt pour la liturgie synagogale 
Après la Seconde Guerre mondiale, l’intérêt de certains experts liturgiques, protestants et catholiques, se porta sur les possibles origines synagogales de la Prière eucharistique. L’hypothèse était la suivante : le Christ aurait institué l’Eucharistie, non pas ex nihilo mais dans le cadre d’une prière juive traditionnelle de bénédiction, la berakah. En conséquence, les Prières eucharistiques chrétiennes ne pouvaient se comprendre et s’expliquer qu’en se reliant à cette prière juive. Certaines anomalies qui avaient longtemps arrêté les commentateurs se trouveraient alors expliquées et élucidées.
Ainsi, pour ne citer qu’eux (on trouvera une bibliographie sur le sujet dans Concilium 198, mars 1985, p. 123), Jean-Pierre Audet traçait-il une « Esquisse historique du genre littéraire de la “Bénédiction” juive et de “l’Eucharistie” chrétienne » dans la Revue Biblique en 1958, le père Louis Ligier réfléchissait-il « Autour du sacrifice eucharistique. Anaphores orientales et anamnèse juive du Kippur » dans la Nouvelle Revue Théologique en 1960, Girauda Cesare s’interrogeait-il sur La Struttura litteraria della preghiera eucaristice au Biblical Institute Press, tandis que Thomas Julian Talley, contestant leurs analyses, estimait qu’il y a, « De la Berakah à l’Eucharistie, une question à réexaminer » dans La Maison Dieu en 1976.
Des rédacteurs influencés par les théories de leur époque
Les rédacteurs de la Préparation des dons du Missel de Paul VI furent profondément influencés par cette thèse, d’autant que certains en étaient partie prenante par leurs travaux scientifiques. Parmi les auteurs que nous citerons, en effet, Mgr Bugnini fut secrétaire du Consilium chargé de la réforme liturgique ; les pères Bouyer, Gélineau, Gy, Jounel, Lengeling, Ligier, Nocent, Patino, Roguet, furent membres de ce Consilium ; le pasteur, et futur prêtre catholique, Thurian fut un observateur auprès de ce Consilium. De plus, les pères Bugnini, Gy, Jounel, Martimort, Roguet avaient été membres de la commission liturgique préparatoire au Concile ; Mgr Bugnini, les pères Gy, Jounel, Lengeling, Martimort, Nocent, Patino devinrent membres de la Congrégation du Culte en 1969.
Ces experts liturgiques estimèrent donc qu’il fallait « replacer ce que nous appelons aujourd’hui “le récit de l’institution” de l’Eucharistie dans ce contexte qui est le sien, celui des berakoth rituelles du repas juif, pour percevoir le sens et toute la portée de ses expressions » (Louis Bouyer, Eucharistie – Théologie et spiritualité de la Prière eucharistique, Desclée, 1968, 2e éd., p. 109). L’annonce du père Bugnini présentant le nouvel Ordo missæ doit se comprendre en ce sens : « Pour l’offertoire, on utilisera les expressions traditionnelles dans les bénédictions de la Bible » (Annibale Bugnini, « Le nouvel ordo missæ », Osservatore romano de langue française, 23 mai 1969, p. 2).
Les Berakoth rituelles du repas juif
Mais que sont ces fameuses bénédictions juives ou bibliques ? Louis Bouyer, dans sa synthèse sur la Prière eucharistique, nous en propose deux. « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi des siècles, qui nous donnes ce fruit de la vigne » ; « Béni sois-tu, Seigneur notre Dieu, Roi des siècles, qui fais produire le pain à la terre » (Louis Bouyer, Eucharistie – Théologie et spiritualité de la Prière eucharistique, Desclée, 1968, 2e éd., p. 83). La Haggadah de Pessah, publiée par les éditions Sinaï à Tel-Aviv dans les années soixante-dix, nous en propose deux : « Sois loué, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as créé le fruit de la vigne » (Haggadah de Pessah, éditions Sinaï, p. 8). « Sois loué, Éternel, notre Dieu, Roi de l’univers, qui as créé les fruits de la terre » (Haggadah de Pessah, éditions Sinaï, p. 10). Car, « selon le rituel du Quiddush du sabbat (bénédiction au début du repas du sabbat), le père de famille, au commencement du repas, imposait les mains sur le pain, puis l’élevait en disant : “Tu es béni, Seigneur notre Dieu, Roi de l’univers, toi qui tires le pain de la
terre” » (« Les signes de communion », Notes de pastorale liturgique 137, décembre 1978, p. 19).
