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14 octobre 2012

[Gabriel de Weck] Tournés vers l'Est - Enquête sociologique menée auprès de jeunes fidèles catholiques attachés à la forme extraordinaire du rite romain en Suisse romande

SOURCE - Gabriel de Weck - 17 mars 2011

Introduction d'un travail de licence à l'Université de Fribourg / Suisse - le texte complet est accessible en ligne.
Pourquoi dit-on « être à l’ouest » pour dire qu’on est « à côté de la plaque », qu’on « a tout faux »? La réponse se trouve dans la métaphysique des points cardinaux. L’est ou plutôt l’Orient renvoie à l’origine au culte solaire, à la lumière de l’aube, avant de situer « la demeure de la divinité », source de bienfait, signe du recommencement, espoir d’un monde nouveau (Lang, 2006). Être à l’ouest, c’est être enténébré, « désorienté ». Le pendant séculier d’« être à l’ouest », c’est « perdre le nord » : ce n’est plus le pôle spirituel et symbolique qui oriente la voie à suivre mais le nord magnétique de la boussole [Encyclopédie en ligne Wikipedia (2011), «Orient (symbolique)», site Internet, consulté le 16/03/11]. Aujourd’hui l’Église catholique latine n’est pas « à l’ouest ».

Hormis les plus récentes, la plupart des églises sont construites en conformité avec ce principe de « direction sacrée ». Elles sont tournées vers l’Orient, qui symbolise le lieu du second avènement de Jésus-Christ. La nef trace un axe ouest/est. Mais pour une minorité de catholiques, l’Église a perdu le nord il y a quarante ans, à la suite du Concile de Vatican 2.

Depuis 1970, date de l’instauration d’une nouvelle manière de dire la messe, le prêtre ne célèbre plus la liturgie « tourné vers le Seigneur» mais face au peuple. Chacun peut s’en convaincre en franchissant le seuil d’une église : il verra que le maître-autel au fond du chœur est masqué à l’avant plan soit par une table en bois massif, soit par un bloc de pierre ou en métal. Ces autels ajoutés permettent au prêtre d’en faire le tour. Un autre changement de la liturgie catholique romaine va marquer les esprits : l’adoption de la langue vernaculaire aux dépens du latin. Ces deux innovations et d’autres avec elles traduisent la volonté de l’Église catholique de se rapprocher du peuple des fidèles, de mieux correspondre à l’esprit du temps, laissant de côté l’ancien usage vieux de quatre siècles. Cette mise à jour du rite romain vise à stimuler la vie spirituelle des catholiques en les faisant participer plus activement au mystère de l’eucharistie. Rome accorde dans le même temps une plus grande place aux laïcs. L’Église repense sa relation au monde et reconnaît la liberté religieuse. Elle s’ouvre à l’œcuménisme et au dialogue interreligieux. La réforme liturgique du Concile de Vatican 2 passe la rampe auprès de l’écrasante majorité des fidèles. Mais une minorité de croyants attachés aux formes liturgiques antérieures dénonce une révolution cultuelle. Selon ces catholiques dits intégristes ou traditionalistes, l’Église a sacrifié l’esprit de la liturgie en la dépouillant de sa mystique, de toute capacité à exprimer l’absolu, essence du divin. Les critiques les plus virulentes parlent d’une « protestantisation » de l’Église tant sur le plan liturgique que dogmatique. La réforme liturgique révèle symboliquement une fracture au sein du catholicisme entre anciens et modernes. La contestation est si forte qu’elle conduira la frange intégriste des traditionalistes au schisme.

Quarante ans plus tard, l’heure est à l’apaisement. Le pape Benoît XVI libéralise le rite traditionnel, jusque là soumis à autorisation des évêques. Ce geste parachève la politique d’ouverture menée depuis une vingtaine d’années par le Vatican en matière de liturgie. En effet, il existe en Suisse romande depuis les années 1980, cinq communautés de fidèles traditionalistes en accord avec Rome. Cela représente environ 500 personnes. Parmi elles, des jeunes nés après Vatican 2. Le catholicisme traditionnel rassemble plusieurs générations et cela nous concerne directement, puisque nous sommes élevés dans cette pratique depuis notre enfance. C’est donc notre parcours biographique qui nous conduit à choisir cet objet de recherche en sociologie de la communication. L’idée est simple : la liturgie est une forme de communication sociale comme une autre, sauf qu’elle fonctionne selon des règles spécifiques à la dimension qu’elle met en scène : le divin. Ces règles sont symbolisées par le rite, ici action sacrée qui résume de manière concise et pleine de sens une réalité sociale de type religieuse. Par conséquent, nous nous sommes demandé pour quelles raisons des fidèles de notre génération ou plus jeunes, estiment que la forme liturgique traditionnelle est plus crédible que la forme actuelle. Le but de ce mémoire de licence est de répondre à cette question. Pour ce faire, nous avons rencontré une dizaine de jeunes fidèles traditionalistes pratiquants, issus des communautés de Lausanne, Genève, Fribourg, Bulle et Neuchâtel. En thématisant la question liturgique selon une perspective sociologique, nous espérons apporter d’autres réponses à une question largement débattue sur les terrains théologique, historique et médiatique. Ce travail se divise en trois parties principales : la première doit fournir au lecteur des repères pour comprendre ce qu’est et ce que signifie la liturgie dans la vie de l’Église catholique. Suivra un bref historique des réformes rituelles en question tout au long de ce travail. La deuxième partie est consacrée à une discussion sociologique sur les notions de rite et de liturgie. Enfin, le troisième chapitre renferme le cœur de notre recherche, à savoir l’analyse de terrain.