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26 octobre 2006

Très saint Père, ne faites pas cela !
par Jacques Noyer, évêque honoraire d’Amiens
Témoignage chrétien - temoignagechretien.fr - édition du 26 octobre 2006
Très saint Père, ne faites pas cela !   par Jacques Noyer  
On pourrait voir dans les disputes autour de la liturgie de simples querelles de clercs sans importance. Fermons la porte de la sacristie et passons aux choses sérieuses. Mais nous savons bien que l’enjeu de ce retour aux habitudes d’hier est bien l’image que l’Église se fait d’elle-même et qu’elle veut montrer au monde. Si, comme elle le croit, elle est le Sacrement de l’Union des hommes dans l’amour du Père, elle dit mieux et plus fort avec quelques gestes publics qu’avec des lourdes thèses de théologies réservées aux spécialistes.

Quand le prêtre tourne le dos au peuple et se met à parler dans une autre langue, il est habité par un autre esprit que lorsqu’il s’assit au milieu de tous pour partager avec tous sa joie de croire. D’un côté, un Dieu, chef et juge, qui demande à être obéi ; de l’autre, un Dieu qui envoie son Fils pour révéler son cœur de Père. D’un côté, des officiers fiers de la part d’autorité divine qu’Il leur a déléguée, de l’autre, des frères choisis pour lire avec eux l’Evangile de Jésus-Christ.

Si le Concile Vatican II a autant marqué l’Église contemporaine, c’est qu’il fut pastoral et non pas doctrinal. Il a réveillé quelque chose de la Tradition qu’une chrétienté endormie dans ses certitudes avait peut-être oubliée. L’Église se rappelle qu’elle est « servante et pauvre », qu’elle est faite pour apporter à l’angoisse du monde l’espérance et la confiance. C’est de cela dont il s’agit et pas seulement de quelques caprices dans le goût des cérémonies.

Les multiples signes de frilosité, le désarroi d’une institution moins triomphante, la nostalgie d’un Église plus assurée, la recherche angoissée de marques d’identité, la reprise en main cléricale dans quelques domaines, l’autorité retrouvée du théologien sur le pasteur, tout cela est le fait d’une Eglise qui est tentée de marcher « à reculons, comme les écrevisses » selon le mot d’Umberto Eco. Et c’est alors qu’on nous annonce comme imminent un décret pontifical qui permettrait à tous ceux qui veulent revenir avant le Concile de le faire. Qu’il y ait au cœur de nos communautés des débats, c’est sans doute normal. On ne conduit pas une flotte aussi diverse qu’est l’Église sans quelques tensions et même sans quelques accrochages. Mais quand c’est l’Amiral qui semble hésiter à poursuivre la route, cela est beaucoup plus grave. Qu’on demande de faire une place à un bateau perdu, pourquoi pas ? Mais le voir prétendre se placer en tête pour changer la direction générale, on ne peut l’accepter. Qu’on donne à chaque prêtre, comme on le laisse entendre, la possibilité de faire demi-tour, sous prétexte de tolérance et de charité, c’est mettre l’anarchie dans la flotte. L’escadre ne sera plus alors qu’une flotte de plaisance.

J’aimerais crier à notre pape avant qu’il ne soit trop tard : ne faites pas cela ! Vous entendez la plainte de quelques réfractaires et vos analyses antérieures montrent qui vous partagez une part de leurs réticences. Mais de grâce, vous êtes pape ! Ne permettez pas à notre Église de s’engager dans de nouvelles tempêtes où s’éloigneront encore nombre de ses enfants. Vous reprochez à la suite de Vatican II d’avoir exagéré la rupture… ne croyez pas qu’une nouvelle rupture ramènera la sagesse. Vous avez montré, depuis que vous êtes pape, le visage de pasteur que votre rôle de théologien avait obscurci. Ne décevez pas tous ceux qui ont sincèrement apprécié ce que vous avez dit et fait jusqu’aujourd’hui.

Jacques Noyer est évêque honoraire d’Amiens. Dernier livre : Le manteau partagé (l’Atelier).