Tentative d’acclimatation dans la liturgie latine
Les commentateurs nous montrent ainsi ces « deux bénédictions de la liturgie juive reprises par la liturgie catholique restaurée » (Max Thurian, « Une liturgie eucharistique oecuménique », Notitiæ 207, octobre 1983, p. 630). Car « les textes (…) de l’offertoire selon le nouveau rite que nous devons à Vatican II (…) s’inspirent des belles prières de bénédiction des repas festifs juifs, que le Christ connaissait et a dû prononcer lui-même plus d’une fois » (Jean-Charles Didier, « De la messe et de sa célébration », Esprit et Vie – L’Ami du Clergé 1, 2 janvier 1975, p. 15). Il s’agit bien de « deux formules inspirées de la barakah juive, mais enrichies par la mention du travail de l’homme » (Aimon-Marie Roguet, « Le nouvel ordo missæ », Notes de pastorale liturgique 80, juin 1969, p. 33-34). En effet, « dans la bénédiction néotestamentaire, les chrétiens (et également les Juifs) bénissent Dieu et lui rendent grâce surtout pour les choses créées, qui sont bonnes et sont un don que Dieu nous fait. Un très bel exemple se trouve dans ces bénédictions du pain et du vin que le Christ a probablement utilisées avec ses disciples et qui sont maintenant insérées, avec quelques changements, dans les prières de l’offertoire » (Pierre-Marie Gy, « De benedictionibus », Notitiæ 63, avril 1971, p. 126).
Un net enrichissement ?
Les experts liturgiques furent très satisfaits des résultats de ce travail, pour des raisons qu’ils nous expliquent. « On doit se féliciter des formules finalement retenues. (…) Il s’agit de deux formules de bénédiction biblique qui bénissent Dieu pour les dons qu’il nous fait. Des formules de ce genre accompagnaient le Juif pieux tout au long de sa journée (…). Du point de vue théologique, elles constituent un net enrichissement des textes “d’offertoire” » (Niels Krogh Rasmussen, « Les rites de présentation du pain et du vin », La Maison Dieu 100, 4e trim. 1969, p. 44). Car « les nouvelles prières de l’offertoire, inspirées pour une part du rituel juif du repas, évitent toute confusion ; elles mettent bien en place l’offertoire et son sens de préparation à l’offrande rituelle qui s’accomplira quand le pain et le vin seront devenus le corps et le sang du Christ » (Adrien Nocent,
« La célébration de l’Eucharistie avant et après saint Pie V », Nouvelle Revue Théologique 1, janvier-février 1977, p. 16). « Les formules de déposition du pain et du vin sont modifiées en formules bibliques en vue d’éviter la confusion avec la véritable offrande du sacrifice faite au Canon ; de ce fait est abrogée la formule du mélange de l’eau et modifiée celle du Lavabo » (Charles Lefebvre, « Le décret Ordine missæ de la Sacrée Congrégation des Rites », L’année canonique, XIV, 1970).
Un progrès ?
Ainsi, « la nouvelle formulation des textes de l’offertoire représente un progrès. Il ne manque rien aux idées de sacrifice et d’oblation. Les deux textes se présentent sous la forme de deux prières d’offrande, en partie empruntées mot pour mot à la bénédiction juive de la table, celle que Jésus, Marie et Joseph à Nazareth, ainsi que le Seigneur et les Apôtres, ont eux-mêmes récitée » (« Le nouveau Missel romain en langue allemande », lettre du cardinal Hoeffner aux prêtres et aux diacres de l’archidiocèse de Cologne, Documentation catholique 1686, 16 novembre 1975, p. 983). Le père Jounel, parlant des « Trente ans du Missel de Paul VI » dans la Croix, résumait cette question de l’origine de la Préparation des dons du Missel de Paul VI : « L’ancienne prière de l’offertoire a été remplacée par une adaptation de la prière juive de la table » (Pierre Jounel, « Le Missel de Paul VI fête ses trente ans », La Croix, 28 avril 1999).